Trump en direct, Poutine en boucle… et l’Europe snobée

Le discours sur l’état de l’Union de Trump est retransmis en direct comme un moment d’autorité. Les médias lui lèchent parfois les pieds. Même Poutine bénéficie d’un pareil traitement. La voix de l’Europe, elle, est sous-qualifiée par les médias, entendue avec condescendance et, parfois, à seule fin de la dénigrer.

Parmi les grandes chaînes d’information que j’ai pu vérifier, France Info est la seule dont j’ai retrouvé la diffusion intégrale de l’adresse.

Les autres étaient « shadokisées » sur les « réactions » des automobilistes à la pompe et l’ascension irrésistible d’une colère qu’il s’agit de faire jaillir en geyser de gilets jaunes, à quelques encablures de l’élection présidentielle, sur les ronds-points.

Pendant ce temps, les Shadoks pompaient. Ils pompaient. Ils pompaient…

Facturation électronique : la simplification que l’on voudrait nous faire craindre

C’est un vrai choc de simplification que l’Etat a mis en place avec la facturation électronique. Déjà, il est attaqué en coulisses, sur fond de cyberattaques sur des sites institutionnels. Au point de se demander si ces attaques ne visent pas à faire dérailler ce processus.

La facturation électronique devient obligatoire en France.
Il fallait donc, presque fatalement, qu’elle devienne inquiétante.

L’État connaîtrait désormais nos clients, nos fournisseurs, les montants que nous leur facturons. Il pourrait observer nos transactions. Et puisque les administrations françaises ont récemment subi des intrusions informatiques importantes, voilà réunis tous les ingrédients nécessaires pour transformer une réforme comptable et fiscale en symptôme supplémentaire de la dérive « illibérale » de nos démocraties.

Alors que la probabilité de voir les attaques cyber auxquelles nous assistons depuis quelques semaines, accrédite – sérieusement – la possibilité d’opérations de guerre hybride.
Le raisonnement mérite pourtant d’être repris depuis son commencement.

Une facture électronique n’invente pas la facture. Elle ne crée ni le client, ni le fournisseur, ni le montant facturé, ni la TVA. Elle transforme en données structurées des informations qui existent déjà, qui sont déjà très largement produites par informatique, qui entrent déjà dans les comptabilités des entreprises et auxquelles l’administration fiscale peut déjà accéder dans l’exercice de ses missions de contrôle.

La véritable nouveauté est ailleurs.

Elle réside dans la capacité de faire circuler certaines de ces informations sous une forme normalisée, structurée et exploitable automatiquement.

Et cette différence, loin d’être anodine, pourrait permettre d’accomplir un saut qualitatif considérable dans la relation entre l’entreprise et l’État.

Dans le système déclaratif traditionnel, l’entreprise réalise ses opérations, établit ses factures, tient sa comptabilité, calcule la TVA collectée et la TVA déductible, établit périodiquement une déclaration, transmet le résultat de ses calculs à l’administration et acquitte ce qu’elle lui doit.

L’administration reçoit cette déclaration et conserve le pouvoir de la contrôler.

Autrement dit, nous demandons à l’entreprise de produire une information, de la comptabiliser, de la transformer en déclaration et de transmettre à l’État le résultat d’un calcul que celui-ci doit ensuite être capable de vérifier.

La facture électronique change potentiellement cette logique. Lorsque les informations nécessaires sont structurées et transmises automatiquement, l’administration dispose progressivement des éléments lui permettant de reconstituer elle-même une partie croissante de la position fiscale de l’entreprise.

Elle connaît la facture émise. Elle connaît la TVA correspondante. Elle peut connaître les éléments nécessaires à son exigibilité et, dans les situations où l’encaissement la détermine, disposer des informations de paiement prévues par le dispositif.

Dès lors apparaît une question étonnamment peu présente dans le débat :

Pourquoi continuer à demander aux entreprises de déclarer à l’État ce que l’État est désormais capable de calculer lui-même?

Voilà pourtant de la simplification au moment où tout le monde appelle à en provoquer le choc, avant probablement de s’incliner devant le souffle, plus ou moins téléguidés, des contestations levées dans l’opinion publique.

On peut alors imaginer progressivement une relation différente.
L’entreprise facture.
Le système comptable transmet les informations fiscalement nécessaires.
L’administration calcule ou préremplit la TVA dont elle estime l’entreprise redevable.
L’entreprise vérifie.
Elle valide ou rectifie.

Elle conserve évidemment un droit de contestation et les voies de recours qui accompagnent normalement l’établissement de l’impôt.

Lorsque des circonstances particulières de trésorerie le justifient, elle peut demander, dans le cadre prévu par le droit, un délai ou un échéancier.

Le changement paraît technique.
Il est en réalité philosophique.

Il permettrait de passer progressivement d’un système dans lequel l’entreprise calcule, déclare et l’État contrôle à un système dans lequel l’État calcule à partir des données dont il dispose et l’entreprise contrôle ce que l’État a calculé.

C’est une modernisation au sens propre.

Les hackers prennent un malin plaisir à communiquer sur les données qu’ils sont parvenus à dérober, à fanfaronner sur leur importance, à focaliser les médias et nourrir le débat public, sur leurs « exploits ».

Aucune de ces perspectives ne dispense d’examiner les risques associés à la concentration et à la circulation des données. Bien au contraire.

Une facture peut révéler énormément sur une entreprise: ses fournisseurs, ses clients, ses volumes d’activité, ses dépendances, parfois sa stratégie industrielle. Agrégées à grande échelle, ces informations peuvent permettre de cartographier des filières économiques entières.

Les questions relatives à l’hébergement, aux plateformes intermédiaires, à leur actionnariat, à l’extraterritorialité de certaines législations, au secret professionnel, à la durée de conservation et à la cybersécurité sont donc parfaitement légitimes.

Confondre la nécessité de sécuriser une infrastructure avec la légitimité de la fonction qu’elle remplit constitue un curieux raccourci.

Or ce raccourci devient particulièrement intéressant dans le climat actuel, caractérisé par une hypersensibilité aux attaques cyber qui se multiplient au cours des dernières semaines et mois, en ciblant, précisément, des sites institutionnels ou de grandes bases de données.

Les hackers prennent un malin plaisir à communiquer sur les données qu’ils sont parvenus à dérober, à fanfaronner sur leur importance, à focaliser les médias et nourrir le débat public, sur leurs « exploits ».

