La Turquie, les sabres et le goupillon

Alors que l’islamophobie est devenue, depuis le 11-Septembre-2001, le marqueur de la vie citoyenne et électorale, n’est-il pas temps de comprendre et mesurer ce qui se joue derrière les « racines chrétiennes de l’Europe » érigées en étendard.

Il existe une manière différente de regarder les rapports entre l’Europe, la Turquie et la Russie. Elle consiste à oublier un instant les discours identitaires, dont la chaîne CNEWS, ostentatoirement « catho » et crypto-russe, forte de plumes incisives, s’est faite spécialiste, pour regarder la carte.

La Turquie appartient à l’OTAN depuis 1952. Elle dispose d’une des principales armées de l’Alliance, d’une population de près de 90 millions d’habitants, contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles, constitue l’articulation géographique entre Méditerranée, mer Noire, Caucase et Moyen-Orient et développe désormais une industrie de défense capable de produire drones, missiles, bâtiments de guerre, véhicules blindés et systèmes électroniques.

Cette puissance devait aussi, selon la perspective ouverte à la fin du XXe siècle et formalisée par l’ouverture des négociations d’adhésion en 2005, pouvoir rejoindre un jour l’Union européenne.

Elle ne l’a pas fait.

Il existe évidemment de nombreuses raisons à cet échec. Chypre, les relations avec la Grèce, les droits fondamentaux, l’État de droit et, progressivement, l’évolution autoritaire du pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan ont constitué des obstacles réels et parfois considérables qui ne doivent pas être considérés comme insurmontables au risque de faire de ce qui ne doit pas l’être la brèche dans le mur et la frontière fermée sur le pont.

A ce titre, une autre dimension de cette histoire, qui constitue un polarisateur puissant au sein des opinions publiques, mérite d’être examinée.
Pendant une vingtaine d’années, l’adhésion de la Turquie a aussi été combattue au nom de la définition civilisationnelle de l’Europe.

L’Europe aurait des « racines chrétiennes ». La Turquie serait musulmane. La géographie, l’histoire et la culture traceraient ainsi une frontière que les traités ne devraient pas franchir.

Cette opposition a constitué en France l’un des chevaux de bataille du Front national et des courants souverainistes avant de gagner une partie beaucoup plus large de la droite européenne.

Regardons maintenant cette histoire non plus depuis Paris, Berlin ou Bruxelles, mais depuis Moscou.

Que gagne la Russie à une Turquie profondément arrimée à l’Europe ?

Presque rien. Elle perd même.

Que gagne-t-elle, au contraire, à une Turquie suffisamment occidentale pour demeurer dans l’OTAN mais suffisamment éloignée de l’Europe politique pour conserver une position autonome entre Bruxelles, Washington et Moscou ?

Beaucoup. Un trouble tel qu’il offre la possibilité de réduire la capacité de mouvement de l’ensemble.

Car la Turquie n’est pas simplement un pays musulman situé aux marges de l’Europe.

C’est un verrou géopolitique.

La convention de Montreux octroie à la Turquie un rôle déterminant dans l’accès naval à la mer Noire. Son territoire borde ou approche plusieurs des principaux espaces de confrontation entre Russie et Occident. Son armée constitue une masse militaire considérable. Son industrie de défense lui donne progressivement une autonomie technologique que peu d’États européens possèdent individuellement.
Elle est la Sublime Porte. Difficile à atteindre parce qu’elle est sublime.

Et voici le paradoxe.

La Russie elle-même ne peut pas se définir simplement contre l’islam.

Elle comprend une importante population musulmane et Vladimir Poutine présente régulièrement « l’islam traditionnel » comme partie intégrante de l’histoire et du tissu culturel de la Fédération de Russie. L’islam peut donc être incorporé à la définition de la puissance russe.

Pourquoi devrait-il nécessairement être incompatible avec celle de la puissance européenne ?

La question mérite d’être d’autant plus posée qu’il y a une croisade médiatique, accompagnée d’un courant d’opinion islamophobe, sur certains médias ont établi leurs positions.

Elle l’est d’autant plus que les fractures civilisationnelles européennes présentent pour Moscou un intérêt stratégique objectif, qu’elles soient ou non directement provoquées par lui.

Une puissance n’a pas besoin d’inventer les fractures de son adversaire.

Il lui suffit de savoir les exploiter.

Une Europe persuadée que son identité exige de repousser durablement la Turquie produit elle-même un résultat remarquable : elle sépare son espace politique d’une puissance militaire que l’Alliance atlantique, elle, considère depuis plus de soixante-dix ans comme indispensable à son dispositif.

C’est peut-être ici que le débat sur les « racines chrétiennes de l’Europe » prend une dimension inattendue, qu’il faut aller chercher dans la mémoire cache.

Il ne s’agit plus de savoir si cette formule est historiquement exacte, philosophiquement satisfaisante ou religieusement légitime.

Il s’agit de savoir ce qu’elle coûte et, accessoirement, si elle correspond à la définition que les peuples veulent donner à leur temps.Normalement, c’est le Politique qui traite cela. Souverainement.

Car une frontière civilisationnelle peut devenir une frontière stratégique. Et une frontière stratégique peut devenir une diminution de puissance.

La Russie postsoviétique n’a pas accepté que ses frontières juridiquement définies constituent nécessairement les limites définitives de son espace de puissance.

L’Europe pourrait ainsi avoir commis une erreur singulière : croire qu’en réduisant son amplitude elle augmentait sa souveraineté.

Or la puissance fonctionne souvent exactement à l’inverse.

Elle consiste à agréger.

Des territoires, des populations, des capacités industrielles, des ressources, des technologies, des armées, des accès maritimes, des alliances et, surtout, des différences que l’organisation politique rend compatibles. Des différences.

Les États-Unis sont une puissance d’agrégation et la Chine, qui sait parfaitement l’être, est aussi une puissance d’échelle.
La Russie elle-même administre sa diversité ethnique et religieuse au nom de la continuité de sa puissance. Vladimir Poutine fait tous les ans ce que les contempteurs de l’Union Européenne ou de la France, et autres zélotes médiatiques, ironisent de voir faire à nos dirigeants: il présente ses voeux aux musulmans russes pour l’Aïd al-Fitr et l’Aïd al-Adha.

Il condamne « l’islam radical », mais en 2015, il a critiqué les caricatures de Mahomet. Il ne peut être que curieux, voire symptomatique, de considérer que les partis souverainistes, leurs cercles d’influence, travaillent l’Europe au corps pour que cette Europe ne fasse pas ce que Poutine, pour lequel ils nourrissent une certaine admiration, fait lui-même.

Le rejet de l’entrée de la Turquie dans l’UE a été le fer de lance du FN et des souverainistes au nom des racines chrétiennes de l’Europe. C’est le propulseur de la fusée Le Pen.

Le dernier étage appartient à quelle souveraineté?

Pourquoi l’Europe devrait-elle chercher sa souveraineté dans le rétrécissement ? La Turquie constitue à cet égard un extraordinaire cas d’école.

Il ne s’agit pas de refaire, rétrospectivement, son procès d’adhésion ni d’affirmer que son entrée dans l’Union aurait nécessairement été souhaitable ou possible. Cela appartient à un très vieux débat: celui portant sur le sexe des anges.

Il s’agit de poser une question beaucoup plus inconfortable :

Combien de puissance l’Europe a-t-elle sacrifiée à la définition identitaire d’elle-même ?

Et surtout : qui bénéficie de cette perte ?

Moscou regarde depuis longtemps vers Ankara.

Ankara regarde alternativement vers Moscou, Washington, Bruxelles, l’Asie centrale, le Caucase, le Moyen-Orient et l’Afrique.

