New Delhi, lieu du new deal mondial ?

Troïka, mémoire numérique, rapprochement sino-indien, absorption des antagonismes : le sommet esquisse les instruments d’une gouvernance mondiale moins centrée et plus continue.

Ce qui s’est passé à New Delhi, à l’occasion du sommet des BRICS, n’est pas un événement périphérique. Nous aurions tort de le considérer comme tel.

D’abord, Narendra Modi et Xi Jinping ont mis l’accent sur le rétablissement des liens économiques, la mobilité entre les deux pays et la reconstruction de la confiance après la rupture provoquée par les affrontements frontaliers de 2020.

Ce rapprochement est massif.

Le signal qu’il envoie est puissant parce qu’il constitue l’une des conditions de possibilité de BRICS plus structurés, donc capables d’afficher de véritables ambitions : devenir un pôle géopolitique stable, cohérent, organisé autour de grands principes directeurs, sans devoir se définir d’abord par la revanche sur l’Occident.

Savons-nous en entendre la complexité ? Une chose est sûre : peut-être convient-il d’enlever les filtres d’un autre temps, ceux qui ne laissent passer que les fréquences familières de l’affrontement Est-Ouest, pour rendre notre appareil capable de recevoir le signal qu’émet un autre appareil géopolitique.

Car un filtre mal réglé ne supprime pas seulement le bruit: il peut aussi éliminer l’information utile. À force de chercher dans les BRICS la fréquence connue de l’anti-occidentalisme, nous risquons de ne pas entendre ce qui se construit sur une autre bande: continuité institutionnelle, pluralité des centres, autonomie financière, absorption des antagonismes.

La question du R dans les BRICS, et particulièrement celle du « P » de Poutine à l’intérieur de ce R que les BRICS agrègent, semble ainsi commencer à être absorbée par la force de l’ensemble.

La distinction est essentielle parce que la Russie possède, indépendamment de Vladimir Poutine, tous les attributs qui lui donnent une place structurelle dans les BRICS: puissance nucléaire, siège permanent au Conseil de sécurité, immense territoire eurasiatique, ressources énergétiques et minières, capacités scientifiques et militaires, débouché arctique, relations anciennes avec l’Inde, la Chine, l’Afrique et une partie du Moyen-Orient.

Cette Russie là survivra à Poutine. Son intérêt à disposer d’institutions internationales moins dépendantes des États-Unis et de l’Europe lui survivra vraisemblablement aussi.

Vladimir Poutine tend, lui, à interpréter les BRICS comme un instrument de contestation de l’ordre occidental. Encore à New Delhi, il appelait le groupe à bâtir une plateforme de croissance indépendante des règles occidentales, notamment dans les paiements, les investissements, les infrastructures et la technologie.

Or cette conception n’est pas celle de tous les BRICS. Elle n’est surtout pas celle qui résume et qu’a retenu le sommet.

Poutine utilise-t-il les BRICS pour sortir la Russie de l’isolement occidental, ou les BRICS sont-ils en train d’intégrer la Russie dans une structure qui, à terme, « vieillira » Poutine ?

L’impression qui ressort de New Delhi est que Poutine est traité.
Mais que Trump l’est aussi.

Poutine est traité au sens institutionnel : sa négativité, sa volonté de rupture, son antagonisme avec l’Occident sont absorbés dans une structure qui les transforme en propositions de paiement, de financement, de gouvernance ou d’autonomie.

Trump l’est autrement. Les BRICS condamnent les mesures tarifaires et non tarifaires unilatérales et réclament une réforme de la gouvernance commerciale et financière internationale.

Malgré la guerre impliquant l’Iran et les fortes tensions entre Téhéran et Abou Dhabi, les membres sont également parvenus à préserver un consensus politique commun.

Le président iranien Masoud Pezeshkian a rencontré à New Delhi Cheikh Khaled bin Mohamed bin Zayed Al Nahyan, prince héritier d’Abou Dhabi, qui conduisait la délégation émiratie au nom du président des Émirats arabes unis, Mohamed bin Zayed.

Le contexte donne à la rencontre une portée très supérieure à son contenu officiel. Reuters la décrit comme le contact bilatéral au plus haut niveau entre l’Iran et les Émirats depuis le début de la guerre, alors même que les deux membres des BRICS se trouvent sur des positions profondément différentes dans le conflit.

Malgré cela, ils ont accepté la même Déclaration de New Delhi, appelant à la retenue maximale, au dialogue et à la préservation du commerce, des chaînes d’approvisionnement, des flux énergétiques et de la sécurité maritime.

L’institutionnalisation des BRICS devient ici particulièrement intéressante.

Le groupe n’a pas résolu le désaccord Iran–EAU. Il a fait quelque chose d’institutionnellement peut-être plus important : il a maintenu les deux protagonistes à l’intérieur du même espace de conversation, obtenu leur adhésion à un langage commun et offert le lieu d’une rencontre bilatérale.

Autrement dit, les BRICS commencent peut-être à produire une fonction qui n’est ni l’alliance ni l’arbitrage :

absorber le conflit sans exiger préalablement sa disparition.

C’est dans ce contexte que Narendra Modi propose désormais aux BRICS d’élaborer collectivement dix propositions de réforme de la gouvernance mondiale, afin d’aboutir, d’ici au prochain sommet, à une « BRICS Reform Roadmap ».

Mais l’une des propositions les plus intéressantes touche au fonctionnement même du groupe.

Modi propose un « BRICS Continuity and Implementation Mechanism » reposant notamment sur la troïka des présidences passée, présente et future.

En termes clairs : celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

L’Europe […] devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil

Le principe n’est pas sans précédent. Le G20 utilise une troïka et les présidences tournantes du Conseil de l’Union européenne sont organisées en trios de dix-huit mois.

Mais ce que Narendra Modi ajoute mérite attention. Il propose de faire de la troïka des présidences passée, présente et future l’un des instruments de continuité institutionnelle des BRICS.

La Déclaration finale n’adopte pas formellement ce mécanisme, mais elle en épouse déjà la logique en renforçant les dispositifs de mémoire, de suivi et de continuité entre présidences.

La Chine prendra la présidence des BRICS en 2027 et Xi Jinping a confirmé qu’elle accueillera le 19e sommet. Cela place Pékin en position idéale pour reprendre, formaliser et éventuellement faire adopter le mécanisme proposé par Modi — troïka, continuité d’exécution, dépôt numérique sécurisé.

Cela aboutirait, en quelque sorte, à une gouvernance à horizon temporel glissant qui n’a pas d’équivalent à ce jour :

mémoire → décision → projection.

Le principe de la troïka n’est pas inédit. Le G20 et l’Union européenne connaissent déjà des mécanismes comparables de continuité entre présidences successives.

Mais l’architecture proposée à New Delhi présente une combinaison singulière: associer cette continuité politique à une mémoire numérique opérationnelle enregistrant, pour chaque décision, son responsable, son échéance et son état d’exécution.

À cette échelle, dans une organisation sans secrétariat permanent et portant une telle ambition de recomposition de la gouvernance mondiale, la formule paraît sans équivalent évident.
La base documentaire est ici beaucoup plus qu’une archive.

Elle devient un registre clé, presque au sens informatique du terme, dans un système opérationnel appelé à accueillir, successivement, des pilotes différents.

C’est presque une autre philosophie de l’institution : non plus nécessairement un centre permanent auquel les États délèguent la continuité, mais une continuité qui se déplace avec les États.

Une présidence tournante classique présente une faiblesse structurelle : chaque nouveau président peut être tenté de réinitialiser l’agenda. Le registre clé oppose à cette tentation la permanence de la trace : les pilotes changent, le système conserve son état.

Avec la troïka, le présent cesse d’être autonome. Celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

Le dépôt numérique ajoute à cette mémoire politique une mémoire objective: décisions, responsabilités, échéances, état d’avancement.

Le Brésil transmet alors non seulement une expérience diplomatique, mais une trace; l’Inde inscrit ce qu’elle décide; la Chine reçoit, avant même de prendre la présidence, ce qu’elle aura éventuellement à poursuivre.

Les présidences tournent.
La mémoire demeure.

C’est la perspective d’un centre de stratégie mutuelle, dynamique et intégré, au service d’un ensemble rassemblant près d’un humain sur deux et représentant autour de 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, avec une concentration considérable de ressources énergétiques et stratégiques.

Ce qui s’est dessiné à New Delhi confère ainsi une épaisseur institutionnelle nouvelle à l’organisation.

Le dépôt numérique, s’il est adopté, ne devra pas être regardé comme une archive documentaire inerte, mais comme l’un des systèmes permettant à un esprit commun de survivre à la rotation de ceux qui le conduisent.

Modi, explicitement, refuse de définir les BRICS comme une organisation dirigée contre quelqu’un. Xi Jinping, de son côté, inscrit leur développement dans une transformation de la gouvernance mondiale et appelle le groupe à peser davantage sur la paix, la stabilité et les règles internationales.

Il s’agit moins, dès lors, de construire une OTAN économique anti-occidentale que de faire émerger l’un des instruments d’un monde dans lequel aucune puissance ne détient seule le centre.

L’Europe, qui continue de se disputer autour de conceptions de la souveraineté dont certaines vieillissent à vue d’œil, devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil.

(Semblant de) Guerre et (semblant de) Paix

Si la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, notre problème contemporain est peut-être que la paix est devenue, trop souvent, la continuation de la guerre.
Sous d’autres formes. L’utopie fixe l’horizon ; la civilisation construit le chemin. La frustration est peut-être, parfois, une transition à laquelle personne n’a donné de chemin.

Nous ne pouvons qu’être admiratifs devant les prodiges accomplis par la Chine en quelques décennies. Il faut commencer par le reconnaître, sans réticence ni arrière-pensée, parce que toute réflexion sérieuse sur la relation que nous entretenons avec elle doit partir de cette réalité.

Mais, cet hommage sincère rendu, une autre question apparaît : jusqu’où ce chemin peut-il se prolonger sous sa forme actuelle ?

Il ne débouche pas sur un état définitif de la mondialisation. Il rencontre progressivement une butée. L’accumulation des excédents chez les uns, des déficits chez les autres, la captation successive de la production, puis de la distribution et désormais d’une partie de l’intermédiation commerciale, ne peuvent se poursuivre indéfiniment sans produire leurs propres réactions.

L’affaire Shein n’en constitue qu’une manifestation particulièrement visible.

Lorsque l’usine s’est déplacée, nous avons cru pouvoir conserver le comptoir. Lorsque le comptoir commence à se déplacer à son tour, nous découvrons que la division internationale du travail sur laquelle reposait une partie de notre prospérité n’était pas un état stable du monde mais un moment de sa transformation.

Ils ont dépensé les dividendes de la paix
sans suffisamment investir dans les conditions
permettant à cette paix de continuer à produire
ses mêmes dividendes.

Alors apparaissent les droits de douane, les clauses de sauvegarde, les restrictions technologiques, les subventions défensives, les contrôles des investissements, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et, plus loin encore, la sécurisation des ressources et des territoires.

Entre la paix et la guerre s’installe ainsi tout un continuum d’états larvés que l’expression même de « guerre commerciale »» révèle assez bien.

J’ai déjà proposé de renverser la célèbre formule de Clausewitz. Celui-ci faisait de la guerre la continuation de la politique par d’autres moyens. Notre époque invite à se demander si ce que nous appelons encore la paix ne tend pas, dans certaines circonstances, à devenir la continuation de la guerre sous d’autres formes.

Tarifs, sanctions, embargos, contrôle des technologies, extraterritorialité du droit, sécurisation des matières premières, constitution de stocks, réarmement : la violence n’a pas disparu. Elle change de support, d’intensité et de comptabilité.

C’est ici que la question de la valeur réapparaît.

La guerre possède une valeur décomposable, mais essentiellement négative : vies humaines perdues, infrastructures détruites, capital productif immobilisé ou anéanti, échanges interrompus, populations déplacées, compétences détournées, ressources consacrées à l’armement puis à la reconstruction. Elle prélève sur les sociétés une sorte de « tribut négatif ».

