Trump en direct, Poutine en boucle… et l’Europe snobée

Le discours sur l’état de l’Union de Trump est retransmis en direct comme un moment d’autorité. Les médias lui lèchent parfois les pieds. Même Poutine bénéficie d’un pareil traitement. La voix de l’Europe, elle, est sous-qualifiée par les médias, entendue avec condescendance et, parfois, à seule fin de la dénigrer.

Parmi les grandes chaînes d’information que j’ai pu vérifier, France Info est la seule dont j’ai retrouvé la diffusion intégrale de l’adresse.

Les autres étaient « shadokisées » sur les « réactions » des automobilistes à la pompe et l’ascension irrésistible d’une colère qu’il s’agit de faire jaillir en geyser de gilets jaunes, à quelques encablures de l’élection présidentielle, sur les ronds-points.

Pendant ce temps, les Shadoks pompaient. Ils pompaient. Ils pompaient…

New Delhi, lieu du new deal mondial ?

Troïka, mémoire numérique, rapprochement sino-indien, absorption des antagonismes : le sommet esquisse les instruments d’une gouvernance mondiale moins centrée et plus continue.

Ce qui s’est passé à New Delhi, à l’occasion du sommet des BRICS, n’est pas un événement périphérique. Nous aurions tort de le considérer comme tel.

D’abord, Narendra Modi et Xi Jinping ont mis l’accent sur le rétablissement des liens économiques, la mobilité entre les deux pays et la reconstruction de la confiance après la rupture provoquée par les affrontements frontaliers de 2020.

Ce rapprochement est massif.

Le signal qu’il envoie est puissant parce qu’il constitue l’une des conditions de possibilité de BRICS plus structurés, donc capables d’afficher de véritables ambitions : devenir un pôle géopolitique stable, cohérent, organisé autour de grands principes directeurs, sans devoir se définir d’abord par la revanche sur l’Occident.

Savons-nous en entendre la complexité ? Une chose est sûre : peut-être convient-il d’enlever les filtres d’un autre temps, ceux qui ne laissent passer que les fréquences familières de l’affrontement Est-Ouest, pour rendre notre appareil capable de recevoir le signal qu’émet un autre appareil géopolitique.

Car un filtre mal réglé ne supprime pas seulement le bruit: il peut aussi éliminer l’information utile. À force de chercher dans les BRICS la fréquence connue de l’anti-occidentalisme, nous risquons de ne pas entendre ce qui se construit sur une autre bande: continuité institutionnelle, pluralité des centres, autonomie financière, absorption des antagonismes.

La question du R dans les BRICS, et particulièrement celle du « P » de Poutine à l’intérieur de ce R que les BRICS agrègent, semble ainsi commencer à être absorbée par la force de l’ensemble.

La distinction est essentielle parce que la Russie possède, indépendamment de Vladimir Poutine, tous les attributs qui lui donnent une place structurelle dans les BRICS: puissance nucléaire, siège permanent au Conseil de sécurité, immense territoire eurasiatique, ressources énergétiques et minières, capacités scientifiques et militaires, débouché arctique, relations anciennes avec l’Inde, la Chine, l’Afrique et une partie du Moyen-Orient.

Cette Russie là survivra à Poutine. Son intérêt à disposer d’institutions internationales moins dépendantes des États-Unis et de l’Europe lui survivra vraisemblablement aussi.

Vladimir Poutine tend, lui, à interpréter les BRICS comme un instrument de contestation de l’ordre occidental. Encore à New Delhi, il appelait le groupe à bâtir une plateforme de croissance indépendante des règles occidentales, notamment dans les paiements, les investissements, les infrastructures et la technologie.

Or cette conception n’est pas celle de tous les BRICS. Elle n’est surtout pas celle qui résume et qu’a retenu le sommet.

Poutine utilise-t-il les BRICS pour sortir la Russie de l’isolement occidental, ou les BRICS sont-ils en train d’intégrer la Russie dans une structure qui, à terme, « vieillira » Poutine ?

L’impression qui ressort de New Delhi est que Poutine est traité.
Mais que Trump l’est aussi.

Poutine est traité au sens institutionnel : sa négativité, sa volonté de rupture, son antagonisme avec l’Occident sont absorbés dans une structure qui les transforme en propositions de paiement, de financement, de gouvernance ou d’autonomie.

Trump l’est autrement. Les BRICS condamnent les mesures tarifaires et non tarifaires unilatérales et réclament une réforme de la gouvernance commerciale et financière internationale.

Malgré la guerre impliquant l’Iran et les fortes tensions entre Téhéran et Abou Dhabi, les membres sont également parvenus à préserver un consensus politique commun.

Le président iranien Masoud Pezeshkian a rencontré à New Delhi Cheikh Khaled bin Mohamed bin Zayed Al Nahyan, prince héritier d’Abou Dhabi, qui conduisait la délégation émiratie au nom du président des Émirats arabes unis, Mohamed bin Zayed.

Le contexte donne à la rencontre une portée très supérieure à son contenu officiel. Reuters la décrit comme le contact bilatéral au plus haut niveau entre l’Iran et les Émirats depuis le début de la guerre, alors même que les deux membres des BRICS se trouvent sur des positions profondément différentes dans le conflit.

Malgré cela, ils ont accepté la même Déclaration de New Delhi, appelant à la retenue maximale, au dialogue et à la préservation du commerce, des chaînes d’approvisionnement, des flux énergétiques et de la sécurité maritime.

L’institutionnalisation des BRICS devient ici particulièrement intéressante.

Le groupe n’a pas résolu le désaccord Iran–EAU. Il a fait quelque chose d’institutionnellement peut-être plus important : il a maintenu les deux protagonistes à l’intérieur du même espace de conversation, obtenu leur adhésion à un langage commun et offert le lieu d’une rencontre bilatérale.

Autrement dit, les BRICS commencent peut-être à produire une fonction qui n’est ni l’alliance ni l’arbitrage :

absorber le conflit sans exiger préalablement sa disparition.

C’est dans ce contexte que Narendra Modi propose désormais aux BRICS d’élaborer collectivement dix propositions de réforme de la gouvernance mondiale, afin d’aboutir, d’ici au prochain sommet, à une « BRICS Reform Roadmap ».

Mais l’une des propositions les plus intéressantes touche au fonctionnement même du groupe.

Modi propose un « BRICS Continuity and Implementation Mechanism » reposant notamment sur la troïka des présidences passée, présente et future.

En termes clairs : celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

L’Europe […] devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil

Le principe n’est pas sans précédent. Le G20 utilise une troïka et les présidences tournantes du Conseil de l’Union européenne sont organisées en trios de dix-huit mois.

Mais ce que Narendra Modi ajoute mérite attention. Il propose de faire de la troïka des présidences passée, présente et future l’un des instruments de continuité institutionnelle des BRICS.

La Déclaration finale n’adopte pas formellement ce mécanisme, mais elle en épouse déjà la logique en renforçant les dispositifs de mémoire, de suivi et de continuité entre présidences.

La Chine prendra la présidence des BRICS en 2027 et Xi Jinping a confirmé qu’elle accueillera le 19e sommet. Cela place Pékin en position idéale pour reprendre, formaliser et éventuellement faire adopter le mécanisme proposé par Modi — troïka, continuité d’exécution, dépôt numérique sécurisé.

Cela aboutirait, en quelque sorte, à une gouvernance à horizon temporel glissant qui n’a pas d’équivalent à ce jour :

mémoire → décision → projection.

Le principe de la troïka n’est pas inédit. Le G20 et l’Union européenne connaissent déjà des mécanismes comparables de continuité entre présidences successives.

Mais l’architecture proposée à New Delhi présente une combinaison singulière: associer cette continuité politique à une mémoire numérique opérationnelle enregistrant, pour chaque décision, son responsable, son échéance et son état d’exécution.

À cette échelle, dans une organisation sans secrétariat permanent et portant une telle ambition de recomposition de la gouvernance mondiale, la formule paraît sans équivalent évident.
La base documentaire est ici beaucoup plus qu’une archive.

Elle devient un registre clé, presque au sens informatique du terme, dans un système opérationnel appelé à accueillir, successivement, des pilotes différents.

C’est presque une autre philosophie de l’institution : non plus nécessairement un centre permanent auquel les États délèguent la continuité, mais une continuité qui se déplace avec les États.

Une présidence tournante classique présente une faiblesse structurelle : chaque nouveau président peut être tenté de réinitialiser l’agenda. Le registre clé oppose à cette tentation la permanence de la trace : les pilotes changent, le système conserve son état.

Avec la troïka, le présent cesse d’être autonome. Celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

Le dépôt numérique ajoute à cette mémoire politique une mémoire objective: décisions, responsabilités, échéances, état d’avancement.

Le Brésil transmet alors non seulement une expérience diplomatique, mais une trace; l’Inde inscrit ce qu’elle décide; la Chine reçoit, avant même de prendre la présidence, ce qu’elle aura éventuellement à poursuivre.

Les présidences tournent.
La mémoire demeure.

C’est la perspective d’un centre de stratégie mutuelle, dynamique et intégré, au service d’un ensemble rassemblant près d’un humain sur deux et représentant autour de 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, avec une concentration considérable de ressources énergétiques et stratégiques.

Ce qui s’est dessiné à New Delhi confère ainsi une épaisseur institutionnelle nouvelle à l’organisation.

Le dépôt numérique, s’il est adopté, ne devra pas être regardé comme une archive documentaire inerte, mais comme l’un des systèmes permettant à un esprit commun de survivre à la rotation de ceux qui le conduisent.

Modi, explicitement, refuse de définir les BRICS comme une organisation dirigée contre quelqu’un. Xi Jinping, de son côté, inscrit leur développement dans une transformation de la gouvernance mondiale et appelle le groupe à peser davantage sur la paix, la stabilité et les règles internationales.

Il s’agit moins, dès lors, de construire une OTAN économique anti-occidentale que de faire émerger l’un des instruments d’un monde dans lequel aucune puissance ne détient seule le centre.

L’Europe, qui continue de se disputer autour de conceptions de la souveraineté dont certaines vieillissent à vue d’œil, devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil.

La Turquie, les sabres et le goupillon

Alors que l’islamophobie est devenue, depuis le 11-Septembre-2001, le marqueur de la vie citoyenne et électorale, n’est-il pas temps de comprendre et mesurer ce qui se joue derrière les « racines chrétiennes de l’Europe » érigées en étendard.

Il existe une manière différente de regarder les rapports entre l’Europe, la Turquie et la Russie. Elle consiste à oublier un instant les discours identitaires, dont la chaîne CNEWS, ostentatoirement « catho » et crypto-russe, forte de plumes incisives, s’est faite spécialiste, pour regarder la carte.

La Turquie appartient à l’OTAN depuis 1952. Elle dispose d’une des principales armées de l’Alliance, d’une population de près de 90 millions d’habitants, contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles, constitue l’articulation géographique entre Méditerranée, mer Noire, Caucase et Moyen-Orient et développe désormais une industrie de défense capable de produire drones, missiles, bâtiments de guerre, véhicules blindés et systèmes électroniques.

Cette puissance devait aussi, selon la perspective ouverte à la fin du XXe siècle et formalisée par l’ouverture des négociations d’adhésion en 2005, pouvoir rejoindre un jour l’Union européenne.

Elle ne l’a pas fait.

Il existe évidemment de nombreuses raisons à cet échec. Chypre, les relations avec la Grèce, les droits fondamentaux, l’État de droit et, progressivement, l’évolution autoritaire du pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan ont constitué des obstacles réels et parfois considérables qui ne doivent pas être considérés comme insurmontables au risque de faire de ce qui ne doit pas l’être la brèche dans le mur et la frontière fermée sur le pont.

A ce titre, une autre dimension de cette histoire, qui constitue un polarisateur puissant au sein des opinions publiques, mérite d’être examinée.
Pendant une vingtaine d’années, l’adhésion de la Turquie a aussi été combattue au nom de la définition civilisationnelle de l’Europe.

L’Europe aurait des « racines chrétiennes ». La Turquie serait musulmane. La géographie, l’histoire et la culture traceraient ainsi une frontière que les traités ne devraient pas franchir.

Cette opposition a constitué en France l’un des chevaux de bataille du Front national et des courants souverainistes avant de gagner une partie beaucoup plus large de la droite européenne.

Regardons maintenant cette histoire non plus depuis Paris, Berlin ou Bruxelles, mais depuis Moscou.

Que gagne la Russie à une Turquie profondément arrimée à l’Europe ?

Presque rien. Elle perd même.

Que gagne-t-elle, au contraire, à une Turquie suffisamment occidentale pour demeurer dans l’OTAN mais suffisamment éloignée de l’Europe politique pour conserver une position autonome entre Bruxelles, Washington et Moscou ?

Beaucoup. Un trouble tel qu’il offre la possibilité de réduire la capacité de mouvement de l’ensemble.

Car la Turquie n’est pas simplement un pays musulman situé aux marges de l’Europe.

C’est un verrou géopolitique.

La convention de Montreux octroie à la Turquie un rôle déterminant dans l’accès naval à la mer Noire. Son territoire borde ou approche plusieurs des principaux espaces de confrontation entre Russie et Occident. Son armée constitue une masse militaire considérable. Son industrie de défense lui donne progressivement une autonomie technologique que peu d’États européens possèdent individuellement.
Elle est la Sublime Porte. Difficile à atteindre parce qu’elle est sublime.

Et voici le paradoxe.

La Russie elle-même ne peut pas se définir simplement contre l’islam.

Elle comprend une importante population musulmane et Vladimir Poutine présente régulièrement « l’islam traditionnel » comme partie intégrante de l’histoire et du tissu culturel de la Fédération de Russie. L’islam peut donc être incorporé à la définition de la puissance russe.

Pourquoi devrait-il nécessairement être incompatible avec celle de la puissance européenne ?