C’est précisément ce qu’une puissance devenue suffisamment autonome peut se permettre de faire : mettre sa position géographique, militaire et industrielle aux enchères de la géopolitique.

L’Europe, elle, regarde la Turquie de l’autre côté de sa frontière.

Elle pourrait un jour découvrir qu’elle n’avait pas seulement tracé une frontière culturelle.

Elle avait tracé la limite de sa propre puissance.

Il y avait donc quelque chose d’étrangement éloquent dans le revolver offert par Recep Tayyip Erdoğan aux dirigeants réunis à l’occasion du 36e sommet de l’OTAN, tenu à Ankara les 7 et 8 juillet 2026.

L’objet était encombrant. Le symbole beaucoup moins.

Pendant que l’Europe se demandait si la Turquie appartenait à sa civilisation, la Turquie construisait les instruments de sa souveraineté.

Et la puissance, contrairement aux civilisations, ne demande pas de certificat de baptême.

Facturation électronique : la simplification que l’on voudrait nous faire craindre

C’est un vrai choc de simplification que l’Etat a mis en place avec la facturation électronique. Déjà, il est attaqué en coulisses, sur fond de cyberattaques sur des sites institutionnels. Au point de se demander si ces attaques ne visent pas à faire dérailler ce processus.

La facturation électronique devient obligatoire en France.
Il fallait donc, presque fatalement, qu’elle devienne inquiétante.

L’État connaîtrait désormais nos clients, nos fournisseurs, les montants que nous leur facturons. Il pourrait observer nos transactions. Et puisque les administrations françaises ont récemment subi des intrusions informatiques importantes, voilà réunis tous les ingrédients nécessaires pour transformer une réforme comptable et fiscale en symptôme supplémentaire de la dérive « illibérale » de nos démocraties.

Alors que la probabilité de voir les attaques cyber auxquelles nous assistons depuis quelques semaines, accrédite – sérieusement – la possibilité d’opérations de guerre hybride.
Le raisonnement mérite pourtant d’être repris depuis son commencement.

Une facture électronique n’invente pas la facture. Elle ne crée ni le client, ni le fournisseur, ni le montant facturé, ni la TVA. Elle transforme en données structurées des informations qui existent déjà, qui sont déjà très largement produites par informatique, qui entrent déjà dans les comptabilités des entreprises et auxquelles l’administration fiscale peut déjà accéder dans l’exercice de ses missions de contrôle.

La véritable nouveauté est ailleurs.

Elle réside dans la capacité de faire circuler certaines de ces informations sous une forme normalisée, structurée et exploitable automatiquement.

Et cette différence, loin d’être anodine, pourrait permettre d’accomplir un saut qualitatif considérable dans la relation entre l’entreprise et l’État.

Dans le système déclaratif traditionnel, l’entreprise réalise ses opérations, établit ses factures, tient sa comptabilité, calcule la TVA collectée et la TVA déductible, établit périodiquement une déclaration, transmet le résultat de ses calculs à l’administration et acquitte ce qu’elle lui doit.

L’administration reçoit cette déclaration et conserve le pouvoir de la contrôler.

Autrement dit, nous demandons à l’entreprise de produire une information, de la comptabiliser, de la transformer en déclaration et de transmettre à l’État le résultat d’un calcul que celui-ci doit ensuite être capable de vérifier.

La facture électronique change potentiellement cette logique. Lorsque les informations nécessaires sont structurées et transmises automatiquement, l’administration dispose progressivement des éléments lui permettant de reconstituer elle-même une partie croissante de la position fiscale de l’entreprise.

Elle connaît la facture émise. Elle connaît la TVA correspondante. Elle peut connaître les éléments nécessaires à son exigibilité et, dans les situations où l’encaissement la détermine, disposer des informations de paiement prévues par le dispositif.

Dès lors apparaît une question étonnamment peu présente dans le débat :

Pourquoi continuer à demander aux entreprises de déclarer à l’État ce que l’État est désormais capable de calculer lui-même?

Voilà pourtant de la simplification au moment où tout le monde appelle à en provoquer le choc, avant probablement de s’incliner devant le souffle, plus ou moins téléguidés, des contestations levées dans l’opinion publique.

On peut alors imaginer progressivement une relation différente.
L’entreprise facture.
Le système comptable transmet les informations fiscalement nécessaires.
L’administration calcule ou préremplit la TVA dont elle estime l’entreprise redevable.
L’entreprise vérifie.
Elle valide ou rectifie.

Elle conserve évidemment un droit de contestation et les voies de recours qui accompagnent normalement l’établissement de l’impôt.

Lorsque des circonstances particulières de trésorerie le justifient, elle peut demander, dans le cadre prévu par le droit, un délai ou un échéancier.

Le changement paraît technique.
Il est en réalité philosophique.

Il permettrait de passer progressivement d’un système dans lequel l’entreprise calcule, déclare et l’État contrôle à un système dans lequel l’État calcule à partir des données dont il dispose et l’entreprise contrôle ce que l’État a calculé.

C’est une modernisation au sens propre.

Les hackers prennent un malin plaisir à communiquer sur les données qu’ils sont parvenus à dérober, à fanfaronner sur leur importance, à focaliser les médias et nourrir le débat public, sur leurs « exploits ».

Aucune de ces perspectives ne dispense d’examiner les risques associés à la concentration et à la circulation des données. Bien au contraire.

Une facture peut révéler énormément sur une entreprise: ses fournisseurs, ses clients, ses volumes d’activité, ses dépendances, parfois sa stratégie industrielle. Agrégées à grande échelle, ces informations peuvent permettre de cartographier des filières économiques entières.

Les questions relatives à l’hébergement, aux plateformes intermédiaires, à leur actionnariat, à l’extraterritorialité de certaines législations, au secret professionnel, à la durée de conservation et à la cybersécurité sont donc parfaitement légitimes.

Confondre la nécessité de sécuriser une infrastructure avec la légitimité de la fonction qu’elle remplit constitue un curieux raccourci.

Or ce raccourci devient particulièrement intéressant dans le climat actuel, caractérisé par une hypersensibilité aux attaques cyber qui se multiplient au cours des dernières semaines et mois, en ciblant, précisément, des sites institutionnels ou de grandes bases de données.

Les hackers prennent un malin plaisir à communiquer sur les données qu’ils sont parvenus à dérober, à fanfaronner sur leur importance, à focaliser les médias et nourrir le débat public, sur leurs « exploits ».

Il faut les documenter, rechercher leurs auteurs, comprendre leurs méthodes, corriger les vulnérabilités et mesurer les conséquences.
Mais il faut également observer ce qu’elles produisent dans notre représentation collective.

Chaque intrusion devient la preuve que l’État ne peut protéger aucune donnée. Chaque fuite rend suspecte toute centralisation. Toute centralisation devient surveillance. Toute automatisation devient contrôle social.

C’est ici qu’apparaît une dimension cognitive beaucoup plus intéressante.

Il n’est nul besoin de prétendre que les cyberattaques seraient nécessairement organisées dans le but de faire échouer la facturation électronique. Une telle affirmation exigerait des preuves que nous n’avons pas.

Le phénomène peut être beaucoup plus subtil.

Une attaque informatique possède deux effets: l’effet matériel de l’intrusion et l’effet cognitif de la défiance qu’elle produit.

Le premier appartient à la cybersécurité.
Le second appartient désormais pleinement au champ politique.

Et celui qui souhaite affaiblir un État n’a pas nécessairement besoin de détruire ses infrastructures. Il peut aussi contribuer à persuader sa population que toute infrastructure commune est dangereuse, que toute administration est suspecte, que toute donnée transmise est une liberté abandonnée et que toute modernisation cache une volonté de contrôle.