La paix possède symétriquement une valeur décomposable : infrastructures préservées, commerce maintenu, confiance conservée, capitaux disponibles pour l’investissement productif, temps humain épargné, continuité des apprentissages, accumulation des savoirs et des patrimoines. Elle peut donc être regardée non seulement comme l’absence d’un coût, mais comme un « investissement positif ».

Dès lors que ces deux valeurs sont décomposables, elles deviennent au moins partiellement mesurables. Et dès lors qu’elles sont mesurables, rien n’interdit d’essayer de les faire entrer dans les instruments par lesquels nous administrons nos anticipations.

C’est peut-être là que les pays développés, et particulièrement l’Europe, ont commis leur erreur la plus profonde après la fin de la guerre froide.

Ils ont dépensé les dividendes de la paix sans suffisamment investir dans les conditions permettant à cette paix de continuer à produire ses mêmes dividendes.

Le postulat selon lequel nos économies pouvaient devenir des sociétés prospères de biens et de services n’avait rien d’absurde.

Ce postulat correspondait même à une intuition raisonnable : laisser progressivement les productions les plus intensives en travail à des économies en développement, conserver les fonctions à forte valeur ajoutée, investir dans la connaissance, les technologies, les infrastructures, les services et l’amélioration du niveau de vie.

Mais une société de biens et de services ne se décrète pas.
Elle s’organise.

Elle suppose de savoir :

Quelles compétences doivent demeurer souveraines,
Quelles productions peuvent être externalisées,
Quelle valeur doit rester sur le territoire,
Quelles dépendances sont acceptables,
Comment les gains de productivité sont répartis,
Comment les travailleurs déplacés par les transformations économiques sont reconvertis
Et, surtout, comment la valeur libérée par la mondialisation est réinvestie dans l’étape suivante.

Or l’accélération technologique a été foudroyante tandis que nos représentations économiques et politiques sont demeurées beaucoup plus lentes, figées dans la chrysalide ancienne.

Comment investir
dans la compensation
avant de devoir investir
dans la coercition ?

Nous avons raisonné en secteurs quand les chaînes de valeur devenaient des réseaux. Nous avons compté les marchandises lorsque les plateformes commençaient à capter les données. Nous avons surveillé les usines lorsque se déplaçait le comptoir. Nous avons regardé les balances commerciales lorsque se constituait une nouvelle géographie mondiale des infrastructures, des technologies et de la puissance.

Et nous avons souvent traité comme une dépense ce qui aurait dû être un investissement d’anticipation.

C’est précisément à cet endroit que l’ingénierie de la valeur prend son sens.

Elle ne consiste plus seulement à demander comment corriger un déficit commercial entre l’Europe et la Chine. Elle pose une question beaucoup plus générale : « Comment donner aujourd’hui une valeur aux déséquilibres dont nous savons qu’ils produiront demain des coûts infiniment supérieurs si nous les laissons s’accumuler ? »
Autrement dit, comment investir dans la compensation avant de devoir investir dans la coercition ?

Car le capital que nous refusons de consacrer suffisamment tôt à l’organisation d’un équilibre ne disparaît pas nécessairement.

Il peut revenir plus tard sous une autre forme.
Et beaucoup plus cher.

Il peut apparaître sous forme de barrières commerciales, de subventions défensives, de sécurisation des approvisionnements, de course aux armements, d’accaparement territorial ou, au terme de la dégradation, de destruction et de reconstruction.
Il peut acquérir une forme intraitable.

C’est peut-être l’un des paradoxes majeurs de notre époque : nous hésitons devant le coût de l’anticipation, mais nous trouvons des centaines de milliards lorsque l’échec de cette anticipation transforme la tension en urgence.

L’ingénierie de la valeur aurait précisément pour fonction de faire apparaître avant la crise la valeur que la crise nous forcera, autrement, à reconnaître après elle.

Au terme de cette réflexion apparaît donc une question qui dépasse encore celle de la mondialisation.

Si nous savons décomposer le coût de la guerre, si nous pouvons identifier le tribut négatif qu’elle prélève sur les hommes, les infrastructures, les patrimoines, les échanges, les connaissances et la confiance ; si nous pouvons, symétriquement, décomposer les bénéfices produits par la paix et considérer leur préservation comme un investissement positif, alors la question n’est plus seulement de savoir comment commercer.

Elle devient celle des conditions économiques, politiques et institutionnelles du « vivre-ensemble », dont il est notable de constater que c’est cette notion même qui a été attaquée en premier par les extrêmes-droites réactionnaires.

Il ne s’agit évidemment pas de rêver d’un monde sans nations, sans frontières, sans intérêts divergents ni rapports de puissance. Une civilisation universelle ne saurait être une civilisation uniforme.

Elle devrait précisément permettre la différence.

Mais permettre la différence suppose d’organiser les conditions dans lesquelles aucune différence de puissance, de richesse, de modèle politique, de démographie, de ressources ou de développement ne soit condamnée à se transformer mécaniquement en domination, frustration ou affrontement.
C’est peut-être ce qui manque encore à la mondialisation pour que les bonheurs qu’elle pourrait dispenser ne soient pas qu’ilusions et mirages.

Nous avons formidablement organisé la circulation des marchandises, des capitaux, des informations et, dans une moindre mesure, des personnes. Nous avons beaucoup moins bien organisé la circulation et la compensation des conséquences que ces mouvements produisent.

Or aucun système ne peut durablement demander à certains de supporter les externalités de la prospérité des autres sans faire naître tôt ou tard une réaction.

La réussite chinoise elle-même en fournit une illustration remarquable. Elle doit être reconnue pour ce qu’elle est : l’une des transformations économiques, industrielles, scientifiques et humaines les plus considérables de l’histoire contemporaine.

Mais précisément parce qu’elle a réussi, elle transforme les conditions de l’équilibre qui avait permis son succès.

Le monde qui a permis à la Chine de devenir ce qu’elle est ne peut demeurer exactement le même lorsque la Chine est devenue ce qu’elle est.

Et la réponse ne peut raisonnablement consister à lui demander de cesser de réussir.

Elle ne peut davantage consister, pour l’Europe ou les États-Unis, à accepter indéfiniment les conséquences de transformations qu’ils ne parviennent plus à absorber politiquement, économiquement ou socialement.

Il faut donc passer de la recherche d’un équilibre statique à l’organisation permanente des métamorphoses.

C’est ici que pourrait commencer une véritable civilisation universelle du « vivre-ensemble ».

Non par l’abolition des intérêts, mais par leur explicitation.
Non par la disparition des déséquilibres, mais par leur mesure.
Non par l’interdiction des ambitions, mais par l’organisation de voies permettant de les réaliser sans prédation.
Non par la négation des frustrations, mais par l’existence de mécanismes permettant de les reconnaître avant qu’elles ne deviennent ressentiment.
Non par la promesse d’une paix éternelle, mais par l’investissement permanent dans les conditions qui rendent la guerre moins rationnelle que la coopération.

Une telle civilisation aurait donc besoin d’une grammaire.

Elle devrait savoir distinguer le prix de la valeur, le commerce de la prédation, la dépendance de l’interdépendance, l’ambition de l’accaparement, la souveraineté de l’autarcie, la sécurité de la domination et la concurrence de la destruction.

Elle devrait également apprendre à introduire le temps dans ses calculs.

Car une frustration peut être reconnue aujourd’hui et compensée demain. Une ambition peut être légitime sans devoir être immédiatement satisfaite. Un déséquilibre peut être toléré s’il existe une trajectoire crédible permettant de le réduire. Un investissement peut constituer la contrepartie future d’un avantage présent.

C’est tout l’intérêt du paramètre d’attente.

Il permet de passer d’une civilisation de la réaction à une civilisation de l’anticipation.

Nous savons déjà inscrire une dette dans le temps. Nous savons actualiser un revenu futur. Nous savons assurer un risque qui ne s’est pas encore réalisé. Nous savons donner aujourd’hui une valeur à une tonne de carbone dont les conséquences climatiques se déploieront pendant des décennies.

Pourquoi serions-nous incapables d’élaborer progressivement des instruments permettant de donner une valeur aux déséquilibres économiques, sociaux ou stratégiques dont nous savons qu’ils nourriront demain les tensions ?

La technologie rend désormais envisageables des systèmes de mesure, de certification, de conditionnalité et de compensation infiniment plus sophistiqués que ceux dont disposaient les architectes de l’ordre international du XXe siècle.

Mais elle ne décidera de rien à notre place.

Le véritable problème n’est pas informatique.

Il est politique, juridique et, finalement, civilisationnel : qu’acceptons-nous de reconnaître comme valeur chez l’autre afin qu’il puisse reconnaître comme valeur ce que nous voulons préserver chez nous ?

C’est peut-être cela, au fond, le vivre-ensemble à l’échelle du monde.
Non pas s’aimer.
Non pas se ressembler.
Non pas renoncer à défendre ce que nous sommes.

Mais construire suffisamment de langage, de mesure, de droit, de confiance et de contreparties pour que la poursuite de nos intérêts respectifs produise davantage de valeur à partager que de valeur à détruire.

La civilisation ne commencerait alors pas avec la disparition du conflit.
Elle commencerait avec notre capacité à lui donner d’autres instruments que la destruction.

Shein: de la guerre commerciale à l’ingénierie de la valeur

Les excès de tension développent leur propre transformation de valeur, puisque qu’ils dégénèrent en course à l’armement, en fourches douanières, en accaparation territoriale, et transmutent les économies qui y cèdent inéluctablement en économies tournées vers la confrontation. La guerre peut être alors comprise, entre autres choses, comme l’un des mécanismes ultimes – et les plus destructeurs – par lesquels des sociétés attribuent une valeur à ce qu’elles n’ont pas su valoriser, garantir ou partager en temps de paix. L’enjeu d’une ingénierie de la valeur n’est donc pas seulement économique. Il consiste à construire suffisamment tôt les instruments permettant aux tensions de trouver une contrepartie avant qu’elles ne transforment elles-mêmes la valeur en puissance de coercition. C’est le point de départ de la proposition de La France d’Aplomb visant à empêcher que l’incapacité à valoriser et compenser un déséquilibre économique conduise les acteurs à convertir, jusqu’à un seuil difficilement réversible, leurs ressources productives en instruments de coercition.

La Chine a inventé le jeu de Go. Je ne crois pas qu’il soit très judicieux, même pour des raisons liées à la mise en scène de la politique intérieuse, de jouer à la marelle avec elle.

Hier matin, une dépêche de l’Agence France Presse rapporte que Pékin menace la France de rétorsions. Cela fait suite aux mesures prises pour imposer des pénalités forfaitaires à Shein et un ensemble de plateformes commerciales, taxées dans le cadre de la lutte contre la fast fashion.

Ces mesures étaient maladroites.

Un problème réel mal posé a moins de chances d’être réglé que s’il est bien et respectueusement posé. Ce qui légitime plus encore la fermeté de la position, c’est la raison réciproque.

Le problème existe. C’est un déficit commercial qui se creuse et le risque de déclassement qu’il fait peser sur la France, mais aussi sur l’Europe.

A la fin du mois d’août 2026, Ursula von der Leyen s’est alarmée du fait que le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine atteignait désormais près d’un milliard d’euros par jour, affichant une hausse de 10 % depuis le début de l’année.
Elle a appelé Pékin à rééquilibrer ses relations commerciales et à respecter ses engagements, sous peine de voir l’UE utiliser l’ensemble de ses leviers de rétorsion.

C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

Cette mise en garde de la présidente de la Commission Européenne est percutée, remise en avant sur X/Twitter, par une réaction à vif que le chancelier allemand avait livrée à son retour de Pékin en février 2026. Il avait déclaré que l’Allemagne n’était « tout simplement plus assez productive ». Il avait directement comparé la dynamique industrielle chinoise au modèle social allemand, s’en prenant ouvertement à la semaine de quatre jours et au culte du work-life balance.

