New Delhi, lieu du new deal mondial ?

Troïka, mémoire numérique, rapprochement sino-indien, absorption des antagonismes : le sommet esquisse les instruments d’une gouvernance mondiale moins centrée et plus continue.

Ce qui s’est passé à New Delhi, à l’occasion du sommet des BRICS, n’est pas un événement périphérique. Nous aurions tort de le considérer comme tel.

D’abord, Narendra Modi et Xi Jinping ont mis l’accent sur le rétablissement des liens économiques, la mobilité entre les deux pays et la reconstruction de la confiance après la rupture provoquée par les affrontements frontaliers de 2020.

Ce rapprochement est massif.

Le signal qu’il envoie est puissant parce qu’il constitue l’une des conditions de possibilité de BRICS plus structurés, donc capables d’afficher de véritables ambitions : devenir un pôle géopolitique stable, cohérent, organisé autour de grands principes directeurs, sans devoir se définir d’abord par la revanche sur l’Occident.

Savons-nous en entendre la complexité ? Une chose est sûre : peut-être convient-il d’enlever les filtres d’un autre temps, ceux qui ne laissent passer que les fréquences familières de l’affrontement Est-Ouest, pour rendre notre appareil capable de recevoir le signal qu’émet un autre appareil géopolitique.

Car un filtre mal réglé ne supprime pas seulement le bruit: il peut aussi éliminer l’information utile. À force de chercher dans les BRICS la fréquence connue de l’anti-occidentalisme, nous risquons de ne pas entendre ce qui se construit sur une autre bande: continuité institutionnelle, pluralité des centres, autonomie financière, absorption des antagonismes.

La question du R dans les BRICS, et particulièrement celle du « P » de Poutine à l’intérieur de ce R que les BRICS agrègent, semble ainsi commencer à être absorbée par la force de l’ensemble.

La distinction est essentielle parce que la Russie possède, indépendamment de Vladimir Poutine, tous les attributs qui lui donnent une place structurelle dans les BRICS: puissance nucléaire, siège permanent au Conseil de sécurité, immense territoire eurasiatique, ressources énergétiques et minières, capacités scientifiques et militaires, débouché arctique, relations anciennes avec l’Inde, la Chine, l’Afrique et une partie du Moyen-Orient.

Cette Russie là survivra à Poutine. Son intérêt à disposer d’institutions internationales moins dépendantes des États-Unis et de l’Europe lui survivra vraisemblablement aussi.

Vladimir Poutine tend, lui, à interpréter les BRICS comme un instrument de contestation de l’ordre occidental. Encore à New Delhi, il appelait le groupe à bâtir une plateforme de croissance indépendante des règles occidentales, notamment dans les paiements, les investissements, les infrastructures et la technologie.

Or cette conception n’est pas celle de tous les BRICS. Elle n’est surtout pas celle qui résume et qu’a retenu le sommet.

Poutine utilise-t-il les BRICS pour sortir la Russie de l’isolement occidental, ou les BRICS sont-ils en train d’intégrer la Russie dans une structure qui, à terme, « vieillira » Poutine ?

L’impression qui ressort de New Delhi est que Poutine est traité.
Mais que Trump l’est aussi.

Poutine est traité au sens institutionnel : sa négativité, sa volonté de rupture, son antagonisme avec l’Occident sont absorbés dans une structure qui les transforme en propositions de paiement, de financement, de gouvernance ou d’autonomie.

Trump l’est autrement. Les BRICS condamnent les mesures tarifaires et non tarifaires unilatérales et réclament une réforme de la gouvernance commerciale et financière internationale.

Malgré la guerre impliquant l’Iran et les fortes tensions entre Téhéran et Abou Dhabi, les membres sont également parvenus à préserver un consensus politique commun.

Le président iranien Masoud Pezeshkian a rencontré à New Delhi Cheikh Khaled bin Mohamed bin Zayed Al Nahyan, prince héritier d’Abou Dhabi, qui conduisait la délégation émiratie au nom du président des Émirats arabes unis, Mohamed bin Zayed.

Le contexte donne à la rencontre une portée très supérieure à son contenu officiel. Reuters la décrit comme le contact bilatéral au plus haut niveau entre l’Iran et les Émirats depuis le début de la guerre, alors même que les deux membres des BRICS se trouvent sur des positions profondément différentes dans le conflit.

Malgré cela, ils ont accepté la même Déclaration de New Delhi, appelant à la retenue maximale, au dialogue et à la préservation du commerce, des chaînes d’approvisionnement, des flux énergétiques et de la sécurité maritime.

L’institutionnalisation des BRICS devient ici particulièrement intéressante.

Le groupe n’a pas résolu le désaccord Iran–EAU. Il a fait quelque chose d’institutionnellement peut-être plus important : il a maintenu les deux protagonistes à l’intérieur du même espace de conversation, obtenu leur adhésion à un langage commun et offert le lieu d’une rencontre bilatérale.

Autrement dit, les BRICS commencent peut-être à produire une fonction qui n’est ni l’alliance ni l’arbitrage :

absorber le conflit sans exiger préalablement sa disparition.

C’est dans ce contexte que Narendra Modi propose désormais aux BRICS d’élaborer collectivement dix propositions de réforme de la gouvernance mondiale, afin d’aboutir, d’ici au prochain sommet, à une « BRICS Reform Roadmap ».

Mais l’une des propositions les plus intéressantes touche au fonctionnement même du groupe.

Modi propose un « BRICS Continuity and Implementation Mechanism » reposant notamment sur la troïka des présidences passée, présente et future.

En termes clairs : celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

L’Europe […] devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil

Le principe n’est pas sans précédent. Le G20 utilise une troïka et les présidences tournantes du Conseil de l’Union européenne sont organisées en trios de dix-huit mois.

Mais ce que Narendra Modi ajoute mérite attention. Il propose de faire de la troïka des présidences passée, présente et future l’un des instruments de continuité institutionnelle des BRICS.

La Déclaration finale n’adopte pas formellement ce mécanisme, mais elle en épouse déjà la logique en renforçant les dispositifs de mémoire, de suivi et de continuité entre présidences.

La Chine prendra la présidence des BRICS en 2027 et Xi Jinping a confirmé qu’elle accueillera le 19e sommet. Cela place Pékin en position idéale pour reprendre, formaliser et éventuellement faire adopter le mécanisme proposé par Modi — troïka, continuité d’exécution, dépôt numérique sécurisé.

Cela aboutirait, en quelque sorte, à une gouvernance à horizon temporel glissant qui n’a pas d’équivalent à ce jour :

mémoire → décision → projection.

Le principe de la troïka n’est pas inédit. Le G20 et l’Union européenne connaissent déjà des mécanismes comparables de continuité entre présidences successives.

Mais l’architecture proposée à New Delhi présente une combinaison singulière: associer cette continuité politique à une mémoire numérique opérationnelle enregistrant, pour chaque décision, son responsable, son échéance et son état d’exécution.

À cette échelle, dans une organisation sans secrétariat permanent et portant une telle ambition de recomposition de la gouvernance mondiale, la formule paraît sans équivalent évident.
La base documentaire est ici beaucoup plus qu’une archive.

Elle devient un registre clé, presque au sens informatique du terme, dans un système opérationnel appelé à accueillir, successivement, des pilotes différents.

C’est presque une autre philosophie de l’institution : non plus nécessairement un centre permanent auquel les États délèguent la continuité, mais une continuité qui se déplace avec les États.

Une présidence tournante classique présente une faiblesse structurelle : chaque nouveau président peut être tenté de réinitialiser l’agenda. Le registre clé oppose à cette tentation la permanence de la trace : les pilotes changent, le système conserve son état.

Avec la troïka, le présent cesse d’être autonome. Celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

Le dépôt numérique ajoute à cette mémoire politique une mémoire objective: décisions, responsabilités, échéances, état d’avancement.

Le Brésil transmet alors non seulement une expérience diplomatique, mais une trace; l’Inde inscrit ce qu’elle décide; la Chine reçoit, avant même de prendre la présidence, ce qu’elle aura éventuellement à poursuivre.

Les présidences tournent.
La mémoire demeure.

C’est la perspective d’un centre de stratégie mutuelle, dynamique et intégré, au service d’un ensemble rassemblant près d’un humain sur deux et représentant autour de 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, avec une concentration considérable de ressources énergétiques et stratégiques.

Ce qui s’est dessiné à New Delhi confère ainsi une épaisseur institutionnelle nouvelle à l’organisation.

Le dépôt numérique, s’il est adopté, ne devra pas être regardé comme une archive documentaire inerte, mais comme l’un des systèmes permettant à un esprit commun de survivre à la rotation de ceux qui le conduisent.