La question mérite d’être d’autant plus posée qu’il y a une croisade médiatique, accompagnée d’un courant d’opinion islamophobe, sur certains médias ont établi leurs positions.

Elle l’est d’autant plus que les fractures civilisationnelles européennes présentent pour Moscou un intérêt stratégique objectif, qu’elles soient ou non directement provoquées par lui.

Une puissance n’a pas besoin d’inventer les fractures de son adversaire.

Il lui suffit de savoir les exploiter.

Une Europe persuadée que son identité exige de repousser durablement la Turquie produit elle-même un résultat remarquable : elle sépare son espace politique d’une puissance militaire que l’Alliance atlantique, elle, considère depuis plus de soixante-dix ans comme indispensable à son dispositif.

C’est peut-être ici que le débat sur les « racines chrétiennes de l’Europe » prend une dimension inattendue, qu’il faut aller chercher dans la mémoire cache.

Il ne s’agit plus de savoir si cette formule est historiquement exacte, philosophiquement satisfaisante ou religieusement légitime.

Il s’agit de savoir ce qu’elle coûte et, accessoirement, si elle correspond à la définition que les peuples veulent donner à leur temps.Normalement, c’est le Politique qui traite cela. Souverainement.

Car une frontière civilisationnelle peut devenir une frontière stratégique. Et une frontière stratégique peut devenir une diminution de puissance.

La Russie postsoviétique n’a pas accepté que ses frontières juridiquement définies constituent nécessairement les limites définitives de son espace de puissance.

L’Europe pourrait ainsi avoir commis une erreur singulière : croire qu’en réduisant son amplitude elle augmentait sa souveraineté.

Or la puissance fonctionne souvent exactement à l’inverse.

Elle consiste à agréger.

Des territoires, des populations, des capacités industrielles, des ressources, des technologies, des armées, des accès maritimes, des alliances et, surtout, des différences que l’organisation politique rend compatibles. Des différences.

Les États-Unis sont une puissance d’agrégation et la Chine, qui sait parfaitement l’être, est aussi une puissance d’échelle.
La Russie elle-même administre sa diversité ethnique et religieuse au nom de la continuité de sa puissance. Vladimir Poutine fait tous les ans ce que les contempteurs de l’Union Européenne ou de la France, et autres zélotes médiatiques, ironisent de voir faire à nos dirigeants: il présente ses voeux aux musulmans russes pour l’Aïd al-Fitr et l’Aïd al-Adha.

Il condamne « l’islam radical », mais en 2015, il a critiqué les caricatures de Mahomet. Il ne peut être que curieux, voire symptomatique, de considérer que les partis souverainistes, leurs cercles d’influence, travaillent l’Europe au corps pour que cette Europe ne fasse pas ce que Poutine, pour lequel ils nourrissent une certaine admiration, fait lui-même.

Le rejet de l’entrée de la Turquie dans l’UE a été le fer de lance du FN et des souverainistes au nom des racines chrétiennes de l’Europe. C’est le propulseur de la fusée Le Pen.

Le dernier étage appartient à quelle souveraineté?

Pourquoi l’Europe devrait-elle chercher sa souveraineté dans le rétrécissement ? La Turquie constitue à cet égard un extraordinaire cas d’école.

Il ne s’agit pas de refaire, rétrospectivement, son procès d’adhésion ni d’affirmer que son entrée dans l’Union aurait nécessairement été souhaitable ou possible. Cela appartient à un très vieux débat: celui portant sur le sexe des anges.

Il s’agit de poser une question beaucoup plus inconfortable :

Combien de puissance l’Europe a-t-elle sacrifiée à la définition identitaire d’elle-même ?

Et surtout : qui bénéficie de cette perte ?

Moscou regarde depuis longtemps vers Ankara.

Ankara regarde alternativement vers Moscou, Washington, Bruxelles, l’Asie centrale, le Caucase, le Moyen-Orient et l’Afrique.

C’est précisément ce qu’une puissance devenue suffisamment autonome peut se permettre de faire : mettre sa position géographique, militaire et industrielle aux enchères de la géopolitique.

L’Europe, elle, regarde la Turquie de l’autre côté de sa frontière.

Elle pourrait un jour découvrir qu’elle n’avait pas seulement tracé une frontière culturelle.

Elle avait tracé la limite de sa propre puissance.

Il y avait donc quelque chose d’étrangement éloquent dans le revolver offert par Recep Tayyip Erdoğan aux dirigeants réunis à l’occasion du 36e sommet de l’OTAN, tenu à Ankara les 7 et 8 juillet 2026.

L’objet était encombrant. Le symbole beaucoup moins.

Pendant que l’Europe se demandait si la Turquie appartenait à sa civilisation, la Turquie construisait les instruments de sa souveraineté.

Et la puissance, contrairement aux civilisations, ne demande pas de certificat de baptême.

Retraite: anatomie de l’abus social dont est victime la « Nation »

La démocratie, détournée en marché électoral et en démagogie du court terme, est devenue l’instrument légal de l’abus social commis contre la personne morale « Nation » et contre ses générations futures. Histoire d’un fric-frac.

Partir de la Constitution n’est jamais une erreur. Cela permet d’y voir clair! Alors que le débat ressasse ses sempiternels couplets, et que la vision française louche, avec toujours autant d’intensité sur le temps de travail et l’âge du départ à la retraite, revenons au principe que dispose la Constitution.

Elle ne dit pas grand chose. C’est vrai. L’alinéa 11 du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 pose le fondement constitutionnel de la protection sociale et de la santé en France avec une économie de mots rigoureuse.
Que dit-il?

« Elle [ndr: la Nation] garantit à tous,
notamment à l’enfant, à la mère
et aux vieux travailleurs,
la protection de la santé, l
a sécurité matérielle,
le repos et les loisirs… »

La Constitution laisse le soin au législateur d’établir les conditions de la sécurité que la nation alloue aux siens. L’article 34, figurant dans le bloc constitutionnel de 1958, donne ainsi au Parlement la gestion complète des outils de la cuisine, tandis que l’alinéa 11, hérité de la Constitution de 1946, veille uniquement à ce que le service minimum de la table demeure assuré.

Avec la rigueur initiale, presque spartiate, la Nation se promettait donc la prospérité suffisante pour répondre aux besoins de tous.

N’est-il pas terrible d’en être là où nous en sommes aujourd’hui, assommés par des injonctions idéologiques, par une pression fiscale, un déficit endémique et un endettement considérable?

Un pays peut-il décréter sa propre prospérité sans se soucier de la fabriquer? C’est le grand malentendu du « gâteau à partager » qui traverse notre histoire moderne. Depuis près d’un siècle, la France s’est installée dans une illusion confortable: celle d’un droit pur, affranchi de l’effort, où la redistribution prime sur la création de valeur et où le décret tient lieu de réalité économique.

À mesure que les « conquêtes sociales » se commuaient en « acquis intangibles », le discours politique a troqué la rigueur de l’appareil productif pour la facilité du crédit et de la rente. De l’ivresse insouciante de l’été 1936 au renoncement gaullien de 1959, de la retraite à soixante ans aux dérives de la fiscalité punitive, ce texte retrace la généalogie d’un aveuglement collectivement entretenu.

Au cœur de cette trajectoire se noue une anomalie majeure: l’abus social. Tout comme la justice punit le dirigeant qui siphonne les actifs de sa société au détriment de son avenir, la collectivité s’est mise à consommer le travail futur des actifs pour financer son confort présent. En prétendant sanctuariser les parts d’un gâteau tout en dégradant la capacité des fourneaux, l’État a transformé la solidarité en spoliation intergénérationnelle.

Cette réflexion n’est pas un réquisitoire contre la protection sociale, mais une sommation du réel. Car aucune société ne peut durablement distribuer ce qu’elle refuse de produire, ni fonder son avenir sur la ruine de sa propre jeunesse.

L’été 1936 s’ouvre dans l’enivrement des départs. Sur la Nationale 7, sous le soleil de juillet, des milliers de Français s’élancent vers Palavas-les-Flots, poussés par l’enthousiasme d’un temps nouveau.
Le Front Populaire vient de décréter les congés payés et la semaine de quarante heures.
Dans le débat public, la langue politique accouche d’une formule promise à une immense fortune : les « conquêtes sociales ».

Pour la première fois, le repos n’est plus la simple trêve du travailleur fatigué ; il devient un droit proclamé, une part de liberté arrachée à l’ordre ancien. Une nation entière célèbre le droit au bonheur et s’abandonne à l’illusion bienheureuse d’un progrès désormais garanti par le seul pouvoir des décrets.

Mais le paysage européen dissimule une effroyable tragédie en embuscade. À quelques centaines de kilomètres de cette insouciance estivale, trois ans avant que le monde ne sombre et bien avant les ténèbres de Vichy, la réalité historique s’écrit dans l’acier et le feu.

À Berlin, le Reichstag a brûlé. Le nazisme a pris le contrôle absolu de l’Allemagne, convertissant la société tout entière et les esprits à l’impératif de la guerre. Alors que la France chante la douceur de vivre et la suspension de l’effort, la puissance industrielle voisine tourne à plein régime pour forger les armes de la destruction future. Le contraste est saisissant, presque obscène : d’un côté, le miracle célébré du temps libre ; de l’autre, la fabrique implacable de la force brutale.

Pendant que la foule se presse sur le littoral, un officier encore totalement inconnu du grand public observe le désastre imminent depuis la pénombre des états-majors. Charles de Gaulle a déjà publié Le Fil de l’épée en 1932 et Vers l’armée de métier en 1934. Là où ses contemporains s’enivrent de phrases creuses et célèbrent la victoire du droit sur les nécessités économiques et militaires, lui ne voit que l’illusion d’une nation qui s’expose nue face au danger. De Gaulle rappelle une vérité fondamentale et cruelle : aucune proclamation morale, aucun texte législatif, aucune conquête ne tient bien longtemps sans la rigueur de l’appareil productif, la puissance de l’outil et l’acceptation de l’effort.

Dans ce face-à-face silencieux entre la Nationale 7 et la pensée gaullienne se noue le drame du XXe siècle français et le marasme actuel dont nous ne parvenons pas à nous défaire.

En sacralisant le droit au repos au moment précis où le monde exigeait la tension des volontés, la France a inauguré une déconnexion majeure entre la fiction du droit acquis et la matérialité de la production. C’est dans ce refus catégorique de la démagogie que germera, deux décennies plus tard, la rigueur de la Constitution de 1958 : la conviction qu’une nation ne vit pas de formules magiques, mais de sa capacité à affronter la réalité du monde

Vingt-deux ans après l’ivresse de 1936, revenu aux affaires à la faveur d’une crise majeure, Charles de Gaulle dote la France d’un cadre institutionnel taillé dans le roc. La Constitution du 4 octobre 1958 entend restaurer l’autorité de l’État sur les féodalités parlementaires et soumettre la gestion publique à une exigence de réalité. Pourtant, ce texte d’une grande sobriété ne réinvente pas l’architecture des droits sociaux : son propre Préambule renvoie explicitement à celui de la Constitution du 27 octobre 1946.

C’est dans ce socle que réside la véritable portée normative de la solidarité nationale. L’alinéa 11 dispose avec une clarté limpide que la Nation « garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs ». Le texte constitutionnel dit cela, et rien de plus. Il pose un devoir de secours, de dignité et de couverture des besoins vitaux pour ceux que l’âge ou la fatigue retirent du circuit productif. Nulle part il ne décrète la préservation ad vitam aeternam d’un niveau de vie relatif, ni la transformation d’une prestation de solidarité en un titre de rente intouchable sur le travail vivant.

Fort de la rigueur de ces principes et pressé par l’urgence du redressement national, de Gaulle lance dès 1959 le plan d’assainissement financier préparé par Jacques Rueff et Antoine Pinay. Pour stopper l’inflation et assainir les comptes de la Nation, le pouvoir s’attaque aux avantages catégoriels et décide la suppression de la retraite versée aux anciens combattants valides. Dans une allocution restée célèbre, le Général résume l’esprit de l’arbitrage : « Il n’y avait pas de raison pour qu’aucune catégorie, si respectable, ne participât pas au sacrifice général ».

Dans cette cavalerie budgétaire,
la personne morale « Nation » est dépouillée
de son capital productif,
tandis que la charge du remboursement
est rejetée sur les actifs de demain,
absents des bureaux de vote.

C’était compter sans la puissance du corporatisme et la cristallisation des rentes. La levée de boucliers est immédiate, organisée et impitoyable. Face à la coalition des associations, au chantage politique et au risque d’impopularité, le pouvoir capitule. De Gaulle doit renoncer et rétablir la prestation.

L’échec de 1959 constitue le drame inaugural de la Vᵉ République. En cédant sur ce point, le pouvoir politique a révélé une faille systémique: même abrité derrière la Constitution la plus concrète et la plus solide de notre histoire, l’État recule dès qu’une catégorie organisée érige un transfert financier en privilège intouchable. La brèche était ouverte. La fiction de l’acquis venait de remporter sa première victoire sur la rigueur du texte fondamental.

Ce que 1959 avait esquissé, le tournant de 1981 le parachève avec l’autorité du suffrage universel. En abaissant l’âge légal de la retraite à soixante ans, le pouvoir mitterrandien ne se contente pas de distribuer une prestation supplémentaire: il consacre définitivement la doctrine du progrès décrété à crédit. La retraite cesse d’être l’ajustement prudent d’une capacité économique pour devenir une promesse souveraine, affranchie des réalités de la production et financée par l’emballement de la dette publique. L’illusion du gâteau disponible est portée à son acmé; il suffit d’une signature au bas d’un texte de loi pour s’approprier le travail que les générations futures n’ont pas encore accompli.

Mais attention! Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.
Je n’ai jamais dit et je dirai jamais qu’il faut travailler plus et plus longtemps pour satisfaire le capital, pour gagner plus, pour chercher le pouvoir d’achat avec la rage au ventre.