Il faut les documenter, rechercher leurs auteurs, comprendre leurs méthodes, corriger les vulnérabilités et mesurer les conséquences.
Mais il faut également observer ce qu’elles produisent dans notre représentation collective.

Chaque intrusion devient la preuve que l’État ne peut protéger aucune donnée. Chaque fuite rend suspecte toute centralisation. Toute centralisation devient surveillance. Toute automatisation devient contrôle social.

C’est ici qu’apparaît une dimension cognitive beaucoup plus intéressante.

Il n’est nul besoin de prétendre que les cyberattaques seraient nécessairement organisées dans le but de faire échouer la facturation électronique. Une telle affirmation exigerait des preuves que nous n’avons pas.

Le phénomène peut être beaucoup plus subtil.

Une attaque informatique possède deux effets: l’effet matériel de l’intrusion et l’effet cognitif de la défiance qu’elle produit.

Le premier appartient à la cybersécurité.
Le second appartient désormais pleinement au champ politique.

Et celui qui souhaite affaiblir un État n’a pas nécessairement besoin de détruire ses infrastructures. Il peut aussi contribuer à persuader sa population que toute infrastructure commune est dangereuse, que toute administration est suspecte, que toute donnée transmise est une liberté abandonnée et que toute modernisation cache une volonté de contrôle.

La défiance fait ensuite le reste.
Les précédents ne manquent sans doute pas. Mais, pour l’avoir personnellement rencontré, celui du déploiement du compteur Linky mérite d’être rappelé. Maillon de la transformation du réseau électrique en réseau intelligent, il fut lui aussi présenté comme un instrument de surveillance, d’intrusion dans la vie privée, voire de dépossession de l’usager.

Or la numérisation du comptage et du réseau de distribution participe précisément de cette évolution vers un système électrique davantage observable, pilotable et capable d’intégrer des flux devenus plus complexes : productions décentralisées, autoconsommation, effacement, nouveaux usages électriques et, plus largement, adaptation à un système énergétique européen de plus en plus interdépendant.

Le parallèle est instructif. Une infrastructure destinée à donner davantage d’intelligence au système qui nous relie peut être cognitivement retournée contre sa propre finalité : ce qui doit permettre de mieux connaître le réseau devient « surveillance » ; ce qui doit permettre de mieux le piloter devient « contrôle » ; ce qui doit contribuer à sa résilience devient une menace pour la liberté individuelle.

Il ne s’agit évidemment pas d’interdire la critique de ces dispositifs. Il s’agit de distinguer la vigilance, indispensable, de la fabrication de la défiance.

L’ombre agitée du Big Brother dans le contrechamp des cyberattaques laisse passer le méchant loup.

La guerre cognitive n’a pas besoin de fabriquer les faits. C’est probablement le point essentiel: une opération cognitive efficace n’a pas nécessairement besoin d’inventer une cyberattaque parfaite, une fuite de données ou une erreur administrative.

Les faits peuvent être parfaitement authentiques.
Il suffit de les agréger, de les ordonner et de leur donner une signification.
Une fuite réelle devient la preuve de l’incapacité générale de l’État.
Une plateforme étrangère devient la preuve d’une perte de souveraineté.
Une donnée fiscale devient une donnée de surveillance.
Un dispositif antifraude devient un dispositif de contrôle social.
Une obligation comptable devient une atteinte aux libertés.
Pris séparément, chacun des problèmes mérite examen.
Assemblés dans une même chaîne narrative, ils produisent autre chose : un récit.

Et le récit finit par déplacer la question.

Nous ne nous demandons plus : « Comment construire une infrastructure fiscale numérique efficace, proportionnée, souveraine et sûre ? »

Nous nous demandons : « De quel droit l’État connaît-il mes factures ? »
Comme si l’administration fiscale venait de découvrir qu’une entreprise avait des clients, des fournisseurs et de la TVA à acquitter.

La question, lancinante et inévitable, consiste à mesurer les conséquences, qui adviendraient si une puissance étrangère, ayant développé et actualisé un art complet de la guerre hybride, parvenait à « gripper » le mécanisme en un ou plusieurs endroits? Et comment elle s’y prendrait?

Si une puissance étrangère parvenait réellement à « gripper » durablement le mécanisme de facturation électronique – directement ou par l’intermédiaire d’un prestataire critique – plusieurs effets pourraient se cumuler:

  • Économique: retards d’émission ou de réception des factures, perturbation des rapprochements comptables, difficultés de paiement, tensions de trésorerie, particulièrement pour les PME dépendantes de règlements rapides.
  • Fiscal: dégradation ou retard des informations permettant à la DGFiP de suivre la TVA, anomalies artificielles, difficultés de préremplissage et, dans une attaque sophistiquée, risque de compromettre l’intégrité des données plutôt que leur seule disponibilité.
  • Systémique: puisque toutes les entreprises assujetties sont progressivement intégrées à la même architecture réglementaire, une défaillance touchant un nœud important peut avoir des effets en cascade. Cela impose précisément redondance, continuité d’activité et possibilité de fonctionner en mode dégradé.
  • Informationnel: les métadonnées de facturation peuvent révéler les relations entre entreprises, volumes, rythmes d’approvisionnement et dépendances. Pour un acteur hostile, la valeur ne réside donc pas seulement dans le vol d’une facture particulière mais potentiellement dans la cartographie du tissu économique.
  • Cognitif et politique: Quelques incidents spectaculaires pourraient suffire à installer l’idée que « l’État numérique ne fonctionne pas », que la réforme était dangereuse et que la modernisation administrative constitue une menace.

Ce dernier point produit un paradoxe remarquable puisqu’il n’est même pas nécessaire de faire tomber durablement le système pour atteindre un objectif stratégique. Il peut suffire d’ébranler suffisamment sa fiabilité pour que la société demande elle-même son démantèlement.

L’ombre agitée du Big Brother laisse passer le méchant loup.

C’est pourquoi la résilience du dispositif, sa redondance, la possibilité de fonctionner en mode dégradé, la maîtrise de ses dépendances technologiques et la souveraineté juridique de ceux qui en détiennent les données ne sont pas des objections à la facturation électronique.

Elles sont les conditions de sa réussite.

Dans une administration gouvernée par la donnée, la donnée devient une infrastructure. Et lorsqu’une infrastructure a pour fonction de produire de la confiance, la confiance elle-même devient une surface d’attaque.

