Oscar Wilde, dans Le Portrait de Dorian Gray, met en scène un jeune homme qui échange l’intégrité de son âme contre la promesse d’une jeunesse éternelle. Tandis que son visage reste intact, c’est son portrait — caché — qui encaisse les marques du temps et de la déchéance.
Notre époque, elle aussi, vit ce pacte faustien.
Elle confie à ses représentations numériques, festives, radicalisées, le soin de briller — pendant que le réel, lentement, se corrompt. L’être recule. Le masque triomphe.
Ce n’est plus la vérité de l’être qui appelle au respect de sa dignité, c’est le slogan qui dénature les deux
Ce n’est plus l’âme qui s’exprime, c’est la bannière.
Ce n’est plus la vérité de l’être qui appelle au respect de sa dignité, c’est le slogan qui dénature les deux.
C’est dangereux. Très dangereux. Même en couvrant le tout de bons décibels aux couleurs de la tolérance.
Là où certains vivaient leur orientation ou leur identité avec pudeur, dans la dignité,
on érige désormais des caricatures — parfois provocantes, souvent manipulées — pour tester les lignes de fracture.
Et quand ces figures outrancières sont brandies comme des défis culturels et des injonctions à plier la conviction de l’autre en y soumettant celle du plus grand nombre, en particulier face à des traditions comme l’islam, ce n’est pas la paix qu’on cherche. C’est la collision et le malaise.
A force d’expressions externalisées, de mises en scène émotionnelles, l’individu devient incompatible avec lui-même
Le plus dangereux n’est pas cette guerre extérieure, mais la fracture intérieure qu’elle provoque.
L’individu, poussé à se sur-affirmer, finit par ne plus coïncider avec sa propre vertu et, moins encore, avec la variété de sa propre nature.
À force d’expressions externalisées, d’identités surjouées, de mises en scène émotionnelles, il devient incompatible avec lui-même. Ce qui le rend incompatible avec son prochain.
Toute politique, qui consiste à faire dialoguer la fécondité des vertus, recelées sous tant de formes surprenantes, et la nature humaine, y devient vaine. De plus en plus bavarde, quand elle se rend compte qu’elle devient vaine.
Elle devient slogan sensible uniquement aux slogans.
C’est cela, le dessein silencieux de l’époque :
conduire chacun à sa propre désintégration.
Utiliser les paroxysmes pour que plus rien ne tienne,
ni les liens entre les hommes,
ni la cohérence intime de l’âme.
Ce qui devrait s’élever en pudeur, se dresse, totem phallique au milieu du forum, en performance.
Car sous des désirs souvent sincères, parfois joyeux, parfois blessés, parfois beaux,
se glisse un piège — celui du démonstratif.
Ce qui devrait s’élever en pudeur, en intelligence, en lucidité — en sainteté décalée,
comme chez tant de poètes, de chanteurs, de littérateurs…
se dresse, totem phallique au milieu du forum, en performance.
Ce n’est pas cette place qui revient au totem phallique.
Il a plein d’autres lieux pour se manifester à bon droit.
Car cette performance venue de l’oeil pour toucher l’oeil, pour pure qu’elle soit dans son dessein natif, est exploitée, récupérée, montée en étendard, et devient
un poison à effet lent et rétrograde pour la convivialité.
Ce poison, ceux qui ne veulent pas le vivre-ensemble le connaissent bien :
ils s’en saisissent, le brandissent,
et au gré des circonstances — qui ont, n’en doutez pas, leur propre génie et leur propre imagination —,
ils en font une arme. Une fracture. Un levier.
Je ne fais danser personne autour de mon point de vue. Même s’il en avait l’attrait et le pouvoir logistique.
Je serai heureux, simplement, qu’il danse partout ailleurs. Car la danse est essentielle. Elle libère de toute entrave.
Une vertu criée est déjà une vertu trahie puisqu’elle déchire l’intégrité de l’autre vertu
La déflagration mentale que traverse notre époque est d’abord une affaire de vision.
Il ne s’agit pas de prôner le silence ou le retour à l’ombre,
mais de se souvenir que l’authenticité n’a pas besoin de projecteur.
Une vertu criée, autant que celle qui surenchérit par la provocation du dogme, est déjà une vertu trahie puisqu’elle déchire, comme si elle n’était de rien, l’intégrité de la vertu de l’autre.
Il existe, entre la pudeur et la liberté, un lien subtil, mais sacré, auquel la République Française, dans l’intelligence spéciale qu’elle s’efforce de faire prévaloir, tente de conserver, tiraillée de toutes part, de donner à la fois principe et nom.
Car ce n’est qu’en lavant les yeux — en retrouvant un regard juste, non altéré, non instrumentalisé —
que le libre-arbitre peut à nouveau respirer.
Et avec lui, la possibilité d’un dialogue.
Et peut-être même, d’une paix.
La grande paix.
La grande paix, méritée par tous autant que par chacun.
Elle ne peut survenir que, cessant d’être des personnages,
nous redevenons des êtres.
L’être immédiat.
En chacun, il est.
PS: Suis-je bête, j’ai oublié de dire qu’Oscar Wilde était homosexuel. George Mickaël, qui chantait de si belles choses, aussi. Alan Turing, qui brisa Enigma, également. Ils interprétaient, par-dessus cela, la partition de leur vraie nature. Leur grâce demeure.
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