Modi, explicitement, refuse de définir les BRICS comme une organisation dirigée contre quelqu’un. Xi Jinping, de son côté, inscrit leur développement dans une transformation de la gouvernance mondiale et appelle le groupe à peser davantage sur la paix, la stabilité et les règles internationales.

Il s’agit moins, dès lors, de construire une OTAN économique anti-occidentale que de faire émerger l’un des instruments d’un monde dans lequel aucune puissance ne détient seule le centre.

L’Europe, qui continue de se disputer autour de conceptions de la souveraineté dont certaines vieillissent à vue d’œil, devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil.

(Semblant de) Guerre et (semblant de) Paix

Si la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, notre problème contemporain est peut-être que la paix est devenue, trop souvent, la continuation de la guerre.
Sous d’autres formes. L’utopie fixe l’horizon ; la civilisation construit le chemin. La frustration est peut-être, parfois, une transition à laquelle personne n’a donné de chemin.

Nous ne pouvons qu’être admiratifs devant les prodiges accomplis par la Chine en quelques décennies. Il faut commencer par le reconnaître, sans réticence ni arrière-pensée, parce que toute réflexion sérieuse sur la relation que nous entretenons avec elle doit partir de cette réalité.

Mais, cet hommage sincère rendu, une autre question apparaît : jusqu’où ce chemin peut-il se prolonger sous sa forme actuelle ?

Il ne débouche pas sur un état définitif de la mondialisation. Il rencontre progressivement une butée. L’accumulation des excédents chez les uns, des déficits chez les autres, la captation successive de la production, puis de la distribution et désormais d’une partie de l’intermédiation commerciale, ne peuvent se poursuivre indéfiniment sans produire leurs propres réactions.

L’affaire Shein n’en constitue qu’une manifestation particulièrement visible.

Lorsque l’usine s’est déplacée, nous avons cru pouvoir conserver le comptoir. Lorsque le comptoir commence à se déplacer à son tour, nous découvrons que la division internationale du travail sur laquelle reposait une partie de notre prospérité n’était pas un état stable du monde mais un moment de sa transformation.

Ils ont dépensé les dividendes de la paix
sans suffisamment investir dans les conditions
permettant à cette paix de continuer à produire
ses mêmes dividendes.

Alors apparaissent les droits de douane, les clauses de sauvegarde, les restrictions technologiques, les subventions défensives, les contrôles des investissements, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et, plus loin encore, la sécurisation des ressources et des territoires.

Entre la paix et la guerre s’installe ainsi tout un continuum d’états larvés que l’expression même de « guerre commerciale »» révèle assez bien.

J’ai déjà proposé de renverser la célèbre formule de Clausewitz. Celui-ci faisait de la guerre la continuation de la politique par d’autres moyens. Notre époque invite à se demander si ce que nous appelons encore la paix ne tend pas, dans certaines circonstances, à devenir la continuation de la guerre sous d’autres formes.

Tarifs, sanctions, embargos, contrôle des technologies, extraterritorialité du droit, sécurisation des matières premières, constitution de stocks, réarmement : la violence n’a pas disparu. Elle change de support, d’intensité et de comptabilité.

C’est ici que la question de la valeur réapparaît.

La guerre possède une valeur décomposable, mais essentiellement négative : vies humaines perdues, infrastructures détruites, capital productif immobilisé ou anéanti, échanges interrompus, populations déplacées, compétences détournées, ressources consacrées à l’armement puis à la reconstruction. Elle prélève sur les sociétés une sorte de « tribut négatif ».

La paix possède symétriquement une valeur décomposable : infrastructures préservées, commerce maintenu, confiance conservée, capitaux disponibles pour l’investissement productif, temps humain épargné, continuité des apprentissages, accumulation des savoirs et des patrimoines. Elle peut donc être regardée non seulement comme l’absence d’un coût, mais comme un « investissement positif ».

Dès lors que ces deux valeurs sont décomposables, elles deviennent au moins partiellement mesurables. Et dès lors qu’elles sont mesurables, rien n’interdit d’essayer de les faire entrer dans les instruments par lesquels nous administrons nos anticipations.

C’est peut-être là que les pays développés, et particulièrement l’Europe, ont commis leur erreur la plus profonde après la fin de la guerre froide.

Ils ont dépensé les dividendes de la paix sans suffisamment investir dans les conditions permettant à cette paix de continuer à produire ses mêmes dividendes.

Le postulat selon lequel nos économies pouvaient devenir des sociétés prospères de biens et de services n’avait rien d’absurde.

Ce postulat correspondait même à une intuition raisonnable : laisser progressivement les productions les plus intensives en travail à des économies en développement, conserver les fonctions à forte valeur ajoutée, investir dans la connaissance, les technologies, les infrastructures, les services et l’amélioration du niveau de vie.

Mais une société de biens et de services ne se décrète pas.
Elle s’organise.

Elle suppose de savoir :

Quelles compétences doivent demeurer souveraines,
Quelles productions peuvent être externalisées,
Quelle valeur doit rester sur le territoire,
Quelles dépendances sont acceptables,
Comment les gains de productivité sont répartis,
Comment les travailleurs déplacés par les transformations économiques sont reconvertis
Et, surtout, comment la valeur libérée par la mondialisation est réinvestie dans l’étape suivante.

Or l’accélération technologique a été foudroyante tandis que nos représentations économiques et politiques sont demeurées beaucoup plus lentes, figées dans la chrysalide ancienne.

Comment investir
dans la compensation
avant de devoir investir
dans la coercition ?

Nous avons raisonné en secteurs quand les chaînes de valeur devenaient des réseaux. Nous avons compté les marchandises lorsque les plateformes commençaient à capter les données. Nous avons surveillé les usines lorsque se déplaçait le comptoir. Nous avons regardé les balances commerciales lorsque se constituait une nouvelle géographie mondiale des infrastructures, des technologies et de la puissance.

Et nous avons souvent traité comme une dépense ce qui aurait dû être un investissement d’anticipation.

C’est précisément à cet endroit que l’ingénierie de la valeur prend son sens.

Elle ne consiste plus seulement à demander comment corriger un déficit commercial entre l’Europe et la Chine. Elle pose une question beaucoup plus générale : « Comment donner aujourd’hui une valeur aux déséquilibres dont nous savons qu’ils produiront demain des coûts infiniment supérieurs si nous les laissons s’accumuler ? »
Autrement dit, comment investir dans la compensation avant de devoir investir dans la coercition ?

Car le capital que nous refusons de consacrer suffisamment tôt à l’organisation d’un équilibre ne disparaît pas nécessairement.

Il peut revenir plus tard sous une autre forme.
Et beaucoup plus cher.

Il peut apparaître sous forme de barrières commerciales, de subventions défensives, de sécurisation des approvisionnements, de course aux armements, d’accaparement territorial ou, au terme de la dégradation, de destruction et de reconstruction.
Il peut acquérir une forme intraitable.

C’est peut-être l’un des paradoxes majeurs de notre époque : nous hésitons devant le coût de l’anticipation, mais nous trouvons des centaines de milliards lorsque l’échec de cette anticipation transforme la tension en urgence.

L’ingénierie de la valeur aurait précisément pour fonction de faire apparaître avant la crise la valeur que la crise nous forcera, autrement, à reconnaître après elle.

Au terme de cette réflexion apparaît donc une question qui dépasse encore celle de la mondialisation.

Si nous savons décomposer le coût de la guerre, si nous pouvons identifier le tribut négatif qu’elle prélève sur les hommes, les infrastructures, les patrimoines, les échanges, les connaissances et la confiance ; si nous pouvons, symétriquement, décomposer les bénéfices produits par la paix et considérer leur préservation comme un investissement positif, alors la question n’est plus seulement de savoir comment commercer.

Elle devient celle des conditions économiques, politiques et institutionnelles du « vivre-ensemble », dont il est notable de constater que c’est cette notion même qui a été attaquée en premier par les extrêmes-droites réactionnaires.

Il ne s’agit évidemment pas de rêver d’un monde sans nations, sans frontières, sans intérêts divergents ni rapports de puissance. Une civilisation universelle ne saurait être une civilisation uniforme.

Elle devrait précisément permettre la différence.

Mais permettre la différence suppose d’organiser les conditions dans lesquelles aucune différence de puissance, de richesse, de modèle politique, de démographie, de ressources ou de développement ne soit condamnée à se transformer mécaniquement en domination, frustration ou affrontement.
C’est peut-être ce qui manque encore à la mondialisation pour que les bonheurs qu’elle pourrait dispenser ne soient pas qu’ilusions et mirages.