La défiance fait ensuite le reste.
Les précédents ne manquent sans doute pas. Mais, pour l’avoir personnellement rencontré, celui du déploiement du compteur Linky mérite d’être rappelé. Maillon de la transformation du réseau électrique en réseau intelligent, il fut lui aussi présenté comme un instrument de surveillance, d’intrusion dans la vie privée, voire de dépossession de l’usager.

Or la numérisation du comptage et du réseau de distribution participe précisément de cette évolution vers un système électrique davantage observable, pilotable et capable d’intégrer des flux devenus plus complexes : productions décentralisées, autoconsommation, effacement, nouveaux usages électriques et, plus largement, adaptation à un système énergétique européen de plus en plus interdépendant.

Le parallèle est instructif. Une infrastructure destinée à donner davantage d’intelligence au système qui nous relie peut être cognitivement retournée contre sa propre finalité : ce qui doit permettre de mieux connaître le réseau devient « surveillance » ; ce qui doit permettre de mieux le piloter devient « contrôle » ; ce qui doit contribuer à sa résilience devient une menace pour la liberté individuelle.

Il ne s’agit évidemment pas d’interdire la critique de ces dispositifs. Il s’agit de distinguer la vigilance, indispensable, de la fabrication de la défiance.

L’ombre agitée du Big Brother dans le contrechamp des cyberattaques laisse passer le méchant loup.

La guerre cognitive n’a pas besoin de fabriquer les faits. C’est probablement le point essentiel: une opération cognitive efficace n’a pas nécessairement besoin d’inventer une cyberattaque parfaite, une fuite de données ou une erreur administrative.

Les faits peuvent être parfaitement authentiques.
Il suffit de les agréger, de les ordonner et de leur donner une signification.
Une fuite réelle devient la preuve de l’incapacité générale de l’État.
Une plateforme étrangère devient la preuve d’une perte de souveraineté.
Une donnée fiscale devient une donnée de surveillance.
Un dispositif antifraude devient un dispositif de contrôle social.
Une obligation comptable devient une atteinte aux libertés.
Pris séparément, chacun des problèmes mérite examen.
Assemblés dans une même chaîne narrative, ils produisent autre chose : un récit.

Et le récit finit par déplacer la question.

Nous ne nous demandons plus : « Comment construire une infrastructure fiscale numérique efficace, proportionnée, souveraine et sûre ? »

Nous nous demandons : « De quel droit l’État connaît-il mes factures ? »
Comme si l’administration fiscale venait de découvrir qu’une entreprise avait des clients, des fournisseurs et de la TVA à acquitter.

La question, lancinante et inévitable, consiste à mesurer les conséquences, qui adviendraient si une puissance étrangère, ayant développé et actualisé un art complet de la guerre hybride, parvenait à « gripper » le mécanisme en un ou plusieurs endroits? Et comment elle s’y prendrait?

Si une puissance étrangère parvenait réellement à « gripper » durablement le mécanisme de facturation électronique – directement ou par l’intermédiaire d’un prestataire critique – plusieurs effets pourraient se cumuler:

  • Économique: retards d’émission ou de réception des factures, perturbation des rapprochements comptables, difficultés de paiement, tensions de trésorerie, particulièrement pour les PME dépendantes de règlements rapides.
  • Fiscal: dégradation ou retard des informations permettant à la DGFiP de suivre la TVA, anomalies artificielles, difficultés de préremplissage et, dans une attaque sophistiquée, risque de compromettre l’intégrité des données plutôt que leur seule disponibilité.
  • Systémique: puisque toutes les entreprises assujetties sont progressivement intégrées à la même architecture réglementaire, une défaillance touchant un nœud important peut avoir des effets en cascade. Cela impose précisément redondance, continuité d’activité et possibilité de fonctionner en mode dégradé.
  • Informationnel: les métadonnées de facturation peuvent révéler les relations entre entreprises, volumes, rythmes d’approvisionnement et dépendances. Pour un acteur hostile, la valeur ne réside donc pas seulement dans le vol d’une facture particulière mais potentiellement dans la cartographie du tissu économique.
  • Cognitif et politique: Quelques incidents spectaculaires pourraient suffire à installer l’idée que « l’État numérique ne fonctionne pas », que la réforme était dangereuse et que la modernisation administrative constitue une menace.

Ce dernier point produit un paradoxe remarquable puisqu’il n’est même pas nécessaire de faire tomber durablement le système pour atteindre un objectif stratégique. Il peut suffire d’ébranler suffisamment sa fiabilité pour que la société demande elle-même son démantèlement.

L’ombre agitée du Big Brother laisse passer le méchant loup.

C’est pourquoi la résilience du dispositif, sa redondance, la possibilité de fonctionner en mode dégradé, la maîtrise de ses dépendances technologiques et la souveraineté juridique de ceux qui en détiennent les données ne sont pas des objections à la facturation électronique.

Elles sont les conditions de sa réussite.

Dans une administration gouvernée par la donnée, la donnée devient une infrastructure. Et lorsqu’une infrastructure a pour fonction de produire de la confiance, la confiance elle-même devient une surface d’attaque.

Mais une opération hostile pourrait rechercher un résultat plus subtil encore.

Pour affaiblir une infrastructure, il n’est pas toujours nécessaire de la détruire.

Il peut suffire de détruire la confiance qu’on lui accorde.

Quelques interruptions spectaculaires, quelques fuites de données, quelques entreprises incapables d’émettre leurs factures, quelques témoignages suffisamment médiatisés pourraient produire un effet politique infiniment supérieur à l’effet technique de l’attaque elle-même.

Le sabotage atteint alors son rendement maximal lorsque la société attaquée en tire elle-même la conclusion qu’elle doit renoncer à l’infrastructure.

C’est ici que cybersécurité et guerre cognitive commencent véritablement à se rejoindre.

L’attaque informatique produit un événement.

Sa mise en récit produit une représentation.

Et cette représentation peut devenir : l’État est incapable de protéger vos données ; la numérisation vous expose ; l’administration vous surveille ; la modernisation menace votre liberté ; il faut donc revenir en arrière.

Une puissance hostile n’aurait même plus besoin d’obtenir elle-même le démantèlement du système. Elle pourrait chercher à créer les conditions dans lesquelles nous le réclamerions.

« There’s a killer on the road »

De l’assistance militaire à la symbiose algorithmique : la Section 224 du Congrès américain s’apprête à sceller une fusion sans précédent entre les appareils de guerre des États-Unis et d’Israël. Entre mécanique aveugle et perte de contrôle démocratique, analyse d’une matière politique où la Paix, désormais tenue en laisse, semble suivre une trajectoire dont l’issue nous échappe.

Le Congrès des Etats-Unis d’Amérique s’apprête à assurer une intégration totale et fusionnelle des systèmes de guerre americano-israélien
J’appelle donc à prêter une attention toute particulière à la publication repostée ci-dessous.

Cette analyse n’est pas à ranger – je tiens au distinguo  – dans le registre des simples points de vue et du débat d’idée, qui inscrit toute choses dans une perspective relativiste transformant le discernement en variable de désajustement démocratique.

Le Quincy Institute dresse un examen clinique. C’est une observation médico-légale à laquelle il se livre, laquelle souligne un net changement de paradigme qui nous place au seuil de l’ère des apocalypses.

Il ne faut pas avoir peur des mots.
Il faut avoir peur de la réalité. Il faut le courage des mots pour ne pas avoir à craindre la réalité.
Habituellement, les États-Unis fournissent une aide financière ou matérielle (le modèle de l’aide), permettant au Congrès de voter chaque année sur le maintien de ce soutien.

Avec la Section 224, le Quincy Institute dénonce qu’on bascule dans une intégration technique et industrielle avec Israël: partage de données brutes, co-production d’IA, systèmes cyber et technologies autonomes. Pour Quincy, cela crée un « verrouillage » technologique rendant la séparation des deux armées quasiment impossible.