Je dis, simplement, qu’il eût fallu, particulièrement à la fin des « Trente Glorieuses », travailler plus et plus longtemps pour produire la société qui permet – justement – d’acquérir les progrès durables qu’offre une économie florissante, sans chercher à faire porter la charge sur une partie de la population et non pas par la vision d’un prospérité biaisée et illégitime.
La prospérité biaisée et illégitime finit par présenter sa facture à tous.
Elle génère son tableau d’amortissement.

Dénoncer la déconnexion entre le « gâteau » et la « cuisine » qui permet sa préparation ne revient nullement à épouser le credo du productivisme marchand, ni à exhorter l’individu à courir après le « pouvoir d’achat » pour satisfaire les appétits du capital et l’élan purement consumérisme.

Le travail n’est pas invoqué – et ce n’est en aucun cas mon propos – comme une servitude due au marché ou un sacrifice offert à l’accumulation, mais comme la condition stricte de la soutenabilité sociale.

Dans l’idée du Gaullisme, l’action de « grâce » sociale avait pour nom générique: « La Participation ». Ce n’était pas un simple guichet de dividendes.

Ce n’était ni un guichet de distribution, ni un chèque en blanc délivré par l’État-providence. C’était une philosophie du réel : associer les travailleurs à la propriété, aux bénéfices et aux responsabilités de l’entreprise.

La France a choisit de haïr ses chefs d’entreprise. De mépriser leur fonction pourtant essentielle au point aujourd’hui de dresser des guillotines lexicales et de faire écho à l’assimilation de cette catégorie à des « nuisibles ».

C’est précisément au tournant des années 1990, au milieu finalement du « Mitterrandisme », que cette logique révèle toute sa duplicité morale.

Dans les tribunaux comme dans les colonnes des journaux, l’époque s’enivre de la chasse aux dérives du monde des affaires. Des chefs d’entreprise sont menés au pilori, poursuivis au titre de l’abus de biens sociaux.

La justice sanctionne avec une sévérité légitime le dirigeant qui détourne le crédit ou les actifs de sa société à des fins personnelles, au détriment de l’intérêt social et de la pérennité de la personne morale.

Mais pendant que l’opinion publique s’indigne à juste titre de la moindre confusion de patrimoine chez le patronat, la collectivité s’adonne en toute impunité à un véritable abus social.

Le mécanisme est rigoureusement identique, mais transposé à l’échelle de la Nation.
Tout comme le mandataire infidèle siphonne la trésorerie de son entreprise pour maintenir un train de vie fictif, le pouvoir politique – encouragé par le corps social – détourne la capacité d’endettement de la collectivité pour financer de la consommation immédiate et distribuer des dividendes sociaux sans couverture financière.

Dans cette cavalerie budgétaire, la personne morale « Nation » est dépouillée de son capital productif, tandis que la charge du remboursement est rejetée sur les actifs de demain, absents des bureaux de vote.

L’hérésie conceptuelle est là : la société s’arroge le droit de condamner chez le chef d’entreprise le comportement exact qu’elle érige en modèle de justice redistributive pour elle-même.

Mais à la différence de la société commerciale où la sanction pénalise le fraudeur, l’aléa moral démocratique produit l’effet inverse : l’élu qui organise cet abus social en est récompensé électoralement, scellant l’alliance du mandataire et du rentier sur les décombres de la production.

Le processus engagé par le raccourcissement législatif du travail franchit un seuil névralgique à la fin des années 1990 avec le passage forcé aux 35 heures.

Par une étrange illusion qui fait ignorer la réalité d’un monde qui partout ailleurs se retrousse les manches, la puissance publique prétend distribuer le travail comme un stock fini, convaincue qu’il suffit d’en rationner l’accès pour créer de l’emploi.

Le système touche ici au sommet de son incohérence : dégrader délibérément l’outil de production – abîmer la capacité même des fourneaux – tout en exigeant le maintien inchangé des revenus et des transferts. La société proclame qu’elle peut travailler moins, produire moins, mais consommer autant et redistribuer toujours davantage.

La présidence de François Hollande vient porter cette trajectoire à son point de saturation.
Confronté au mur du déficit structurel et de la dette accumulée, le pouvoir renonce à interroger la soutenabilité des dépenses de fonctionnement ou l’architecture des droits d’attribution.

Le choix politique s’oriente alors vers un matraquage fiscal d’une ampleur inédite — incarné par la taxe symbolique à 75 % —, érigeant la fiscalité punitive en mode de gestion de l’impasse.

En plein mouvement social qui entraînera la dissolution de 1996, le Secrétaire fédéral du parti socialiste et député au parlement, donne la leçon à Alain Juppé, Premier ministre de Jacques Chirac.

François Hollande proclame, alors que la France est paralysée par des spectaculaire et longs mouvements sociaux: « La démocratie n’est pas le problème. Elle est la solution. ». Ce mot résonne encore.Il ne fait plus trembler les institutions.
Il fait trembler la démocratie car aucune démocratie ne peut opposer un droit de veto aux besoins de la réalité, pas plus qu’elle ne peut invoquer un droit de retrait devant le mouvement global de l’histoire, sans perdre ses moyens de subsistance et, plus tragiquement encore, sa raison d’être.

L’impôt est ainsi détourné de sa fonction première fixée par l’article 13 de la Déclaration de 1789 : il ne s’agit plus d’une « contribution commune » équitablement répartie pour entretenir la force publique et l’administration, mais d’un instrument de coercition idéologique et de ponction désespérée et désespérante sur le travail vivant.

Cette dérive fiscale parachève l’asphyxie du modèle productif. Pour continuer à financer des rentes générationnelles et garantir le maintien de hauts niveaux de prestations déconnectés de la création de richesse contemporaine, l’État frappe directement la force contributive des actifs et le capital de croissance. Les travailleurs contemporains et les créateurs de valeur se retrouvent pris dans un étau : soumis à un prélèvement au caractère confiscatoire pour honorer des promesses faites hier à d’autres qu’eux, tout en sachant que le système ne leur offrira aucune garantie équivalente le moment venu.

Le piège est désormais refermé. Le Politique se réduit à des effets dialectiques autour d’un totem.

L’appareil productif est affaibli, la force de travail découragée par la punition fiscale, mais le corps social exige toujours le service des mêmes parts de gâteau sous peine de tempête politique. En érigeant la spoliation de la valeur produite en mode de survie de la rente, le système a épuisé ses derniers ressorts : il ne fabrique plus d’avenir, il brûle ses propres outils pour retarder d’un instant l’inévitable choc avec la réalité économique.

De la promenade insouciante de 1936 aux dérives de la fiscalité punitive, la France s’est enfermée dans une impasse théorique et morale : la croyance qu’un décret politique ou un slogan peut prévaloir sur les lois intangibles de la production. En substituant le culte du « droit acquis » à l’exigence de la création de valeur, notre modèle a progressivement détourné la solidarité nationale de sa noble ambition initiale.

L’alinéa 11 du Préambule de 1946 posait pourtant une règle limpide de justice et de dignité : garantir aux plus vulnérables la sécurité matérielle et le secours.

Mais en cédant, dès 1959, devant la première pression catégorielle, puis en généralisant en 1981 la distribution de droits financés par la dette, le pouvoir politique a commis un abus social à l’échelle de la Nation.
La collectivité s’est approprié le travail non encore accompli des générations futures pour entretenir le confort présent, confondant sciemment un flux prélevé en temps réel avec un capital accumulé.

Le drame de cette trajectoire réside dans le sacrifice systématique des fourneaux au profit de la taille des parts. En rationnant le travail vivant et en assommant les forces productives sous une fiscalité punitive pour préserver des rentes électorales, l’État abîme l’outil de production au moment même où la démographie exigerait d’en décupler la puissance.

Sortir de cette asphyxie imposera de dissiper l’enivrement des phrases creuses.
Le droit ne crée pas la richesse ; il ne fait que la distribuer.

Tant que la France refusera de regarder en face la matérialité de l’effort et la primauté de la création de valeur, elle condamnera sa jeunesse à la dépossession et son modèle social à l’effondrement.

C’est à elle qu’incombe le devoir de remettre les choses en place.

Inglorious bastards

Les analyses de Claire Martel sont des eaux fortes.

L’ennui – et la situation électorale allemande vient de le faire sauter au visage de l’Europe avec une certaine cruauté! – est que ce tango auquel l’Allemagne se livre avec elle-même, ou plutôt avec l’ombre d’elle-même, davantage qu’avec son partenaire naturel et fondateur, la France, finit par la ramener vers les deux pôles de dépendance dont l’Europe devrait précisément permettre de s’affranchir.

Cela la conduit dans les bras de Poutine et ceux de Trump, au profit d’un bâtard politique, l’AfD qui est, comme le RN en France, ou le Reform UK au Royaume-Uni.

Vers Poutine, par l’attraction énergétique.
Vers Trump, par l’attraction technologique.

Et, à l’intérieur même de l’Allemagne, vers l’AfD, qui transforme ces dépendances extérieures et les frustrations qu’elles engendrent en promesse de souveraineté retrouvée.

C’est là que l’histoire devient presque dynastique.

L’Allemagne, la France et le Royaume-Uni – les trois dernières grandes puissances impériales européennes qui ont largement façonné l’ère dont nous sortons – semblent continuer, sous une autre forme, ce qui appartenait jadis à l’ordre des mariages et des sagas dynastiques: alliances contrariées ou corrompues, successions mal réglées, lignées concurrentes et rejetons cachés revenant réclamer leur héritage.

Aujourd’hui, c’est la démocratie qui copule, créé et élève les rejetons au sein de ses pulsions.
AfD, RN, Reform UK: trois bâtards politiques de trois empires disparus, auxquels on promet le retour du père alors que celui-ci ne reviendra pas.

L’Histoire européenne ne se répète pas.
Mais elle a parfois de curieuses histoires de famille.

Le minotaure AfD face à la démocratie Thésée

A l’opposé de la guerre conventionnelle, où un terrain boueux entrave la progression de l’ennemi, la friabilité de l’opinion publique lui ouvre des autoroutes en embourbant les démocraties dans leurs propres contradiction. Voici ce que nous apprend le récent triomphe de l’AfD en Saxe-Hanalt en revisitant simplement la mythologie athénienne.

Commençons par la suspicion, ne serait-ce que pour essayer ensuite de s’en affranchir.
Car il serait difficilement sérieux, au regard de ce que nous savons désormais des mécanismes d’influence, de la guerre cognitive, de la puissance des plateformes, de la profondeur des opérations d’information, de l’exploitation des vulnérabilités sociales et politiques, d’imaginer qu’une faille aussi béante dans l’espace démocratique occidental n’ait jamais été observée, éprouvée, utilisée, agrandie, lorsque des relais appropriés permettaient de le faire.

Cela ne signifie pas qu’elle ait été créée.
Cela ne signifie pas davantage que tout procède d’une volonté extérieure, d’un centre de commandement, d’un dessein caché ou d’une machination qui permettrait commodément de rejeter sur d’autres ce que nous avons, parfois avec beaucoup d’application, construit nous-mêmes.
Mais enfin, une vulnérabilité est une vulnérabilité. Et si une nation se met à l’offrir à ses prédateurs, alors, elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même si elle leurs livres, faute de présence d’esprit, sa souveraineté sur un plateau.

La question n’est donc peut-être pas, en premier lieu : qui agit sur nous?
Elle serait plutôt: qu’avons-nous laissé se constituer qui permette d’agir si facilement sur nous ?
Ce déplacement est essentiel.

Car une puissance étrangère peut soutenir un mouvement, favoriser une information, amplifier une colère, offrir à une théorie les moyens de sa propagation, organiser la répétition d’un récit, pousser ici ce qui résiste là, introduire quelques degrés supplémentaires dans un système déjà sous tension ; elle aura beaucoup plus de mal à produire, ex nihilo, la matière psychique dont elle a besoin.
Il faut donc revenir à cette matière et à cette lente transformation de la rivalité en frustration.

La rivalité appartient à la démocratie. Elle en est même, d’une certaine manière, l’un des principes constitutifs. Les intérêts divergent. Les ambitions se confrontent. Les visions du monde s’opposent. Les partis existent précisément parce que chacun ne pense pas comme son voisin, ne possède pas les mêmes priorités, n’évalue pas les mêmes risques et ne projette pas le même avenir.
Rien là de particulièrement inquiétant.

Ce qui l’est davantage est le moment où cette rivalité change de nature ; où le rapport à l’autre cesse d’être celui d’une préférence différente pour devenir celui d’un avantage indûment obtenu ; où ce que l’autre reçoit devient ce qui m’est retiré ; où ce qu’il possède explique ce que je n’ai pas ; où sa progression devient ma rétrogradation ; où la politique ne consiste plus tellement à arbitrer des intérêts contradictoires qu’à désigner les responsables d’une frustration.

À cet instant, la dialectique change.
Le problème appelle encore une solution.
La frustration, elle, cherche bientôt un responsable.
Le grief cherche un coupable.

La responsabilité du système d’information,
indépendamment de la qualité de ses animateurs,
se pose tout simplement parce qu’il organise,
par définition, la conversation nationale.

Et nous savons très bien, historiquement, où peut conduire une architecture politique qui transforme méthodiquement les difficultés en griefs, les griefs en causalités simples, les causalités en intentions et les intentions en ennemis.

C’est à cet endroit que la responsabilité du système d’information ne peut pas être évacuée.
Non parce que les médias inventeraient la difficulté.
Non parce qu’ils fabriqueraient artificiellement l’insécurité, la pauvreté, le déclassement, l’immigration, l’endettement, les tensions identitaires, la crise écologique, les fractures territoriales ou la désindustrialisation.
La responsabilité du système d’information, indépendamment de la qualité de ses animateurs, se pose tout simplement parce qu’il organise, par définition, la conversation nationale.
Il est donc comptable de sa qualité et d’une partie des conséquences que le peuple essuie.