Mais une opération hostile pourrait rechercher un résultat plus subtil encore.

Pour affaiblir une infrastructure, il n’est pas toujours nécessaire de la détruire.

Il peut suffire de détruire la confiance qu’on lui accorde.

Quelques interruptions spectaculaires, quelques fuites de données, quelques entreprises incapables d’émettre leurs factures, quelques témoignages suffisamment médiatisés pourraient produire un effet politique infiniment supérieur à l’effet technique de l’attaque elle-même.

Le sabotage atteint alors son rendement maximal lorsque la société attaquée en tire elle-même la conclusion qu’elle doit renoncer à l’infrastructure.

C’est ici que cybersécurité et guerre cognitive commencent véritablement à se rejoindre.

L’attaque informatique produit un événement.

Sa mise en récit produit une représentation.

Et cette représentation peut devenir : l’État est incapable de protéger vos données ; la numérisation vous expose ; l’administration vous surveille ; la modernisation menace votre liberté ; il faut donc revenir en arrière.

Une puissance hostile n’aurait même plus besoin d’obtenir elle-même le démantèlement du système. Elle pourrait chercher à créer les conditions dans lesquelles nous le réclamerions.

L’Homme de Sitruve dans l’enfer numérique

En qualifiant de « sociaux » des dispositifs industriels de médiation comportementale, nous avons commis une erreur fondamentale. Quand le dommage devient statistiquement incontestable, la transformation anthropologique a déjà eu lieu.

Le jugement transactionnel accepté par Meta, la compagnie créée par Mark Zuckerberg à partir de Facebook, à près de 20 milliards de dollars, permet de faire un parallèle avec le processus progressif et de plus en plus sévère de bannissement de l’industrie du tabac. Au terme d’un procès de 5 jours, organisé à Oakland, en Californie, cette transaction a permis d’éviter, à ce jour, une avalanche de procédures.

Il ne reporte pas les questions de fond. Il y en a. Elles sont lourdes.

Parmi elles, le moment juridique à partir duquel a été admise l’idée que des applications, auxquelles Facebook a ouvert la voie, pouvaient être qualifiées de « réseaux sociaux » mérite, à ce titre, un examen méticuleux car, à l’épreuve des faits, rien n’est plus étranger à un réseau social que ce que nous nommons sous le label générique de « réseaux sociaux ».

Quelque chose de fondamental, ici, au premier degré, si j’ose dire, a cédé aux pulsions et au miroir des illusions.

On pourrait reconstituer une généalogie juridique et sémantique assez vertigineuse.

Au commencement, Facebook est essentiellement un service informatique privé : une entreprise fournit une interface permettant à des individus de publier, d’échanger, de constituer des listes de relations et de produire des données.

Puis nous avons accepté collectivement de désigner cet objet comme un « réseau social ».

Or le glissement n’est pas innocent. Le réseau existait réellement ; mais qu’il fût social au sens où l’on parle du lien social, de la société ou de l’espace public était déjà une proposition beaucoup plus considérable.

Car Facebook ne reproduit pas simplement les relations sociales. Il les formalise, les mesure, les classe, les recommande et, surtout, en organise l’intermédiation selon ses propres finalités économiques.

C’est ici que le parallèle Big Tobacco devient puissant en même temps qu’il présente une limite.

Pendant très longtemps, la cigarette a été juridiquement appréhendée essentiellement comme un produit de consommation. L’individu était supposé souverain : il achetait, fumait, assumait.

Progressivement, cette représentation s’est effondrée à mesure qu’étaient établis trois éléments : le dommage, la dépendance et la connaissance qu’en avait l’industriel.

La question juridique s’est alors déplacée :

« Pourquoi les gens fument-ils ? »

est devenue :

« Qu’a fait l’industriel pour qu’ils continuent à fumer ? »

C’est exactement le déplacement auquel nous assistons avec Meta, premier finalement à encourir les foudres de la justice des Hommes, comme en témoigne l’audience à laquelle il a dû faire face et dont Meta s’est tirée en limitant substantiellement, même si la somme paraît astronomique, les dégâts.

Nous avons peut-être commis une erreur fondamentale en considérant ces entreprises comme les fabricants de nouveaux espaces sociaux, alors qu’elles fabriquaient d’abord des dispositifs industriels de médiation du comportement humain.

Cette confusion leur a conféré une extraordinaire légitimité.

On parlait de « communauté », d' »amis », de « partage », de « conversation », de « réseau social ».

Tout le vocabulaire provenait du registre anthropologique et affectif, alors que le modèle économique relevait de l’industrie: acquisition, rétention, engagement, segmentation, monétisation.

C’est presque une privatisation du vocabulaire de la sociabilité.

À quel moment le droit a-t-il accepté de qualifier de « social », un dispositif industriel dont l’objet économique consistait précisément à capturer, mesurer et monétiser les interactions sociales?

Le sujet de cette double imbrication du droit et de la technologie – le premier accusant constamment un retard devant la surprise créée par la seconde – apparaît alors dans toute son ampleur. Le droit nomme tardivement ce que la technologie a déjà installé dans les usages; mais, en le nommant, il lui confère une réalité juridique qui contribue en retour à le naturaliser.

Cela entraîne les démocraties à subir le phénomène qui les transforme et dénature les rapports sociaux authentiques.

Big Tobacco captait une dépendance individuelle.

Les prétendus « réseaux sociaux » captent et organisent l’attention, la perception et jusqu’aux conditions de formation du jugement collectif. Ils agissent sur les masses, selon des opérateurs et des intérêts qui nous échappent.

Leur marché est l’espace cognitif plus que celui du psychisme individuel. C’est là que se développe toute une catégorie d’influences nocives, à la rencontre de ce potentiel et des sources de lucre.

Je ne parle pas des messageries cryptées de type Telegram qui ouvrent à la fois d’autres brèches et d’autres passerelles.

Et cela change complètement l’orientation juridique.
Le RGPD demande essentiellement: « Que faites-vous de mes données? »
Le droit qui vient devra également demander: « Que faites-vous de moi à partir de mes données ? »

Pour ne pas perdre cette course entre le droit et la technologie, au cœur de la notion de souveraineté et de l’intégrité anthropologique, que faut-il anticiper?

Il ne suffit plus d’anticiper les technologies ; il faut anticiper ce qu’elles rendent possible avant que leurs usages aient acquis la force du fait social.