Cette symbiose aboutit à une entité qui n’appartient plus à aucune souveraineté nationale propre. C’est d’elle dont on peut dire qu’elle a enclenché la dynamique du détroit d’Ormuz ; c’est elle qui, en vertu d’objectifs opaques, tient la Paix en laisse et l’affale, la dresse comme un chien à enrager.

Pour paraphraser le 45/47e président des États-Unis : payez une attention toute particulière à cette matière.

En guise de conclusion face à cette mécanique infernale, ces mots de Jim Morrison me reviennent:

« There’s a killer on the road / His brain is squirmin’ like a toad / Take a long holiday / Let your children play… »

(Il y a un tueur sur la route / Son cerveau se tortille comme un crapaud / Prends de longues vacances / Laisse jouer tes enfants).

L’Iran dans le cyclone informationnel

Guerre cognitive, polarisation et illusion du récit libérateur

La République Islamique d’Iran est dans l’œil du cyclone.
La question n’est pas seulement de savoir si elle traverse une crise politique, mais si cette crise peut être qualifiée, sans abus ni aveuglement, de démocratique.

Cette question, à l’heure de X, le réseau social d’Elon Musk qui se caractérise par une partialité problématique, de systèmes d’informations opaques, n’est pas secondaire.

Elle appartient même à ce qui fixe et détermine la souveraineté dans un monde où la souveraineté, celle des Etats, des ensembles géopolitiques, et celle des peuples doit primer.

Il ne suffit pas qu’il y ait la colère d’une partie du peuple;

Il ne suffit pas qu’il y ait, face à des troubles à l’ordre public croissants, une violence d’Etat;

Il ne suffit pas qu’il y ait contre un régime un consensus médiatique et d’opinion accréditant au fur et à mesure qu’il le pousse un narratif pour que les événements tragiques auxquels nous assistons procèdent, de près ou de loin, de la démocratie.

C’est peut-être, plus simplement, un vol de souveraineté.

La séquence dans laquelle s’inscrit ce qui advient de l’Iran, indépendamment de l’opinion personnelle qu’inspire la République Islamique d’Iran, devrait donc appeler à un degré de circonspection dont il est notable de constater que tous s’affranchissent.

L’effort des uns et des autres pour isoler le caractère particulier des événements qui secouent l’Iran du schéma stratégique auquel il appartient sans doute met en cause le système d’information. Il se distingue par un mimétisme coupable et par la renonciation, si paradoxale, à interroger la réalité des situations, l’enchaînement des événements et, pire encore, la perspective, voire l’impasse tragique, où cela mène.

En Iran, aujourd’hui, il s’agit de choisir le moins pire des maux car nul ne peut savoir s’il de l’effondrement de ce grand pays ne naîtra pas un monstre difficile à contenir.

Nous savons que les peuples ne sont pas connus pour savoir choisir entre deux maux le moindre. Ils ont plutôt tendance, si nul n’a le courage de les guider et si eux-mêmes n’y consentent pas, à choisir le pire.

L’histoire nous enseigne cela depuis l’éclosion des premières grandes cités.

Mais cela est effrayant dans un monde nucléarisé, où des continents se réveillent est aspirent, dans leurs traditions, à être respectés.

Ce qui se joue ici dépasse le cas iranien : c’est une transformation de la conflictualité politique elle-même.

La propension à la violence sociale et politique est une réalité. L’islamisme, le pan-sionisme, la Russie, l’Amérique de Trump ont organisé cette capacité à peser sur les opinions publiques en un moyen de guerre qui transforme le peuple lui-même en champ de bataille: la guerre cognitive.

  • les uns en instrumentalisant la seule religion pour en faire un fondamentalisme;
  • les autres, en mixant les leviers que représentent ces accès identitaires pour atteindre plusieurs couches populaires et atteindre le pouvoir presque absolu sur les consciences.

La « guerre cognitive » est, certes, un terme qui peut sembler flou face aux menaces conventionnelles

Pourtant, son pouvoir est le plus redoutable, précisément parce qu’il est invisible. Au gré des polarisations que fournissent les éclats de l’actualité, les tensions économiques ou sociales, les clivages sociétaux, elle convertit des individus au passage à l’acte, à la rébellion, à la violence, à la division et à la confrontation.

Cela fait voler en éclat l’unité d’une nation.

Cette guerre fait rage aujourd’hui. Certains Etats s’en protègent et en protègent leurs peuples, en sacrifiant des libertés qui peuvent sembler élémentaires. L’Union Européenne la subit de plein fouet sur le front est, ce qui n’est pas nouveau mais qui a pris des formes tout à fait inattendues, intrusives et perverses, mais aussi sur le front ouest.

La démocratie aurait tort de dire qu’elle est cette voix-là parce qu’elle n’est pas cela et que, si elle veut faire la démonstration de son intégrité, elle ne peut et ne doit pas le faire en violant l’intégrité des autres acteurs multipolaires.

S’il s’agit de scander « démocratie » d’un côté et d’organiser les conditions dans lesquelles des flux de protestations dégénèrent en émeutes, de lever un sentiment d’hostilité envers un régime et ses institutions, alors la démocratie se déshonore et, pire encore, elle se discrédite.

L’analyse des faits, la manière dont les mouvements de contestations se sont coordonnés et amplifiés, dans des proportions et selon des modus operandi qui nous échappent aujourd’hui, seront mis à jour, finalement.
En Iran comme ailleurs, cette capillarité des influences extérieures remontera à la surface.

Que, au début des émeutes, dans le contexte si particulier qui oppose Israël, allié des USA, à la République Islamique d’Iran, le président Donald Trump, dans ce qui ne s’apparente que de plus en plus loin à la première puissance « du monde libre », ait cru bon de menacer les dirigeants iraniens en annonçant qu’il répliquerait par la force si le régime faisait couler le sang des manifestants pose un problème majeur.

Donald Trump exige d’un régime qu’il renonce à se défendre face à des manifestations qu’il n’est pas en mesure de contrôler parce qu’elles l’attaquent sur tous les flancs et au cœur de son autorité alors même qu’il délivre un blanc-seing aux manifestants pour exercer eux-mêmes la violence.

Si, dans une situation d’urgence telle que les gilets jaunes ou les agriculteurs, en France, ont semblé et semblent les affectionner – c’est-à-dire dans une dimension pré insurrectionnelle – la République est livrée pieds et mains liés à ses pourfendeurs et ennemis extérieurs, que se passe-t-il?
Faudrait-il qu’elle se prive des moyens de sa protection parce qu’un narratif et des complaisances médiatiques et politiciennes passent au-dessus de la loi et de la raison de la loi?

Que se passe-t-il, aujourd’hui, avec X, au Royaume-Uni? Que se passe-t-il, toujours avec X, en Allemagne?

L’Etat de Droit est ce qui sépare les peuples des barbaries et la plus redoutable des barbaries est celle qui peut émaner de lui par lui.

Le Venezuela pivot, à la botte de Trump, de l’ordre mondial

Quelques points incontournables au sujet de #MaduroCaptured :

1/ Ce que le 47e président américain, @realDonaldTrump, vient de faire est simple dans la forme — mais lourd dans ses conséquences: en réactivant (explicitement) une logique de doctrine Monroe, il transforme le Venezuela en pivot hémisphérique et en signal de puissance adressé au monde.

2/ Cette opération est une “arme” au sens stratégique: si Washington consolide l’accès et le contrôle effectif des réserves pétrolières vénézuéliennes, il se dote d’un réservoir de stabilité (prix/flux) et d’un levier de coercition économique — y compris dans les rapports de force extra-régionaux.