J’ai interrogé la place de la Chine, il y a quelques jours, comme « ennemi économique ou partenaire négligé ». J’abandonne aux experts et aux économistes le soin d’examiner en profondeur et sous toutes les coutures – structurelle, politique, etc – les raisons de d’un déséquilibre nocif pour engager une approche plus apparentée à l’analyse des mouvement sur un jeu de Go.

Ma première démarche est de sortir de la crispation mutuelle et des postures pour constater, d’abord, que ce que met en évidence le premier plan de ce qui apparaît comme le début d’un bras de fer, fait ressortir un autre plan au sein duquel le niveau de lecture peut être affiné.
Ce qui a accéléré et précipité la crise, ce n’est pas la fast fashion. La fast fashion la cristallise aux yeux des opinions publiques et représente le chiffon rouge idéal, avec sa dimension moralisatrice, pour concentrer les colères et mobiliser l’hostilité.

Mais ce qui est en cause, c’est plutôt le commerce en ligne mis en place par la Chine en concurrence à Amazon. Ce qui semble évident, c’est que, derrière les pénalités infligées, au nom de la lutte contre la fast fashion, se cache une dimension dont le nom n’est pas dit.

Le commerce en ligne dépossède des entreprises, dans le textile, mais aussi d’autres secteurs, à la fois des marges qu’elles font sur des produits fabriqués en Chine qui sont vendus directement par des plateformes basées à Shenzhen, pour citer la plus grande ville-usine. C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

C’est là que le bât blesse. Le phénomène ne consiste donc pas nécessairement à substituer une production chinoise à une production européenne. Dans une partie des biens de consommation, la ligne de production était déjà chinoise.

Il consiste aussi à substituer une distribution chinoise à une distribution européenne de produits chinois. Le commerçant européen perd alors deux fois.
Il perd naturellement la vente.
Mais il perd également la marge d’intermédiation qu’il captait auparavant sur l’importation chinoise.

Posé dans ces premiers termes, ce qui apparaît, ce n’est pas seulement une concurrence entre produits. C’est une concurrence entre chaînes de valeur.

C’est probablement le nom qui manque dans une partie du débat sur la fast fashion.
Les 5,6 milliards d’euros de marchandises chinoises importées directement en France par ces plateformes de commerce en ligne, en 2025, ne signifient pas seulement 5,6 milliards supplémentaires d’importations.

Ils représentent potentiellement une quantité beaucoup plus importante de chiffre d’affaires final qui n’a jamais été réalisé dans le réseau commercial français.

C’est une distinction essentielle qu’il est nécessaire de faire.

La fast fashion serait alors une manifestation sectorielle d’un phénomène beaucoup plus général: la captation directe, depuis le pays producteur, de la valeur qui se formait auparavant entre l’usine chinoise et le consommateur européen et formait, depuis l’entrée de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce, le modus vivendi sur lequel les ensembles interagissaient.

En surtaxant des paquets acheminés vers le consommateur, nous croyons taxer un mode de consommation alors que nous sommes peut-être en train d’essayer, maladroitement, de répondre à une désintermédiation transfrontalière massive de notre appareil commercial.

Le distributeur européen n’est plus indispensable pour savoir quoi vendre, ni pour faire fabriquer, ni pour présenter le produit, ni pour encaisser, ni même nécessairement pour organiser sa livraison.

C’est une rupture considérable.

Ce qui permet de préciser notre notion de « captation » inopportune, et donc opposable, c’est que ce n’est pas la valeur existante qui est littéralement saisie. C’est la fonction économique permettant de la créer qui change de territoire.

Le commerçant européen ne se fait pas prendre sa marge: il devient inutile dans la transaction.

C’est économiquement beaucoup plus inquiétant car taxer Shein peut renchérir le vêtement sans restaurer la fonction économique du distributeur européen.

Abordée de cette manière, nous pouvons considérer, objectivement et sur des bases d’analyse solides et étayées, que les conditions initiales – c’est-à-dire celles pour lesquelles la délocalisation de la fabrication a longtemps pu sembler économiquement supportable puisque compensée dans la distribution – ont dérivé vers un point critique.

Le commerce électronique transfrontalier permet donc, aujourd’hui, au producteur – ou à une plateforme extrêmement intégrée à son écosystème productif – de demander en quelque sorte : pourquoi laisser au distributeur européen la différence entre le prix chinois et le prix européen puisque nous pouvons désormais atteindre directement son client ?

La Chine n’a pas pu ignorer l’opportunité. Elle ne peut pas ignorer la nature de la « captation » que cela représente puisque son volume saute aux yeux.

Si les intérêts respectifs et légitimes s’embrassaient jusqu’à l’éclosion de ce phénomène, ils divergent maintenant et sont au bord d’une fracture que même des opérations stratégiques ou marginales comme celle de Stellantis sur Leapsmotor, ou encore BHV avec Shein, ne parviennent plus à réduire.

Après avoir déplacé l’usine, la mondialisation numérique a déplacé le comptoir. Et après le comptoir, elle vient maintenant effacer la place de marché elle-même. Le marché ne peut que réagir.

L’enjeu du XXIe siècle est un enjeu des métamorphoses. Ne nous trompons pas sur la nature des phénomènes que traduisent les tensions que nous enregistrons actuellement, à cet endroit, sur le tissu de la mondialisation.

Ces tensions anticipent un butée: que se passera-t-il lorsque les réservoirs de croissance, de compétitivité, de délocalisation auront été épuisées? L’Afrique a-t-elle vocation à être la nouvelle frontière?

L’Afrique, pas davantage que n’importe quelle autre frontière, ne doit surtout pas devenir simplement la prochaine “réserve” dans laquelle la mondialisation irait chercher ce qu’elle a épuisé ailleurs.

C’est un coresponsabilité, au titre d’une gouvernance globale appaisée, que l’Europe et la Chine devrait être en mesure de partager pour en construire l’effet désiré.

Le sujet devient vraiment intéressant lorsqu’on cesse de chercher un « coupable » unique pour qualifier la réalité d’un système arrivé au point où chacun commence à subir les effets secondaires du modèle dont il a bénéficié et cherche le moyen d’y surseoir.

La Chine a dit qu’elle allait se tourner vers son marché intérieur.
Elle souffre actuellement d’une demande intérieure insuffisante.

Pékin doit réorienter progressivement son modèle vers la consommation domestique. Pour assurer cette orientation, qui correspond aux orientations du plan quinquennal adopté fin 2025 à l’horizon 2035, il faut que les ménages chinois disposent d’une part plus importante du revenu national : meilleurs salaires, meilleure protection sociale, moindre besoin d’épargne de précaution, éventuellement réduction du temps de travail, etc.
Mais si l’on augmente fortement le coût du travail sans gains correspondants de productivité, on menace l’un des avantages ayant permis l’expansion extérieure chinoise.

L’euro ou le yuan savent dire: un euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Capter davantage de valeur en aval pourrait permettre de mieux rémunérer le système productif chinois sans augmenter dans la même proportion le prix sortie-usine.

C’est, potentiellement, une manière de financer la montée du revenu chinois par la désintermédiation internationale plutôt que par une hausse équivalente du prix industriel.
Et les effets contre-productifs se multiplient : plus la Chine capture l’aval, plus elle fragilise les distributeurs étrangers ; plus elle les fragilise, plus les réactions protectionnistes deviennent probables ; plus ces réactions se multiplient, plus le moteur exportateur chinois devient vulnérable.

L’Europe vieillit.
La Chine vieillit.
Toutes deux ont besoin de davantage de productivité, d’automatisation, de revenus par actif et de conditions permettant aux jeunes générations de construire une famille.

Elles ont donc, sous leurs conflits commerciaux immédiats, un problème structurel étonnamment semblable.

L’idée qui apparaît est celle-ci: la relation sino-européenne ne devrait peut-être plus être négociée autour du prix auquel nous échangeons nos produits, mais autour des conditions auxquelles deux sociétés vieillissantes peuvent continuer à créer suffisamment de valeur pour financer leur modèle social, leur transition technologique et leur renouvellement démographique.

C’est à partir d’ici que l’idée, développée, il y a quelques jours, d’un « crypto-actif », devient beaucoup plus précise si l’on cesse de parler de cet instrument comme d’une monnaie alternative pour parler plutôt d’un instrument tokenisé de compensation programmable.

Il s’agit de créer une unité de compte capable d’enregistrer plusieurs déséquilibres hétérogènes, de leur attribuer une valeur, puis de déclencher automatiquement des contreparties jusqu’à compensation. Techniquement, c’est beaucoup plus proche de ce que la BRI appelle aujourd’hui un unified ledger : des actifs, de la monnaie et des engagements programmables sur une même infrastructure, permettant des transactions conditionnelles et atomiques.

Imaginons une relation UE-Chine dans laquelle on mesure plusieurs écarts: excédent commercial chinois, part de valeur ajoutée localisée, accès réciproque aux marchés, investissements productifs, différence de normes sociales ou environnementales, contribution à la recherche, éventuellement certains déséquilibres liés à la transition démographique. On ne les additionnerait évidemment pas naïvement en euros. Il faudrait construire des coefficients de conversion conventionnels.

C’est là que sa plasticité apporte quelque chose que les monnaies classiques font mal. L’euro ou le yuan savent dire: 1 euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Un actif programmable peut porter ces règles.

Et surtout il peut rendre la compensation conditionnelle. La BRI (Banque des règlements internationaux) insiste justement sur cette possibilité : sur un registre tokenisé, plusieurs obligations peuvent être composées et exécutées de manière atomique – soit toutes les conditions sont satisfaites, soit aucune transaction n’est réglée.

Prenons un exemple extrêmement simplifié. L’Europe accumule 100 unités de déficit avec la Chine. Au lieu que ces 100 restent simplement un déséquilibre comptable, un mécanisme conventionnel pourrait dire :

« 100 unités de déséquilibre = 100 droits de rééquilibrage ».

La Chine peut les éteindre de plusieurs manières convenues:

  • 30 par implantation productive réelle en Europe;
  • 20 par augmentation d’importations européennes;
  • 15 par investissement conjoint dans des pays tiers;
  • 10 par respect de critères sociaux ou environnementaux améliorés;
  • 25 restent à compenser autrement.

Et l’Europe disposerait, elle-même, de voies symétriques lorsqu’un déséquilibre inverse apparaît.

Le mot essentiel devient alors « fongibilité conditionnelle ».

Un tel point de chute rendrait partiellement fongibles des choses qui ne le sont naturellement pas – commerce, investissement, carbone, production, accès au marché – sans prétendre qu’elles sont identiques. C’est la convention politique qui détermine leurs coefficients d’équivalence.

Et c’est exactement ce que l’économie publique fait déjà en permanence. Le prix du carbone est une convention construite pour faire apparaître dans une transaction un coût que le prix marchand ignorait. Le saut supplémentaire consiste à appliquer ce principe non plus à une seule externalité mais à un ensemble d’écarts systémiques entre deux économies.

Le schéma le plus robuste serait donc un token de règlement sans cours autonome, émis et détruit selon des règles institutionnelles. Le FMI et la BRI distinguent justement cette tokenisation réglementée des stablecoins privés et mettent en avant des règlements adossés à la monnaie de banque centrale ou aux dépôts bancaires tokenisés.
Le token ne devrait pas valoir quelque chose. Il devrait attester que quelque chose reste à équilibrer.
Puis disparaître lorsque la contrepartie, de bonne foi, est réalisée.
Cela ressemble presque à un bancor programmable, mais multidimensionnel. Keynes voulait que le bancor fasse peser une contrainte aussi bien sur le pays durablement excédentaire que sur le pays déficitaire afin d’empêcher l’accumulation perpétuelle des déséquilibres.

Cet instrument, qu’il reste à mettre en place et à agréer, y ajoute quelque chose dont Keynes ne pouvait évidemment pas disposer techniquement à son époque: la possibilité de déterminer à l’intérieur de chaque unité de déséquilibre quelles contreparties qualitatives peuvent l’annuler.