Autrement dit, le droit ne gagnera jamais la course s’il attend le dommage pour qualifier l’objet. La cigarette pouvait être réglementée après constatation statistique de ses effets. Avec l’IA, les plateformes algorithmiques, les interfaces neuronales ou les agents autonomes, lorsque le dommage devient statistiquement incontestable, la transformation anthropologique peut déjà avoir eu lieu.

Six choses à anticiper :

1. La captation de l’attention.

Nous avons longtemps protégé le corps, la propriété, la correspondance, les données personnelles. L’attention reste beaucoup moins constituée juridiquement comme un bien à protéger. Or une industrie capable d’organiser continuellement ce que nous regardons, dans quel ordre, pendant combien de temps et avec quelles sollicitations possède quelque chose qui ressemble à un pouvoir d’administration de la disponibilité mentale.

2. La formation du jugement.

C’est l’étape supérieure. Le problème n’est plus seulement : mes données ont-elles été utilisées sans mon consentement ? Il devient : dans quelles conditions mon opinion s’est-elle formée ? Une démocratie protège jalousement le secret du vote, beaucoup moins l’intégrité du processus cognitif qui précède le vote. Il y a là, à mon sens, un immense chantier juridique.

3. La simulation du social.

Après avoir appelé « amis » des relations médiatisées par Facebook, nous allons appeler interlocuteurs, conseillers, compagnons, peut-être collègues ou amants, des entités synthétiques. Le droit devrait cette fois poser la question avant la naturalisation du vocabulaire : quelle différence voulons-nous juridiquement préserver entre relation humaine et simulation industrielle d’une relation humaine ?

4. La délégation cognitive à l’IA.

Il ne s’agit pas seulement de savoir si une IA donne une bonne réponse. À partir de quel degré de délégation — chercher, résumer, choisir, écrire, négocier, acheter, décider — l’utilisateur cesse-t-il progressivement d’exercer certaines facultés ? Cela ne conduit évidemment pas à interdire l’IA ; l’écriture elle-même est une technologie de délégation de la mémoire. Mais une société doit pouvoir déterminer quelles facultés elle juge constitutives de l’autonomie humaine et politique.

5. L’agentivité.

C’est peut-être le prochain grand choc juridique. Une plateforme nous recommandait quoi faire. Un agent d’IA pourra faire à notre place : contracter, acheter, négocier, communiquer avec un autre agent, filtrer l’information, engager certaines ressources. Le droit devra déterminer très tôt où s’arrête la délégation et où commence l’abandon de souveraineté individuelle. Le consentement ne peut plus être seulement le clic initial donnant accès à un système susceptible d’enchaîner ensuite des milliers d’actes.

6. Enfin, l’intégrité anthropologique.

Il ne s’agit pas de la concevoir comme la défense d’un homme supposément « naturel » contre la technique — l’humanité est technicienne depuis toujours — mais comme la conservation des conditions permettant à un être humain de demeurer auteur de ses représentations, de ses relations et de ses décisions.

Et cela change complètement l’orientation juridique.
Le RGPD demande essentiellement : « Que faites-vous de mes données? »
Le droit qui vient devra également demander : « Que faites-vous de moi à partir de mes données ? »

C’est une différence considérable puisqu’elle se signale au niveau de la conscience de soi, de soi dans une communauté, dans une société, dans une humanité.

Elle permet aussi de comprendre pourquoi le parallèle avec Big Tobacco possède une limite qui, loin de l’affaiblir, rend tout raisonnement sérieux sur l’horizon plus inquiétant.

Big Tobacco pouvait produire une dépendance dans l’individu. Les technologies cognitives peuvent simultanément agir sur l’individu et modifier l’environnement dans lequel cet individu construit sa représentation du réel.

L’incendie derrières les incendies

C’est un dôme de chaleur informationnelle qui pèse sur la France produisant les mêmes effets convectifs que les dômes thermiques. La lutte contre les incendies est-elle une guerre comme les autres, ouverte à sa part d’hybridation et sa dimension cognitive?

La France brûle. L’Europe brûle. Les bandeaux rouges des chaînes d’information ont changé d’échelle en quelques heures, mais pas de registre. L’incendie est désormais partout : dans les forêts, dans les images et dans les esprits.

Il faut évidemment commencer par ce qui ne souffre guère de discussion. Les sécheresses et les canicules à répétition créent des conditions d’inflammabilité exceptionnelles. Elles augmentent la probabilité qu’un départ de feu devienne un incendie, qu’un incendie échappe aux premières interventions et qu’un foyer ordinaire se transforme en catastrophe.

Mais le climat explique le combustible. Il n’explique pas nécessairement l’allumette.

C’est pourquoi le nombre de départs de feu mérite d’être considéré indépendamment du nombre d’hectares brûlés. Et c’est pourquoi leur origine mérite davantage encore notre attention.

En France, la proportion considérable de mineurs parmi les personnes interpellées dans des affaires liées aux incendies – autour de 40 % selon les chiffres communiqués – constitue un signal. Pas une preuve. Encore moins la démonstration d’une entreprise coordonnée. Un signal qui oblige simplement à ne pas arrêter l’enquête à l’auteur matériel du geste.

Mais les 183 mineurs français ouvrent une deuxième piste, distincte.

Ils représentent presque quatre interpellés sur dix. C’est suffisamment inhabituel pour mériter une étude en soi. D’autant que les statistiques générales du ministère montrent que, tous domaines de délinquance confondus, le nombre de mineurs mis en cause par police et gendarmerie a au contraire diminué de 15 % entre 2016 et 2025. Autrement dit, on ne peut pas simplement expliquer cette forte présence parmi les suspects d’incendies par une augmentation générale de la délinquance des mineurs.

La DGSI connaît parfaitement ce modus operandi, pour d’autres domaines que celui des incendies. Elle vient encore d’avertir que des services étrangers pratiquent le recrutement à distance, utilisent Telegram, Signal ou WhatsApp et proposent des rémunérations inhabituelles, notamment en cryptomonnaies.

Qui allume, et pourquoi ?

Un mineur peut mettre le feu par imprudence, fascination, goût du danger ou de la transgression. Il peut relever d’une problématique individuelle. Mais le mineur, du fait de son statut juridique, occupe également une place particulière dans certaines économies criminelles contemporaines.