Nous avons formidablement organisé la circulation des marchandises, des capitaux, des informations et, dans une moindre mesure, des personnes. Nous avons beaucoup moins bien organisé la circulation et la compensation des conséquences que ces mouvements produisent.

Or aucun système ne peut durablement demander à certains de supporter les externalités de la prospérité des autres sans faire naître tôt ou tard une réaction.

La réussite chinoise elle-même en fournit une illustration remarquable. Elle doit être reconnue pour ce qu’elle est : l’une des transformations économiques, industrielles, scientifiques et humaines les plus considérables de l’histoire contemporaine.

Mais précisément parce qu’elle a réussi, elle transforme les conditions de l’équilibre qui avait permis son succès.

Le monde qui a permis à la Chine de devenir ce qu’elle est ne peut demeurer exactement le même lorsque la Chine est devenue ce qu’elle est.

Et la réponse ne peut raisonnablement consister à lui demander de cesser de réussir.

Elle ne peut davantage consister, pour l’Europe ou les États-Unis, à accepter indéfiniment les conséquences de transformations qu’ils ne parviennent plus à absorber politiquement, économiquement ou socialement.

Il faut donc passer de la recherche d’un équilibre statique à l’organisation permanente des métamorphoses.

C’est ici que pourrait commencer une véritable civilisation universelle du « vivre-ensemble ».

Non par l’abolition des intérêts, mais par leur explicitation.
Non par la disparition des déséquilibres, mais par leur mesure.
Non par l’interdiction des ambitions, mais par l’organisation de voies permettant de les réaliser sans prédation.
Non par la négation des frustrations, mais par l’existence de mécanismes permettant de les reconnaître avant qu’elles ne deviennent ressentiment.
Non par la promesse d’une paix éternelle, mais par l’investissement permanent dans les conditions qui rendent la guerre moins rationnelle que la coopération.

Une telle civilisation aurait donc besoin d’une grammaire.

Elle devrait savoir distinguer le prix de la valeur, le commerce de la prédation, la dépendance de l’interdépendance, l’ambition de l’accaparement, la souveraineté de l’autarcie, la sécurité de la domination et la concurrence de la destruction.

Elle devrait également apprendre à introduire le temps dans ses calculs.

Car une frustration peut être reconnue aujourd’hui et compensée demain. Une ambition peut être légitime sans devoir être immédiatement satisfaite. Un déséquilibre peut être toléré s’il existe une trajectoire crédible permettant de le réduire. Un investissement peut constituer la contrepartie future d’un avantage présent.

C’est tout l’intérêt du paramètre d’attente.

Il permet de passer d’une civilisation de la réaction à une civilisation de l’anticipation.

Nous savons déjà inscrire une dette dans le temps. Nous savons actualiser un revenu futur. Nous savons assurer un risque qui ne s’est pas encore réalisé. Nous savons donner aujourd’hui une valeur à une tonne de carbone dont les conséquences climatiques se déploieront pendant des décennies.

Pourquoi serions-nous incapables d’élaborer progressivement des instruments permettant de donner une valeur aux déséquilibres économiques, sociaux ou stratégiques dont nous savons qu’ils nourriront demain les tensions ?

La technologie rend désormais envisageables des systèmes de mesure, de certification, de conditionnalité et de compensation infiniment plus sophistiqués que ceux dont disposaient les architectes de l’ordre international du XXe siècle.

Mais elle ne décidera de rien à notre place.

Le véritable problème n’est pas informatique.

Il est politique, juridique et, finalement, civilisationnel : qu’acceptons-nous de reconnaître comme valeur chez l’autre afin qu’il puisse reconnaître comme valeur ce que nous voulons préserver chez nous ?

C’est peut-être cela, au fond, le vivre-ensemble à l’échelle du monde.
Non pas s’aimer.
Non pas se ressembler.
Non pas renoncer à défendre ce que nous sommes.

Mais construire suffisamment de langage, de mesure, de droit, de confiance et de contreparties pour que la poursuite de nos intérêts respectifs produise davantage de valeur à partager que de valeur à détruire.

La civilisation ne commencerait alors pas avec la disparition du conflit.
Elle commencerait avec notre capacité à lui donner d’autres instruments que la destruction.

Shein: de la guerre commerciale à l’ingénierie de la valeur

Les excès de tension développent leur propre transformation de valeur, puisque qu’ils dégénèrent en course à l’armement, en fourches douanières, en accaparation territoriale, et transmutent les économies qui y cèdent inéluctablement en économies tournées vers la confrontation. La guerre peut être alors comprise, entre autres choses, comme l’un des mécanismes ultimes – et les plus destructeurs – par lesquels des sociétés attribuent une valeur à ce qu’elles n’ont pas su valoriser, garantir ou partager en temps de paix. L’enjeu d’une ingénierie de la valeur n’est donc pas seulement économique. Il consiste à construire suffisamment tôt les instruments permettant aux tensions de trouver une contrepartie avant qu’elles ne transforment elles-mêmes la valeur en puissance de coercition. C’est le point de départ de la proposition de La France d’Aplomb visant à empêcher que l’incapacité à valoriser et compenser un déséquilibre économique conduise les acteurs à convertir, jusqu’à un seuil difficilement réversible, leurs ressources productives en instruments de coercition.

La Chine a inventé le jeu de Go. Je ne crois pas qu’il soit très judicieux, même pour des raisons liées à la mise en scène de la politique intérieuse, de jouer à la marelle avec elle.

Hier matin, une dépêche de l’Agence France Presse rapporte que Pékin menace la France de rétorsions. Cela fait suite aux mesures prises pour imposer des pénalités forfaitaires à Shein et un ensemble de plateformes commerciales, taxées dans le cadre de la lutte contre la fast fashion.

Ces mesures étaient maladroites.

Un problème réel mal posé a moins de chances d’être réglé que s’il est bien et respectueusement posé. Ce qui légitime plus encore la fermeté de la position, c’est la raison réciproque.

Le problème existe. C’est un déficit commercial qui se creuse et le risque de déclassement qu’il fait peser sur la France, mais aussi sur l’Europe.

A la fin du mois d’août 2026, Ursula von der Leyen s’est alarmée du fait que le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine atteignait désormais près d’un milliard d’euros par jour, affichant une hausse de 10 % depuis le début de l’année.
Elle a appelé Pékin à rééquilibrer ses relations commerciales et à respecter ses engagements, sous peine de voir l’UE utiliser l’ensemble de ses leviers de rétorsion.

C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

Cette mise en garde de la présidente de la Commission Européenne est percutée, remise en avant sur X/Twitter, par une réaction à vif que le chancelier allemand avait livrée à son retour de Pékin en février 2026. Il avait déclaré que l’Allemagne n’était « tout simplement plus assez productive ». Il avait directement comparé la dynamique industrielle chinoise au modèle social allemand, s’en prenant ouvertement à la semaine de quatre jours et au culte du work-life balance.

J’ai interrogé la place de la Chine, il y a quelques jours, comme « ennemi économique ou partenaire négligé ». J’abandonne aux experts et aux économistes le soin d’examiner en profondeur et sous toutes les coutures – structurelle, politique, etc – les raisons de d’un déséquilibre nocif pour engager une approche plus apparentée à l’analyse des mouvement sur un jeu de Go.

Ma première démarche est de sortir de la crispation mutuelle et des postures pour constater, d’abord, que ce que met en évidence le premier plan de ce qui apparaît comme le début d’un bras de fer, fait ressortir un autre plan au sein duquel le niveau de lecture peut être affiné.
Ce qui a accéléré et précipité la crise, ce n’est pas la fast fashion. La fast fashion la cristallise aux yeux des opinions publiques et représente le chiffon rouge idéal, avec sa dimension moralisatrice, pour concentrer les colères et mobiliser l’hostilité.

Mais ce qui est en cause, c’est plutôt le commerce en ligne mis en place par la Chine en concurrence à Amazon. Ce qui semble évident, c’est que, derrière les pénalités infligées, au nom de la lutte contre la fast fashion, se cache une dimension dont le nom n’est pas dit.

Le commerce en ligne dépossède des entreprises, dans le textile, mais aussi d’autres secteurs, à la fois des marges qu’elles font sur des produits fabriqués en Chine qui sont vendus directement par des plateformes basées à Shenzhen, pour citer la plus grande ville-usine. C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

C’est là que le bât blesse. Le phénomène ne consiste donc pas nécessairement à substituer une production chinoise à une production européenne. Dans une partie des biens de consommation, la ligne de production était déjà chinoise.