Pris séparément, l’objectif de la Chine de vouloir augmenter les revenus de sa population, investir davantage à l’étranger et poursuivre sa montée technologique et celui de l’Europe de préserver sa valeur ajoutée, récupérer de l’investissement productif et retrouver une capacité de projection, entrent facilement en conflit.

Votre mécanisme chercherait à déterminer quelles actions chinoises bénéfiques à la Chine produisent simultanément une réduction du déséquilibre européen – et quelles actions européennes bénéfiques à l’Europe répondent simultanément aux besoins chinois ?

Lorsque les deux coefficients deviennent égaux, la contrepartie s’annule.
C’est très différent d’un droit de douane : le droit de douane pénalise un flux. L’innovation chercherait à orienter le flux vers une configuration mutuellement soutenable.

C’est aussi très différent d’un taux de change : le taux de change agit aveuglément sur toute l’économie. Le dispositif en vue pourrait être sectoriel, progressif et conditionnel.

« Donner une valeur différentielle aux écarts systémiques à combler des deux côtés » est le point de départ. La difficulté n’est plus principalement informatique. Les technologies de tokenisation permettent déjà largement le paramétrage nécessaire. La difficulté formidable serait politique et métrologique : décider ce que l’on mesure, qui le certifie, quels coefficients relient les dimensions entre elles et à partir de quel moment une contrepartie est réputée acquittée.

Mais c’est justement le précédent du carbone qui montre que l’impossibilité apparente de donner un prix à une externalité n’empêche pas de construire institutionnellement une unité de compensation.

On pourrait presque appeler cela, non pas une cryptomonnaie, mais une chambre de compensation des souverainetés économiques. Et là, je pense que votre idée gagne nettement en solidité conceptuelle.

On objectera possiblement que les États pratiquent déjà cette ingénierie : droits de douane, clauses de sauvegarde, mécanismes compensatoires, normes, subventions, accords commerciaux ou prix du carbone constituent autant de tentatives pour faire entrer dans le calcul économique ce que le marché ne valorise pas spontanément.

C’est exact.

Ce qui manque n’est donc pas nécessairement l’instrument, mais son architecture. Ces mécanismes demeurent compartimentés : chacun mesure un écart particulier, lui applique sa propre unité, sa propre temporalité et sa propre réponse.

L’hypothèse proposée ici consiste à franchir une étape supplémentaire : rendre certains de ces écarts conventionnellement commensurables afin qu’une création de valeur vérifiable d’un côté puisse constituer la contrepartie d’un déséquilibre constaté de l’autre. Non plus seulement taxer, sanctionner ou subventionner, mais mesurer, inscrire, attendre, compenser puis éteindre.

La technologie ne crée pas cette politique. Elle peut désormais lui donner une infrastructure.

La Chine, ennemi économique ou partenaire négligé?

De la guerre commerciale à la compensation dynamique : penser les interdépendances avant qu’elles ne deviennent des antagonismes. Quand l’IA, la tokenisation et la finance programmable ouvrent la possibilité de réguler les déséquilibres plutôt que de les convertir en conflits.

Je crois utile de prendre le contrepied, sans nier les difficultés dans lesquelles se trouve l’industrie européenne, d’une thèse unanimement partagée – à l’exception de LFI -, selon laquelle la Chine représente un ennemi économique et systémique. J’ai eu l’occasion d’en parler déjà dans une note intitulée Le moteur de la prospérité mondiale, version 2035.

Le contexte international, des plus incertains, mérite une lecture subtile. Avec pour premier rappel, que ce fut un choix de déléguer des secteurs de l’industrie à d’autres acteurs.

Des choix de qualité de vie, de pouvoir d’achat, d’écologie.

Était ce des choix? N’est-ce pas inscrit dans les trajectoires des quantités de travail disponibles, du rendement économique de ce travail, du coût de ce travail, des charges portées par cette quantité de travail?

La transformation de l’un et l’autre des protagonistes procède d’un double consentement et d’une double nécessité, avec pour variable la capacité d’absorption des défis respectifs à relever. La relation économique entre l’Europe et la Chine ne déroge pas à cette constante.

Cette évolution s’est accompagnée d’un sentiment de déclassement pour les premiers, et d’une sentiment de triomphe pour les autres.

L’un comme l’autre sont à manier avec prudence.

Chacun a besoin de confiance. Chacun connaît son propre régime de stress.

Chacun voit ses limites et suppose les limites de l’autre, le pire étant de ne voir que ses limites en supposant l’illimité de l’autre.

Ce que la Chine nous apprend, et elle sera rejointe par des nombreux autres pays, c’est que nous ne sommes plus donneurs d’ordre et nous n’avons plus affaire à des fournisseurs.

Loin des déclarations d’estrades et des harangues de campagne, je voudrais insister que nous ne sommes plus dans un rapport de sous-traitance, mais face à des équilibres de blocs et de compétences intégrées qu’aucun décret politique ne peut simplement défaire d’un revers de main.

Le commerce mondial, le développement de la logistique, ‘appréciation et le change des monnaies, articulent ces motifs de dépendance matériels et numériques.

Des transferts de technologie, des apprentissages accélérés, des changements d’échelle se sont opérés.

La question est moins de poser un jugement moral sur les effets massifs que cela a entraîné que de trouver les termes de l’échange sans nourrir d’illusions sur les capacités objectives de relocalisation dans des contraintes, héritées, de productivité, d’inflation et de pouvoir d’achat.

Celui qui veut être payé davantage dans son statut de producteur veut payer moins cher dans son statut de consommateur.

Vouloir tout relocaliser sans interroger les contraintes héritées de productivité et de fiscalité se heurte à un mur macroéconomique incontournable. C’est la contradiction intime de nos sociétés : celui qui exige une revalorisation de son statut de producteur refuse simultanément de payer le prix réel de ce qu’il consomme.

Tant que cette faille entre le coût du travail local et l’attente d’un flux de consommation bon marché ne sera pas repensée dans une architecture globale, les incantations à la souveraineté resteront des vœux pieux.

La Chine représente toujours une opportunité pour l’Europe et l’Europe représente toujours une opportunité pour la Chine. Il faut trouver et mettre en œuvre, au-delà des réaction à des effets conjoncturels, la rhétorique politique, les mesures d’équilibre pour rendre le possible possible.

L’extrême droite, qui s’est alignée et navigue sur un axe géographique précis, – et donc la Russie qui en télécommande une partie des postures – joue avec cela pour l’isoler au moment où la Chine pourrait imposer son initiative de gouvernance globale, proposition restée lettre morte en apparence.

La Russie délègue la posture qu’elle ne peut évidemment pas assumer directement, car elle contreviendrait à son alliance avec Pékin, à ses relais idéologiques, mais il est à peu près certains que Poutine n’a pas envie de la voir tenir un rôle géopolitique de premier plan.

Cette approche n’est pas la plus facile ni la plus spontanée, car elle impose de dépasser les réflexes d’autodéfense primaires, ceux, justement, sur lesquels Trump et Poutine excellent dans l’art d’alimenter les dissensions et d’attiser les colères en désignant des boucs-émissaires.
Et elle prive les locuteurs d’une rhétorique de mobilisation.

Il ne s’agit pas de succomber à une sinophilie, à une russophobie ou américanophobie exagérées, mais de regarder lucidement les cartes qui sont abattues par les uns, les pièces du jeu d’échecs qui sont déplacés par l’autre et les mouvements sur le jeu de go du dernier.

La Chine est tentée d’évoluer. Elle a fait des gestes dans ce sens et ignore les appels du pied de Donald Trump pour s’engager, comme lui le fait, dans la brutalité.

Le 15ᵉ Plan quinquennal (2026-2030), formellement adopté en mars dernier, acte officiellement ce changement de phase de l’économie chinoise.

Les documents stratégiques de ce plan reposent précisément sur ces axes :

  • La stratégie de la « double circulation » : Le moteur se tourne vers l’intérieur. La demande domestique devient le piston principal de la croissance pour absorber la capacité de production, ce qui programme mécaniquement la fin du low-cost destiné à subventionner l’Occident.
  • L’autonomie technologique et le développement de « haute qualité » : La priorité n’est plus l’accumulation de volume, mais le verrouillage des technologies fondamentales de « 0 à 1 » (IA, robotisation de pointe, semi-conducteurs).
  • La transition verte comme levier de sécurité : Domination absolue sur les nouvelles énergies (batteries, solaire, réseaux intelligents) pour s’affranchir de toute vulnérabilité systémique et dicter les standards mondiaux.

C’est l’illustration parfaite d’un resserrement du tissage. La Chine consolide le centre de sa toile et elle modifie la tension de l’ensemble du réseau mondial. Elle ne cherche pas à rompre les fils qui la relient à l’Europe, mais à faire vibrer une nouvelle résonance où elle dicte l’architecture au lieu de fournir la main-d’œuvre.

L’Europe subit de plein fouet cette modification de tension. Si elle cède à la panique ou aux forces de dissipation cognitive injectées par la Russie, elle ratera le rendez-vous de sa propre puissance et sera incapable de soutenir cette nouvelle géométrie.

La question centrale qui s’impose à l’Europe est donc celle de sa synchronisation: comment traverser les dix prochaines années sans se faire broyer entre la fermeture progressive du modèle d’exportation massif chinois et le repli isolationniste ou imprévisible des États-Unis, tout en subissant la guerre d’usure cognitive menée par la Russie?

Cela, à un tel niveau d’imbrication, n’a jamais été fait et réussi.

J’ai une sainte horreur de ce qui est réputé incontournable. Le génie du temps et de l’espèce a toujours permis de mettre à notre disposition les briques élémentaires, souvent dans le désordre, permettant de surmonter les impossibilités.
L’échec à le faire, et c’est la guerre, qui porte la fracture économique.

Dans une économie mondiale devenue trop complexe pour être réglée exclusivement par le prix instantané, la monnaie continuera à régler la transaction, mais de nouveaux instruments devront apprendre à en régler le temps.

Alors, aujourd’hui, de nouveaux espaces s’ouvrent à partir de la science et de la technologie, qu’il s’agisse d’IA, de quantique, d’énergie, pour remettre en question notre rapport au temps et à l’espace, nous nous rendons compte que la pensée économique et la pensée politique stagnent, et si elles stagnent, nous régressons, ce qui se traduit par un retour aux désinhibitions.

On voit l’épreuve de force, archaïque et sanguinaire, que la Russie imposé.
On voit le visage que présente l’Amérique de Tocqueville, celle qui, en écho à la République française, appelait les rejetés de la Terre, depuis Ellis Island, à rejoindre ses rives.

Il y a quelques chose que l’on n’est pas encore parvenu à exploiter. C’est le potentiel des « crypto monnaies », auxquelles je me suis intéressé pour – à titre entrepreneurial, et sans un grand succès, je me dois de le reconnaître – non pas comme substitut mais comme champ de compensation des déséquilibres non pas structurels mais dynamiques.

Il reste alors à faire passer cette intuition du registre de la métaphore à celui de l’architecture économique.

Le point essentiel serait de ne pas chercher à créer une monnaie nouvelle, encore moins un actif spéculatif supplémentaire, mais un instrument de compensation capable d’enregistrer dans le temps les écarts que le prix immédiat ne sait pas absorber sans provoquer ailleurs une rupture.

Une relation économique complexe ne se résume jamais au montant figurant sur une facture. Elle porte avec elle des différences de coût du travail, de productivité, d’énergie, de fiscalité, de contenu carbone, de dépendance stratégique, de change, de financement et de sécurité. Tant que ces différences restent tolérables, elles sont absorbées silencieusement. Lorsqu’elles ne le sont plus, elles réapparaissent sous d’autres formes : droits de douane, subventions, inflation, dette, chômage, désindustrialisation, dépenses militaires ou sanctions.

Autrement dit, la friction économique ne disparaît pas. Elle change de compte.

C’est précisément là que pourrait intervenir un actif de compensation programmable.