Le narcotrafic en a fait depuis longtemps une main-d’œuvre attractive. Sa vulnérabilité, sa facilité de recrutement, son rapport particulier à la responsabilité pénale et, parfois, quelques centaines d’euros suffisent à en faire l’exécutant d’un commanditaire qu’il ne connaît même pas.

Cette externalisation de l’acte criminel dépasse désormais le trafic de stupéfiants.

Les services européens observent le recrutement à distance de jeunes exécutants pour commettre violences, dégradations ou sabotages. Les opérations hybrides attribuées à la Russie en Europe, notamment en Pologne, ont également montré comment des intermédiaires peuvent recruter des exécutants locaux pour accomplir des actions ponctuelles, parfois contre une rémunération difficilement traçable.

Les messageries chiffrées facilitent la mise en relation. Les cryptoactifs peuvent faciliter certains paiements. Le donneur d’ordre n’a plus besoin de connaître celui qui accomplit matériellement son dessein.

Cela ne signifie nullement que les incendies français répondent à un tel mécanisme.

Cela signifie qu’en 2026, ne pas rechercher si ce mécanisme existe serait aussi imprudent que de prétendre qu’il existe sans preuve.

La bonne question adressée à un incendiaire présumé n’est donc peut-être plus seulement : Pourquoi avez-vous mis le feu ?

Elle doit aussi pouvoir devenir : Qui connaissiez-vous ? Avec qui avez-vous communiqué ? Quelqu’un vous l’a-t-il demandé ? Avez-vous été payé ? D’autres ont-ils reçu la même proposition ?

Il appartient aux enquêteurs et aux services de renseignement, au cours de ce dernier été précédant la Présidentielle 2027, d’y répondre et de pousser l’examen à ce niveau.

L’incendie possède une propriété singulière

Comme instrument éventuel de déstabilisation, le feu présente une caractéristique remarquable : son ambiguïté.

Une bombe désigne immédiatement une intention. Un rail saboté appelle la recherche d’un saboteur. Une forêt qui brûle possède spontanément son explication : il fait chaud, la végétation est sèche, le vent souffle.

Et pourtant ses conséquences dépassent très largement les hectares calcinés.

Il mobilise les pompiers et les moyens aériens. Il épuise les hommes. Il oblige à évacuer. Il détruit des activités économiques. Il expose immédiatement les moyens dont dispose l’État et ceux dont il ne dispose pas.

Puis commence un autre incendie.

Celui des représentations.

« La France en feu », annoncent sur les chaînes d’info les bandeaux rouges. Puis : « L’Europe en feu ».

Le fait devient récit.

Et ce récit rejoint une succession d’autres objets qui n’ont pourtant, à l’origine, presque rien en commun : immigration, terrorisme, narcotrafic, DZ Mafia, violences autour des stades, faits divers, émeutes, incendies.

Tous peuvent cependant être versés dans un même récipient sémantique : l’insécurité.

L’accumulation finit alors par raconter autre chose que chacun des événements pris séparément. Elle raconte un pays débordé. Un État qui ne maîtrise plus. Une société menacée de toutes parts.

Aucune information n’a nécessairement été falsifiée.

C’est précisément là que commence la question cognitive.

Une réalité peut produire une représentation trompeuse sans qu’un seul fait soit faux

Événement réel. Surexposition. Répétition. Agrégation avec d’autres événements. Sentiment de continuité. Généralisation. Impression de perte de contrôle. Mise en accusation de l’État.

Puis vient naturellement la demande politique d’ordre.

Il n’est même pas nécessaire d’imaginer derrière cette mécanique un grand ordonnateur. Les logiques concurrentielles des médias, les algorithmes des réseaux sociaux, les entrepreneurs politiques, les intérêts criminels et les opérations d’influence étrangères peuvent produire des effets convergents sans jamais s’être réunis autour d’une table.

Mais cette absence éventuelle de coordination ne dispense précisément pas de rechercher les coordinations lorsqu’elles existent.

Car l’incendie cognitif possède une propriété commune avec l’incendie forestier : il prospère sur un milieu préalablement desséché.

Et le milieu politique français l’est suffisamment pour que chaque catastrophe puisse devenir immédiatement la preuve de quelque chose.

Un Premier ministre se rend sur le terrain et se fait huer. Les moyens de la Sécurité civile sont interrogés. Des banderoles fleurissent: « Moins de canons, plus de services publics ». Les choix budgétaires deviennent le sujet.

La défense nationale est mise en concurrence avec les services publics. La catastrophe environnementale devient crise sociale, puis crise politique.

L’État est mis en accusation.

Ses forces matérielles sont éprouvées.

Ses forces morales le sont davantage encore.

Regarder aussi là où cela brûle moins

C’est ici que la comparaison européenne devient indispensable.

L’Espagne, le Portugal, la Turquie, l’Italie, mais également la Belgique, l’Allemagne ou le Royaume-Uni permettent de sortir du huis clos français. Et la Grèce constitue peut-être le cas le plus instructif.

Pays méditerranéen extrêmement exposé, frappé lui aussi par la chaleur et la sécheresse, elle semble parvenir certaines années à empêcher davantage de départs de franchir le seuil qui les transforme en grands incendies.

Cela oblige à distinguer trois choses que le spectacle des flammes tend à confondre : l’ignition, l’échappement et la propagation.

Le comportement humain intervient dans la première. L’organisation de la prévention, de la surveillance et des secours intervient massivement dans la deuxième. Le climat pèse terriblement sur la troisième.

C’est seulement en séparant ces variables que nous pourrons comprendre ce qui se passe.

Et c’est également ainsi que l’on résiste à la manipulation : non en choisissant un récit concurrent, mais en augmentant la résolution du réel.

Éteindre l’incendie cognitif

Le travail journalistique commence peut-être exactement ici.

Il ne consiste ni à annoncer une opération de déstabilisation dont nous ne possédons pas la preuve, ni à considérer comme pathologique, accidentel ou météorologique tout ce qui n’entre pas immédiatement dans une catégorie connue.

Il consiste à poser les questions que les faits rendent légitimes pour permettre au peuple que ne pas être la victime d’un récit.

Combien de départs ?

Combien sont d’origine humaine ?

Combien sont volontaires ?

Qui en sont les auteurs ?

Pourquoi une telle proportion de mineurs apparaît-elle parmi les personnes interpellées ?

Agissent-ils seuls ?

Existe-t-il des rémunérations, des sollicitations en ligne, des intermédiaires, des ressemblances entre des affaires géographiquement éloignées ?