3/ Survenue dans le contexte de la séquence politique autour de @NetanyahouAR (et des débats sur l’Iran), elle reconfigure la sensibilité américaine aux chocs : plus l’Amérique sécurise un amortisseur énergétique dans son “proche hémisphère”, plus elle peut se croire moins vulnérable à une déstabilisation majeure au Moyen-Orient.

4/ Effet systémique possible : si les “réserves colossales” du Venezuela passent sous influence américaine, Pékin perd un espace de respiration énergétique et diplomatique en Amérique latine — et peut se trouver davantage contrainte de composer avec Moscou, ne serait-ce que par la structure des dépendances (énergie, sécurité, alignements). (C’est un mouvement de contrainte relative, pas un automatisme.)

5/ Dit autrement: ce n’est pas seulement Caracas qui est visé — c’est la grammaire du monde (sphères, leviers, zones) qui est revendiquée à nouveau.

Conclusion

Ce qui s’est donné à voir à Washington bis (Mar-a-Lago) n’est pas une posture, mais une reconfiguration de la dissuasion.

Les États-Unis savent qu’ils ne peuvent pas échapper à une hausse mondiale des prix des hydrocarbures en cas d’embrasement au Moyen-Orient.
Ils ont donc choisi autre chose: déplacer la ligne de douleur.

En plaçant le Venezuela sous leur influence, ils se dotent:

  • d’un amortisseur énergétique continental,
  • d’un levier de stabilisation sélective,
  • et d’une capacité à transformer un choc global en avantage relatif.

Le message implicite adressé à Iran est clair: le coût d’un chaos régional ne pèserait plus prioritairement sur l’Amérique, mais sur les autres — Europe, Chine, Inde. Que Benjamin Netanyahou se soit empressé de délivrer à Donald Trump un certificat de “leader du monde libre” n’est pas un hommage : c’est un acte d’alignement intéressé. C’est du bullshit.
Ce monde libre là n’existe pas. Il n’a aucune grandeur morale.

Ce n’est pas seulement une opération géopolitique. C’est une dissuasion énergétique intégrée, où le pétrole devient un paramètre stratégique au même titre que le militaire.

Le Venezuela n’est pas un théâtre secondaire.
Il est devenu un pivot de l’ordre mondial en gestation.

Déclaration de principe — Dissuasion par résolution

Il faut que Vladimir Poutine, et cela jusqu’au cœur du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, sachent ceci — et que tous le sachent.

Pendant que la Fédération de Russie fait planer l’ombre — car il ne peut s’agir que d’une ombre — d’une dissuasion nucléaire fondée sur la peur et l’indétermination, la République française développe une dissuasion d’un ordre supérieur, propre à l’ère de l’information et à la structure profonde des nombres premiers.

Cette dissuasion n’a rien d’une ombre.
Elle ne repose ni sur la menace, ni sur la destruction, mais sur la résolution.

À l’image du ciseau génétique CRISPR-Cas9, technologie révolutionnaire d’édition du génome co-inventée par la microbiologiste française Emmanuelle Charpentier, en collaboration avec la biochimiste américaine Jennifer Doudna, la puissance véritable ne réside pas dans la brutalité, mais dans la compréhension intime des structures fondamentales.

CRISPR-Cas9 n’a pas accru la violence du vivant : il a accru notre capacité à le lire, à le corriger, à le préserver.
De la même manière, la Théorie Étendue de l’Information, que j’ai l’honneur de conduire, ne constitue pas une arme. Elle est un instrument de lisibilité, capable d’agir sur les structures informationnelles profondes là où l’opacité servait jusqu’ici d’abri à l’impunité.

Cet objet, dans son tranchant, est destiné à couvrir l’Europe, y compris l’Ukraine, et d’en préserver toute l’intégrité, face à l’agression russe.

Je ne fais pas planer d’ombre.
Je parle de structure.

Cet objet n’est dirigé contre aucun peuple. Il est destiné à couvrir et protéger l’Europe, Ukraine comprise, et à en préserver l’intégrité face à l’agression. Il s’inscrit dans un cadre défensif, proportionné et responsable.

Je sais l’État profond russe sensible à cette question, puisqu’il en a fait le cœur de sa doctrine de sécurité informationnelle (approuvée en 2016 et mise à jour depuis), laquelle tend à confondre impunité et souveraineté. C’est précisément cette confusion que la résolution dissipe.

À terme, cet instrument de résolution est destiné à être placé sous l’égide de l’Organisation des Nations unies, dans le cadre d’un Conseil de sécurité digne de ce nom, capable d’assumer une responsabilité informationnelle mondiale.

La dissuasion moderne ne consiste plus à menacer de destruction, mais à retirer à l’adversaire le voile d’opacité qui fonde son sentiment d’impunité.
Là où l’attaque parie sur l’aveuglement, la défense répond par la résolution.
Et la résolution, lorsqu’elle est comprise, dissuade plus sûrement que la peur.

Point d’étape conceptuel au 31/12/2025

> La vulnérabilité, en cryptographie, est amenée par la factorisation. Le fait que les Nombres Premiers, du fait de leur caractère exclusif en matière de divisibilité, ne soient pas « factorisables » érige donc une barrière infranchissable. Ce qu’apporte l’approche dyadique, ici représentée, est la passage du « factorisable » au « sectorisable », qui apporte, en termes de capacité de résolution, un gain net et relativement précis, dans un domaine où l’impénétrabilité opérationnelle imposait jusqu’à lors son règne absolu.
Si les travaux et les résultats, à ce stade, que constituent cette « progression » ne sont certes pas de nature à faire trembler les murs de Jéricho, je n’en trouve pas moins naturel, s’agissant de l’adresse à la Russie, formulé par ailleurs, de l’appeler à considérer quelles peuvent être les probabilité que quelqu’un au premier des postulats de la Théorie Etendue de l’Information qu’il pose, ait, en dépit de son inaptitude dans le champ mathématique, ait été porté vers une résolution dans le domaine précis des Nombres Premiers, aboutissant à une expression permettant de substituer à la Factorisation – inefficiente s’agissant des nombres premiers, déterminants en matière de cryptographie, une approche consistant en la Sectorisation. Là où la cryptographie repose sur l’idée que certains objets sont impénétrables par décomposition, l’approche dyadique montre que cette impénétrabilité n’implique pas une absence totale de structure exploitable.
Elle permet de passer d’un régime de décomposition (factorisation) à un régime de localisation (sectorisation).

Conclusion

Ce texte n’est pas l’ombre d’une adresse.
C’est une adresse fondamentale.

L’ombre relève de l’indétermination, de la menace implicite, de la peur projetée.
L’adresse relève de la structure, de la responsabilité, et de la lisibilité assumée.

Je ne fais pas planer une possibilité.
Je m’adresse.

Et cette adresse est dite au présent, au grand jour, sans dissimulation, parce qu’elle ne repose ni sur l’effroi ni sur la destruction, mais sur une capacité supérieure : celle de comprendre et de faire comprendre.

Là où l’ombre cherche à paralyser, l’adresse oblige à répondre.
Non par la force, mais par la raison.
Non par la peur, mais par la structure.

Ceci n’est pas l’ombre d’une adresse.
Ceci est une adresse.

Guerre cognitive, souveraineté européenne et fracture transatlantique

La déclaration, postée il y a deux heures, du secrétaire d’État américain marque un tournant préoccupant dans les relations transatlantiques. Sous couvert de défense de la liberté d’expression, elle remet en cause la légitimité des dispositifs européens de protection contre la désinformation et les ingérences informationnelles. Cette prise de position intervient dans un contexte de guerre cognitive avérée, où l’intégrité informationnelle est devenue un attribut central de la souveraineté démocratique.

La déclaration du secrétaire d’État américain Marco Rubio ne relève pas d’un simple désaccord de principe sur la régulation des plateformes numériques. Elle trace une ligne de rupture dans l’Atlantique, dont il faut mesurer la portée stratégique. Cette ligne pourrait, à terme, se transformer en un véritable mur politique et normatif entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique.