Sa fonction ne serait pas de déterminer arbitrairement un « juste prix », mais de rendre visible la partie du déséquilibre qui ne peut être réglée immédiatement. Cette part pourrait être inscrite dans un compte commun, valorisée selon des critères convenus et progressivement éteinte par des contreparties réelles : investissement productif, implantation industrielle, achat de biens et services, transfert technologique, réduction d’une dépendance critique, amélioration vérifiée du bilan carbone ou participation à des infrastructures communes.

L’intérêt de la tokenisation serait alors moins monétaire que temporel.

Elle permettrait de transformer une contradiction instantanée en engagement mesurable dans la durée.

Ce qui est aujourd’hui vécu comme une dette politique, une frustration commerciale ou une menace stratégique pourrait devenir, dans certains cas, un solde économique explicite, traçable et susceptible d’être apuré.

Nous avons déjà admis, avec le carbone, qu’une externalité jusque-là invisible pouvait être mesurée, valorisée puis intégrée à l’échange. Il n’est donc pas absurde d’imaginer que certaines externalités dynamiques du commerce international puissent, elles aussi, acquérir une représentation économique.

Il faudrait évidemment poser des limites très strictes. Tout ne peut pas être tokenisé. Tout ne doit pas devenir marché. La souveraineté, la sécurité ou la dignité sociale ne se réduisent pas à des unités de compte.

Mais entre ce qui relève irréductiblement du politique et ce qui peut être objectivé économiquement existe probablement un espace beaucoup plus vaste que celui que nous utilisons aujourd’hui.

C’est peut-être cet espace que les technologies de registre distribué rendent désormais accessible.

Elles ne résoudraient pas les divergences entre l’Europe et la Chine. Elles pourraient en revanche offrir un langage supplémentaire pour éviter que toute divergence ne se transforme automatiquement en confrontation.

Et ce serait déjà considérable.

Car le véritable enjeu des prochaines décennies n’est peut-être pas de supprimer les interdépendances, ce qui paraît à la fois impossible et indésirable, mais d’apprendre à les gouverner lorsqu’elles deviennent asymétriques.

L’Europe doit certainement reconstruire des capacités industrielles, technologiques, énergétiques et militaires. La Chine doit rééquilibrer son propre modèle. Les États-Unis redéfinissent leur rapport au monde. Aucun de ces mouvements ne se fera sans friction.

La question est de savoir si nous continuerons à traiter ces frictions avec les instruments presque exclusivement binaires dont nous disposons aujourd’hui – acheter ou ne plus acheter, taxer ou subventionner, dépendre ou découpler, coopérer ou sanctionner – ou si nous serons capables d’inventer des mécanismes intermédiaires.

La technologie paraît désormais capable d’enregistrer une infinité de conditions, d’événements et de contreparties.

Il serait singulier que notre imagination politique demeure, elle, enfermée dans une alternative entre libre-échange naïf et guerre commerciale.

La Chine n’est ni un fournisseur que l’Europe pourrait remplacer d’un claquement de doigts, ni une fatalité industrielle devant laquelle elle devrait s’incliner.

Elle est devenue l’un des pôles d’un système d’interdépendances qu’il nous appartient désormais de savoir co-gouverner.

Et peut-être faut-il commencer par reconnaître cette évidence : dans une économie mondiale devenue trop complexe pour être réglée exclusivement par le prix instantané, la monnaie continuera à régler la transaction, mais de nouveaux instruments devront apprendre à en régler le temps.

C’est dans cet intervalle, entre ce qui doit être payé aujourd’hui et ce qui peut être compensé demain, que pourrait se situer l’un des prochains territoires de la pensée économique.

À condition, naturellement, que la politique accepte de s’y aventurer avant que la guerre ne le fasse à sa place.

L’IA pourrait se spécialiser dans ce domaine. Elle pourrait continuellement estimer les interactions entre les variables et surtout effectuer des simulations contrefactuelles : si l’Europe impose 20 % de droits de douane ici, quel sera l’effet probable dans trois ans sur les prix, l’emploi, les investissements chinois en Europe, les représailles commerciales, les dépenses de défense et les chaînes d’approvisionnement ? Puis comparer ce scénario avec celui d’une compensation partielle par investissement, transfert industriel ou autre contrepartie.

Le saut conceptuel est là : ne plus attendre que la tension produise son coût pour lui donner une valeur.

Le cryptoactif deviendrait alors l’instrument comptable de cette anticipation.

Il ne « vaudrait », dans le cas qui nous préoccupe aujourd’hui, pas 1 euro ou 1 yuan par nature. Il représenterait une quantité conventionnelle de déséquilibre reconnu mais non encore résolu.

Pacte de la Mecque : la sécurité collective change de régime

Avec le pacte de la Mecque, la rupture n’est plus sécuritaire et conjoncturelle. Elle est ontologique. Les couleuvres sortent du menu des alliés de Washington et de Tel-Aviv. Changement de régime sécuritaire.

La portée de l’alliance qu’ont conclue il y a quelques heures, sous le qualificatif de « Pacte de la Mecque », l’Arabie Saoudite, le Pakistan et la Turquie ne doit pas être appréciée à l’aune de la conjoncture que représente la crise dans le détroit d’Ormuz.

Etablie sur le principe qui préside aux fondements qui unissaient ses membres, jusqu’à sa fragilisation et sa remise en cause récentes par les USA, de la charte du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), le Pacte de la Mecque possède à la fois une portée défensive, un mode de mise en œuvre opératoire ainsi qu’une vocation déclarée au développement de l’interopérabilité, qui en font un cadre structurel fondamental dont la vocation, pour être fondamentale, s’inscrit, nécessairement, dans une volonté de rééquilibrage dialectique des rapports de forces par rapport au risque de voir les conditions de la sécurité partagée à laquelle aspirent légitimement ses signataires leur échapper.

Un pacte à caractère défensif tel que celui que nous voyons naître aujourd’hui sous nos yeux est porté par la clarté dialectique.

Un des membres fondateurs de l’OTAN ayant pris le risque et la responsabilité d’altérer la dialectique sur laquelle repose l’autorité de l’OTAN, en voulant l’entraîner dans le règlement de la crise qu’il a, unilatéralement, choisi d’ouvrir au Moyen-Orient, un nouveau pacte prend racine.

Les spéculations, dans le contexte de la guerre menée par la coalition américano-israélienne contre la République Islamique d’Iran, ses effets dans le golfe arabo-persique ; le démembrement du Liban ;  et bien sûr l’épouvantable sort réservé à la Palestine, variable d’ajustement depuis la création d’Israël dans le contexte sécuritaire;  vont bon train pour considérer que la dite alliance est destinée à contenir la République Islamique d’Iran, reprenant ainsi une grande partie des « attendus » de surface faisant de l’Iran l’élément perturbateur à mettre au pas.

La posture de Riyad démontre que les garanties sécuritaires du Pentagone ne constituent plus l’unique horizon du monde arabo-musulman

Dans ces conditions, l’inconnue demeure sur ce que les signataires turcs, pakistanais et saoudiens considèreront, souverainement, être le seuil d’une ingérence inacceptable, dans sa forme et sa nature.

L’instance créée représente le plus haut niveau d’appréciation d’une situation générale. Rien d’autre ne justifie mieux la profondeur d’un pacte que la nécessité de contrer la profondeur d’une agression.

Ce n’est pas uniquement une addition de moyens que l’organisation engagé. C’est une multiplication des volontés.

Jusqu’où – et à partir de quels éléments caractéristiques – Riyad, Ankara et Islamabad laisseront-ils la logique d’escalade redessiner la carte de la région avant d’activer leur devoir de rééquilibrage ? C’est, précisément, l’incertitude sur ce seuil qui redéfinit le rapport de forces face aux initiatives unilatérales.

Il n’échappe à personne que cette alliance possède un poids militaro-industriel, une capacité financière et une tare précise puisque le Pakistan est une puissance nucléaire spécifique.

La dimension dissuasive est polyvalente. Elle « parle » sans doute à la République Islamique d’Iran et beaucoup semblent vouloir comprendre que c’est sa portée.

Je considère qu’elle est supérieure et qu’elle place l’Amérique de Trump dans une position géostratégique doublement délicate, vis-à-vis des alliés européens et vis-à-vis de ses partenaires arabo-musulmans que même, à supposer qu’un tel retournement soit possible après un tel déchaînement à son encontre, une détente circonstancielle sur Gaza et le sort des Palestiniens, c’est-à-dire en traitant la question sécuritairement et sur le plan humanitaire sans en déterminer le statut final, puisse décompenser.

Cette architecture oppose une dissuasion de deuxième niveau qui ne s’adresse plus seulement à Téhéran, mais vient directement verrouiller les marges de manœuvre de la coalition américano-israélienne.

​C’est précisément là que se noue l’impasse stratégique pour l’administration américaine.

En poussant unilatéralement l’escalade, Washington ne provoque pas un alignement forcé, mais précipite la cristallisation d’un pôle d’autonomie hors du contrôle occidental.

L’étau est majeur : d’un côté, la participation d’Ankara opère une prise de conscience sur l’alignement mécanique de l’OTAN ; de l’autre, la posture de Riyad démontre que les garanties sécuritaires du Pentagone ne constituent plus l’unique horizon du monde arabo-musulman.

La manifestation moyen-orientale d’une recomposition mondiale beaucoup plus vaste, dont le rapprochement Canada-Europe constitue, aussi, une autre expression

La République Islamique d’Iran n’est peut-être pas exclue durablement du dispositif.

Aucune concession de façade sur le théâtre palestinien ne pourra effacer le constat que la sécurité partagée a été compromise par l’unilatéralisme de son propre garant théorique.

Une dialectique de sécurité collective, émergeant des puissances moyennes du Moyen-Orient, est donc en train de se lever au beau milieu des ruines de la géopolitique ancienne.

Ce n’est pas un nouvel axe musulman qui vient de naître mais la capacité de voir le monopole occidental de la garantie de sécurité perdre son caractère d’évidence, et cette perte d’évidence modifie à elle seule le calcul stratégique.

Mark Carney, le Premier ministre canadien, et Emmanuel Macron le président français, disent pratiquement la même chose dans un autre vocabulaire : négocier individuellement avec un hégémon place les puissances moyennes en situation de faiblesse ; leur combinaison permet de construire une troisième voie.

Et le troisième terme produit quelque chose de nouveau : une puissance collective qui n’est plus « moyenne » dans ses effets. Le Pacte de La Mecque ne serait plus seulement la réponse régionale à la politique américano-israélienne, répondant à un problème isolé.

Il pourrait être la manifestation moyen-orientale d’une recomposition mondiale beaucoup plus vaste, dont le rapprochement Canada-Europe constitue, aussi, une autre expression, un autre besoin de représentation.

Le rôle central de la Turquie, dont les détracteurs ne se priveront pas de signaler sa double appartenance à l’OTAN et au Pacte de la Mecque, pour stigmatiser la duplicité qu’ils voudraient y voir, mérite une considération particulière.

Si le Pacte était simplement pensé comme la traduction militaire d’un « fondamentalisme » opposant un monde musulman à l’Occident, la présence d’un État membre de l’OTAN poserait, en effet, une contradiction majeure avec la possibilité que je viens de décrire. Il y a peu de doutes sur le fait que certains enfonceront le coin ici, avec la situation chypriote comme piège et exutoire.

Si, en revanche, on le comprend comme une architecture d’autonomie stratégique de puissances moyennes, la présence turque devient parfaitement intelligible.

C’est même Ankara qui permet de passer, intellectuellement, du bloc à l’interface.

Le monde qui semble apparaître n’est peut-être plus seulement organisé en blocs opposés, mais par des États-interface appartenant simultanément à plusieurs systèmes de coopération et empêchant ainsi qu’un seul centre puisse les absorber entièrement.

C’est un modèle de gouvernance globale qui devient politiquement visible et matériellement palpable.