Ils décident ce qui entre dans le champ de vision collectif, à quelle fréquence, sous quel angle, avec quelle intensité, avec quels mots, à quel endroit du journal, avec quel bandeau, quelle image, quel invité, quelle répétition et, in fine, quelle charge psychique.
Le média peut continuer à se penser thermomètre.
Il est depuis longtemps devenu thermostat.

C’est peut-être précisément ici que l’on touche à une responsabilité à laquelle il a beaucoup de mal à consentir, parce qu’elle l’obligerait à reconnaître qu’il ne se contente pas de représenter la société : il contribue à régler la température dans laquelle cette société se représente elle-même.
Mais un autre phénomène a accompagné celui-ci.
Plus discret.
Plus profond sans doute.
La privatisation progressive des questions communes.
L’écologie en offre une illustration remarquable.
Qu’y avait-il, au départ, de plus commun que l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, l’énergie dont nous dépendons, le territoire que nous aménageons, les sols que nous consommons, la biodiversité que nous détruisons ou protégeons ?
Et pourtant l’écologie a progressivement été assignée à une famille politique, jusqu’à devenir moins un objet collectif qu’un signe de reconnaissance.
Elle a été privatisée politiquement.
Il devenait alors presque inévitable que celui qui ne se reconnaissait pas dans la famille qui s’en était emparée finisse par se méfier de l’objet lui-même.

À force de confondre une cause et ceux qui prétendent la représenter, on construit chez leurs adversaires la tentation de s’opposer à la cause pour s’opposer à eux.
Nous avons accompli le même travail sur presque tout. La sécurité est devenue propriété de la droite. La justice sociale, celle de la gauche.
L’immigration, le territoire réservé d’une droite plus dure encore.
L’Europe, le bien symbolique d’un centre qui a parfois cru pouvoir en délégitimer la critique.
La nation, enfin, s’est trouvée abandonnée à ceux dont nous redoutions précisément qu’ils la confondent avec le nationalisme.
Il faudrait mesurer la profondeur de cette erreur.

À force de vouloir se protéger du nationalisme, une partie du système politique a déserté la nation.
À force de se protéger du souverainisme, elle a déserté la souveraineté.
Et il est probablement utile, ici, d’interroger la généalogie du souverainisme.

Car la souveraineté n’avait rien, dans son essence, d’extrémiste.
La souveraineté est une catégorie du droit politique.C’est dire à quel point elle ne se trimballe pas à mobylette au pays d’une marque automobile à étoile, héritier de Goethe. C’est dire à quel point elle ne s’apparente pas à une modeste SCI au pays de Molière, de Montesquieu, de De Gaulle.
Elle désigne le pouvoir de décider en dernier ressort, en majesté.
Elle peut se décliner dans un État, se partager, se déléguer, s’articuler avec d’autres souverainetés, s’exercer dans des institutions communes ; elle peut même se reconstruire à une échelle supérieure à condition que l’on sache précisément où elle se situe, qui l’exerce et au nom de qui.

Puis la souveraineté est devenue le souverainisme. Ce sont de vrais glissements de terrain sémantique qui, parce qu’il réintroduit dans le régime de l’urgence ce qui l’était dans le régime de la bonhommie institutionnelle, provoque l’attrait trompeur qu’exercent les sirènes sur Ulysse. Ulysse veut les entendre, mais il s’attache pour ne pas y céder. Il prend des mesures, régaliennes, osera-t-on pour empêcher que les hommes d’équipage, puissent les entendre, les écouter. Il expose le commandement, tout en le bâillonnant, mais il prend des précautions avec les navigateurs de sorte qu’ils n’aillent pas fracasser l’embarcation sur les écueils.

Nous faisons le contraire et nous sommes spectateurs, livrés à l’impuissance qu’ils se sont eux-mêmes collectivement construits, des effets que cela réalise.

Le déplacement auquel les démocraties ont cédées dit beaucoup.
Une propriété essentielle de la démocratie est devenue une doctrine particulière.
Puis une identité politique possédant les caractéristiques d’un marché électoral.
Puis, souvent, un soupçon.

Et à partir du moment où le système a laissé quelques formations politiques s’approprier la souveraineté, il lui est devenu difficile d’en parler sans donner l’impression de leur emprunter leurs mots.
Même chose pour la nation.

Or une démocratie qui abandonne la nation au nationalisme commet une faute étrange : elle lui abandonne précisément l’objet qui pourrait contenir le nationalisme.
Car la nation démocratique n’est pas la pureté d’un groupe.
Elle est exactement l’inverse.

La Nation est cette construction abstraite qui permet à des individus qui ne se ressemblent pas, qui ne pensent pas de la même manière, qui ne vivent pas de la même façon, qui n’ont pas les mêmes revenus, les mêmes croyances, les mêmes origines ni les mêmes intérêts immédiats, d’accepter cependant qu’un destin politique leur soit commun.
Encore faut-il qu’il existe un lieu où ce commun se fabrique.

Et c’est ici qu’apparaît peut-être l’une des conséquences inattendues de l’explosion du système politique ancien.
Le bipartisme, ou les architectures multipartites fortement structurées qui lui ressemblaient, possédaient beaucoup de défauts.
Ils trichaient parfois avec la diversité réelle du corps social.
Ils la simplifiaient.
Ils la comprimaient.
Ils construisaient des appareils.
Ils produisaient leurs notables, leurs oligarchies, leurs routines, leurs carrières.
Mais ils possédaient aussi une fonction que nous avons peut-être détruite en pensant démocratiser davantage la représentation : ils agrégeaient, illusion délétère derrière laquelle ont couru jusqu’à épuisement la délire médiatique.

Avant d’arriver devant le pays, un parti devait déjà faire tenir ensemble des sensibilités qui n’étaient pas spontanément compatibles.
Il devait produire, en lui-même, des compromis.
Le compromis national n’apparaissait donc pas ex nihilo à l’issue du scrutin.

Il avait été commencé auparavant.
La fragmentation contemporaine a voulu mieux représenter.
Elle représente effectivement davantage de fragments.
Mais elle représente de moins en moins le tout.

C’est là un paradoxe auquel nous devrions prêter beaucoup plus d’attention : plus chaque partie de la société obtient une représentation supposée exacte de sa singularité, plus la représentation de la société comme totalité devient incertaine.

Le Parlement ne reçoit plus des compromis partiels. Il reçoit des fragments pleins. Des fragments convaincus d’eux-mêmes.
Des fragments qui disposent de leur langage, de leurs références, de leurs médias, de leurs indignations, de leurs experts, parfois de leur vérité.
Et l’on demande ensuite à l’institution politique de produire en quelques votes ce qui n’a plus été préparé nulle part.
Le chaos de la représentation développé sur ce chemin dialectique pavé de bonnes intentions finit ainsi par désintégrer le « représenté ».

Et le « représenté », c’est la nation. Il faudrait presque dire : la nation stricto sensu.
Il ne s’agit plus la nation sentimentale, de la nation fantasmée.
Mais de l’espace politique commun.
Celui à l’intérieur duquel la contradiction demeure une contradiction entre membres d’une même communauté et ne devient pas encore l’affrontement de communautés qui ne se reconnaissent plus.
C’est dans ce paysage que l’ascension de l’AfD en Allemagne ou du Rassemblement national en France doit être regardée.
Il est évidemment possible de produire à leur sujet toutes sortes d’explications.
Beaucoup sont exactes: immigration, insécurité, déclassement, sentiment d’abandon territorial, crise industrielle, défiance envers les institutions, question européenne, réseaux sociaux, peur culturelle, guerre, pouvoir d’achat, sans compter les allergènes, les progrès de la science, etc.

Tout cela compte.
Mais on peut accumuler une grande quantité de symptômes et être incapables d’établir le diagnostic principal.
Quand elle est puissante parce qu’on en a fait son Alpha et l’Omega, sans y déroger à la moindre difficulté ou au moindre courant d’air, alors la dignité nationale ne fait pas du recyclage, elle fait de la conversion.

Et si le problème n’était pas seulement ce que pensent celles et ceux qui votent pour ces formations, mais la capacité de l’architecture démocratique à entendre ce que leur progression dit d’elle ?

C’est ici que j’ai rencontré, ailleurs, dans des univers qui n’ont rien d’extrémistes, une autre mécanique dont je n’arrivais pas exactement à saisir le nom.
Celle de l’objection rationnelle.

Le monde académique, le monde administratif, le monde juridique, le monde des experts, fonctionnent, à beaucoup d’égards, remarquablement bien.
Chacun y connaît son domaine.Chacun possède ses références.
Chacun sait mesurer l’incertitude. Chacun sait expliquer pourquoi une proposition comporte un risque.
Et chacun a très souvent raison.

Le juriste explique pourquoi c’est difficile juridiquement.
L’économiste pourquoi cela coûte. Le sociologue pourquoi les effets collatéraux sont mal évalués. L’ingénieur pourquoi le dispositif est fragile.
L’administration pourquoi la procédure ne le permet pas.
L’universitaire pourquoi la démonstration n’est pas encore suffisamment étayée.
Et la chose fascinante est précisément celle-ci : toutes ces objections peuvent être parfaitement rationnelles, discutables mais rationnelles.
Prises séparément, elles peuvent être impeccables.
Mais leur addition produit une architecture délétère.
Car personne, dans cette distribution des intelligences, n’est réellement chargé de mesurer ce que coûte l’empêchement.
Personne n’est toujours chargé de demander ce qui arrive lorsque toutes les raisons de ne pas faire deviennent, ensemble, la raison pour laquelle rien ne se fait.

Nous avons perfectionné la rationalité de l’objection.
Nous avons peut-être désappris la rationalité du mouvement.
Il faudrait probablement nommer cela la clôture rationnelle du système.

Le système ne devient pas irrationnel.
Ce serait beaucoup trop simple et incriminant.
Il devient excessivement rationnel dans chacune de ses parties et peut, par la somme de ces rationalités locales, produire un résultat global qui ne l’est plus.
Chacun voit juste dans son périmètre.
Personne ne voit nécessairement le coût de la totalité immobile.

À ce moment-là, l’extrême n’apparaît plus
seulement comme une doctrine.
Il apparaît comme un outil.
Le dernier disponible.

Et c’est là que l’extrémisme dispose d’un avantage formidable.
Il n’a pas besoin d’être plus intelligent.Il lui suffit d’être plus total.
Il réunit ce que le système fragmente.
Il donne une cause unique à des réalités multiples.
Il propose une histoire simple là où les spécialistes produisent une infinité de précautions.
Il relie ce que la raison spécialisée a séparé.

Bien sûr, il relie souvent mal.
Bien sûr, il simplifie outrageusement.
Bien sûr, il fabrique des causalités, désigne des responsables imaginaires, transforme des phénomènes complexes en volontés cachées.
Mais enfin, il raconte quelque chose qui tient.

Et le système, lui, répond souvent par une multiplicité d’objections vraies à une totalité parfois fausse, sans voir que la puissance psychique de la totalité l’emporte fréquemment sur la précision intellectuelle du fragment.

Nous arrivons alors à une situation étrange.
D’un côté, l’extrémisme simplifie le tout.
De l’autre, le système rationnel pulvérise le tout.
Et entre les deux disparaît ce que la politique devrait précisément produire : la capacité de penser l’ensemble sans renoncer à la complexité.
C’est probablement là que se trouve la faille.
Et c’est précisément pour cela qu’il serait très imprudent de ne pas se demander qui peut avoir intérêt à l’élargir et à y introduire des phénomènes purulents.

Une société dans laquelle les questions communes ont été « privatisées » par des camps politiques antagonistes; dans laquelle la nation a été abandonnée au nationalisme; dans laquelle la souveraineté a été abandonnée au souverainisme; dans laquelle l’écologie, la sécurité, l’immigration, l’Europe ou la solidarité fonctionnent comme des marqueurs identitaires; dans laquelle les médias vivent pour partie de la conflictualité; dans laquelle les plateformes savent quelle émotion augmente le temps d’exposition; dans laquelle la représentation se fragmente jusqu’à rendre le compromis presque impossible; dans laquelle, enfin, chaque spécialiste possède d’excellentes raisons de s’opposer à ce qui déborde de son périmètre: cette société constitue presque, par construction, une surface d’attaque cognitive.

Il serait surprenant qu’elle ne soit pas attaquée.
Mais il serait plus dangereux encore de conclure de cette évidence probable que l’attaque constitue l’explication.
Car le véritable sujet demeure la vulnérabilité.
Et la première réponse à une vulnérabilité n’est pas de chercher celui qui l’exploite.
C’est de la réduire.

Ce qui suppose probablement de « déprivatiser » politiquement les questions communes.
L’écologie ne doit appartenir à personne.
La nation non plus.
La souveraineté non plus.
La sécurité non plus.
La solidarité non plus.
L’Europe non plus.
Ce sont des objets « indivisibles » de la conversation nationale, et même européenne, qui doivent pouvoir être appropriés, contestés, réinterprétés par tous sans qu’un camp puisse prétendre en être propriétaire.
Il faut aussi reconstruire les mécanismes d’agrégation que nous avons détruits, ou en inventer de nouveaux.

Car une démocratie ne se maintient pas seulement parce qu’elle représente mieux chaque différence.
Elle se maintient parce qu’elle sait encore fabriquer du commun à partir d’elles.
Et il faut enfin réapprendre à considérer le système lui-même comme une variable.
C’est peut-être là le point le plus difficile.
Un système qui ne sait plus se penser lui-même ne sait plus évoluer. Il ne voit et ne fait apparaître que ses limites.
Et un système qui ne sait plus évoluer finit par transformer toute volonté de transformation en volonté de rupture.

À ce moment-là, l’extrême n’apparaît plus, uniquement, comme une celui qui diffuse une doctrine à l’égale de toutes les autres.
Il apparaît comme un outil.
Le dernier disponible.