Pourquoi certains pays soumis à des conditions météorologiques comparables semblent-ils mieux contenir la transformation des ignitions en grands incendies ?

Et enfin : comment ces événements sont-ils transformés en représentation politique de l’état du pays ?

Ce sont des questions. Pas des conclusions.

Mais refuser de les poser au motif qu’elles pourraient déranger, et continuer à dévider comme si de rien n’était le fil narratif que la succession d’événements secrètent, serait exactement l’inverse du travail journalistique.

La fumée possède cette propriété : elle dissimule autant qu’elle signale le feu.

Il faut donc regarder derrière elle.

Nous vivons une époque de sécheresses et de canicules à répétition. Nous savons ce qu’elles font aux forêts. Nous savons désormais aussi ce que les technologies numériques, les économies criminelles, les opérations d’influence et les stratégies hybrides permettent de faire aux sociétés.

Cela ne nous autorise à accuser personne sans preuve.

Cela nous interdit en revanche d’être naïfs.

Nous ne sommes pas nés de la dernière pluie.

Qu’on se le dise.

Rebâtir l’ère de la confiance publique

Au-delà des compulsions idéologiques dans lesquelles de grands pouvoirs veulent nous entraîner, une grande réflexion doit s’ouvrir. Il s’agit, avant de ne plus être en mesure de le faire, de nous rappeler qui nous sommes, qui sont les autres. Et de mettre en échec la guerre cognitive qui est à l’œuvre. La prochaine souveraineté à reconquérir est celle du libre arbitre. C’est vital.

Les limites du principe de la liberté d’expression brandie comme étendard d’une drôle de guerre par des groupes médiatiques, par des puissances financières érigées en industries de subversion idéologiques ainsi que par le substrat politicien, c’est que le principe qui est supposé animer la vertu du débat et de la conversation démocratique alimente des strates plus profondes de la conscience publique, un niveau d’exécution inédit qui inscrit désormais la « liberté d’expression » en arme tactique au service de la guerre cognitive.

Cela est bien plus grave que la guerre psychologique, menée, de tous temps, par des « psycho-ops » pour atteindre le moral des populations. Le stade archaïque fait place à un stade éminemment technologique.

Ce que ces ennemis veulent atteindre et altérer, là et aujourd’hui, c’est un niveau plus fondamental à l’exercice de la souveraineté. L’ère des réseaux sociaux virtuels et de l’IA, si nous n’y prenons pas garde, est l’avènement de cette société.

Regardons ce qui est en train de nous arriver.

La société contemporaine exige un principe de précaution poussé à l’extrême dans le domaine matériel, tout en tolérant une pollution cognitive généralisée.

Qu’il s’agisse des microtraces chimiques, des dépendances de l’industrie lourde aux terres rares, des débats sanitaires ou de la souveraineté énergétique – domaine où la France disposait pourtant d’un modèle d’excellence historique avec le nucléaire -, le corps social développe un réflexe d’hypervigilance. Il traque l’infinitésimal, exige le risque zéro et en vient, par un réflexe d’autodéfense poussé jusqu’à l’absurde, à paralyser ses propres outils de puissance et à dissoudre le consentement collectif.

Il installe en système immunitaire un système d’auto mise en péril.

Pendant que la population se barricade contre la moindre particule physique ou la moindre infrastructure industrielle, les portes restent grand ouvertes aux agents de déstabilisation intellectuelle.

La liberté d’expression est le milieu de la virulence. Elle est utilisée pour faire naître des démons alors que ce droit est élevé à l’origine pour nourrir la vertu de la conversation démocratique.

Il est désormais dévoyé pour servir d’arme tactique dans le cadre d’une guerre cognitive globale. Il corrode les institutions comme le plus puissant des acides; il annihile la capacité de gouvernance comme le plus puissant des neurotoxiques.

La mécanique repose sur un piège attentionnel: le spectacle ostentatoire de la provocation, du clash et du bruit médiatique constitue la partie émergée de l’iceberg.

Sa fonction est de capter le temps de cerveau et de saturer l’espace public par l’hyperpolarisation.

Pendant que le débat s’épuise sur cette scène de théâtre, la partie immergée opère sans obstacle : elle altère progressivement la sensibilité de l’esprit public, dérègle l’entendement général et instille une décohésion profonde.

Ceux qui orchestrent ce reformatage savent très bien ce qu’ils font. Ils exigent ensuite, au nom d’une liberté d’expression sacralisée à leur seul profit, le droit absolu et incontestable de produire ces effets toxiques sur l’opinion qui ne sait se délivrer de cette addiction et penser le réel, se positionner par rapport à lui, en dehors du tumulte d’images et des puissantes fictions que cela installe.

Face à une guerre cognitive, la censure classique est un piège, mais la liberté d’expression est un piège aussi. Tout concours à noyer et sur-noyer le poisson.

Nous sommes le poisson qui s’asphyxie dans l’ère du soupçon, de mensonge, de la post-vérité. Ses branchies n’ont pas évolué, au cours de milliers d’années, pour extraire l’oxygène nécessaire à son métabolisme dans un milieu d’une telle toxicité.

La seule parade consiste à fortifier et sanctuariser le libre arbitre au sein du Peuple. C’est le Saint des Saints des démocraties, de toute les démocraties quels que soient le mode de gouvernance politique qui est le leur.

Pour contrer l’engourdissement et l’ingénierie du doute, il est impératif de bâtir une immunité cognitive collective — une pensée de défense ancrée dans la souveraineté du jugement, capable de discerner la recherche légitime de la vérité des opérations d’empoisonnement mental.

C’est cette discipline, forgée dans des outils de confiance inaltérable, écartés des courants démagogues, des bouffées d’exaltations qui nourrissent le mouvement des foules, qu’il faut que nous forgions et assemblions. L’égotisme, c’est-à-dire le repli sur soi, est peut-être une réaction instinctive – la seule disponible dans le marché des passions politiques – pour se préserver de ce phénomène.

Nous n’avons jamais été confrontés à pareils dévoiements.

Nous n’avons jamais été soumis à pareille épreuve.

Mais nous n’avons d’autres choix, si nous ne voulons pas laisser la postérité prisonnière de ces nouvelles servitudes qui prennent possession de chaque parcelle de notre libre-arbitre, que de trouver le moyen de construire les fondations d’une confiance renouvelée, portée par des piliers plus solides que ceux dont on voit qu’ils n’avaient pas été conçus pour résister aux nouvelles menaces.