Rebâtir l’ère de la confiance publique

Au-delà des compulsions idéologiques dans lesquelles de grands pouvoirs veulent nous entraîner, une grande réflexion doit s’ouvrir. Il s’agit, avant de ne plus être en mesure de le faire, de nous rappeler qui nous sommes, qui sont les autres. Et de mettre en échec la guerre cognitive qui est à l’œuvre. La prochaine souveraineté à reconquérir est celle du libre arbitre. C’est vital.

Les limites du principe de la liberté d’expression brandie comme étendard d’une drôle de guerre par des groupes médiatiques, par des puissances financières érigées en industries de subversion idéologiques ainsi que par le substrat politicien, c’est que le principe qui est supposé animer la vertu du débat et de la conversation démocratique alimente des strates plus profondes de la conscience publique, un niveau d’exécution inédit qui inscrit désormais la « liberté d’expression » en arme tactique au service de la guerre cognitive.

Cela est bien plus grave que la guerre psychologique, menée, de tous temps, par des « psycho-ops » pour atteindre le moral des populations. Le stade archaïque fait place à un stade éminemment technologique.

Ce que ces ennemis veulent atteindre et altérer, là et aujourd’hui, c’est un niveau plus fondamental à l’exercice de la souveraineté. L’ère des réseaux sociaux virtuels et de l’IA, si nous n’y prenons pas garde, est l’avènement de cette société.

Regardons ce qui est en train de nous arriver.

La société contemporaine exige un principe de précaution poussé à l’extrême dans le domaine matériel, tout en tolérant une pollution cognitive généralisée.

Qu’il s’agisse des microtraces chimiques, des dépendances de l’industrie lourde aux terres rares, des débats sanitaires ou de la souveraineté énergétique – domaine où la France disposait pourtant d’un modèle d’excellence historique avec le nucléaire -, le corps social développe un réflexe d’hypervigilance. Il traque l’infinitésimal, exige le risque zéro et en vient, par un réflexe d’autodéfense poussé jusqu’à l’absurde, à paralyser ses propres outils de puissance et à dissoudre le consentement collectif.

Il installe en système immunitaire un système d’auto mise en péril.

Pendant que la population se barricade contre la moindre particule physique ou la moindre infrastructure industrielle, les portes restent grand ouvertes aux agents de déstabilisation intellectuelle.

La liberté d’expression est le milieu de la virulence. Elle est utilisée pour faire naître des démons alors que ce droit est élevé à l’origine pour nourrir la vertu de la conversation démocratique.

Il est désormais dévoyé pour servir d’arme tactique dans le cadre d’une guerre cognitive globale. Il corrode les institutions comme le plus puissant des acides; il annihile la capacité de gouvernance comme le plus puissant des neurotoxiques.

La mécanique repose sur un piège attentionnel: le spectacle ostentatoire de la provocation, du clash et du bruit médiatique constitue la partie émergée de l’iceberg.

Sa fonction est de capter le temps de cerveau et de saturer l’espace public par l’hyperpolarisation.

Pendant que le débat s’épuise sur cette scène de théâtre, la partie immergée opère sans obstacle : elle altère progressivement la sensibilité de l’esprit public, dérègle l’entendement général et instille une décohésion profonde.

Ceux qui orchestrent ce reformatage savent très bien ce qu’ils font. Ils exigent ensuite, au nom d’une liberté d’expression sacralisée à leur seul profit, le droit absolu et incontestable de produire ces effets toxiques sur l’opinion qui ne sait se délivrer de cette addiction et penser le réel, se positionner par rapport à lui, en dehors du tumulte d’images et des puissantes fictions que cela installe.

Face à une guerre cognitive, la censure classique est un piège, mais la liberté d’expression est un piège aussi. Tout concours à noyer et sur-noyer le poisson.

Nous sommes le poisson qui s’asphyxie dans l’ère du soupçon, de mensonge, de la post-vérité. Ses branchies n’ont pas évolué, au cours de milliers d’années, pour extraire l’oxygène nécessaire à son métabolisme dans un milieu d’une telle toxicité.

La seule parade consiste à fortifier et sanctuariser le libre arbitre au sein du Peuple. C’est le Saint des Saints des démocraties, de toute les démocraties quels que soient le mode de gouvernance politique qui est le leur.

Pour contrer l’engourdissement et l’ingénierie du doute, il est impératif de bâtir une immunité cognitive collective — une pensée de défense ancrée dans la souveraineté du jugement, capable de discerner la recherche légitime de la vérité des opérations d’empoisonnement mental.

C’est cette discipline, forgée dans des outils de confiance inaltérable, écartés des courants démagogues, des bouffées d’exaltations qui nourrissent le mouvement des foules, qu’il faut que nous forgions et assemblions. L’égotisme, c’est-à-dire le repli sur soi, est peut-être une réaction instinctive – la seule disponible dans le marché des passions politiques – pour se préserver de ce phénomène.

Nous n’avons jamais été confrontés à pareils dévoiements.

Nous n’avons jamais été soumis à pareille épreuve.

Mais nous n’avons d’autres choix, si nous ne voulons pas laisser la postérité prisonnière de ces nouvelles servitudes qui prennent possession de chaque parcelle de notre libre-arbitre, que de trouver le moyen de construire les fondations d’une confiance renouvelée, portée par des piliers plus solides que ceux dont on voit qu’ils n’avaient pas été conçus pour résister aux nouvelles menaces.

C’est de notre responsabilité.

Communication du 05/08/2026

Le tableau qui se dresse, ces dernières heures, de la situation internationale, n’est pas très favorable.

Pourtant, les déboires qu’a rencontré le président de la FIFA montrent que l’argent et le pouvoir ne sont pas omnipotents.

Après un mondial terni par des soupçons d’affairisme et de favoritisme, son projet d’en ouvrir le capital à des acteurs peu scrupuleux, a échoué.

L’argent et le pouvoir ne sont omnipotents ni dans le football, ni dans les affaires publiques qui nous intéressent tous et nous lient bien plus que nous le donnent à penser l’étrange indolence des temps au milieu du crépitement des flammes qui caractérisent ce singulier été 2026.

Ce qui se joue, aujourd’hui, de manière très éclatée géographiquement et distribuée selon un agenda difficile à contenir, obéit à une structure évidente qui déterminera l’accès à l’énergie.

Son emprise est telle qu’elle suggère une force herculéenne pour se libérer des forces qui veulent faire entrer les Peuples dans la gueule du loup.

Le Peuple. Le Peuple divisé et vendu à la découpe ? Le Peuple chéri et sacré est-il capable d’une force herculéenne ?

Nous changeons d’ère. Ce que l’on voit se glisser, désormais, c’est une inversion catastrophique.

C’est le résultat et l’achèvement d’une polarisation monstrueuse qui a commencée par des enjeux et des notions prosaïques pour subvertir le sens même du Politique.

Et la Politique est en train de devenir, à la faveur d’intérêts cruels, la continuation de la guerre sous une autre forme et par d’autres moyens.

Et non l’inverse.

Le monde est le théâtre de cette mutation.

D’immenses courants démagogiques et populistes drainent les limons qui redessinent la géopolitique mondiale, tandis que des rivières de profits creusent le lit de ce que ces pouvoirs entendent être le monde de demain, la servitude du Peuple de demain.

Rien n’est perdu, pourtant.

Ces immenses forces ont misé sur les hydrocarbures. La corruption mène son jeu en accaparant et trafiquant le contrôle et l’accès au pétrole et au gaz, qui sont pourtant des ressources abondantes. C’est ici que se font les culbutes financières et les profits instantanés.

Pourtant, en observant les tensions sur les terres dites « rares », lesquelles ne sont rares que parce que des mouvements « écologiques » nous ont condamné à dépendre de la Chine, les tensions entre la Chine et les USA apparaissent comme un miroir inversé.

Ce miroir montre des réalités objective. Il montre l’ironie de l’histoire, aussi. La Chine a bâti son pouvoir d’aujourd’hui et de demain sur des industries que nous avons trouvé répugnantes. Nous avons perdu quinze ans de savoir-faire.

Les terres dites « rares » ne regardent plus le monde de la pétrochimie. Les extraire et les raffiner en font des actifs vitaux.

Elles sont essentielles au développement de l’économie de demain, qu’il s’agisse d’électronique, de production électrique, tout ce qui alimente l’innovation dans un monde qui a besoin d’innovation.

Les terres dites « rares », au nombre de 17, concentrent les enjeux du futur, au-delà même de la rivalité sino-américaine.

Il y a un bras de fer entre les USA et la Chine. Il n’est pas interdit de penser, si on met tout à bout, que les Etats-Unis puisent la force qu’ils font peser sur la Chine, dans le détroit d’Ormuz.

La restructuration de Big Oil et la stratégie de découplage ne sont pas seulement des outils de politique intérieure américaine, mais le sous-bassement d’un affrontement titanesque avec un Empire du Milieu qui a déjà préempté la matière du futur.

Dans ce cyclone artificiel conçu pour la faire plier, la Chine tient. La République Islamique d’Iran tient.

Et chaque jour de tension nous rapproche du big bang de résolution. Selon ce qu’il fera, l’empire du Milieu, qu’un amas de « think tanks » tentent de discréditer et de réduire au péril communiste, peut mériter et justifier son nom devant l’histoire.

Il ne s’agit plus de savoir qui, de la Chine ou des USA, va dominer le monde. Il s’agit de savoir quels principes, derrière les effets rhétoriques, détermineront la gouvernance globale pour assurer au Grand Peuple Humain le plus juste aplomb.

Dans ce contexte, l’Europe porte une couronne et délivre une puissance monétaire. Elle est un espace géopolitique d’ouverture, donc d’avenir. C’est lui qui les hyènes harcèlent.

2023-2025: les majors pétrolières américaines en ordre de bataille

La vague d’opérations exécutée entre 2023 et 2025 ne constitue pas une simple phase de consolidation routinière. Par son échelle financière, sa structure bilancielle et sa logique industrielle, elle représente la recomposition la plus brutale et ciblée du secteur énergétique américain depuis les grandes fusions de la fin des années 1990. La structure finit toujours par parler.

J’ai déposé, hier, un nouvel article analysant ce que, depuis des mois, je pense être ce vers quoi se dirige le 45/47e président des Etats-Unis, à savoir une déconnexion du marché domestique cajolé, à l’approche des midterms de novembre, dans le sens du « America First ». Il m’a semblé utile et nécessaire d’analyser plus profondément les conditions qui permettraient un choc protectionniste tel que je le vois se préparer.

Donald Trump a laissé monter les tensions sur le gallon, intentionnellement, avec l’intention de provoquer un retournement de la situation à son seul avantage. Mais, pour réaliser de telles opérations dans une dynamique qui n’handicape pas le secteur pétrolier américain et lui donne, au contraire, des ailes, des conditions préalables doivent être remplis.

La période 2023-2025 apporte un contexte particulièrement troublant. Cette période précède celle qui a vu Trump décomplexer ses « visées » sur le Venezuela, le Canada, le Groenland, aboutissant le 22 février 2026, à l’attaque conjointe de l’Iran.

En l’espace de 18 mois (fin 2023 à mi-2025), le secteur américain de l’amont pétrolier (upstream) a vu plus de 250 milliards de dollars de transactions « Fusions & Acquisitions » s’accumuler.

Pour l’exercice 2023–2024 seul : Les transactions dans l’amont américain ont dépassé les plus hauts historiques du boom du schiste.

Pendant la décennie 2010–2020, le pétrole de schiste était contrôlé par des centaines d’opérateurs indépendants (wildcatters). Ces acteurs creusaient à crédit, augmentaient les volumes sans se soucier des marges et créaient un désordre logistique récurrent qui écrasait les cours.

La vague 2023–2025 achève le verrouillage oligopolistique du bassin du Permien (Texas/Nouveau-Mexique) :

  • Avant 2023 : Un marché hautement fragmenté, imprévisible et impossible à piloter politiquement.
  • Après 2025 : Plus de 50 % de la production du Permien (le cœur battant du brut léger américain) est concentrée entre les mains de 3 ou 4 acteurs majeurs (ExxonMobil, Chevron, ConocoPhillips, Diamondback).