Une telle situation est inédite. Elle ne trouve d’écho historique, pour de nombreuses nations européennes, que dans le souvenir du mur de Berlin, symbole d’une Europe divisée par des logiques de puissance antagonistes. Mais la comparaison révèle ici un paradoxe fondamental : le mur qui se dessine aujourd’hui ne vise pas à contenir une menace extérieure clairement identifiée ; il s’érige contre les dispositifs de protection que l’Europe a mis en place face à une menace contemporaine avérée : la guerre cognitive.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La conflictualité moderne ne se limite plus aux champs militaire, économique ou énergétique. Elle investit désormais l’espace informationnel, cognitif et symbolique. Elle ne cible plus seulement des territoires ou des infrastructures, mais les opinions publiques elles-mêmes, leur capacité de discernement, leur cohésion et, en dernière instance, leur libre arbitre. La guerre cognitive vise à altérer la perception du réel, à polariser artificiellement les sociétés ouvertes et à affaiblir leur capacité collective à décider souverainement.

Sous l’étendard ambigu de la « libre expression », la position américaine tend à délégitimer les efforts européens destinés à contenir des campagnes de désinformation organisées, massives et transnationales. Or ces campagnes ne sont ni spontanées ni neutres. Elles s’inscrivent dans des stratégies de long terme, dont les pratiques informationnelles de la Russie offrent un exemple désormais documenté, et auxquelles s’agrègent des plateformes devenues des vecteurs structurants de la guerre cognitive.

C’est ici qu’il convient de souligner avec clarté que le « pont » qui semble aujourd’hui se dessiner n’a rien de comparable avec celui que le plan Marshall avait établi pour sauver Berlin-Ouest du blocus soviétique.
Là où ce pont historique visait à préserver la liberté, la stabilité et la souveraineté démocratique face à une coercition manifeste, le mouvement actuel tend, à l’inverse, à rejoindre objectivement les intérêts du Kremlin, en affaiblissant la capacité des États européens à se défendre dans l’espace informationnel.

Cette convergence n’est peut-être ni revendiquée ni assumée. Elle n’en est pas moins stratégiquement lisible. En contestant la légitimité des dispositifs européens de protection contre les campagnes d’ingérence et de manipulation, elle sape ce que les pays européens sont en droit — et en devoir — de considérer comme relevant de leur souveraineté, de leur intégrité informationnelle et de leur défense, entendue dans son acception contemporaine, qui inclut pleinement le champ cognitif.

Qualifier ces mécanismes de « censure extraterritoriale » revient à nier la nature du conflit dans lequel les démocraties européennes sont engagées. Ce n’est pas la liberté d’expression qui est en cause, mais son instrumentalisation délibérée comme arme d’influence, destinée à fracturer les sociétés ouvertes, à miner la confiance dans les institutions et à altérer le libre arbitre des citoyens.

En confondant la défense absolue de la liberté d’expression avec le refus de reconnaître la guerre cognitive comme un champ de conflictualité à part entière, les États-Unis prennent un double risque : celui d’affaiblir leurs alliés européens, et celui d’exposer leurs propres sociétés aux mêmes stratégies de manipulation.
Il est profondément préoccupant de constater que l’Europe, déjà exposée en première ligne à ces menaces, voit désormais un allié historique se présenter à elle non plus comme un soutien dans la défense des démocraties, mais comme un partenaire devenu inamical sur la question décisive de l’intégrité informationnelle.

Aucune puissance ne peut s’acheter le libre-arbitre des peuples. Chacun se doit de le protéger.

Cognitive Warfare, European Sovereignty, and the Transatlantic Fracture

Posted just two hours ago, the statement by the U.S. Secretary of State marks a troubling inflection point in transatlantic relations. Framed as a defense of free speech, it challenges the legitimacy of European measures designed to counter disinformation and foreign interference at a time of active cognitive warfare.

The statement by U.S. Secretary of State Marco Rubio goes far beyond a technical disagreement over the regulation of digital platforms. It draws a line of fracture across the Atlantic whose strategic implications must be fully understood. That line could, over time, harden into a genuine political and normative wall between Europe and the United States.

Such a situation is unprecedented. For many European nations, it evokes only one historical parallel: the memory of the Berlin Wall, the symbol of a Europe divided by antagonistic power logics. Yet the comparison reveals a fundamental paradox. The wall now taking shape is not meant to contain an external threat; it is being erected against the protective mechanisms Europe has developed in response to a clearly identified contemporary threat: cognitive warfare.

For this is precisely what is at stake. Modern conflict no longer confines itself to military, economic, or energy domains. It now fully occupies the informational, cognitive, and symbolic space. Its targets are no longer only territories or infrastructures, but public opinion itself—its capacity for discernment, its cohesion, and ultimately its free will. Cognitive warfare seeks to distort perceptions of reality, to artificially polarize open societies, and to weaken their collective ability to decide sovereignly.

Under the ambiguous banner of “free speech,” the American position tends to delegitimize European efforts to counter organized, large-scale, transnational disinformation campaigns. Yet these campaigns are neither spontaneous nor neutral. They are embedded in long-term strategies, of which Russian information practices now provide a well-documented example, and they are amplified by platforms that have become structural vectors of cognitive warfare.

It must be stated clearly that the “bridge” now seemingly being built bears no resemblance whatsoever to the one established by the Marshall Plan to save West Berlin from the Soviet blockade.
Where that historic bridge aimed to preserve freedom, stability, and democratic sovereignty in the face of overt coercion, the current dynamic tends instead to **objectively converge with the interests of the Kremlin, by weakening Europe’s capacity to defend itself in the informational domain.

This convergence may be neither claimed nor intended. It is nonetheless strategically legible. By challenging the legitimacy of European safeguards against interference and manipulation, it undermines what European states are fully entitled—and indeed obliged—to regard as matters of sovereignty, informational integrity, and defense, understood in their contemporary sense, which unequivocally includes the cognitive domain.

Labeling these protective measures as “extraterritorial censorship” amounts to denying the very nature of the conflict in which European democracies are now engaged. What is at issue is not freedom of expression as such, but its deliberate instrumentalization as an influence weapon, designed to fracture open societies, erode trust in institutions, and compromise citizens’ free will.

By conflating an absolutist defense of free speech with a refusal to recognize cognitive warfare as a fully-fledged domain of conflict, the United States runs a double risk: weakening its European allies, and exposing its own society to the very same manipulation strategies.
It is deeply troubling that Europe—already on the front line of these threats—now finds itself facing a historic ally that no longer appears as a partner in the defense of democratic resilience, but rather as an increasingly unfriendly counterpart on the decisive issue of informational integrity.

No power is able to design the free will of people. The duty of each is to protect and elevate it.

Bruxelles sous contrainte, Paris sous menace

De la contrainte extérieure à la puissance partagée: le temps d’un sursaut européen

Bruxelles connaît aujourd’hui un climat de contrainte et de violence organisée qui ne peut plus être réduit au registre ordinaire de la protestation sociale.
Des milliers d’agriculteurs, convergeant vers le cœur institutionnel de l’Union européenne, ont imposé par la force des blocages, des affrontements et une paralysie partielle de la capitale politique de l’Europe, transformant l’espace démocratique en zone de tension permanente.

Ce qui se joue ici dépasse la légitimité — réelle — des revendications agricoles.
Lorsque des engins lourds deviennent des instruments de pression territoriale, lorsque la circulation, la sécurité et le fonctionnement des institutions sont entravés, le seuil change.
On ne parle plus seulement de contestation, mais d’une mise sous stress volontaire de l’ordre politique européen et, s’agissant de la France, de la primauté de l’ordre républicain, avec pour dérivatif le désordre politique et la poussée vers un changement de régime constitutionnel.