Celui que l’on utilise non nécessairement parce que l’on adhère à tout ce qu’il contient, mais parce que l’on ne croit plus que les instruments ordinaires permettent encore de déplacer quoi que ce soit.
Le danger serait donc immense à continuer de poser la question seulement ainsi : comment empêcher l’extrême d’arriver?

Elle doit être posée autrement.

Qu’est-ce qu’un système démocratique doit accepter de transformer en lui-même pour que l’extrême cesse d’apparaître comme le seul instrument capable de le transformer ?
C’est là que la démocratie retrouve peut-être sa définition la plus exigeante.

Elle n’est pas seulement le régime qui permet de choisir.
Elle devrait être le régime qui apprend.
Qui reçoit la contestation comme une information.
Qui ne confond pas la protection de ses institutions avec leur pétrification.
Qui sait distinguer ce qui doit être défendu de ce qui doit être changé à l’intérieur d’un ensemble de principes élevés et éprouvés.

Qui ne répond pas à toutes ses difficultés par davantage de clôture.
Car à force de dresser les objections comme des murs, la raison elle-même finit par dessiner une enceinte.
Les frustrations s’y accumulent.
La représentation s’y fragmente.
La nation s’y dissout.
Et l’extrémisme finit par apparaître, in fine, comme celui qui promet simplement d’ouvrir la porte.
Il serait peut-être temps que la démocratie l’ouvre elle-même.

(Semblant de) Guerre et (semblant de) Paix

Si la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, notre problème contemporain est peut-être que la paix est devenue, trop souvent, la continuation de la guerre.
Sous d’autres formes. L’utopie fixe l’horizon ; la civilisation construit le chemin. La frustration est peut-être, parfois, une transition à laquelle personne n’a donné de chemin.

Nous ne pouvons qu’être admiratifs devant les prodiges accomplis par la Chine en quelques décennies. Il faut commencer par le reconnaître, sans réticence ni arrière-pensée, parce que toute réflexion sérieuse sur la relation que nous entretenons avec elle doit partir de cette réalité.

Mais, cet hommage sincère rendu, une autre question apparaît : jusqu’où ce chemin peut-il se prolonger sous sa forme actuelle ?

Il ne débouche pas sur un état définitif de la mondialisation. Il rencontre progressivement une butée. L’accumulation des excédents chez les uns, des déficits chez les autres, la captation successive de la production, puis de la distribution et désormais d’une partie de l’intermédiation commerciale, ne peuvent se poursuivre indéfiniment sans produire leurs propres réactions.

L’affaire Shein n’en constitue qu’une manifestation particulièrement visible.

Lorsque l’usine s’est déplacée, nous avons cru pouvoir conserver le comptoir. Lorsque le comptoir commence à se déplacer à son tour, nous découvrons que la division internationale du travail sur laquelle reposait une partie de notre prospérité n’était pas un état stable du monde mais un moment de sa transformation.

Ils ont dépensé les dividendes de la paix
sans suffisamment investir dans les conditions
permettant à cette paix de continuer à produire
ses mêmes dividendes.

Alors apparaissent les droits de douane, les clauses de sauvegarde, les restrictions technologiques, les subventions défensives, les contrôles des investissements, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et, plus loin encore, la sécurisation des ressources et des territoires.

Entre la paix et la guerre s’installe ainsi tout un continuum d’états larvés que l’expression même de « guerre commerciale »» révèle assez bien.

J’ai déjà proposé de renverser la célèbre formule de Clausewitz. Celui-ci faisait de la guerre la continuation de la politique par d’autres moyens. Notre époque invite à se demander si ce que nous appelons encore la paix ne tend pas, dans certaines circonstances, à devenir la continuation de la guerre sous d’autres formes.

Tarifs, sanctions, embargos, contrôle des technologies, extraterritorialité du droit, sécurisation des matières premières, constitution de stocks, réarmement : la violence n’a pas disparu. Elle change de support, d’intensité et de comptabilité.

C’est ici que la question de la valeur réapparaît.

La guerre possède une valeur décomposable, mais essentiellement négative : vies humaines perdues, infrastructures détruites, capital productif immobilisé ou anéanti, échanges interrompus, populations déplacées, compétences détournées, ressources consacrées à l’armement puis à la reconstruction. Elle prélève sur les sociétés une sorte de « tribut négatif ».

La paix possède symétriquement une valeur décomposable : infrastructures préservées, commerce maintenu, confiance conservée, capitaux disponibles pour l’investissement productif, temps humain épargné, continuité des apprentissages, accumulation des savoirs et des patrimoines. Elle peut donc être regardée non seulement comme l’absence d’un coût, mais comme un « investissement positif ».

Dès lors que ces deux valeurs sont décomposables, elles deviennent au moins partiellement mesurables. Et dès lors qu’elles sont mesurables, rien n’interdit d’essayer de les faire entrer dans les instruments par lesquels nous administrons nos anticipations.

C’est peut-être là que les pays développés, et particulièrement l’Europe, ont commis leur erreur la plus profonde après la fin de la guerre froide.

Ils ont dépensé les dividendes de la paix sans suffisamment investir dans les conditions permettant à cette paix de continuer à produire ses mêmes dividendes.

Le postulat selon lequel nos économies pouvaient devenir des sociétés prospères de biens et de services n’avait rien d’absurde.

Ce postulat correspondait même à une intuition raisonnable : laisser progressivement les productions les plus intensives en travail à des économies en développement, conserver les fonctions à forte valeur ajoutée, investir dans la connaissance, les technologies, les infrastructures, les services et l’amélioration du niveau de vie.

Mais une société de biens et de services ne se décrète pas.
Elle s’organise.

Elle suppose de savoir :

Quelles compétences doivent demeurer souveraines,
Quelles productions peuvent être externalisées,
Quelle valeur doit rester sur le territoire,
Quelles dépendances sont acceptables,
Comment les gains de productivité sont répartis,
Comment les travailleurs déplacés par les transformations économiques sont reconvertis
Et, surtout, comment la valeur libérée par la mondialisation est réinvestie dans l’étape suivante.

Or l’accélération technologique a été foudroyante tandis que nos représentations économiques et politiques sont demeurées beaucoup plus lentes, figées dans la chrysalide ancienne.

Comment investir
dans la compensation
avant de devoir investir
dans la coercition ?

Nous avons raisonné en secteurs quand les chaînes de valeur devenaient des réseaux. Nous avons compté les marchandises lorsque les plateformes commençaient à capter les données. Nous avons surveillé les usines lorsque se déplaçait le comptoir. Nous avons regardé les balances commerciales lorsque se constituait une nouvelle géographie mondiale des infrastructures, des technologies et de la puissance.

Et nous avons souvent traité comme une dépense ce qui aurait dû être un investissement d’anticipation.

C’est précisément à cet endroit que l’ingénierie de la valeur prend son sens.

Elle ne consiste plus seulement à demander comment corriger un déficit commercial entre l’Europe et la Chine. Elle pose une question beaucoup plus générale : « Comment donner aujourd’hui une valeur aux déséquilibres dont nous savons qu’ils produiront demain des coûts infiniment supérieurs si nous les laissons s’accumuler ? »
Autrement dit, comment investir dans la compensation avant de devoir investir dans la coercition ?

Car le capital que nous refusons de consacrer suffisamment tôt à l’organisation d’un équilibre ne disparaît pas nécessairement.

Il peut revenir plus tard sous une autre forme.
Et beaucoup plus cher.

Il peut apparaître sous forme de barrières commerciales, de subventions défensives, de sécurisation des approvisionnements, de course aux armements, d’accaparement territorial ou, au terme de la dégradation, de destruction et de reconstruction.
Il peut acquérir une forme intraitable.

C’est peut-être l’un des paradoxes majeurs de notre époque : nous hésitons devant le coût de l’anticipation, mais nous trouvons des centaines de milliards lorsque l’échec de cette anticipation transforme la tension en urgence.

L’ingénierie de la valeur aurait précisément pour fonction de faire apparaître avant la crise la valeur que la crise nous forcera, autrement, à reconnaître après elle.

Au terme de cette réflexion apparaît donc une question qui dépasse encore celle de la mondialisation.

Si nous savons décomposer le coût de la guerre, si nous pouvons identifier le tribut négatif qu’elle prélève sur les hommes, les infrastructures, les patrimoines, les échanges, les connaissances et la confiance ; si nous pouvons, symétriquement, décomposer les bénéfices produits par la paix et considérer leur préservation comme un investissement positif, alors la question n’est plus seulement de savoir comment commercer.

Elle devient celle des conditions économiques, politiques et institutionnelles du « vivre-ensemble », dont il est notable de constater que c’est cette notion même qui a été attaquée en premier par les extrêmes-droites réactionnaires.

Il ne s’agit évidemment pas de rêver d’un monde sans nations, sans frontières, sans intérêts divergents ni rapports de puissance. Une civilisation universelle ne saurait être une civilisation uniforme.

Elle devrait précisément permettre la différence.

Mais permettre la différence suppose d’organiser les conditions dans lesquelles aucune différence de puissance, de richesse, de modèle politique, de démographie, de ressources ou de développement ne soit condamnée à se transformer mécaniquement en domination, frustration ou affrontement.
C’est peut-être ce qui manque encore à la mondialisation pour que les bonheurs qu’elle pourrait dispenser ne soient pas qu’ilusions et mirages.

Nous avons formidablement organisé la circulation des marchandises, des capitaux, des informations et, dans une moindre mesure, des personnes. Nous avons beaucoup moins bien organisé la circulation et la compensation des conséquences que ces mouvements produisent.

Or aucun système ne peut durablement demander à certains de supporter les externalités de la prospérité des autres sans faire naître tôt ou tard une réaction.

La réussite chinoise elle-même en fournit une illustration remarquable. Elle doit être reconnue pour ce qu’elle est : l’une des transformations économiques, industrielles, scientifiques et humaines les plus considérables de l’histoire contemporaine.

Mais précisément parce qu’elle a réussi, elle transforme les conditions de l’équilibre qui avait permis son succès.

Le monde qui a permis à la Chine de devenir ce qu’elle est ne peut demeurer exactement le même lorsque la Chine est devenue ce qu’elle est.

Et la réponse ne peut raisonnablement consister à lui demander de cesser de réussir.

Elle ne peut davantage consister, pour l’Europe ou les États-Unis, à accepter indéfiniment les conséquences de transformations qu’ils ne parviennent plus à absorber politiquement, économiquement ou socialement.

Il faut donc passer de la recherche d’un équilibre statique à l’organisation permanente des métamorphoses.

C’est ici que pourrait commencer une véritable civilisation universelle du « vivre-ensemble ».

Non par l’abolition des intérêts, mais par leur explicitation.
Non par la disparition des déséquilibres, mais par leur mesure.
Non par l’interdiction des ambitions, mais par l’organisation de voies permettant de les réaliser sans prédation.
Non par la négation des frustrations, mais par l’existence de mécanismes permettant de les reconnaître avant qu’elles ne deviennent ressentiment.
Non par la promesse d’une paix éternelle, mais par l’investissement permanent dans les conditions qui rendent la guerre moins rationnelle que la coopération.

Une telle civilisation aurait donc besoin d’une grammaire.

Elle devrait savoir distinguer le prix de la valeur, le commerce de la prédation, la dépendance de l’interdépendance, l’ambition de l’accaparement, la souveraineté de l’autarcie, la sécurité de la domination et la concurrence de la destruction.

Elle devrait également apprendre à introduire le temps dans ses calculs.

Car une frustration peut être reconnue aujourd’hui et compensée demain. Une ambition peut être légitime sans devoir être immédiatement satisfaite. Un déséquilibre peut être toléré s’il existe une trajectoire crédible permettant de le réduire. Un investissement peut constituer la contrepartie future d’un avantage présent.

C’est tout l’intérêt du paramètre d’attente.

Il permet de passer d’une civilisation de la réaction à une civilisation de l’anticipation.

Nous savons déjà inscrire une dette dans le temps. Nous savons actualiser un revenu futur. Nous savons assurer un risque qui ne s’est pas encore réalisé. Nous savons donner aujourd’hui une valeur à une tonne de carbone dont les conséquences climatiques se déploieront pendant des décennies.

Pourquoi serions-nous incapables d’élaborer progressivement des instruments permettant de donner une valeur aux déséquilibres économiques, sociaux ou stratégiques dont nous savons qu’ils nourriront demain les tensions ?

La technologie rend désormais envisageables des systèmes de mesure, de certification, de conditionnalité et de compensation infiniment plus sophistiqués que ceux dont disposaient les architectes de l’ordre international du XXe siècle.

Mais elle ne décidera de rien à notre place.

Le véritable problème n’est pas informatique.

Il est politique, juridique et, finalement, civilisationnel : qu’acceptons-nous de reconnaître comme valeur chez l’autre afin qu’il puisse reconnaître comme valeur ce que nous voulons préserver chez nous ?

C’est peut-être cela, au fond, le vivre-ensemble à l’échelle du monde.
Non pas s’aimer.
Non pas se ressembler.
Non pas renoncer à défendre ce que nous sommes.

Mais construire suffisamment de langage, de mesure, de droit, de confiance et de contreparties pour que la poursuite de nos intérêts respectifs produise davantage de valeur à partager que de valeur à détruire.

La civilisation ne commencerait alors pas avec la disparition du conflit.
Elle commencerait avec notre capacité à lui donner d’autres instruments que la destruction.

Shein: de la guerre commerciale à l’ingénierie de la valeur

Les excès de tension développent leur propre transformation de valeur, puisque qu’ils dégénèrent en course à l’armement, en fourches douanières, en accaparation territoriale, et transmutent les économies qui y cèdent inéluctablement en économies tournées vers la confrontation. La guerre peut être alors comprise, entre autres choses, comme l’un des mécanismes ultimes – et les plus destructeurs – par lesquels des sociétés attribuent une valeur à ce qu’elles n’ont pas su valoriser, garantir ou partager en temps de paix. L’enjeu d’une ingénierie de la valeur n’est donc pas seulement économique. Il consiste à construire suffisamment tôt les instruments permettant aux tensions de trouver une contrepartie avant qu’elles ne transforment elles-mêmes la valeur en puissance de coercition. C’est le point de départ de la proposition de La France d’Aplomb visant à empêcher que l’incapacité à valoriser et compenser un déséquilibre économique conduise les acteurs à convertir, jusqu’à un seuil difficilement réversible, leurs ressources productives en instruments de coercition.