Il consiste aussi à substituer une distribution chinoise à une distribution européenne de produits chinois. Le commerçant européen perd alors deux fois.
Il perd naturellement la vente.
Mais il perd également la marge d’intermédiation qu’il captait auparavant sur l’importation chinoise.

Posé dans ces premiers termes, ce qui apparaît, ce n’est pas seulement une concurrence entre produits. C’est une concurrence entre chaînes de valeur.

C’est probablement le nom qui manque dans une partie du débat sur la fast fashion.
Les 5,6 milliards d’euros de marchandises chinoises importées directement en France par ces plateformes de commerce en ligne, en 2025, ne signifient pas seulement 5,6 milliards supplémentaires d’importations.

Ils représentent potentiellement une quantité beaucoup plus importante de chiffre d’affaires final qui n’a jamais été réalisé dans le réseau commercial français.

C’est une distinction essentielle qu’il est nécessaire de faire.

La fast fashion serait alors une manifestation sectorielle d’un phénomène beaucoup plus général: la captation directe, depuis le pays producteur, de la valeur qui se formait auparavant entre l’usine chinoise et le consommateur européen et formait, depuis l’entrée de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce, le modus vivendi sur lequel les ensembles interagissaient.

En surtaxant des paquets acheminés vers le consommateur, nous croyons taxer un mode de consommation alors que nous sommes peut-être en train d’essayer, maladroitement, de répondre à une désintermédiation transfrontalière massive de notre appareil commercial.

Le distributeur européen n’est plus indispensable pour savoir quoi vendre, ni pour faire fabriquer, ni pour présenter le produit, ni pour encaisser, ni même nécessairement pour organiser sa livraison.

C’est une rupture considérable.

Ce qui permet de préciser notre notion de « captation » inopportune, et donc opposable, c’est que ce n’est pas la valeur existante qui est littéralement saisie. C’est la fonction économique permettant de la créer qui change de territoire.

Le commerçant européen ne se fait pas prendre sa marge: il devient inutile dans la transaction.

C’est économiquement beaucoup plus inquiétant car taxer Shein peut renchérir le vêtement sans restaurer la fonction économique du distributeur européen.

Abordée de cette manière, nous pouvons considérer, objectivement et sur des bases d’analyse solides et étayées, que les conditions initiales – c’est-à-dire celles pour lesquelles la délocalisation de la fabrication a longtemps pu sembler économiquement supportable puisque compensée dans la distribution – ont dérivé vers un point critique.

Le commerce électronique transfrontalier permet donc, aujourd’hui, au producteur – ou à une plateforme extrêmement intégrée à son écosystème productif – de demander en quelque sorte : pourquoi laisser au distributeur européen la différence entre le prix chinois et le prix européen puisque nous pouvons désormais atteindre directement son client ?

La Chine n’a pas pu ignorer l’opportunité. Elle ne peut pas ignorer la nature de la « captation » que cela représente puisque son volume saute aux yeux.

Si les intérêts respectifs et légitimes s’embrassaient jusqu’à l’éclosion de ce phénomène, ils divergent maintenant et sont au bord d’une fracture que même des opérations stratégiques ou marginales comme celle de Stellantis sur Leapsmotor, ou encore BHV avec Shein, ne parviennent plus à réduire.

Après avoir déplacé l’usine, la mondialisation numérique a déplacé le comptoir. Et après le comptoir, elle vient maintenant effacer la place de marché elle-même. Le marché ne peut que réagir.

L’enjeu du XXIe siècle est un enjeu des métamorphoses. Ne nous trompons pas sur la nature des phénomènes que traduisent les tensions que nous enregistrons actuellement, à cet endroit, sur le tissu de la mondialisation.

Ces tensions anticipent un butée: que se passera-t-il lorsque les réservoirs de croissance, de compétitivité, de délocalisation auront été épuisées? L’Afrique a-t-elle vocation à être la nouvelle frontière?

L’Afrique, pas davantage que n’importe quelle autre frontière, ne doit surtout pas devenir simplement la prochaine “réserve” dans laquelle la mondialisation irait chercher ce qu’elle a épuisé ailleurs.

C’est un coresponsabilité, au titre d’une gouvernance globale appaisée, que l’Europe et la Chine devrait être en mesure de partager pour en construire l’effet désiré.

Le sujet devient vraiment intéressant lorsqu’on cesse de chercher un « coupable » unique pour qualifier la réalité d’un système arrivé au point où chacun commence à subir les effets secondaires du modèle dont il a bénéficié et cherche le moyen d’y surseoir.

La Chine a dit qu’elle allait se tourner vers son marché intérieur.
Elle souffre actuellement d’une demande intérieure insuffisante.

Pékin doit réorienter progressivement son modèle vers la consommation domestique. Pour assurer cette orientation, qui correspond aux orientations du plan quinquennal adopté fin 2025 à l’horizon 2035, il faut que les ménages chinois disposent d’une part plus importante du revenu national : meilleurs salaires, meilleure protection sociale, moindre besoin d’épargne de précaution, éventuellement réduction du temps de travail, etc.
Mais si l’on augmente fortement le coût du travail sans gains correspondants de productivité, on menace l’un des avantages ayant permis l’expansion extérieure chinoise.

L’euro ou le yuan savent dire: un euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Capter davantage de valeur en aval pourrait permettre de mieux rémunérer le système productif chinois sans augmenter dans la même proportion le prix sortie-usine.

C’est, potentiellement, une manière de financer la montée du revenu chinois par la désintermédiation internationale plutôt que par une hausse équivalente du prix industriel.
Et les effets contre-productifs se multiplient : plus la Chine capture l’aval, plus elle fragilise les distributeurs étrangers ; plus elle les fragilise, plus les réactions protectionnistes deviennent probables ; plus ces réactions se multiplient, plus le moteur exportateur chinois devient vulnérable.

L’Europe vieillit.
La Chine vieillit.
Toutes deux ont besoin de davantage de productivité, d’automatisation, de revenus par actif et de conditions permettant aux jeunes générations de construire une famille.

Elles ont donc, sous leurs conflits commerciaux immédiats, un problème structurel étonnamment semblable.

L’idée qui apparaît est celle-ci: la relation sino-européenne ne devrait peut-être plus être négociée autour du prix auquel nous échangeons nos produits, mais autour des conditions auxquelles deux sociétés vieillissantes peuvent continuer à créer suffisamment de valeur pour financer leur modèle social, leur transition technologique et leur renouvellement démographique.

C’est à partir d’ici que l’idée, développée, il y a quelques jours, d’un « crypto-actif », devient beaucoup plus précise si l’on cesse de parler de cet instrument comme d’une monnaie alternative pour parler plutôt d’un instrument tokenisé de compensation programmable.

Il s’agit de créer une unité de compte capable d’enregistrer plusieurs déséquilibres hétérogènes, de leur attribuer une valeur, puis de déclencher automatiquement des contreparties jusqu’à compensation. Techniquement, c’est beaucoup plus proche de ce que la BRI appelle aujourd’hui un unified ledger : des actifs, de la monnaie et des engagements programmables sur une même infrastructure, permettant des transactions conditionnelles et atomiques.

Imaginons une relation UE-Chine dans laquelle on mesure plusieurs écarts: excédent commercial chinois, part de valeur ajoutée localisée, accès réciproque aux marchés, investissements productifs, différence de normes sociales ou environnementales, contribution à la recherche, éventuellement certains déséquilibres liés à la transition démographique. On ne les additionnerait évidemment pas naïvement en euros. Il faudrait construire des coefficients de conversion conventionnels.

C’est là que sa plasticité apporte quelque chose que les monnaies classiques font mal. L’euro ou le yuan savent dire: 1 euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Un actif programmable peut porter ces règles.

Et surtout il peut rendre la compensation conditionnelle. La BRI (Banque des règlements internationaux) insiste justement sur cette possibilité : sur un registre tokenisé, plusieurs obligations peuvent être composées et exécutées de manière atomique – soit toutes les conditions sont satisfaites, soit aucune transaction n’est réglée.

Prenons un exemple extrêmement simplifié. L’Europe accumule 100 unités de déficit avec la Chine. Au lieu que ces 100 restent simplement un déséquilibre comptable, un mécanisme conventionnel pourrait dire :

« 100 unités de déséquilibre = 100 droits de rééquilibrage ».

La Chine peut les éteindre de plusieurs manières convenues:

  • 30 par implantation productive réelle en Europe;
  • 20 par augmentation d’importations européennes;
  • 15 par investissement conjoint dans des pays tiers;
  • 10 par respect de critères sociaux ou environnementaux améliorés;
  • 25 restent à compenser autrement.