Cette séquence est d’autant plus préoccupante qu’elle s’accompagne, côté français, d’une rhétorique de représailles explicites: plusieurs organisations et relais agricoles ont publiquement laissé entendre que, faute d’une rupture de l’accord MERCOSUR, la colère pourrait se reporter sur Paris, et viser directement l’Élysée, ce qu’il est difficile de ne pas corréler avec l’apparition, vue plus de 12 millions de fois, sur Facebook, d’une fausse vidéo anticipant un coup d’Etat militaire par un soi-disant colonel.

Comment ne pas voir des ombres réelles se profiler dans cette cinématographie des pulsions imposées aux inconscients.
Quelles que soient les intentions réelles de ceux qui l’énoncent, cette rhétorique constitue un glissement majeur: elle substitue à la négociation démocratique un rapport de force personnalisé, où l’institution suprême de l’État devient un exutoire symbolique, voire une cible désignée.

Bruxelles aujourd’hui, Paris demain : ce continuum n’est pas un hasard.
Il révèle une dérive préoccupante, dans laquelle la colère sociale, instrumentalisée et amplifiée, tend à se muer en pression anti-institutionnelle, au moment même où l’Europe tente d’affirmer une ligne de fermeté stratégique face à des défis géopolitiques majeurs.

C’est à partir de ce constat — sans stigmatisation des individus, mais sans aveuglement sur les mots employés et les seuils franchis — qu’il faut analyser ce qui est à l’œuvre.


La mécanique de la fragmentation

La tension que l’on voit aujourd’hui à l’œuvre, et qui menace de franchir un seuil insurrectionnel, n’est ni spontanée ni accidentelle.
Elle s’inscrit dans une trajectoire longue, faite d’accumulations, de déplacements progressifs et d’habituations à l’excès, jusqu’à produire une situation politiquement ingérable et intérieurement explosive.

Cette tension n’est pas seulement sociale ou économique.
Elle est médiatique, cognitive et symbolique.

En multipliant les tensions médiatiques au sein d’une société, on provoque un phénomène bien connu de l’histoire politique: l’éclatement du noyau commun.
Les polarités politiques cessent alors d’exister dans un champ partagé et trouvent intérêt à s’en extraire, comme lors des frondes et des schismes, pour exercer leur propre radicalité.
Cette radicalité n’a plus pour fonction de gouverner ou de transformer le réel, mais de s’auto-entretenir, en suscitant mécaniquement la polarité inverse.

L’extrême appelle l’extrême.
La surenchère devient une condition d’existence.
Le conflit n’est plus un moyen: il devient une ressource.

Dans ce processus, le centre — lieu de la responsabilité, de la médiation, de la décision — est progressivement vidé de sa substance, disqualifié comme tiède, lâche ou illégitime. Ou alors, il se singe lui-même
Ce n’est plus la politique qui arbitre, mais la collision des affects.
Ce n’est plus la raison publique qui oriente, mais le choc permanent des récits.

Exploitation stratégique et bénéfice structurel

Ce mécanisme n’est pas neutre.
Il est activement exploité.

À chaque crise européenne, à chaque crise nationale, un constat s’impose : un acteur avance pendant que l’Europe recule.
La Russie bénéficie structurellement de cette fragmentation, de cette paralysie et de cette désorientation.
Non parce que tout serait piloté depuis un centre occulte, mais parce qu’une doctrine de long terme — désormais reconnue par nos propres appareils de défense — sait tirer profit de chaque fissure, de chaque ambiguïté, de chaque renoncement.

Accuser Bruxelles, l’Europe, l’État de tyrannie ou de dictature, sur tous les tons possibles, constitue le plus grand service rendu à une puissance qui, elle, n’a jamais cessé de mépriser la liberté politique réelle.
L’Union européenne à l’Hymne à la Joie recule.
La France de la Marseillaise doute.
Et ceux qui s’apprêtent à ramasser les morceaux ne s’en cachent plus.


Instrumentalisations et seuils franchis

Les agriculteurs — et il faut avoir le courage de le dire sans les accuser — jouent aujourd’hui un rôle singulier dans cette scène de tension et de violence symbolique.
Non pas par nature, ni par intention nécessairement hostile, mais par instrumentalisation de leur colère, de leur image et de leur légitimité morale de producteurs du vivant.

Au moment même où l’Europe affirme une ligne de fermeté face à Moscou et soutient Kyiv à la hauteur de l’enjeu civilisationnel que représente l’Ukraine, est-il indifférent de voir se multiplier des mobilisations visant à délégitimer par avance toute perspective de solidarité européenne et d’élargissement ?
Le hasard ne possède pas un tel génie.

Les nations héritières d’Athènes, des Lumières et du christianisme politique ne produisent pas, seules et par accident, un tel désastre de désorientation.
Il existe une main stratégique, non omnisciente mais patiente, qui joue depuis plus de vingt ans une partie simultanée, ruinant méthodiquement les tentatives d’unification et exploitant chaque peur, chaque fracture, chaque renoncement.

Si nous admettons que la Russie mène une guerre hybride à composante cognitive, métamorphe, capable de faire prendre à des masses interconnectées des vessies pour des lanternes, alors il faut avoir le courage de regarder dans l’ombre.
Non pour céder à la paranoïa, mais pour nommer les pièges, dénouer les ambiguïtés et reprendre l’initiative.


Un moratoire, non d’attente mais de libération

C’est dans cet esprit que s’impose un moratoire.
Mais pas un moratoire d’attente.
Pas un statu quo.
Un moratoire de libération.

Un temps volontairement arraché à la spirale de l’escalade pour mettre tout sur la table:

  • les mécanismes de propagation de la tension,
  • les concessions successives et mal digérées,
  • les compromis devenus insolvables politiquement et intérieurement.

Ce moratoire n’est pas un recul.
Il est un acte de souveraineté.

Une seule force possède l’énergie suffisante pour accomplir ce travail de clarification et de réappropriation: le peuple.
Non le peuple mythifié, ni instrumentalisé, ni réduit à la colère, mais le peuple européen conscient, pluriel et un, héritier du débat, de la loi, de la responsabilité et de la liberté.

Le peuple européen a son destin en main.
Encore faut-il lui rendre le temps, la clarté et le sens nécessaires pour l’exercer.

Refuser ce moratoire serait persister dans un suicide déjà trop souvent tenté par l’Europe à travers ses nationalismes concurrents.
Cette fois, il est à craindre qu’elle ne se relève pas.

Il est encore temps.
Mais le temps n’est plus à l’aveuglement.


L’enjeu perdu: l’Europe comme puissance relationnelle

Dans les fumigènes, les slogans et les commentaires fumeux ou spécieux, l’enjeu essentiel disparaît.
Or cet enjeu est décisif : si l’Europe entend être une puissance au XXIᵉ siècle, il n’est pas concevable qu’elle se retire elle-même de l’accord du MERCOSUR.

Non par aveuglement.
Non par naïveté.
Mais par lucidité stratégique.

L’accord MERCOSUR ne se résume ni à une liste de contingents agricoles ni à un arbitrage technico-commercial. Il engage une zone géopolitique majeure, par la taille du marché concerné, par son dynamisme démographique et économique, et par le rôle central du Brésil, puissance émergente appelée à compter durablement dans les équilibres mondiaux.

Se retirer de cet accord, ce ne serait pas “protéger l’Europe”.
Ce serait s’en retrancher.


La mondialisation ne s’arrêtera pas

La mondialisation ne s’interrompt pas par décret.
Elle ne recule pas sous l’effet de l’indignation.
Elle rencontre aujourd’hui un monde fini — fini géographiquement, fini écologiquement — qu’elle emplit d’échanges, d’interdépendances et de sens.