C’est de notre responsabilité.

« There’s a killer on the road »

De l’assistance militaire à la symbiose algorithmique : la Section 224 du Congrès américain s’apprête à sceller une fusion sans précédent entre les appareils de guerre des États-Unis et d’Israël. Entre mécanique aveugle et perte de contrôle démocratique, analyse d’une matière politique où la Paix, désormais tenue en laisse, semble suivre une trajectoire dont l’issue nous échappe.

Le Congrès des Etats-Unis d’Amérique s’apprête à assurer une intégration totale et fusionnelle des systèmes de guerre americano-israélien
J’appelle donc à prêter une attention toute particulière à la publication repostée ci-dessous.

Cette analyse n’est pas à ranger – je tiens au distinguo  – dans le registre des simples points de vue et du débat d’idée, qui inscrit toute choses dans une perspective relativiste transformant le discernement en variable de désajustement démocratique.

Le Quincy Institute dresse un examen clinique. C’est une observation médico-légale à laquelle il se livre, laquelle souligne un net changement de paradigme qui nous place au seuil de l’ère des apocalypses.

Il ne faut pas avoir peur des mots.
Il faut avoir peur de la réalité. Il faut le courage des mots pour ne pas avoir à craindre la réalité.
Habituellement, les États-Unis fournissent une aide financière ou matérielle (le modèle de l’aide), permettant au Congrès de voter chaque année sur le maintien de ce soutien.

Avec la Section 224, le Quincy Institute dénonce qu’on bascule dans une intégration technique et industrielle avec Israël: partage de données brutes, co-production d’IA, systèmes cyber et technologies autonomes. Pour Quincy, cela crée un « verrouillage » technologique rendant la séparation des deux armées quasiment impossible.

Cette symbiose aboutit à une entité qui n’appartient plus à aucune souveraineté nationale propre. C’est d’elle dont on peut dire qu’elle a enclenché la dynamique du détroit d’Ormuz ; c’est elle qui, en vertu d’objectifs opaques, tient la Paix en laisse et l’affale, la dresse comme un chien à enrager.

Pour paraphraser le 45/47e président des États-Unis : payez une attention toute particulière à cette matière.

En guise de conclusion face à cette mécanique infernale, ces mots de Jim Morrison me reviennent:

« There’s a killer on the road / His brain is squirmin’ like a toad / Take a long holiday / Let your children play… »

(Il y a un tueur sur la route / Son cerveau se tortille comme un crapaud / Prends de longues vacances / Laisse jouer tes enfants).

Trump, Netanyahou et Poutine unis contre la Paix des Nations

Le monde est en guerre, mais personne ne le voit.

Je mesure en lisant et écoutant de nombreux commentaires qui jonglent, alternativement, entre le sort de l’Ukraine et la situation dans le détroit d’Ormuz, combien les observateurs semblent désemparés pour expliquer l’actualité.

Ils sont incapables de sa sortir d’un schéma mental selon lequel Trump n’a qu’une hâte, se sortir du guépier dans lequel il serait entré par erreur.

C’est une erreur de considérer qu’il y est entré par erreur.

Dans le cas du Moyen-Orient comme à Kyiv, où la Russie a changé de gamme d’armement, et demandé, par la voix de Sergueï Lavrov, aux chancelleries étrangères de retirer leurs diplomates, celui qui exige le prix Nobel de la Paix n’a jamais cessé d’alimenter un jeu de tensions, au détriment des alliés traditionnels de ce qui formait l’Occident.

Cet Occident, Donald Trump le tue à petit feu, lui et ses valeurs, au profit d’une autre version, dont l’axe court de Washington à Moscou en passant par Tel-Aviv. C’est un Occident où Palantir a son mot à dire et où le pape Léon XIV et son encyclique « Magnifica Humanitatis », lui, n’a plus la parole.


Dans les deux cas, les cadres analytiques sont inopérants. C’est pour cette simple et unique raison que les experts ne parviennent plus à comprendre et la logique des conflits et la logique de leur règlement. Il n’y a pas de solution dans un seul cadre, parce que le cadre ne s’appartient pas à lui seul. Il fait partie d’un ensemble plus vaste, coordonné avec la précision d’un montre russe.


Les pièces ne s’alignent pas avec les intentions car les événements ne concernent pas plusieurs échiquiers différents, mais un échiquier global où les fous de Mar-a-Lago, de Tel-Aviv et de Moscou, imposent leur loi.

C’est ce qui me fait dire et assumer qu’ils sont liés par un complot contre la Paix des Nations ayant pour buts de livrer le Moyen-Orient au chaos, les pays de l’Union Européenne à la Russie, et le contrôle du monde aux USA.


Tant qu’on n’a pas compris cela, on n’a rien compris.

On n’y voit que du feu.

Tant qu’on n’a pas compris ça, on se désespère des voltefaces de Donald Trump qui trouve toujours le moyen de faire dérailler les négociations qu’il prétend engager.

Israël et les USA de Trump ont réussi à faire de la question du nucléaire iranien un enjeu existentiel pour l’ensemble de l’Occident.

Ce fut un coup magistral car il permet de maintenir sur le sujet des négociations avec la République Islamique d’Iran, et sur l’ensemble du débat politico-médiatique, une pression négative utile pour masquer l’étendue de la tromperie.

La Paix n’est jamais un processus dans lequel on entre à reculons. Ici, l’Amérique non seulement entre à reculons, mais fait tout pour saboter le dénouement, bien aidée par Israël et son exigence sécuritaire absolue.

L’exigence de sécurité est légitime. Elle suppose une réciprocité. L’exigence de sécurité offre un horizon de réalisation satisfaisant les belligérants.

Elle est donc à distinguer de l’exigence sécuritaire qui ne se satisfait de rien sinon de l’annihilation et de la destruction de toutes les souverainetés externes.

Les soi-disant « Accords d’Abraham » sont, à la lumière des événements comme de l’injonction, hier, de Trump à obtenir ratification des pays arabes, et notamment de l’Arabie Saoudite contre une désescalade, un tour de passe-passe.

Ces accords ne mystifient plus personne de sérieux, j’entends par sérieux quiconque regarde la réalité, la structure qu’elle compose, sans avaler les grosses couleuvres des fictions, fussent-elles sophistiquées, auxquelles, tourvà tour, Netanyahou, Trump ou Poutine exigent que nous adhérions.