La Chine a inventé le jeu de Go. Je ne crois pas qu’il soit très judicieux, même pour des raisons liées à la mise en scène de la politique intérieuse, de jouer à la marelle avec elle.

Hier matin, une dépêche de l’Agence France Presse rapporte que Pékin menace la France de rétorsions. Cela fait suite aux mesures prises pour imposer des pénalités forfaitaires à Shein et un ensemble de plateformes commerciales, taxées dans le cadre de la lutte contre la fast fashion.

Ces mesures étaient maladroites.

Un problème réel mal posé a moins de chances d’être réglé que s’il est bien et respectueusement posé. Ce qui légitime plus encore la fermeté de la position, c’est la raison réciproque.

Le problème existe. C’est un déficit commercial qui se creuse et le risque de déclassement qu’il fait peser sur la France, mais aussi sur l’Europe.

A la fin du mois d’août 2026, Ursula von der Leyen s’est alarmée du fait que le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine atteignait désormais près d’un milliard d’euros par jour, affichant une hausse de 10 % depuis le début de l’année.
Elle a appelé Pékin à rééquilibrer ses relations commerciales et à respecter ses engagements, sous peine de voir l’UE utiliser l’ensemble de ses leviers de rétorsion.

C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

Cette mise en garde de la présidente de la Commission Européenne est percutée, remise en avant sur X/Twitter, par une réaction à vif que le chancelier allemand avait livrée à son retour de Pékin en février 2026. Il avait déclaré que l’Allemagne n’était « tout simplement plus assez productive ». Il avait directement comparé la dynamique industrielle chinoise au modèle social allemand, s’en prenant ouvertement à la semaine de quatre jours et au culte du work-life balance.

J’ai interrogé la place de la Chine, il y a quelques jours, comme « ennemi économique ou partenaire négligé ». J’abandonne aux experts et aux économistes le soin d’examiner en profondeur et sous toutes les coutures – structurelle, politique, etc – les raisons de d’un déséquilibre nocif pour engager une approche plus apparentée à l’analyse des mouvement sur un jeu de Go.

Ma première démarche est de sortir de la crispation mutuelle et des postures pour constater, d’abord, que ce que met en évidence le premier plan de ce qui apparaît comme le début d’un bras de fer, fait ressortir un autre plan au sein duquel le niveau de lecture peut être affiné.
Ce qui a accéléré et précipité la crise, ce n’est pas la fast fashion. La fast fashion la cristallise aux yeux des opinions publiques et représente le chiffon rouge idéal, avec sa dimension moralisatrice, pour concentrer les colères et mobiliser l’hostilité.

Mais ce qui est en cause, c’est plutôt le commerce en ligne mis en place par la Chine en concurrence à Amazon. Ce qui semble évident, c’est que, derrière les pénalités infligées, au nom de la lutte contre la fast fashion, se cache une dimension dont le nom n’est pas dit.

Le commerce en ligne dépossède des entreprises, dans le textile, mais aussi d’autres secteurs, à la fois des marges qu’elles font sur des produits fabriqués en Chine qui sont vendus directement par des plateformes basées à Shenzhen, pour citer la plus grande ville-usine. C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

C’est là que le bât blesse. Le phénomène ne consiste donc pas nécessairement à substituer une production chinoise à une production européenne. Dans une partie des biens de consommation, la ligne de production était déjà chinoise.

Il consiste aussi à substituer une distribution chinoise à une distribution européenne de produits chinois. Le commerçant européen perd alors deux fois.
Il perd naturellement la vente.
Mais il perd également la marge d’intermédiation qu’il captait auparavant sur l’importation chinoise.

Posé dans ces premiers termes, ce qui apparaît, ce n’est pas seulement une concurrence entre produits. C’est une concurrence entre chaînes de valeur.

C’est probablement le nom qui manque dans une partie du débat sur la fast fashion.
Les 5,6 milliards d’euros de marchandises chinoises importées directement en France par ces plateformes de commerce en ligne, en 2025, ne signifient pas seulement 5,6 milliards supplémentaires d’importations.

Ils représentent potentiellement une quantité beaucoup plus importante de chiffre d’affaires final qui n’a jamais été réalisé dans le réseau commercial français.

C’est une distinction essentielle qu’il est nécessaire de faire.

La fast fashion serait alors une manifestation sectorielle d’un phénomène beaucoup plus général: la captation directe, depuis le pays producteur, de la valeur qui se formait auparavant entre l’usine chinoise et le consommateur européen et formait, depuis l’entrée de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce, le modus vivendi sur lequel les ensembles interagissaient.

En surtaxant des paquets acheminés vers le consommateur, nous croyons taxer un mode de consommation alors que nous sommes peut-être en train d’essayer, maladroitement, de répondre à une désintermédiation transfrontalière massive de notre appareil commercial.

Le distributeur européen n’est plus indispensable pour savoir quoi vendre, ni pour faire fabriquer, ni pour présenter le produit, ni pour encaisser, ni même nécessairement pour organiser sa livraison.

C’est une rupture considérable.

Ce qui permet de préciser notre notion de « captation » inopportune, et donc opposable, c’est que ce n’est pas la valeur existante qui est littéralement saisie. C’est la fonction économique permettant de la créer qui change de territoire.

Le commerçant européen ne se fait pas prendre sa marge: il devient inutile dans la transaction.

C’est économiquement beaucoup plus inquiétant car taxer Shein peut renchérir le vêtement sans restaurer la fonction économique du distributeur européen.

Abordée de cette manière, nous pouvons considérer, objectivement et sur des bases d’analyse solides et étayées, que les conditions initiales – c’est-à-dire celles pour lesquelles la délocalisation de la fabrication a longtemps pu sembler économiquement supportable puisque compensée dans la distribution – ont dérivé vers un point critique.

Le commerce électronique transfrontalier permet donc, aujourd’hui, au producteur – ou à une plateforme extrêmement intégrée à son écosystème productif – de demander en quelque sorte : pourquoi laisser au distributeur européen la différence entre le prix chinois et le prix européen puisque nous pouvons désormais atteindre directement son client ?

La Chine n’a pas pu ignorer l’opportunité. Elle ne peut pas ignorer la nature de la « captation » que cela représente puisque son volume saute aux yeux.

Si les intérêts respectifs et légitimes s’embrassaient jusqu’à l’éclosion de ce phénomène, ils divergent maintenant et sont au bord d’une fracture que même des opérations stratégiques ou marginales comme celle de Stellantis sur Leapsmotor, ou encore BHV avec Shein, ne parviennent plus à réduire.

Après avoir déplacé l’usine, la mondialisation numérique a déplacé le comptoir. Et après le comptoir, elle vient maintenant effacer la place de marché elle-même. Le marché ne peut que réagir.

L’enjeu du XXIe siècle est un enjeu des métamorphoses. Ne nous trompons pas sur la nature des phénomènes que traduisent les tensions que nous enregistrons actuellement, à cet endroit, sur le tissu de la mondialisation.

Ces tensions anticipent un butée: que se passera-t-il lorsque les réservoirs de croissance, de compétitivité, de délocalisation auront été épuisées? L’Afrique a-t-elle vocation à être la nouvelle frontière?

L’Afrique, pas davantage que n’importe quelle autre frontière, ne doit surtout pas devenir simplement la prochaine “réserve” dans laquelle la mondialisation irait chercher ce qu’elle a épuisé ailleurs.

C’est un coresponsabilité, au titre d’une gouvernance globale appaisée, que l’Europe et la Chine devrait être en mesure de partager pour en construire l’effet désiré.

Le sujet devient vraiment intéressant lorsqu’on cesse de chercher un « coupable » unique pour qualifier la réalité d’un système arrivé au point où chacun commence à subir les effets secondaires du modèle dont il a bénéficié et cherche le moyen d’y surseoir.

La Chine a dit qu’elle allait se tourner vers son marché intérieur.
Elle souffre actuellement d’une demande intérieure insuffisante.

Pékin doit réorienter progressivement son modèle vers la consommation domestique. Pour assurer cette orientation, qui correspond aux orientations du plan quinquennal adopté fin 2025 à l’horizon 2035, il faut que les ménages chinois disposent d’une part plus importante du revenu national : meilleurs salaires, meilleure protection sociale, moindre besoin d’épargne de précaution, éventuellement réduction du temps de travail, etc.
Mais si l’on augmente fortement le coût du travail sans gains correspondants de productivité, on menace l’un des avantages ayant permis l’expansion extérieure chinoise.

L’euro ou le yuan savent dire: un euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Capter davantage de valeur en aval pourrait permettre de mieux rémunérer le système productif chinois sans augmenter dans la même proportion le prix sortie-usine.

C’est, potentiellement, une manière de financer la montée du revenu chinois par la désintermédiation internationale plutôt que par une hausse équivalente du prix industriel.
Et les effets contre-productifs se multiplient : plus la Chine capture l’aval, plus elle fragilise les distributeurs étrangers ; plus elle les fragilise, plus les réactions protectionnistes deviennent probables ; plus ces réactions se multiplient, plus le moteur exportateur chinois devient vulnérable.

L’Europe vieillit.
La Chine vieillit.
Toutes deux ont besoin de davantage de productivité, d’automatisation, de revenus par actif et de conditions permettant aux jeunes générations de construire une famille.

Elles ont donc, sous leurs conflits commerciaux immédiats, un problème structurel étonnamment semblable.

L’idée qui apparaît est celle-ci: la relation sino-européenne ne devrait peut-être plus être négociée autour du prix auquel nous échangeons nos produits, mais autour des conditions auxquelles deux sociétés vieillissantes peuvent continuer à créer suffisamment de valeur pour financer leur modèle social, leur transition technologique et leur renouvellement démographique.

C’est à partir d’ici que l’idée, développée, il y a quelques jours, d’un « crypto-actif », devient beaucoup plus précise si l’on cesse de parler de cet instrument comme d’une monnaie alternative pour parler plutôt d’un instrument tokenisé de compensation programmable.

Il s’agit de créer une unité de compte capable d’enregistrer plusieurs déséquilibres hétérogènes, de leur attribuer une valeur, puis de déclencher automatiquement des contreparties jusqu’à compensation. Techniquement, c’est beaucoup plus proche de ce que la BRI appelle aujourd’hui un unified ledger : des actifs, de la monnaie et des engagements programmables sur une même infrastructure, permettant des transactions conditionnelles et atomiques.

Imaginons une relation UE-Chine dans laquelle on mesure plusieurs écarts: excédent commercial chinois, part de valeur ajoutée localisée, accès réciproque aux marchés, investissements productifs, différence de normes sociales ou environnementales, contribution à la recherche, éventuellement certains déséquilibres liés à la transition démographique. On ne les additionnerait évidemment pas naïvement en euros. Il faudrait construire des coefficients de conversion conventionnels.

C’est là que sa plasticité apporte quelque chose que les monnaies classiques font mal. L’euro ou le yuan savent dire: 1 euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Un actif programmable peut porter ces règles.

Et surtout il peut rendre la compensation conditionnelle. La BRI (Banque des règlements internationaux) insiste justement sur cette possibilité : sur un registre tokenisé, plusieurs obligations peuvent être composées et exécutées de manière atomique – soit toutes les conditions sont satisfaites, soit aucune transaction n’est réglée.

Prenons un exemple extrêmement simplifié. L’Europe accumule 100 unités de déficit avec la Chine. Au lieu que ces 100 restent simplement un déséquilibre comptable, un mécanisme conventionnel pourrait dire :

« 100 unités de déséquilibre = 100 droits de rééquilibrage ».

La Chine peut les éteindre de plusieurs manières convenues:

  • 30 par implantation productive réelle en Europe;
  • 20 par augmentation d’importations européennes;
  • 15 par investissement conjoint dans des pays tiers;
  • 10 par respect de critères sociaux ou environnementaux améliorés;
  • 25 restent à compenser autrement.

Et l’Europe disposerait, elle-même, de voies symétriques lorsqu’un déséquilibre inverse apparaît.

Le mot essentiel devient alors « fongibilité conditionnelle ».

Un tel point de chute rendrait partiellement fongibles des choses qui ne le sont naturellement pas – commerce, investissement, carbone, production, accès au marché – sans prétendre qu’elles sont identiques. C’est la convention politique qui détermine leurs coefficients d’équivalence.

Et c’est exactement ce que l’économie publique fait déjà en permanence. Le prix du carbone est une convention construite pour faire apparaître dans une transaction un coût que le prix marchand ignorait. Le saut supplémentaire consiste à appliquer ce principe non plus à une seule externalité mais à un ensemble d’écarts systémiques entre deux économies.

Le schéma le plus robuste serait donc un token de règlement sans cours autonome, émis et détruit selon des règles institutionnelles. Le FMI et la BRI distinguent justement cette tokenisation réglementée des stablecoins privés et mettent en avant des règlements adossés à la monnaie de banque centrale ou aux dépôts bancaires tokenisés.
Le token ne devrait pas valoir quelque chose. Il devrait attester que quelque chose reste à équilibrer.
Puis disparaître lorsque la contrepartie, de bonne foi, est réalisée.
Cela ressemble presque à un bancor programmable, mais multidimensionnel. Keynes voulait que le bancor fasse peser une contrainte aussi bien sur le pays durablement excédentaire que sur le pays déficitaire afin d’empêcher l’accumulation perpétuelle des déséquilibres.