La question n’est donc pas de savoir si la mondialisation aura lieu,
mais qui en écrira les règles,
qui en structurera les flux,
qui en garantira la prévisibilité et la stabilité.

Renoncer à ces accords, c’est laisser d’autres les conclure à notre place.
Et ils ne le feront ni selon nos normes sociales, ni selon nos exigences environnementales, ni selon nos principes politiques.


Les accords commerciaux comme infrastructures relationnelles

Les accords commerciaux conclus par l’Union européenne ne sont pas de simples textes normatifs.
Ils sont des infrastructures relationnelles.

Ils organisent :

  • la prévisibilité des échanges,
  • la stabilité des relations,
  • la montée en gamme des productions,
  • la coopération sur le long terme,
  • l’alignement progressif des normes.

À ce titre, comme j’ai eu l’occasion de le dire dans une de mes plus récentes contributions, ils constituent un levier majeur de la construction d’une Europe-Puissance du XXIᵉ siècle:

  • non impériale,
  • non coercitive,
  • mais architecte de relations gagnant-gagnant.

Une puissance qui n’impose pas par la force, mais qui structure par le droit, la durée et la réciprocité.


Renoncer, c’est disparaître

Priver l’Europe de cette prérogative, c’est l’effacer du tableau des puissances qui compteront.
C’est la livrer, pieds et poings liés, aux puissances prédatrices qui n’attendent qu’une chose :
son retrait volontaire.

Dans un monde de rapports de force assumés, le retrait n’est jamais une neutralité.
Il est une défaite anticipée.

L’Europe n’a pas vocation à devenir un musée de principes, ni un marché captif, ni une variable d’ajustement entre empires.

Elle doit choisir: ou bien assumer sa place, ou bien accepter que d’autres décident pour elle.

C’est cela, l’enjeu qui se perd aujourd’hui dans la fumée, les vociférations et les slogans hostiles.

Endogarchie: la fatigue du discernement désarme les démocraties face à la Russie (II)

La Russie, laboratoire et prédateur de la désorientation cognitive triangule avec une efficacité redoutable les effets de la fragmentation politique, de la viralité à l’ère des réseaux sociaux et de la surexposition des colères. De l’Europe aux USA, elle étend son empire cognitif, parfaitement indifférente au fait qu’ils soient démocratiques ou pas. Il suffit d’être intègre pour être menacé par ce système de désintégration.

L’endogarchie n’est pas seulement un phénomène endogène. Elle offre un terrain d’opération idéal à ceux qui ont compris que l’information est devenue le champ de bataille du XXIe siècle.
La Russie, depuis une décennie, a systématisé cette intuition : elle fait de la confusion un instrument de puissance, et de la fatigue démocratique un levier d’influence.

Ses méthodes sont connues, mais rarement perçues comme un ensemble cohérent. Elles combinent les techniques de la guerre psychologique soviétique, la sophistication technologique contemporaine et un cynisme géopolitique absolu. L’objectif n’est plus de convaincre, mais de désorganiser la perception du réel, d’empoisonner les circuits de confiance sur lesquels reposent nos démocraties,  sans en détenir l’exclusive.

Elle est particulièrement assisté dans cette lente et étouffante conspiration par l’univers médiatique contemporain qui ne capte plus les faits, mais les fréquences émotionnelles.
La presse, si souvent contaminée par la logique des réseaux, collecte surtout les émetteurs de colère — ceux dont la parole claque, indigne, divise. L’algorithme amplifie ce qui blesse, non ce qui éclaire. La nuance, elle, n’a pas de rendement.

En 2010,  Stéphane Hessel avait exhorté: « Indignez-vous !».
Il a été exaucé au-delà de toute désespérance.
Le mot a muté. Il s’est désarrimé de l’éthique pour s’arrimer à la scène : de la lucidité citoyenne à la posture de résistance, de la dignité à la réactivité.


L’indignation, devenue moteur du récit collectif, a enfanté une lignée illégitime : l’esprit de fronde, l’insoumission, la résistance sociale, la désobéissance civile.
Autant de figures désormais érigées en modèles de courage, quand elles ne sont que les produits d’un système qui prospère sur la tension.

Ainsi, au lieu d’élever la conscience, l’injonction à s’indigner a parfois conduit à institutionnaliser la colère — jusqu’à en faire la matière première du lien social.

Ce climat est propice à l’apparition de toutes les manipulations dans la profondeur des structures sociales et politiques.
Les tags sur le Mémorial de la Shoah à Paris, les croix gammées peintes à Berlin ou Vilnius, les profanations coordonnées de cimetières : ces actes ne sont pas le fruit d’errances individuelles. Ils relèvent d’une stratégie d’inoculation émotionnelle : susciter l’indignation, raviver les traumatismes, diviser la mémoire collective. L’objectif n’est pas de nier l’Histoire, mais de la rendre instable.

Vient ensuite l’attaque des institutions de raison et de traitement des divergences d’intérêt.
Des think tanks prétendument “indépendants” recyclent les éléments de langage du Kremlin : promotion du souverainisme européen, dénonciation du “globalisme”, relativisation des crimes de guerre, inversion accusatoire systématique (“l’OTAN a provoqué la guerre”, “l’Ukraine bombarde son propre peuple”). Ces récits sont diffusés par une constellation de relais : médias alternatifs, chaînes Telegram, influenceurs identitaires, faux intellectuels “anti-système”. C’est un vrai bombardement, aussi néfaste même si ses ruines sont invisibles et immatérielles.
Leur force ne réside pas dans la véracité, mais dans la saturation. Quand tout devient douteux, plus rien n’est discernable.

Dans cette guerre sans nom, le citoyen est le premier soldat. Celui qui fait naître les autres.

Troisième étage : la capture des affects collectifs.
Le Kremlin a compris qu’une démocratie épuisée réagit plus qu’elle ne pense.
D’où la multiplication d’opérations psychologiques (psy-ops) visant à amplifier chaque fracture : gilets jaunes en France, antivax, Brexit, divisions catalanes, agriculteurs allemands, attaques contre les élites “globalistes”.
Chaque mouvement est une onde, et la Russie en joue comme d’un instrument : un accord de colère ici, une note de ressentiment là, comme l’orchestration de la partition des extrêmes accaparant tout le champ d’attention aux dépens du discours de raison.

Dans cette symphonie du chaos, les extrêmes-droites européennes deviennent les caisses de résonance naturelles : elles reprennent les récits d’inversion morale (“c’est l’Occident qui est décadent”, “la Russie défend les valeurs traditionnelles”), offrant à Moscou une façade idéologique.
Mais derrière le décor, il s’agit toujours du même mécanisme : affaiblir les États de droit en les divisant de l’intérieur, jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus agir à l’extérieur.

La guerre hybride russe n’est donc pas une addition d’ingérences : c’est une économie de la confusion, une fabrique d’ambiguïté.

Elle doit être déchiffrée et combattue comme un phénomène complet, qui ne neutralise pas par une seule de ses nombreuses facettes et combinaisons.
Et tant que nos sociétés resteront livrées à la vitesse, au bruit, à la polarisation, elles lui fourniront la matière première dont elle se nourrit : l’épuisement du discernement et l’anéantissement du libre arbitre.

L’enjeu pour l’Europe n’est plus de “contrer la désinformation”, mais de restaurer la souveraineté cognitive.
Cela suppose une politique de l’attention : revaloriser la lenteur, l’éducation critique, la culture du doute, la responsabilité des médias et des plateformes.
Il faut redonner à l’opinion le droit d’être lente, nuancée, silencieuse parfois — car c’est dans ce silence que renaît le libre-arbitre.

Dans cette guerre sans nom, le citoyen est le premier soldat. Celui qui fait naître les autres.

Nous avons besoin de lui.