Et l’Europe disposerait, elle-même, de voies symétriques lorsqu’un déséquilibre inverse apparaît.

Le mot essentiel devient alors « fongibilité conditionnelle ».

Un tel point de chute rendrait partiellement fongibles des choses qui ne le sont naturellement pas – commerce, investissement, carbone, production, accès au marché – sans prétendre qu’elles sont identiques. C’est la convention politique qui détermine leurs coefficients d’équivalence.

Et c’est exactement ce que l’économie publique fait déjà en permanence. Le prix du carbone est une convention construite pour faire apparaître dans une transaction un coût que le prix marchand ignorait. Le saut supplémentaire consiste à appliquer ce principe non plus à une seule externalité mais à un ensemble d’écarts systémiques entre deux économies.

Le schéma le plus robuste serait donc un token de règlement sans cours autonome, émis et détruit selon des règles institutionnelles. Le FMI et la BRI distinguent justement cette tokenisation réglementée des stablecoins privés et mettent en avant des règlements adossés à la monnaie de banque centrale ou aux dépôts bancaires tokenisés.
Le token ne devrait pas valoir quelque chose. Il devrait attester que quelque chose reste à équilibrer.
Puis disparaître lorsque la contrepartie, de bonne foi, est réalisée.
Cela ressemble presque à un bancor programmable, mais multidimensionnel. Keynes voulait que le bancor fasse peser une contrainte aussi bien sur le pays durablement excédentaire que sur le pays déficitaire afin d’empêcher l’accumulation perpétuelle des déséquilibres.

Cet instrument, qu’il reste à mettre en place et à agréer, y ajoute quelque chose dont Keynes ne pouvait évidemment pas disposer techniquement à son époque: la possibilité de déterminer à l’intérieur de chaque unité de déséquilibre quelles contreparties qualitatives peuvent l’annuler.

Pris séparément, l’objectif de la Chine de vouloir augmenter les revenus de sa population, investir davantage à l’étranger et poursuivre sa montée technologique et celui de l’Europe de préserver sa valeur ajoutée, récupérer de l’investissement productif et retrouver une capacité de projection, entrent facilement en conflit.

Votre mécanisme chercherait à déterminer quelles actions chinoises bénéfiques à la Chine produisent simultanément une réduction du déséquilibre européen – et quelles actions européennes bénéfiques à l’Europe répondent simultanément aux besoins chinois ?

Lorsque les deux coefficients deviennent égaux, la contrepartie s’annule.
C’est très différent d’un droit de douane : le droit de douane pénalise un flux. L’innovation chercherait à orienter le flux vers une configuration mutuellement soutenable.

C’est aussi très différent d’un taux de change : le taux de change agit aveuglément sur toute l’économie. Le dispositif en vue pourrait être sectoriel, progressif et conditionnel.

« Donner une valeur différentielle aux écarts systémiques à combler des deux côtés » est le point de départ. La difficulté n’est plus principalement informatique. Les technologies de tokenisation permettent déjà largement le paramétrage nécessaire. La difficulté formidable serait politique et métrologique : décider ce que l’on mesure, qui le certifie, quels coefficients relient les dimensions entre elles et à partir de quel moment une contrepartie est réputée acquittée.

Mais c’est justement le précédent du carbone qui montre que l’impossibilité apparente de donner un prix à une externalité n’empêche pas de construire institutionnellement une unité de compensation.

On pourrait presque appeler cela, non pas une cryptomonnaie, mais une chambre de compensation des souverainetés économiques. Et là, je pense que votre idée gagne nettement en solidité conceptuelle.

On objectera possiblement que les États pratiquent déjà cette ingénierie : droits de douane, clauses de sauvegarde, mécanismes compensatoires, normes, subventions, accords commerciaux ou prix du carbone constituent autant de tentatives pour faire entrer dans le calcul économique ce que le marché ne valorise pas spontanément.

C’est exact.

Ce qui manque n’est donc pas nécessairement l’instrument, mais son architecture. Ces mécanismes demeurent compartimentés : chacun mesure un écart particulier, lui applique sa propre unité, sa propre temporalité et sa propre réponse.

L’hypothèse proposée ici consiste à franchir une étape supplémentaire : rendre certains de ces écarts conventionnellement commensurables afin qu’une création de valeur vérifiable d’un côté puisse constituer la contrepartie d’un déséquilibre constaté de l’autre. Non plus seulement taxer, sanctionner ou subventionner, mais mesurer, inscrire, attendre, compenser puis éteindre.

La technologie ne crée pas cette politique. Elle peut désormais lui donner une infrastructure.

La Chine, ennemi économique ou partenaire négligé?

De la guerre commerciale à la compensation dynamique : penser les interdépendances avant qu’elles ne deviennent des antagonismes. Quand l’IA, la tokenisation et la finance programmable ouvrent la possibilité de réguler les déséquilibres plutôt que de les convertir en conflits.

Je crois utile de prendre le contrepied, sans nier les difficultés dans lesquelles se trouve l’industrie européenne, d’une thèse unanimement partagée – à l’exception de LFI -, selon laquelle la Chine représente un ennemi économique et systémique. J’ai eu l’occasion d’en parler déjà dans une note intitulée Le moteur de la prospérité mondiale, version 2035.

Le contexte international, des plus incertains, mérite une lecture subtile. Avec pour premier rappel, que ce fut un choix de déléguer des secteurs de l’industrie à d’autres acteurs.

Des choix de qualité de vie, de pouvoir d’achat, d’écologie.

Était ce des choix? N’est-ce pas inscrit dans les trajectoires des quantités de travail disponibles, du rendement économique de ce travail, du coût de ce travail, des charges portées par cette quantité de travail?

La transformation de l’un et l’autre des protagonistes procède d’un double consentement et d’une double nécessité, avec pour variable la capacité d’absorption des défis respectifs à relever. La relation économique entre l’Europe et la Chine ne déroge pas à cette constante.

Cette évolution s’est accompagnée d’un sentiment de déclassement pour les premiers, et d’une sentiment de triomphe pour les autres.

L’un comme l’autre sont à manier avec prudence.

Chacun a besoin de confiance. Chacun connaît son propre régime de stress.

Chacun voit ses limites et suppose les limites de l’autre, le pire étant de ne voir que ses limites en supposant l’illimité de l’autre.

Ce que la Chine nous apprend, et elle sera rejointe par des nombreux autres pays, c’est que nous ne sommes plus donneurs d’ordre et nous n’avons plus affaire à des fournisseurs.

Loin des déclarations d’estrades et des harangues de campagne, je voudrais insister que nous ne sommes plus dans un rapport de sous-traitance, mais face à des équilibres de blocs et de compétences intégrées qu’aucun décret politique ne peut simplement défaire d’un revers de main.

Le commerce mondial, le développement de la logistique, ‘appréciation et le change des monnaies, articulent ces motifs de dépendance matériels et numériques.

Des transferts de technologie, des apprentissages accélérés, des changements d’échelle se sont opérés.

La question est moins de poser un jugement moral sur les effets massifs que cela a entraîné que de trouver les termes de l’échange sans nourrir d’illusions sur les capacités objectives de relocalisation dans des contraintes, héritées, de productivité, d’inflation et de pouvoir d’achat.

Celui qui veut être payé davantage dans son statut de producteur veut payer moins cher dans son statut de consommateur.

Vouloir tout relocaliser sans interroger les contraintes héritées de productivité et de fiscalité se heurte à un mur macroéconomique incontournable. C’est la contradiction intime de nos sociétés : celui qui exige une revalorisation de son statut de producteur refuse simultanément de payer le prix réel de ce qu’il consomme.

Tant que cette faille entre le coût du travail local et l’attente d’un flux de consommation bon marché ne sera pas repensée dans une architecture globale, les incantations à la souveraineté resteront des vœux pieux.

La Chine représente toujours une opportunité pour l’Europe et l’Europe représente toujours une opportunité pour la Chine. Il faut trouver et mettre en œuvre, au-delà des réaction à des effets conjoncturels, la rhétorique politique, les mesures d’équilibre pour rendre le possible possible.

L’extrême droite, qui s’est alignée et navigue sur un axe géographique précis, – et donc la Russie qui en télécommande une partie des postures – joue avec cela pour l’isoler au moment où la Chine pourrait imposer son initiative de gouvernance globale, proposition restée lettre morte en apparence.

La Russie délègue la posture qu’elle ne peut évidemment pas assumer directement, car elle contreviendrait à son alliance avec Pékin, à ses relais idéologiques, mais il est à peu près certains que Poutine n’a pas envie de la voir tenir un rôle géopolitique de premier plan.