Cet instrument, qu’il reste à mettre en place et à agréer, y ajoute quelque chose dont Keynes ne pouvait évidemment pas disposer techniquement à son époque: la possibilité de déterminer à l’intérieur de chaque unité de déséquilibre quelles contreparties qualitatives peuvent l’annuler.

Pris séparément, l’objectif de la Chine de vouloir augmenter les revenus de sa population, investir davantage à l’étranger et poursuivre sa montée technologique et celui de l’Europe de préserver sa valeur ajoutée, récupérer de l’investissement productif et retrouver une capacité de projection, entrent facilement en conflit.

Votre mécanisme chercherait à déterminer quelles actions chinoises bénéfiques à la Chine produisent simultanément une réduction du déséquilibre européen – et quelles actions européennes bénéfiques à l’Europe répondent simultanément aux besoins chinois ?

Lorsque les deux coefficients deviennent égaux, la contrepartie s’annule.
C’est très différent d’un droit de douane : le droit de douane pénalise un flux. L’innovation chercherait à orienter le flux vers une configuration mutuellement soutenable.

C’est aussi très différent d’un taux de change : le taux de change agit aveuglément sur toute l’économie. Le dispositif en vue pourrait être sectoriel, progressif et conditionnel.

« Donner une valeur différentielle aux écarts systémiques à combler des deux côtés » est le point de départ. La difficulté n’est plus principalement informatique. Les technologies de tokenisation permettent déjà largement le paramétrage nécessaire. La difficulté formidable serait politique et métrologique : décider ce que l’on mesure, qui le certifie, quels coefficients relient les dimensions entre elles et à partir de quel moment une contrepartie est réputée acquittée.

Mais c’est justement le précédent du carbone qui montre que l’impossibilité apparente de donner un prix à une externalité n’empêche pas de construire institutionnellement une unité de compensation.

On pourrait presque appeler cela, non pas une cryptomonnaie, mais une chambre de compensation des souverainetés économiques. Et là, je pense que votre idée gagne nettement en solidité conceptuelle.

On objectera possiblement que les États pratiquent déjà cette ingénierie : droits de douane, clauses de sauvegarde, mécanismes compensatoires, normes, subventions, accords commerciaux ou prix du carbone constituent autant de tentatives pour faire entrer dans le calcul économique ce que le marché ne valorise pas spontanément.

C’est exact.

Ce qui manque n’est donc pas nécessairement l’instrument, mais son architecture. Ces mécanismes demeurent compartimentés : chacun mesure un écart particulier, lui applique sa propre unité, sa propre temporalité et sa propre réponse.

L’hypothèse proposée ici consiste à franchir une étape supplémentaire : rendre certains de ces écarts conventionnellement commensurables afin qu’une création de valeur vérifiable d’un côté puisse constituer la contrepartie d’un déséquilibre constaté de l’autre. Non plus seulement taxer, sanctionner ou subventionner, mais mesurer, inscrire, attendre, compenser puis éteindre.

La technologie ne crée pas cette politique. Elle peut désormais lui donner une infrastructure.

La proposition de La France d’aplomb pour traiter la dette

Hier, dans la dernière déclaration émise dans le cadre du mouvement « La France d’aplomb, je m’engageais à aborder le thème de la transmission des patrimoines dans le contexte d’un pays surendetté, comme l’est le nôtre, totalisant 3 536 milliards d’euros de dettes. C’était mon engagement. J’y réponds.

Si Napoléon avait pu dire que du haut des Pyramides vingt siècles nous contemplaient, que peut-on dire du gouffre qui nous contemple, aujourd’hui, de haut de cette montagne de dettes ?

Cette dette ne vient pas de nulle part.

C’est une accumulation de déficit glissants sur une bonne trentaine d’années. C’est celle qui correspond à la génération dite des babyboomers et de leurs enfants.
Le dernier budget à l’équilibre date de 1974.

Vingt-quatre ans plus tard, Alain Peyrefitte convoquait devant le Sénat une étrange créature de l’Antiquité, le catoblépas : animal fabuleux dont la tête, trop lourde, traîne à terre et qui finit par dévorer ses propres jambes. Il en faisait la métaphore d’un budget qui, incapable de relever la tête, se consume lui-même.

Le dernier excédent annuel de la balance commerciale française de biens, lui, remonte à 2002 : environ +3,5 Md€ selon l’Insee.

Dès 2003, le solde redevient légèrement négatif, puis le déficit devient continu et structurel à partir de 2004.

Il serait trop facile de faire le procès de l’euro. Mais force est de constater que la monnaie unique ne nous a pas fortifiés comme elle a fortifié l’Allemagne et plusieurs autres économies de l’espace européen.

Une même monnaie n’a pas produit partout les mêmes effets, parce qu’elle s’est appliquée à des appareils productifs qui n’avaient ni la même structure, ni la même compétitivité, ni les mêmes disciplines.

Le passé français n’était donc pas aussi reluisant que tentent de le faire croire les nostalgiques du franc.

Sur les performances du commerce extérieur ondulait régulièrement le serpent monétaire : lorsque l’écart de compétitivité devenait trop important, la dévaluation permettait de rendre artificiellement de l’air aux exportations françaises et de renchérir les importations.

Le taux de change absorbait une partie des déséquilibres que l’économie réelle n’avait pas corrigés.
L’euro a supprimé cette soupape.

Il n’a donc peut-être pas tant créé notre faiblesse qu’il nous a interdit de continuer à la corriger, périodiquement, par la monnaie.

Dès lors, la compétitivité devait se reconstruire ailleurs : par la productivité, l’innovation, l’investissement, la montée en gamme, l’énergie, la formation et la maîtrise des coûts.
Et nous n’y sommes manifestement pas suffisamment parvenus.

Il faut désormais payer pour cela.

Payer pour ces deux décrochages : celui des finances publiques, installé dans la durée depuis les années 1970, et celui de notre commerce de biens, devenu structurel au début des années 2000.

Je reprendrai donc le principe émis par plusieurs candidats à la présidentielle 2027 d’inscrire une règle d’or dans la Constitution, mais en l’assortissant d’un mécanisme d’atterrissage pour ne pas en faire un vœu pieu auquel il serait possible, sous telle ou telle injonction périodique, dont nous avons le secret, de déroger.

La première exigence est donc de faire de la règle d’or autre chose qu’une ornementation et, donc, de comprendre comment, sur plusieurs générations – et dans le contexte d’un système d’information sinon défaillant, au moins désinvolte -, nous nous trouvons, aujourd’hui, au pied de cette montagne de dettes qui nous toise de haut.

La seconde exigence à laquelle il convient de répondre, c’est d’établir ce qui relève de l’investissement et ce qui relève de la fuite en avant collective.

Cette analyse, la Cour des Comptes est en mesure de la faire.

Les générations qui transmettent et vont transmettre 15 000 milliards d’euros transmettent aussi 3 500 milliards de dettes publiques.
Il ne faut pas mettre la poussière sous le tapis.

Mais, plus importante encore est la nécessité de voir comment cette masse, qui peut finir en glissement de terrain, est stratifiée.

Plusieurs générations civiles, plusieurs générations électorales, y ont contribué.

La correction de ce qui est le produit d’habitudes, de dénis et de facilités, ne peut reposer sur une seule classe d’individus qui devraient se serrer la ceinture d’un nombre de crans qui excèdent le tour de taille et l’idée même d’une ceinture pour tenir le pantalon.

C’est ainsi qu’un Peuple se retrouve en caleçon. Ce n’est plus le tailleur qui est à l’œuvre pour définir le patron. C’est le FMI qui taille dans l’étoffe.
Tant que nous le pouvons, faisons appel aux professionnels qui savent tailler un costume sur mesure, à leur délicatesse d’ajustement.

Il faut toucher à l’héritage car l’héritage représente bien un patrimoine bâti sur une quantité de mérites personnels, mais il représente, aussi, un différentiel et une singularité, s’entremêlant dans la durée.

Fin 2024, le patrimoine net des ménages français près de 15 000  milliards d’euros. Les ménages détiennent ainsi 76,5 % du patrimoine économique national.

Ces 15 000 milliards ne seront évidemment pas transmis d’un seul coup, et une partie du patrimoine sera consommée, vendue, fiscalisée ou déjà donnée.

Mais, sur une période de 25 à 30 ans, il est possible d’estimer à entre 8 000 à 12 000 milliards d’euros le volume des transmissions patrimoniales cumulées, donations et successions comprises.

Les générations qui transmettent et vont transmettre 15 000 milliards d’euros transmettent aussi 3 500 milliards de dettes publiques.
Il ne faut pas mettre la poussière sous le tapis.

Le marché des recettes publicitaires nettes de l’ensemble des médias atteint près de 20 milliards d’euros par an. Le festin a aiguisé l’appétit des grands commensaux, mais en rien il n’a été dit qu’il devait finir par dévorer le peuple.

A un titre de responsabilité auquel je laisse à chacun le soin d’attribuer un qualificatif -, il faut mettre en cause, aussi, l’industrie spécifique qui, au cours de cette période, a accompagné cette dérive.

J’ai insisté aussi, il y a quelques jours, sur la responsabilité de la puissante industrie médiatique qui règne, désormais en maître absolu, sur la génération et l’orientation de l’opinion.
Je n’en fais pas un bouc-émissaire.

Mais quand l’opinion fabrique du déficit incontrôlable, cette industrie ne peut pas s’en tirer à bon compte.

Ce n’est en aucun cas une punition arbitraire, mais une responsabilisation sanctionnant, rétrospectivement, un échec démocratique devenu patent par sa propre dimension, celle qu’elle est supposée pouvoir empêcher.

L’Etat finance, au titre du pluralisme, la presse et est un annonceur.

Le marché des recettes publicitaires nettes de l’ensemble des médias atteint près de 20 milliards d’euros par an. Le festin a aiguisé l’appétit des grands commensaux, mais en rien il n’a été dit qu’il devait finir par dévorer le peuple.

Si l’on élargit la définition à l’ensemble des dépenses de communication des annonceurs, France Pub aboutit à 35,212 milliards d’euros en 2025. Ce périmètre comprend le digital, les médias traditionnels mais aussi marketing direct, promotion/PLV, événementiel, etc.
Il doit être mis à contribution car, bien plus que pour d’autres secteurs industriels, la part de la communication, omniprésente, dans la construction de la décision, des ressentis, dans la dialectique même qui détermine la qualité du débat public, sa responsabilité ne peut être dilué dans une responsabilité générale appelant les secteurs stratégiques.

Il n’est pas concevable d’affaiblir les industries et activités vitales au moment où nous avons le plus besoins d’elles.

Il faut donc savoir distinguer, dans la dimension constitutionnelle, ces industries de celles qui ont contribué à éloigner le Peuple de ce qu’il se doit à lui-même et de ses centres d’intérêts.
Le système d’information a un statut particulier.
Son indépendance a un prix.

Les sondages le disent.
La confiance du Peuple dans ses politiques comme dans les journalistes s’érode.
Son instinct le conduit donc à penser que le système d’information a une part de responsabilité dans son malheur, mais le Peuple ne sait pas quoi faire, précisément, de cet instinct.

Il est hors de question qu’il s’e défausse en accusant ses détracteurs de vouloir mettre, à travers lui, en cause le thermomètre.

Il est devenu le thermostat.

Dans une démocratie, les décisions qui produisent durablement la dette sont prises à l’intérieur d’un espace de délibération, de représentation et de hiérarchisation des problèmes ; or le système médiatique est l’un des principaux architectes de cet espace.

La sphère de la communication doit être frappée de la même manière, selon le degré d’influence porté par les types de médias. Il ne s’agit pas de dire, bien évidemment: « celui-ci est un bon média » et « tel autre un mauvais média », mais de sanctionner l’effet systémique.

Lorsqu’une industrie, sensée éclairer la décision d’un Peuple et l’édifier, affiche un tel bilan, elle ne peut se cacher derrière son petit doigt.

Pas plus qu’un ensemble de génération civiles et électorales ne peuvent le faire.

Bercy a les compétences pour affiner les ordres de grandeurs et définir les modalités précises qui permettraient à l’Etat d’amortir le choc annoncé de la dette, justement en mettant en place, contrepartie de la règle d’or, des règles de fiscalité sur les successions.

« Le fiduciaire de France », constitué pour assurer ce passage de témoin et garantir l’amortissement du poids mort de la dette, pourrait en être l’instrument de prédilection.
Mais ce n’est qu’un instrument à un coup.

La mise en place d’un tel dispositif suppose une modification de la Constitution.

Ne croyez pas que le patrimoine que constituent les successions n’est pas déjà gagé, quelque part, dans les tableaux Excell.

Quand une nation investit davantage pour des acquis que pour des projections dans son avenir, c’est le patrimoine qui est déjà, aux yeux des créanciers, dans la balance, avant de passer dans le collimateur.

L’idée que je porte donc devant vous aujourd’hui, et qui nécessite cette trop longue démonstration, est celle-ci :

Il ne s’agit pas de demander au créancier d’abandonner un centime de sa créance.
Le créancier sera remboursé.
Ce que nous devons restructurer n’est pas son droit, mais notre manière de l’honorer et de comprendre, le plus précidément possible, comment ce passif s’est amassé.

Une fraction du passif historique sera cantonnée, sur le modèle d’un dispositif mis en place après la seconde guerre mondiale, dans une sorte de « Fiduciaire de France ».

Il s’agit d’extraire d’un bilan ordinaire ce passif dont le traitement exige une logique particulière, les confier à une structure publique ad hoc, puis organiser leur extinction, leur réaffectation ou leur règlement selon des règles déterminées par la loi organique.

En contrepartie, la Constitution affectera au Fiduciaire une ressource qui ne pourra être employée à aucune autre fin : une fraction du formidable mouvement de transmission patrimoniale qui accompagnera, au cours des prochaines décennies, la disparition progressive des générations pendant lesquelles cette dette s’est accumulée.