C’est décisif pour le découplage car aucune administration ne pourrait imposer une discipline de marché ni négocier une allocation préférentielle avec 200 producteurs indépendants aux abois. On peut en revanche exercer une pression réglementaire ou fiscale ciblée sur un cartel de 4 supermajors.

Cela s’apparente à une action concertée sur les éléments de la chaine de valeur, la gestion de réserves. En absorbant Pioneer, Endeavor et CrownRock, les géants ont verrouillé 15 à 20 ans de forage à très faible coût de revient. Elles ont ainsi sécurisé la rentabilité du WTI, même en cas d’écrasement artificiel des cours intérieurs, même en cas d’envol des cours extérieurs.

La déconnexion du marché domestique, sanctuarisé par le WTI (West Texas Intermediate) du marché global dont le pouls est pris par le fameux cours du Brent, est, de ce point de vue, prévisible mécaniquement. Les forces, l’organisation du marché et la logique d’ensemble conduisent à cela.

Donald Trump, qui parle exactement la même langue que Poutine, ferait ainsi d’une pierre trois coups:

  • un coup électoraliste: comblant sa majorité au moment d’affronter les urnes,
  • un coup économique: permettant, lui qui en est si friand, aux majors américaines de crouler sous le cashflow
  • un coup géopolitique: il se libèrerait du poids de la pression de sa propre opinion publique pour continuer à sceller toujours plus le destin de l’Amérique dans la viscosité manipulable de l’or noir.

Le WTI ne serait plus dès lors un bouclier. Il doit être perçu comme un vecteur d’attaque.

Mais, pour permettre aux compagnies américaines de découpler le marché domestique du marché global, il faut des infrastructures dédiées, parfaitement dimensionnées pour répondre au marché que l’on veut voir muter. Il faut notamment un réseau de ports francs, de bases Offshores, desquels le gaz ou le pétrole destiné au marché global pourrait être exporté car il n’est pas possible de maintenir deux régimes de prix étanches sans une étanchéité physique et douanière.

Pour que Big Oil puisse vendre son pétrole au cours mondial (Brent) tout en évitant que le marché intérieur américain (WTI) soit lui-même sous pression politique, il faut éviter à tout prix que les deux flux ne se mélangent dans les mêmes cuves.

Les compagnies américaines ne partent pas de zéro: cette infrastructure de déconnexion existait déjà et repose sur trois piliers logistiques et juridiques clés.

1. Les FPSO : les « ports francs » flottants du large

Sur les gisements internationaux ultra-rentables (comme le bloc Stabroek au Guyana opéré par ExxonMobil et Chevron, ou les concessions offshore vénézuéliennes), le pétrole ne touche jamais le sol américain ni son réseau de pipelines.

  • La mécanique : L’extraction se fait directement en mer vers des FPSO (Floating Production Storage and Offloading), d’immenses usines-navires ancrées dans les eaux internationales ou les ZEE étrangères.
  • L’exportation directe : Des superpétroliers (VLCC) viennent s’y amarrer directement en mer, chargent le brut et mettent le cap vers l’Asie ou l’Europe au prix fort (Brent), sans que la moindre goutte de ce pétrole n’entre dans l’espace douanier américain.

2. Les terminaux offshore et les Foreign Trade Zones (FTZ)

Sur le territoire américain même, l’isolation du pétrole destiné à l’exportation repose sur des enclaves juridiques et physiques :

  • Les terminaux deepwater au large (ex. LOOP – Louisiana Offshore Oil Port) : Situés à plusieurs dizaines de kilomètres des côtes dans le Golfe du Mexique, ces terminaux en eau profonde permettent de charger des géants des mers sans faire passer le pétrole par les nœuds logistiques continentaux.
  • Les Foreign Trade Zones (FTZ) : Ce sont des zones franches douanières installées le long de la côte du Golfe (Texas, Louisiane). Le pétrole qui y entre ou qui y est raffiné pour l’exportation est juridiquement considéré comme n’ayant jamais pénétré le territoire douanier américain. Il échappe ainsi aux réglementations de marché intérieur, aux allocations d’urgence et aux taxes domestiques.

3. La double tuyauterie du raffinage américain

Le marché intérieur américain repose sur le pétrole de schiste léger (light sweet) acheminé par pipelines continentaux vers le centre de stockage de Cushing (Oklahoma).

Pour maintenir la déconnexion:

  • Les raffineries du Golfe du Mexique sont organisées pour traiter le brut lourd (importé ou capté en offshore) pour le marché intérieur,
  • Tandis que les pipelines d’exportation contournent le réseau de distribution national pour injecter directement le surplus de schiste vers les terminaux maritimes d’exportation.

Ce système existait déjà. Les compagnies n’ont pas eu besoin de rebâtir une infrastructure : l’offshore mondial et les zones franches côtières constituent déjà ce réseau de « ports francs ». C’est ce réseau étanche qui permet d’encaisser la rente du baril mondialisé tout en protégeant artificiellement le réseau de stations-services américaines.

Mais là où se posent des questions, c’est qu’au moment où TotalEnergies, ou même Aranco, le géant saoudien, ont entrepris une politique de diversification vers le renouvable et la perspective du nucléaire civil, les compagnies américaines se sont délestées de leurs actifs.

Pour qu’un tel système fonctionne à l’échelle d’un État et de majors multinationales, deux conditions opérationnelles doivent être remplies :

  1. En amont (Upstream) : Séparer physiquement les gisements d’extraction (le schiste américain à bas coût d’un côté, l’offshore à haute marge de l’autre).
  2. En aval (Downstream & Logistique) : Construire une tuyauterie d’exportation étanche au sol américain pour expédier le surplus brut directement sur le marché mondial sans repasser par le circuit domestique.

Ce qui est remarquable, et contreintuitif à la logique économique, c’est que ce réseau de découplage a fait l’objet, au cours de la période 2023/2025, de la plus grande vague de restructuration capitalistique et industrielle du secteur énergétique américain depuis vingt ans. Il a mis ses œufs dans un même et seul panier quand d’autres les plaçaient dans plusieurs.

Fait-on cela sans savoir ce qui va se passer, sans avoir des « tuyaux » au milieu des pipelines?

Les deux opérations géantes des supermajors américaines se sont alignées sur cette stratégie bicipitale. Elles ont gonflé deux muscles:

  • ExxonMobil -> Pioneer Natural Resources (~60 milliards $) :En absorbant le premier producteur indépendant du bassin du Permien, ExxonMobil a pris le contrôle direct d’un gisement géant de pétrole de schiste continental.
    • Rôle dans le découplage : Verrouiller le coût d’extraction du WTI à un niveau ultra-compétitif pour garantir l’approvisionnement du marché intérieur et fournir la matière première à bas prix aux raffineries américaines.
  • Chevron -> Hess (~53 milliards $) :L’enjeu central de ce rachat résidait dans la prise de contrôle des 30 % détenus par Hess dans le bloc Stabroek au Guyana, l’un des gisements offshore les plus profitables de la planète.
    • Rôle dans le découplage : Capturer du pétrole produit en mer profonde qui ne franchit jamais les douanes américaines et est vendu directement aux cours mondiaux (Brent) via des navires d’exportation.

Là où « bicéphale » relève de la politique ou du gouvernement (deux têtes qui pensent ou décident), « bicipital » réintroduit la mécanique des forces: deux chefs musculaires, deux points d’ancrage sous tension qui tirent sur la même charpente pour produire un levier.

Dans le cas de TotalEnergies, il ne s’agit pas juste d’une gouvernance à deux têtes, mais d’un effort mécanique de traction entre deux vecteurs antagonistes :

  • Le tendon des hydrocarbures (qui génère le cash immédiat).
  • Le tendon de l’électrification (qui prépare la structure de long terme).

Big Oil américain n’a pas seulement tranché une ligne politique : il a sectionné le deuxième tendon pour concentrer toute sa force de frappe sur un seul axe d’effort.

Cela ressemble à des manœuvres capitalistiques et des choix stratégiques. Ils pourraient être légitimes au pays de la libre entreprise reine. Cela cesserait d’être légitime, par contre, si ce grandes opérations acquisition/développement avaient obéi, dès l’origine et en amont, à une logique consistant à anticiper le choc que la guerre en Iran était condamné à propager sur le marché global, en termes de pénurie, en termes de dépendances, au reste du monde.

La souveraineté américaine serait passée sous l’emprise directe de ces logiques. La matrice impose des choix de plus en plus durs, dirige le système vers la confrontation avec les acteurs externes.

L’exemple le plus pur et peut-être éloquent de cette infrastructure de déconnexion existe déjà dans le Gaz Naturel Liquéfié (GNL). Des acteurs comme Venture Global (avec l’extension géante de Plaquemines LNG), Cheniere, ou Golden Pass LNG (joint-venture ExxonMobil/QatarEnergy) ont investi des dizaines de milliards de dollars le long du Golfe du Mexique, que Donald Trump, quelques mois avant le déclenchement de la guerre en Iran, a rebaptisé Golfe de l’Amérique.

C’est le véritable point aveugle de la rhétorique sécuritaire: la dépendance énergétique absolue des États-Unis envers le Mexique pour leurs exportations vers l’Asie.

Pendant que le débat politique se focalise sur les crises frontalières, les fermetures de postes de tir et les menaces de tarifs douaniers punitifs, les géants de l’énergie et la Maison-Blanche orchestrent en coulisses un pacte pragmatique et transactionnel.

Le terminal de liquéfaction n’est pas seulement un outil industriel : c’est une frontière tarifaire qui transforme une ressource captive bon marché en rente internationale géopolitique.

Pour exporter le gaz du Permien (Texas/Nouveau-Mexique) vers la Chine, le Japon ou l’Inde, les navires méthaniers américains doivent traditionnellement franchir le canal de Panama – une voie engorgée, soumise aux sécheresses récurrentes et aux péages prohibitifs.

La solution industrielle a consisté à transformer le nord du Mexique en pont terrestre et maritime de rechargement :

  • Les mégaprojets de la côte Pacifique : Des projets colossaux comme Energía Costa Azul (ECA LNG) de Sempra en Basse-Californie ou Saguaro Energía de Mexico Pacific Limited dans le Sonora visent à capter le gaz américain par gazoducs transfrontaliers pour le liquéfier directement sur la côte ouest mexicaine.
  • L’avantage géographique : Cela réduit de plus de 10 jours le temps de traversée vers l’Asie et évite le goulot d’étranglement de Panama.

Sur le brut, la logistique s’est adaptée pour éviter les goulets d’étranglement continentaux:

  • Les terminaux offshore pour VLCC (ex: SPOT, LOOP expansion) : Pour exporter le brut à très grand débit sans engorger les ports continentaux, les majors et les midstreamers (Enterprise Products, Enbridge) ont développé des infrastructures d’ancrage en eau profonde à plusieurs dizaines de kilomètres au large des côtes du Texas et de Louisiane. Ces bouées d’amarrage permettent de charger des Very Large Crude Carriers (VLCC) de 2 millions de barils en quelques heures.
  • Le statut de Foreign Trade Zone (FTZ) : Ces installations logistiques sont juridiquement considérées comme des zones douanières hors-sol. Le pétrole qui y transite pour l’exportation n’est comptabilisé ni dans l’offre commerciale intérieure américaine, ni soumis aux contraintes de régulation des marchés locaux.

Dans ces conditions, la posture trumpienne sur l’immigration sert de spectacle populiste pour la scène intérieure, et de levier de pression sur le gouvernement de Claudia Sheinbaum, issu du parti Mouvement de Regénération Nationale. Il existe, enfin, une vulnérabilité opérationnelle majeure sur ce réseau: les gazoducs américains devant alimenter ces terminaux doivent traverser des zones du nord du Mexique (Sonora, Sinaloa) où la présence des cartels est forte.

Ce que les commentateurs décrivent comme un accès de fièvre populiste – Donald Trump fustigeant la « cupidité » des majors pétrolières tout en érigeant des barrières sécuritaires à la frontière mexicaine -n’est en réalité que la manifestation de surface d’une recomposition industrielle mûrie entre 2023 et 2025.