Cette approche n’est pas la plus facile ni la plus spontanée, car elle impose de dépasser les réflexes d’autodéfense primaires, ceux, justement, sur lesquels Trump et Poutine excellent dans l’art d’alimenter les dissensions et d’attiser les colères en désignant des boucs-émissaires.
Et elle prive les locuteurs d’une rhétorique de mobilisation.

Il ne s’agit pas de succomber à une sinophilie, à une russophobie ou américanophobie exagérées, mais de regarder lucidement les cartes qui sont abattues par les uns, les pièces du jeu d’échecs qui sont déplacés par l’autre et les mouvements sur le jeu de go du dernier.

La Chine est tentée d’évoluer. Elle a fait des gestes dans ce sens et ignore les appels du pied de Donald Trump pour s’engager, comme lui le fait, dans la brutalité.

Le 15ᵉ Plan quinquennal (2026-2030), formellement adopté en mars dernier, acte officiellement ce changement de phase de l’économie chinoise.

Les documents stratégiques de ce plan reposent précisément sur ces axes :

  • La stratégie de la « double circulation » : Le moteur se tourne vers l’intérieur. La demande domestique devient le piston principal de la croissance pour absorber la capacité de production, ce qui programme mécaniquement la fin du low-cost destiné à subventionner l’Occident.
  • L’autonomie technologique et le développement de « haute qualité » : La priorité n’est plus l’accumulation de volume, mais le verrouillage des technologies fondamentales de « 0 à 1 » (IA, robotisation de pointe, semi-conducteurs).
  • La transition verte comme levier de sécurité : Domination absolue sur les nouvelles énergies (batteries, solaire, réseaux intelligents) pour s’affranchir de toute vulnérabilité systémique et dicter les standards mondiaux.

C’est l’illustration parfaite d’un resserrement du tissage. La Chine consolide le centre de sa toile et elle modifie la tension de l’ensemble du réseau mondial. Elle ne cherche pas à rompre les fils qui la relient à l’Europe, mais à faire vibrer une nouvelle résonance où elle dicte l’architecture au lieu de fournir la main-d’œuvre.

L’Europe subit de plein fouet cette modification de tension. Si elle cède à la panique ou aux forces de dissipation cognitive injectées par la Russie, elle ratera le rendez-vous de sa propre puissance et sera incapable de soutenir cette nouvelle géométrie.

La question centrale qui s’impose à l’Europe est donc celle de sa synchronisation: comment traverser les dix prochaines années sans se faire broyer entre la fermeture progressive du modèle d’exportation massif chinois et le repli isolationniste ou imprévisible des États-Unis, tout en subissant la guerre d’usure cognitive menée par la Russie?

Cela, à un tel niveau d’imbrication, n’a jamais été fait et réussi.

J’ai une sainte horreur de ce qui est réputé incontournable. Le génie du temps et de l’espèce a toujours permis de mettre à notre disposition les briques élémentaires, souvent dans le désordre, permettant de surmonter les impossibilités.
L’échec à le faire, et c’est la guerre, qui porte la fracture économique.

Dans une économie mondiale devenue trop complexe pour être réglée exclusivement par le prix instantané, la monnaie continuera à régler la transaction, mais de nouveaux instruments devront apprendre à en régler le temps.

Alors, aujourd’hui, de nouveaux espaces s’ouvrent à partir de la science et de la technologie, qu’il s’agisse d’IA, de quantique, d’énergie, pour remettre en question notre rapport au temps et à l’espace, nous nous rendons compte que la pensée économique et la pensée politique stagnent, et si elles stagnent, nous régressons, ce qui se traduit par un retour aux désinhibitions.

On voit l’épreuve de force, archaïque et sanguinaire, que la Russie imposé.
On voit le visage que présente l’Amérique de Tocqueville, celle qui, en écho à la République française, appelait les rejetés de la Terre, depuis Ellis Island, à rejoindre ses rives.

Il y a quelques chose que l’on n’est pas encore parvenu à exploiter. C’est le potentiel des « crypto monnaies », auxquelles je me suis intéressé pour – à titre entrepreneurial, et sans un grand succès, je me dois de le reconnaître – non pas comme substitut mais comme champ de compensation des déséquilibres non pas structurels mais dynamiques.

Il reste alors à faire passer cette intuition du registre de la métaphore à celui de l’architecture économique.

Le point essentiel serait de ne pas chercher à créer une monnaie nouvelle, encore moins un actif spéculatif supplémentaire, mais un instrument de compensation capable d’enregistrer dans le temps les écarts que le prix immédiat ne sait pas absorber sans provoquer ailleurs une rupture.

Une relation économique complexe ne se résume jamais au montant figurant sur une facture. Elle porte avec elle des différences de coût du travail, de productivité, d’énergie, de fiscalité, de contenu carbone, de dépendance stratégique, de change, de financement et de sécurité. Tant que ces différences restent tolérables, elles sont absorbées silencieusement. Lorsqu’elles ne le sont plus, elles réapparaissent sous d’autres formes : droits de douane, subventions, inflation, dette, chômage, désindustrialisation, dépenses militaires ou sanctions.

Autrement dit, la friction économique ne disparaît pas. Elle change de compte.

C’est précisément là que pourrait intervenir un actif de compensation programmable.

Sa fonction ne serait pas de déterminer arbitrairement un « juste prix », mais de rendre visible la partie du déséquilibre qui ne peut être réglée immédiatement. Cette part pourrait être inscrite dans un compte commun, valorisée selon des critères convenus et progressivement éteinte par des contreparties réelles : investissement productif, implantation industrielle, achat de biens et services, transfert technologique, réduction d’une dépendance critique, amélioration vérifiée du bilan carbone ou participation à des infrastructures communes.

L’intérêt de la tokenisation serait alors moins monétaire que temporel.

Elle permettrait de transformer une contradiction instantanée en engagement mesurable dans la durée.

Ce qui est aujourd’hui vécu comme une dette politique, une frustration commerciale ou une menace stratégique pourrait devenir, dans certains cas, un solde économique explicite, traçable et susceptible d’être apuré.

Nous avons déjà admis, avec le carbone, qu’une externalité jusque-là invisible pouvait être mesurée, valorisée puis intégrée à l’échange. Il n’est donc pas absurde d’imaginer que certaines externalités dynamiques du commerce international puissent, elles aussi, acquérir une représentation économique.

Il faudrait évidemment poser des limites très strictes. Tout ne peut pas être tokenisé. Tout ne doit pas devenir marché. La souveraineté, la sécurité ou la dignité sociale ne se réduisent pas à des unités de compte.

Mais entre ce qui relève irréductiblement du politique et ce qui peut être objectivé économiquement existe probablement un espace beaucoup plus vaste que celui que nous utilisons aujourd’hui.

C’est peut-être cet espace que les technologies de registre distribué rendent désormais accessible.

Elles ne résoudraient pas les divergences entre l’Europe et la Chine. Elles pourraient en revanche offrir un langage supplémentaire pour éviter que toute divergence ne se transforme automatiquement en confrontation.

Et ce serait déjà considérable.

Car le véritable enjeu des prochaines décennies n’est peut-être pas de supprimer les interdépendances, ce qui paraît à la fois impossible et indésirable, mais d’apprendre à les gouverner lorsqu’elles deviennent asymétriques.

L’Europe doit certainement reconstruire des capacités industrielles, technologiques, énergétiques et militaires. La Chine doit rééquilibrer son propre modèle. Les États-Unis redéfinissent leur rapport au monde. Aucun de ces mouvements ne se fera sans friction.

La question est de savoir si nous continuerons à traiter ces frictions avec les instruments presque exclusivement binaires dont nous disposons aujourd’hui – acheter ou ne plus acheter, taxer ou subventionner, dépendre ou découpler, coopérer ou sanctionner – ou si nous serons capables d’inventer des mécanismes intermédiaires.

La technologie paraît désormais capable d’enregistrer une infinité de conditions, d’événements et de contreparties.

Il serait singulier que notre imagination politique demeure, elle, enfermée dans une alternative entre libre-échange naïf et guerre commerciale.

La Chine n’est ni un fournisseur que l’Europe pourrait remplacer d’un claquement de doigts, ni une fatalité industrielle devant laquelle elle devrait s’incliner.

Elle est devenue l’un des pôles d’un système d’interdépendances qu’il nous appartient désormais de savoir co-gouverner.

Et peut-être faut-il commencer par reconnaître cette évidence : dans une économie mondiale devenue trop complexe pour être réglée exclusivement par le prix instantané, la monnaie continuera à régler la transaction, mais de nouveaux instruments devront apprendre à en régler le temps.