L’industrie médiatique sera également taxée, ainsi que je viens de le décrire à grands traits, par un mécanisme « suprafiscal », puisque déterminé par la Constitution.

La règle d’or fermera le robinet par lequel est entrée sans retenue cette dette et entrera, lorsque des projects la justifient, la dette nouvelle.
Le Fiduciaire organisera l’écoulement de la dette ancienne.
Elle rachètera ainsi exclusivement de la dette française, intégralement compensée, pour l’éteindre.

Dans quelles proportions, selon quel calendrier et sous quelles conditions ces opérations, devront être conduites relève du Gouvernement, sous le contrôle du Parlement et dans les conditions déterminées par la loi.

La Constitution n’a pas à administrer. Elle doit déterminer le seuil de déclenchement, fixer la règle, garantir l’affectation des ressources, interdire leur détournement et imposer l’objectif d’extinction.

Au Gouvernement et au Parlement revient ensuite la responsabilité de piloter la trajectoire, d’en ajuster les paramètres et d’en rendre compte devant la Nation.

PEYRIAC-DE-MER
Le 03 Septembre 2026

Facturation électronique : la simplification que l’on voudrait nous faire craindre

C’est un vrai choc de simplification que l’Etat a mis en place avec la facturation électronique. Déjà, il est attaqué en coulisses, sur fond de cyberattaques sur des sites institutionnels. Au point de se demander si ces attaques ne visent pas à faire dérailler ce processus.

La facturation électronique devient obligatoire en France.
Il fallait donc, presque fatalement, qu’elle devienne inquiétante.

L’État connaîtrait désormais nos clients, nos fournisseurs, les montants que nous leur facturons. Il pourrait observer nos transactions. Et puisque les administrations françaises ont récemment subi des intrusions informatiques importantes, voilà réunis tous les ingrédients nécessaires pour transformer une réforme comptable et fiscale en symptôme supplémentaire de la dérive « illibérale » de nos démocraties.

Alors que la probabilité de voir les attaques cyber auxquelles nous assistons depuis quelques semaines, accrédite – sérieusement – la possibilité d’opérations de guerre hybride.
Le raisonnement mérite pourtant d’être repris depuis son commencement.

Une facture électronique n’invente pas la facture. Elle ne crée ni le client, ni le fournisseur, ni le montant facturé, ni la TVA. Elle transforme en données structurées des informations qui existent déjà, qui sont déjà très largement produites par informatique, qui entrent déjà dans les comptabilités des entreprises et auxquelles l’administration fiscale peut déjà accéder dans l’exercice de ses missions de contrôle.

La véritable nouveauté est ailleurs.

Elle réside dans la capacité de faire circuler certaines de ces informations sous une forme normalisée, structurée et exploitable automatiquement.

Et cette différence, loin d’être anodine, pourrait permettre d’accomplir un saut qualitatif considérable dans la relation entre l’entreprise et l’État.

Dans le système déclaratif traditionnel, l’entreprise réalise ses opérations, établit ses factures, tient sa comptabilité, calcule la TVA collectée et la TVA déductible, établit périodiquement une déclaration, transmet le résultat de ses calculs à l’administration et acquitte ce qu’elle lui doit.

L’administration reçoit cette déclaration et conserve le pouvoir de la contrôler.

Autrement dit, nous demandons à l’entreprise de produire une information, de la comptabiliser, de la transformer en déclaration et de transmettre à l’État le résultat d’un calcul que celui-ci doit ensuite être capable de vérifier.

La facture électronique change potentiellement cette logique. Lorsque les informations nécessaires sont structurées et transmises automatiquement, l’administration dispose progressivement des éléments lui permettant de reconstituer elle-même une partie croissante de la position fiscale de l’entreprise.

Elle connaît la facture émise. Elle connaît la TVA correspondante. Elle peut connaître les éléments nécessaires à son exigibilité et, dans les situations où l’encaissement la détermine, disposer des informations de paiement prévues par le dispositif.

Dès lors apparaît une question étonnamment peu présente dans le débat :

Pourquoi continuer à demander aux entreprises de déclarer à l’État ce que l’État est désormais capable de calculer lui-même?

Voilà pourtant de la simplification au moment où tout le monde appelle à en provoquer le choc, avant probablement de s’incliner devant le souffle, plus ou moins téléguidés, des contestations levées dans l’opinion publique.

On peut alors imaginer progressivement une relation différente.
L’entreprise facture.
Le système comptable transmet les informations fiscalement nécessaires.
L’administration calcule ou préremplit la TVA dont elle estime l’entreprise redevable.
L’entreprise vérifie.
Elle valide ou rectifie.

Elle conserve évidemment un droit de contestation et les voies de recours qui accompagnent normalement l’établissement de l’impôt.

Lorsque des circonstances particulières de trésorerie le justifient, elle peut demander, dans le cadre prévu par le droit, un délai ou un échéancier.

Le changement paraît technique.
Il est en réalité philosophique.

Il permettrait de passer progressivement d’un système dans lequel l’entreprise calcule, déclare et l’État contrôle à un système dans lequel l’État calcule à partir des données dont il dispose et l’entreprise contrôle ce que l’État a calculé.

C’est une modernisation au sens propre.

Les hackers prennent un malin plaisir à communiquer sur les données qu’ils sont parvenus à dérober, à fanfaronner sur leur importance, à focaliser les médias et nourrir le débat public, sur leurs « exploits ».

Aucune de ces perspectives ne dispense d’examiner les risques associés à la concentration et à la circulation des données. Bien au contraire.

Une facture peut révéler énormément sur une entreprise: ses fournisseurs, ses clients, ses volumes d’activité, ses dépendances, parfois sa stratégie industrielle. Agrégées à grande échelle, ces informations peuvent permettre de cartographier des filières économiques entières.

Les questions relatives à l’hébergement, aux plateformes intermédiaires, à leur actionnariat, à l’extraterritorialité de certaines législations, au secret professionnel, à la durée de conservation et à la cybersécurité sont donc parfaitement légitimes.

Confondre la nécessité de sécuriser une infrastructure avec la légitimité de la fonction qu’elle remplit constitue un curieux raccourci.

Or ce raccourci devient particulièrement intéressant dans le climat actuel, caractérisé par une hypersensibilité aux attaques cyber qui se multiplient au cours des dernières semaines et mois, en ciblant, précisément, des sites institutionnels ou de grandes bases de données.

Les hackers prennent un malin plaisir à communiquer sur les données qu’ils sont parvenus à dérober, à fanfaronner sur leur importance, à focaliser les médias et nourrir le débat public, sur leurs « exploits ».

Il faut les documenter, rechercher leurs auteurs, comprendre leurs méthodes, corriger les vulnérabilités et mesurer les conséquences.
Mais il faut également observer ce qu’elles produisent dans notre représentation collective.

Chaque intrusion devient la preuve que l’État ne peut protéger aucune donnée. Chaque fuite rend suspecte toute centralisation. Toute centralisation devient surveillance. Toute automatisation devient contrôle social.

C’est ici qu’apparaît une dimension cognitive beaucoup plus intéressante.

Il n’est nul besoin de prétendre que les cyberattaques seraient nécessairement organisées dans le but de faire échouer la facturation électronique. Une telle affirmation exigerait des preuves que nous n’avons pas.

Le phénomène peut être beaucoup plus subtil.

Une attaque informatique possède deux effets: l’effet matériel de l’intrusion et l’effet cognitif de la défiance qu’elle produit.

Le premier appartient à la cybersécurité.
Le second appartient désormais pleinement au champ politique.

Et celui qui souhaite affaiblir un État n’a pas nécessairement besoin de détruire ses infrastructures. Il peut aussi contribuer à persuader sa population que toute infrastructure commune est dangereuse, que toute administration est suspecte, que toute donnée transmise est une liberté abandonnée et que toute modernisation cache une volonté de contrôle.

La défiance fait ensuite le reste.
Les précédents ne manquent sans doute pas. Mais, pour l’avoir personnellement rencontré, celui du déploiement du compteur Linky mérite d’être rappelé. Maillon de la transformation du réseau électrique en réseau intelligent, il fut lui aussi présenté comme un instrument de surveillance, d’intrusion dans la vie privée, voire de dépossession de l’usager.

Or la numérisation du comptage et du réseau de distribution participe précisément de cette évolution vers un système électrique davantage observable, pilotable et capable d’intégrer des flux devenus plus complexes : productions décentralisées, autoconsommation, effacement, nouveaux usages électriques et, plus largement, adaptation à un système énergétique européen de plus en plus interdépendant.

Le parallèle est instructif. Une infrastructure destinée à donner davantage d’intelligence au système qui nous relie peut être cognitivement retournée contre sa propre finalité : ce qui doit permettre de mieux connaître le réseau devient « surveillance » ; ce qui doit permettre de mieux le piloter devient « contrôle » ; ce qui doit contribuer à sa résilience devient une menace pour la liberté individuelle.

Il ne s’agit évidemment pas d’interdire la critique de ces dispositifs. Il s’agit de distinguer la vigilance, indispensable, de la fabrication de la défiance.

L’ombre agitée du Big Brother dans le contrechamp des cyberattaques laisse passer le méchant loup.

La guerre cognitive n’a pas besoin de fabriquer les faits. C’est probablement le point essentiel: une opération cognitive efficace n’a pas nécessairement besoin d’inventer une cyberattaque parfaite, une fuite de données ou une erreur administrative.

Les faits peuvent être parfaitement authentiques.
Il suffit de les agréger, de les ordonner et de leur donner une signification.
Une fuite réelle devient la preuve de l’incapacité générale de l’État.
Une plateforme étrangère devient la preuve d’une perte de souveraineté.
Une donnée fiscale devient une donnée de surveillance.
Un dispositif antifraude devient un dispositif de contrôle social.
Une obligation comptable devient une atteinte aux libertés.
Pris séparément, chacun des problèmes mérite examen.
Assemblés dans une même chaîne narrative, ils produisent autre chose : un récit.

Et le récit finit par déplacer la question.

Nous ne nous demandons plus : « Comment construire une infrastructure fiscale numérique efficace, proportionnée, souveraine et sûre ? »

Nous nous demandons : « De quel droit l’État connaît-il mes factures ? »
Comme si l’administration fiscale venait de découvrir qu’une entreprise avait des clients, des fournisseurs et de la TVA à acquitter.

La question, lancinante et inévitable, consiste à mesurer les conséquences, qui adviendraient si une puissance étrangère, ayant développé et actualisé un art complet de la guerre hybride, parvenait à « gripper » le mécanisme en un ou plusieurs endroits? Et comment elle s’y prendrait?

Si une puissance étrangère parvenait réellement à « gripper » durablement le mécanisme de facturation électronique – directement ou par l’intermédiaire d’un prestataire critique – plusieurs effets pourraient se cumuler:

  • Économique: retards d’émission ou de réception des factures, perturbation des rapprochements comptables, difficultés de paiement, tensions de trésorerie, particulièrement pour les PME dépendantes de règlements rapides.
  • Fiscal: dégradation ou retard des informations permettant à la DGFiP de suivre la TVA, anomalies artificielles, difficultés de préremplissage et, dans une attaque sophistiquée, risque de compromettre l’intégrité des données plutôt que leur seule disponibilité.
  • Systémique: puisque toutes les entreprises assujetties sont progressivement intégrées à la même architecture réglementaire, une défaillance touchant un nœud important peut avoir des effets en cascade. Cela impose précisément redondance, continuité d’activité et possibilité de fonctionner en mode dégradé.
  • Informationnel: les métadonnées de facturation peuvent révéler les relations entre entreprises, volumes, rythmes d’approvisionnement et dépendances. Pour un acteur hostile, la valeur ne réside donc pas seulement dans le vol d’une facture particulière mais potentiellement dans la cartographie du tissu économique.
  • Cognitif et politique: Quelques incidents spectaculaires pourraient suffire à installer l’idée que « l’État numérique ne fonctionne pas », que la réforme était dangereuse et que la modernisation administrative constitue une menace.

Ce dernier point produit un paradoxe remarquable puisqu’il n’est même pas nécessaire de faire tomber durablement le système pour atteindre un objectif stratégique. Il peut suffire d’ébranler suffisamment sa fiabilité pour que la société demande elle-même son démantèlement.

L’ombre agitée du Big Brother laisse passer le méchant loup.

C’est pourquoi la résilience du dispositif, sa redondance, la possibilité de fonctionner en mode dégradé, la maîtrise de ses dépendances technologiques et la souveraineté juridique de ceux qui en détiennent les données ne sont pas des objections à la facturation électronique.

Elles sont les conditions de sa réussite.

Dans une administration gouvernée par la donnée, la donnée devient une infrastructure. Et lorsqu’une infrastructure a pour fonction de produire de la confiance, la confiance elle-même devient une surface d’attaque.

Mais une opération hostile pourrait rechercher un résultat plus subtil encore.

Pour affaiblir une infrastructure, il n’est pas toujours nécessaire de la détruire.

Il peut suffire de détruire la confiance qu’on lui accorde.

Quelques interruptions spectaculaires, quelques fuites de données, quelques entreprises incapables d’émettre leurs factures, quelques témoignages suffisamment médiatisés pourraient produire un effet politique infiniment supérieur à l’effet technique de l’attaque elle-même.

Le sabotage atteint alors son rendement maximal lorsque la société attaquée en tire elle-même la conclusion qu’elle doit renoncer à l’infrastructure.

C’est ici que cybersécurité et guerre cognitive commencent véritablement à se rejoindre.

L’attaque informatique produit un événement.

Sa mise en récit produit une représentation.

Et cette représentation peut devenir : l’État est incapable de protéger vos données ; la numérisation vous expose ; l’administration vous surveille ; la modernisation menace votre liberté ; il faut donc revenir en arrière.

Une puissance hostile n’aurait même plus besoin d’obtenir elle-même le démantèlement du système. Elle pourrait chercher à créer les conditions dans lesquelles nous le réclamerions.