Le bras de fer engagé à la veille des midterms de novembre 2026 repose sur un triptyque d’une cohérence cynique :

  1. L’urgence électorale des midterms comme détonateur : Pour neutraliser le choc inflationniste d’une crise au Moyen-Orient, la Maison-Blanche n’a pas cherché à stabiliser le cours mondial du baril. Elle a entrepris d’extraire le marché américain du marché global. Le chantage judiciaire et les menaces de réquisitions contre ExxonMobil et Chevron ne visent pas à détruire Big Oil, mais à la contraindre d’accorder une subvention patriotique sur le WTI domestique.
  2. Le verrouillage industriel de Big Oil : Si cette manœuvre est techniquement possible, c’est parce que les majors américaines s’y sont préparées. En abandonnant la quête des renouvelables -refusant d’éparpiller leur capital dans un modèle bicipital à la européenne -, elles ont concentré leurs forces sur la maîtrise de l’amont continental (le schiste du Permien) et l’assise d’un réseau offshore hermétique (le brut du Guyana et les zones franches maritimes). Big Oil s’est taillé un outil parfait : approvisionner l’Amérique à bas coût sous la contrainte politique, tout en expédiant ses rentes mondiales au prix du Brent.
  3. Le Mexique comme nœud logistique et monnaie d’échange : Derrière le spectacle de la crise migratoire, le Mexique s’impose comme la soupape de sécurité indispensable de ce dispositif. En acceptant d’abriter les terminaux de liquéfaction du gaz texan sur sa côte Pacifique pour livrer l’Asie en contournant le canal de Panama, Mexico a monnayé son rôle infrastructurel contre une sanctuarisation de l’accord commercial nord-américain. Le théâtre frontalier masque un pacte fondamentalement transactionnel au sein duquel les Cartels sont susceptibles de tirer plusieurs épingles.

En transformant le dossier du narcotrafic d’un problème de sécurité publique en une question de sécurité nationale et de terrorisme, Washington s’est donné et conserve ainsi un moyen de pression juridique, militaire et politique permanent sur Mexico.

Dans l’architecture globale que nous analysons, la menace des cartels ne sert pas seulement la communication électorale de la Maison-Blanche ; elle est instrumentalisée pour contraindre le gouvernement de Claudia Sheinbaum sur tous les tableaux.

La tentation de maintenir une « pièce climatisée » américaine au milieu d’un marché mondial en flammes est un exercice de physique politique d’une extrême fragilité, mais si en contrôlant les cordes du narratif, en dirigeant les arcanes des marchés, en détenant les clés opérationnelles, et, surtout, en organisant la dépendance globale pour priver les autres acteurs du Big Game de latitudes d’action, Trump peut y parvenir.

The End of Digital Naivety: Reclaiming the People’s Right to Self-Defense in the Age of Encrypted ShadowsBrouillon auto

Why absolute privacy advocates cannot deprive democratic societies of their defensive shields while encryption fuels underground economies, systemic crime, and asymmetric destabilization.

To: Policy Makers, Cryptographers, Civil Liberty Advocates, and Digital Rights Stakeholders

Subject: Moving Beyond the Binary of Mass Surveillance vs. Absolute Opacity: A Proposal for Democratic Semantic Vigilance at the Reading Stage

Reference Article (French): Chat Control: de la surveillance de masse au contrôle ciblé à la lecture

The era of digital naivety is over. For too long, the debate surrounding end-to-end encryption (E2EE) has been paralyzed by a dogmatic absolute: the belief that total, unregulatable digital opacity is the only path to liberty.

In reality, this absolutism has created a critical vulnerability at the heart of our democracies. Under the guise of protecting private correspondence, absolute encryption has become the premier infrastructure for underground economies, international criminal networks, and hybrid operations of geopolitical destabilization designed to tear down the public good.

Democratic societies have a right—and a duty—to defend themselves. Conscientious objectors of the digital space, who demand absolute secrecy at any cost, cannot strip the Sovereign People of their means of self-defense. This brief presents a realist, democratic alternative originally published in August 2025: Semantic Vigilance at the Reading Stage. It is a model designed to preserve mathematical transit while reintroducing the essential reflex of societal self-defense.

The ongoing legislative and public debate surrounding the European Union’s « Chat Control » initiative has reached a dangerous deadlock. On one side, democratic states face an authentic and critical vulnerability: the weaponization of end-to-end encrypted (E2EE) channels by criminal networks, bad actors, and forces of social destabilization. On the other side, proposed solutions rely on mass, a priori surveillance (Client-Side Scanning before sending), which effectively destroys the presumption of innocence and turns every citizen into a preemptive suspect.

This brief introduces a paradigm shift originally published in August 2025 on En attendant la Renaissance: Semantic Vigilance at the Reading Stage (Vigilance sémantique à la lecture). By shifting the automated analytical lens from the sender (emission) to the recipient (reception), we can preserve absolute cryptographic transit while establishing democratic, accountable safeguards against critical societal harms.

The Core Concept: Shift the Scan to the Screen

Existing « Chat Control » frameworks demand that messages be scanned on the device before they are encrypted and sent. This destroys the core principle of E2EE and establishes a structural backdoor.

The alternative proposed in this paper shifts the mechanism entirely:

  1. Absolute Freedom of Transit: Messages are written, encrypted, and transmitted through the network without any filtering, scanning, or delay. The sender’s presumption of innocence is structurally guaranteed.
  2. Local Semantic Analysis at Reception: The local device performs a scan only at the moment of reading—after local decryption, a split second before the pixels are rendered on the screen.
  3. Advanced « Camouflage » Detection: Rather than relying on easily bypassed keyword lists, the local on-device NPU (Neural Processing Unit) monitors for semantic clouds and contextual dissonance. It detects the structural signatures of evasion, linguistic camouflage, and adversarial manipulation.
  4. Democratic Oversight as a Sovereign Shield: The local AI models do not report to a sovereign state or a private monopoly. They operate under a strict, independent, and auditable international governance body comprising citizens, magistrates, and NGOs.

Why This Reconciles Liberty and Security

  • No Prior Suspicion: No user is flagged for merely communicating. The check occurs only upon the consumption/exposure of potentially destructive content, honoring the analog rules of physical mail.
  • A Defense Against Societal Self-Destruction: It acknowledges that absolute, unmonitored digital secrecy can become a vector of systemic instability. This model provides society with a defensive reflex without turning it into a panopticon.
  • Preservation of Cryptographic Trust: The network remains mathematically secure. The encryption keys are never weakened, escrowed, or shared.

Read the Full Proposal

The complete essay, detailing the philosophical foundation of this compromise, the technical architecture of the proposed Global Agency for Cryptographic Freedom, and the ethical framework required to prevent function creep, is available here:

👉 Read the Full Article on « En attendant la Renaissance » (French)

« Information societies can no longer avoid the ethical and political dilemma posed by digital surveillance. This challenge is neither technical nor marginal: it is civilizational. The response we must bring must be transparent, intelligent, democratically controlled, and grounded in the irreducible respect of fundamental presumptions. »

Daniel Ciccia, En attendant la Renaissance

Trump, Netanyahou et Poutine unis contre la Paix des Nations

Le monde est en guerre, mais personne ne le voit.

Je mesure en lisant et écoutant de nombreux commentaires qui jonglent, alternativement, entre le sort de l’Ukraine et la situation dans le détroit d’Ormuz, combien les observateurs semblent désemparés pour expliquer l’actualité.

Ils sont incapables de sa sortir d’un schéma mental selon lequel Trump n’a qu’une hâte, se sortir du guépier dans lequel il serait entré par erreur.

C’est une erreur de considérer qu’il y est entré par erreur.

Dans le cas du Moyen-Orient comme à Kyiv, où la Russie a changé de gamme d’armement, et demandé, par la voix de Sergueï Lavrov, aux chancelleries étrangères de retirer leurs diplomates, celui qui exige le prix Nobel de la Paix n’a jamais cessé d’alimenter un jeu de tensions, au détriment des alliés traditionnels de ce qui formait l’Occident.

Cet Occident, Donald Trump le tue à petit feu, lui et ses valeurs, au profit d’une autre version, dont l’axe court de Washington à Moscou en passant par Tel-Aviv. C’est un Occident où Palantir a son mot à dire et où le pape Léon XIV et son encyclique « Magnifica Humanitatis », lui, n’a plus la parole.


Dans les deux cas, les cadres analytiques sont inopérants. C’est pour cette simple et unique raison que les experts ne parviennent plus à comprendre et la logique des conflits et la logique de leur règlement. Il n’y a pas de solution dans un seul cadre, parce que le cadre ne s’appartient pas à lui seul. Il fait partie d’un ensemble plus vaste, coordonné avec la précision d’un montre russe.


Les pièces ne s’alignent pas avec les intentions car les événements ne concernent pas plusieurs échiquiers différents, mais un échiquier global où les fous de Mar-a-Lago, de Tel-Aviv et de Moscou, imposent leur loi.

C’est ce qui me fait dire et assumer qu’ils sont liés par un complot contre la Paix des Nations ayant pour buts de livrer le Moyen-Orient au chaos, les pays de l’Union Européenne à la Russie, et le contrôle du monde aux USA.


Tant qu’on n’a pas compris cela, on n’a rien compris.

On n’y voit que du feu.

Tant qu’on n’a pas compris ça, on se désespère des voltefaces de Donald Trump qui trouve toujours le moyen de faire dérailler les négociations qu’il prétend engager.

Israël et les USA de Trump ont réussi à faire de la question du nucléaire iranien un enjeu existentiel pour l’ensemble de l’Occident.

Ce fut un coup magistral car il permet de maintenir sur le sujet des négociations avec la République Islamique d’Iran, et sur l’ensemble du débat politico-médiatique, une pression négative utile pour masquer l’étendue de la tromperie.

La Paix n’est jamais un processus dans lequel on entre à reculons. Ici, l’Amérique non seulement entre à reculons, mais fait tout pour saboter le dénouement, bien aidée par Israël et son exigence sécuritaire absolue.

L’exigence de sécurité est légitime. Elle suppose une réciprocité. L’exigence de sécurité offre un horizon de réalisation satisfaisant les belligérants.

Elle est donc à distinguer de l’exigence sécuritaire qui ne se satisfait de rien sinon de l’annihilation et de la destruction de toutes les souverainetés externes.

Les soi-disant « Accords d’Abraham » sont, à la lumière des événements comme de l’injonction, hier, de Trump à obtenir ratification des pays arabes, et notamment de l’Arabie Saoudite contre une désescalade, un tour de passe-passe.

Ces accords ne mystifient plus personne de sérieux, j’entends par sérieux quiconque regarde la réalité, la structure qu’elle compose, sans avaler les grosses couleuvres des fictions, fussent-elles sophistiquées, auxquelles, tourvà tour, Netanyahou, Trump ou Poutine exigent que nous adhérions.

Voici l’état du sionisme aujourd’hui et nul ne peut reprocher à l’Iran de prétendre défaire de monstre. L’adage selon lequel qui se ressemble s’assemble n’a pas a été bousculé pour comprendre la dynamique monstrueuse qui unit les protagonistes et qui en fait les frais.

Certains estiment que ces guerres, susceptibles d’aboutir à une guerre mondiale, sont déjà hors de contrôle et que rien ne pourra arrêter les puissances de feu engagées.

Je ne suis pas d’accord. Je vois, personnellement, un coup d’arrêt brutal advenir. Mais ce coup d’arrêt ne pourra advenir qu’au moment où l’ensemble des nations, tétanisées, cesseront de discuter du sexe de la future et hypothétique bombe nucléaire iranienne pour regarder le film complet sur tout l’écran.

Il est permis de remonter assez loin.

A ce moment-là cette guerre par morceaux, pour reprendre un qualificatif de Jean-Paul II, sera achevée.
Un nouveau monde pourra naître. Il en aura les moyens et l’opportunité.