C’est dans cet intervalle, entre ce qui doit être payé aujourd’hui et ce qui peut être compensé demain, que pourrait se situer l’un des prochains territoires de la pensée économique.

À condition, naturellement, que la politique accepte de s’y aventurer avant que la guerre ne le fasse à sa place.

L’IA pourrait se spécialiser dans ce domaine. Elle pourrait continuellement estimer les interactions entre les variables et surtout effectuer des simulations contrefactuelles : si l’Europe impose 20 % de droits de douane ici, quel sera l’effet probable dans trois ans sur les prix, l’emploi, les investissements chinois en Europe, les représailles commerciales, les dépenses de défense et les chaînes d’approvisionnement ? Puis comparer ce scénario avec celui d’une compensation partielle par investissement, transfert industriel ou autre contrepartie.

Le saut conceptuel est là : ne plus attendre que la tension produise son coût pour lui donner une valeur.

Le cryptoactif deviendrait alors l’instrument comptable de cette anticipation.

Il ne « vaudrait », dans le cas qui nous préoccupe aujourd’hui, pas 1 euro ou 1 yuan par nature. Il représenterait une quantité conventionnelle de déséquilibre reconnu mais non encore résolu.

🇨🇳 La Chine doit réussir sa “Perestroïka” (改革重组)

La Chine peut-elle réussir ce que l’URSS a manqué ? C’est tout le mal à lui souhaiter au moment où une partie de l’Armée Populaire de Libération est tentée, dans une proportion inconnue, de se braquer.

Dans l’histoire moderne de la Chine, l’Armée populaire de libération n’a jamais renversé le Parti.
Mais elle a plusieurs fois exercé une tutelle silencieuse : en 1959 avec Peng Dehuai, en 1971 avec Lin Biao, en 1989 sur la place Tian’anmen.
À chaque fois, l’opacité du moment disait plus que les mots : la tension entre le fusil et le sceau du pouvoir.

En arrivant au pouvoir, Xi Jinping se méfie des réseaux militaires et lance une purge sans précédent.
Plus de cent généraux et officiers sont limogés pour corruption ou “manque de loyauté” (Guo Boxiong, Xu Caihou, etc.).
En 2016, il rappelle la doctrine fondatrice :

> “Le Parti commande le fusil, et le fusil ne doit jamais pointer vers le Parti.”

La réforme structurelle de la PLA vise à dépolitiser les factions internes, tout en repolitisant l’institution autour de sa vision pour l’avenir de la Chine au XXIᵉ siècle,
vision dont l’Initiative pour une Gouvernance Globale (GGI) constitue l’expression la plus aboutie.
Il ne s’agit pas d’un enjeu personnel, mais d’un projet d’ordre et de stabilité à l’échelle mondiale.

Pourtant, dans l’ombre, le véritable choix se joue ailleurs :
entre la fidélité à cette vision de long terme et l’attrait exercé par le modèle russe sur une partie du PCC et de l’APL.
Ce modèle, fondé sur la verticalité sans responsabilité, la force sans idéal et la ruse sans horizon, séduit ceux que la discipline du Parti fatigue.
Il offre l’illusion du pouvoir sans la contrainte de la morale.



Ce désalignement latent nourrit une crise de loyauté : l’armée obéit à une direction historique, mais certaines forces regardent vers d’autres repères.
Et l’histoire enseigne que ce type de fracture, lorsqu’elle devient visible, précède souvent les grandes bascules.

> Georges Clemenceau disait : “La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires.”
Si le Tigre l’a dit, Xi Jinping peut le dire aussi.


Le silence du Plenum, aujourd’hui, n’est pas vide.
Il révèle l’hésitation d’un équilibre millénaire entre le sabre et l’État.
Et peut-être, à travers lui, le destin de la Chine – et du monde.


> La grande loyauté est la loyauté au destin de la nation.

Dragon impérial, insufleur de vie. (Source Wikipedia)

Note d’évaluation — Budapest, moment pivot

Selon des informations parcellaires, la Chine connaît des tensions internes autour de la personne de Xi Jinping. Le signal décisif sera donné demain à Budapest. Chacun l’interprétera de manière difficilement réversible.

La République populaire de Chine traverse une phase de recalibrage interne d’une intensité inhabituelle.
Au sein de l’Armée populaire de libération (APL), plusieurs strates de commandement semblent exprimer une résistance au changement de paradigme promu par le président Xi Jinping — celui d’une gouvernance morale et intégrée, articulée à l’Initiative pour une Gouvernance Globale (GGI), jugée compatible avec les principes et les objectifs des Nations unies, ainsi qu’avec le cadre multilatéral qu’elles incarnent.

Cette transformation se heurte à deux obstacles majeurs :

  • d’une part, l’inertie d’un appareil militaire puissant, enraciné dans d’anciennes fidélités et une culture d’opacité ;
  • d’autre part, la possible empreinte idéologique de l’influence russe, issue des méthodes de guerre informationnelle, qui ont progressivement fragilisé la résilience cognitive aussi bien des démocraties que des régimes stables.

Il n’existe aucune preuve concluante attestant que cette influence opère actuellement au sein de la hiérarchie chinoise.
Cependant, compte tenu du contexte international — et de la volonté constante de Vladimir Poutine d’intégrer le poids de la Chine, de l’Inde et du bloc des BRICS dans son rapport de force avec l’Occident — il n’est pas déraisonnable de considérer que cet enjeu puisse en faire partie.

La question n’est pas celle de Xi Jinping en tant qu’individu, ni de la structure interne du système chinois.
Elle concerne l’ensemble de la communauté internationale : la nécessité de limiter la capacité de la Russie à exporter son influence déstabilisatrice dans les institutions et cadres émergents de gouvernance mondiale.
Neutraliser cette influence n’est pas un acte dirigé contre un État ; c’est une condition préalable au rétablissement de la crédibilité et de la confiance mutuelle qui fondent la gouvernance globale.

Si la GGI demeure un instrument d’équilibre et de dialogue multilatéral, plutôt qu’un vecteur de domination, elle pourra contribuer à la stabilité internationale.
Mais si elle venait à être captée par une logique coercitive, les conséquences seraient systémiques et durables.

Budapest ne constitue donc pas seulement un rendez-vous diplomatique : c’est un moment de vérité pour l’ordre international, un test de la capacité des nations à réaffirmer des normes communes de gouvernance et à contenir la propagation des manipulations cognitives et informationnelles.
L’issue de ce moment déterminera si le monde s’oriente vers une coopération raisonnée ou une domination réciproque.

The Low-Noise Strategic Signal: China, Russia, and the Mechanics of Doubt

At first glance, it seemed like an ordinary coincidence — Russian strikes occurring as several Chinese satellites crossed the Ukrainian sky.
But beneath the surface, the episode reveals a deeper play: a low-frequency signal in the cognitive spectrum, capable of undermining China’s credibility, fraying the Global Governance Initiative, and closing Europe’s Silk Road curtain — all without a single shot fired.

1. Genesis of the Signal

On October 5, 2025, Ukrainian intelligence sources reported that Russian missile strikes coincided with the passage of Chinese reconnaissance satellites (Yaogan series) over western Ukraine.
Moscow denies any coordination; Beijing denies any involvement.
Yet the simultaneity of those denials — one negative (“we need no help”), the other polite (“we are not involved”) — creates a vacuum where suspicion breathes.
What may be orbital coincidence is read as deliberate synchrony.

2. The Strategy of the Whisper

This operation’s power lies not in public virality but in targeted diffusion — across intelligence briefs, strategic think tanks, and defense analysis circles.
It spreads quietly, yet precisely, like a fine mist of plausibility.

It doesn’t need to convince the masses; it only needs to introduce uncertainty among decision-makers.
The moment the question — “What if China is not as neutral as it claims?” — enters the analytical calculus, the signal has succeeded.
Doubt becomes doctrine.

3. China’s Posture: Letting the Weaver Weave

China does not allow the possibility of collusion; it explicitly denies it.
Yet it lets the weaver weave — refusing to contest the narrative that others are spinning.
This abstention is a form of mastery: letting the rumor exhaust itself, allowing the dust to settle on others’ clothes.

Where the Kremlin’s verbosity amplifies the noise, Beijing’s silence projects composure.
One blurs; the other absorbs. Together, they sustain an ambiguous duality that keeps everyone guessing.

4. Europe’s Curtain: The Silk Road in the Shadows

While this cognitive theater unfolds, another curtain descends: the European protectionist reaction to the flood of Chinese goods — Temu, Shein, and other ultra-competitive platforms.
Under the banner of “economic sovereignty,” European policymakers are raising barriers, effectively dimming the lights on the Silk Road’s Western stage.

By letting suspicion grow, Moscow cuts China’s trade routes not through sanctions but through European mistrust.
In a paradoxical twist, Russia’s manipulation of ambiguity hurts Beijing’s long-term leverage — turning its partner into collateral damage in the information war.

5. The Blow to the GGI

The Global Governance Initiative (GGI), Beijing’s vision of a balanced multipolar order, stands weakened.
Its moral architecture — founded on predictability, neutrality, and trust — erodes under the perception of duplicity.
China’s “positive denial” and Russia’s narrative opportunism dissolve the distinction between prudence and complicity.
The GGI, once a promise, now mirrors the instability it sought to transcend.

6. Conclusion

•A spatial coincidence.
•A strategic whisper.
•An economic curtain.

Three threads — enough to weave a web of doubt.
In today’s cognitive warfare, truth is not denied; it is diluted.
And China, whether willing or not, now stands behind the curtain others have drawn across its Silk Road.

La dialectique de l’allié providentiel : des couleuvres au fait accompli de la polarisation

Alexander Douguine, souvent présenté comme l’idéologue du Kremlin, affirme sans détour : « La guerre est devant nous ».
Dans sa lecture stratégique, la Russie disposerait d’un avantage comparatif sur la Chine : son arsenal nucléaire, l’étendue de son territoire, son identité historique, et surtout sa capacité à « conceptualiser les processus mondiaux ».

À l’en croire, l’affrontement global serait inévitable, entraînant Chine, Inde, Moyen-Orient, Afrique et Amérique latine dans une polarisation brutale entre unipolarité et multipolarité.

Mais ce raisonnement repose sur un postulat fragile : que les fils de Sun Tzu sont enfumés et suivront docilement Moscou dans une telle confrontation. Or rien n’est moins sûr. La Chine avance selon ses propres logiques, avec un horizon stratégique bien différent, où la puissance économique, la stabilité sociale et la continuité historique pèsent infiniment plus que l’aventure guerrière.

Le point le plus frappant, cependant, réside ailleurs : dans le parallélisme saisissant entre la Russie et Israël.
Chacune de ces puissances croit s’appuyer sur un tuteur providentiel : Moscou sur Pékin, Jérusalem sur Washington. Chacune surestime la fidélité de ce protecteur, et toutes deux se bercent de la même illusion : croire que leur survie passe par la capacité à faire avaler des couleuvres à ceux qu’elles pensent être leurs indéfectibles alliés stratégiques, encore et encore, comme si la résilience se confondait avec la soumission.

La Russie fait comme si la proposition du GGI de Xi Jinping n’existait pas sur la grande table. Mais Moscou n’a jamais vraiment su ce qu’est une grande table, en dépit de celle aux dimensions paranoïaques censée en imposer aux visiteurs du Kremlin.
Quant aux Israéliens, ils découvrent avec stupéfaction que Donald Trump a signé un accord avec le Qatar, aux termes duquel toute attaque contre Doha serait considérée comme une attaque contre les États-Unis eux-mêmes.

La taille ne compte pas, doit apprendre Poutine à ses dépens.

Et voilà l’ironie ultime : la « grande table » de Xi est pensée pour asseoir le monde entier, tandis que la table surdimensionnée du Kremlin n’accueille que la paranoïa de Poutine.

The Dialectics of the Providential Ally: From Bitter Pills to Extreme Polarization

Russia with China, Israel with the US — two nations convinced that survival means making their allies swallow bitter pills, until dialectics lead them to the fait accompli of polarization.

Alexander Dugin, often described as the Kremlin’s ideologue, declares: “War is ahead of us.”
In his worldview, Russia holds a comparative advantage over China: its nuclear arsenal, vast territory, historical identity, and above all, its capacity to “conceptualize world processes”.

For him, a global confrontation is inevitable — one that will engulf China, India, the Middle East, Africa, and Latin America in a brutal polarization between unipolarity and multipolarity.

But this reasoning rests on a fragile assumption: that Beijing will obediently follow Moscow into such a confrontation. Nothing could be less certain. China moves according to its own strategic logics, where economy, social stability, and historical continuity weigh far more heavily than any adventurous war.

The most striking point, however, lies elsewhere: in the parallel between Russia and Israel.
Each believes it relies on a providential tutor — Moscow on Beijing, Jerusalem on Washington. Each overestimates the loyalty of this protector, and both indulge in the same illusion: believing that their survival depends on their ability to make their supposed steadfast allies swallow bitter pills, again and again, as if resilience were synonymous with submission.

Physical size doesn’t matter. Putin must learn this. Grand table is not that one.

Russia behaves as if Xi Jinping’s GGI proposal were not on the “grand table”. Yet Moscow has never truly known what a great table is, despite the paranoid dimensions of the Kremlin’s own piece of furniture meant to intimidate visiting leaders.
Meanwhile, the Israelis are waking up in shock: Donald Trump signed an agreement with Qatar under which any attack on Qatar would be treated as an attack on the United States.

Entre révisionnisme et destin: relire le récit chinois de la Seconde Guerre mondiale

L’histoire peut servir de pont plutôt que d’arme. L’appel de la Chine aux documents de la Seconde Guerre mondiale n’est pas seulement une querelle sur le passé : il traduit une tentative de tisser la continuité, de transformer la séparation en unité, et de présenter la paix comme un destin. De ces pages contestées jusqu’à l’Initiative pour la gouvernance mondiale, la Chine se trouve face à une épreuve décisive : transformer les leçons de l’Histoire en fondement de son rôle au XXIᵉ siècle.

L’accusation portée contre Pékin est grave, et sa résonance s’explique aisément à la lumière de ce que la Russie de Vladimir Poutine a entrepris ces dernières années. Moscou s’est engagé dans un révisionnisme historique assumé : effacer, falsifier, remodeler la mémoire de la Seconde Guerre mondiale afin de nier la souveraineté de l’Ukraine et de justifier une agression territoriale. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que le gouvernement taïwanais, les États-Unis et une partie de l’Occident accusent la Chine de pratiquer la même distorsion lorsqu’elle invoque des documents de l’époque pour justifier sa position sur le statut de Taïwan.

Pourtant, la nature de l’opération chinoise est d’un tout autre ordre. Il ne s’agit pas d’une négation de l’histoire, mais d’une tentative de l’unifier — de traduire la tragédie de la division en un récit de continuité : une terre, un peuple, une histoire. Là où la Russie manipule le passé pour effacer l’indépendance des autres, la Chine cherche à tisser un pont par-delà la séparation, présentant le destin historique comme fondement d’une normalisation1. Confondre ces deux démarches, c’est manquer ce qui est véritablement en jeu.

À première vue, l’appel de Pékin aux documents de la Seconde Guerre mondiale apparaît comme du simple révisionnisme, une lecture sélective de l’histoire au service d’objectifs immédiats. Mais on peut aussi l’interpréter autrement. S’il existe, au bout du compte, une seule terre et un seul peuple, il ne peut y avoir qu’une seule histoire — un pont entre deux rives séparées. En ce sens, ces documents deviennent moins un instrument de distorsion qu’une traduction de cette idée : l’histoire comme continuum, qui unit plutôt qu’elle ne divise.

À ce niveau de lecture, l’Initiative pour la gouvernance mondiale (GGI) prend une signification bien plus grande. Si la Chine parvient à inscrire ses actions non seulement dans une logique de puissance mais aussi comme gage que les leçons de l’histoire ont été comprises, alors elle montre une véritable disponibilité à entrer dans le XXIᵉ siècle. L’épreuve réelle réside dans sa capacité à transformer un passé contesté en socle de gouvernance partagée, démontrant que le destin n’a pas à se réduire à la coercition mais peut être porté par le poids de la responsabilité historique.

Ce processus mérite assentiment. Le mien est déjà donné. Le premier enjeu est là ; la résolution des autres en découlera.

La paix repose sur rien de moins que cette subtile alchimie.

Publié sur X le 16/09/2025 à 7:40. – 12 vues – 0 likes.
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  1. Comme l’écrivait Malraux dans La Condition humaine (prix Goncourt 1933), on pouvait voir à Shanghai « le bourreau passer, son sabre courbe sur l’épaule, suivi de son escorte de mauséristes sur l’avenue des Deux-Républiques ». Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’un fantôme évanescent, mais une rhétorique ardente. La réconciliation, si les auspices sont favorables, est vouée à le remplacer. ↩︎