Voici l’état du sionisme aujourd’hui et nul ne peut reprocher à l’Iran de prétendre défaire de monstre. L’adage selon lequel qui se ressemble s’assemble n’a pas a été bousculé pour comprendre la dynamique monstrueuse qui unit les protagonistes et qui en fait les frais.

Certains estiment que ces guerres, susceptibles d’aboutir à une guerre mondiale, sont déjà hors de contrôle et que rien ne pourra arrêter les puissances de feu engagées.

Je ne suis pas d’accord. Je vois, personnellement, un coup d’arrêt brutal advenir. Mais ce coup d’arrêt ne pourra advenir qu’au moment où l’ensemble des nations, tétanisées, cesseront de discuter du sexe de la future et hypothétique bombe nucléaire iranienne pour regarder le film complet sur tout l’écran.

Il est permis de remonter assez loin.

A ce moment-là cette guerre par morceaux, pour reprendre un qualificatif de Jean-Paul II, sera achevée.
Un nouveau monde pourra naître. Il en aura les moyens et l’opportunité.

Le Spoofing et les attaques sous fausse bannière

Quand la guerre se transforme en labyrinthe de mensonges, sur fond de rivalités messianiques.

Depuis quelques semaines, les tensions entre l’Iran, l’Azerbaïdjan, la Turquie et, plus largement, le Moyen-Orient tout entier, semblent évoluer dans une atmosphère étrange, presque irréelle, qui ne trouve aucun équivalent dans l’histoire de la guerre.

Des attaques sont attribuées à Téhéran : drones frappant des installations en Azerbaïdjan, missiles interceptés en Turquie, menaces évoquées contre des lieux saints à Jérusalem. Pourtant, l’Iran nie catégoriquement. Les accusations se répondent, les démentis s’accumulent et ceux de la République Islamique d’Iran passent à la trappe, et les certitudes semblent se dissoudre à mesure que les récits se multiplient.

En observant ces événements, je ne peux m’empêcher d’avoir le sentiment que quelque chose de plus profond est à l’œuvre et que cela donne raison à la prudence – réputé être mère de sureté – dont se réclame la France.

La guerre contemporaine ne se joue plus seulement sur le terrain. Elle se joue dans les signaux, dans les systèmes de navigation, dans les récits diffusés au monde.

Et parfois, il devient presque impossible de distinguer l’événement réel de sa mise en scène.

Le spoofing: une guerre qui manipule la réalité

Parmi les technologies qui participent à cette transformation, le spoofing des systèmes de navigation satellitaire occupe une place particulière.

Contrairement au simple brouillage, qui se contente de bloquer un signal, le spoofing consiste à remplacer un signal réel par un signal falsifié.
Un drone, un missile ou un navire peut alors croire se trouver ailleurs que là où il est réellement.

Cette manipulation peut avoir des conséquences redoutables.

Un drone peut être redirigé vers une cible qu’il n’était pas censé frapper.
Un missile peut sembler provenir d’un pays qui n’est pas responsable du tir.
Une attaque peut ainsi être attribuée à un adversaire désigné.

Autrement dit, la technologie permet désormais de fabriquer un événement militaire crédible tout en dissimulant son véritable auteur.

Cette perspective est vertigineuse.

Des exemples troublants

Les conflits récents offrent déjà plusieurs indices de cette évolution.

En Ukraine, les systèmes de spoofing ont été utilisés pour détourner certains drones russes vers des zones sans importance stratégique. Dans le même temps, la Russie a déployé ses propres capacités pour perturber les systèmes de navigation ukrainiens et civils.

Dans le Caucase, l’attaque contre l’aéroport de Nakhitchevan a été attribuée à l’Iran par l’Azerbaïdjan. Téhéran, lui, affirme qu’il s’agit d’une manipulation destinée à détériorer ses relations avec Bakou.

La vérité, pour l’instant, reste insaisissable.

Et c’est peut-être là l’élément le plus inquiétant.

Car dans un environnement où les signaux peuvent être falsifiés, la preuve technique elle-même devient fragile.

S’agissant de cette faculté à « duper » le système de navigation d’un drone ou d’un missile, elle porte la guerre dans une dimension de laquelle il faudra savoir s’extraire. Car il y a une différence entre la posture de défense qui légitime l’expertise ukrainienne dans le domaine et sa valeur, d’une posture qui consisterait à dérouter un missile ou un drone vers une cible qui arrangerait l’opérateur invisible.

Il n’est pas indifférent de savoir que le Shahed 136, à l’origine de la mort d’un de nos soldats, Arnaud FRION et des blessures de 6 de ses camarades du 7e BCA, bascule sur GLONASS, le système de navigation russe lorsque le GPS est brouillé.
Ce drone, comme le président de la République Française, a cru bon d’insister, est fabriqué par deux pays: l’Iran et la Russie.

Reste que prouver une attaque par spoofing GPS/GLONASS est un défi technique et juridique, mais plusieurs méthodes et indices permettent de l’établir avec un degré de confiance variable. Si le drone ou missile intercepté ou crashé dispose d’un enregistreur de données (black box), l’analyse de sa trajectoire réelle (via capteurs inertiels ou logs internes) peut être comparée à la trajectoire attendue selon les coordonnées GPS reçues. Une divergence inexplicable suggère un spoofing.

Les fausses bannières : une pratique ancienne, une puissance nouvelle

Les attaques sous fausse bannière ne sont pas nouvelles dans l’histoire.
Depuis des siècles, des opérations ont été menées en se faisant passer pour l’ennemi afin de provoquer une réaction ou de justifier une escalade.

Mais la combinaison de ces pratiques avec les technologies modernes change profondément leur portée.

Autrefois, une fausse bannière nécessitait des moyens lourds et risqués.
Aujourd’hui, quelques équipements électroniques peuvent suffire à créer un incident international.

Il devient alors possible de provoquer une crise, voire une guerre, sans que l’auteur réel de l’attaque soit clairement identifiable.

Ce simple fait modifie déjà les équilibres stratégiques.

Le cas particulièrement sensible de Jérusalem

Parmi les rumeurs qui circulent actuellement, et dont il n’est pas improbable qu’elles soient distillées intentionnellement, pour « tramer » le tissu de la future réalité dans laquelle tous seront condamnés à  évoluer, un retient mon attention. Elle concerne le Dôme du Rocher, à Jérusalem.

Elle est évoquée comme pouvant être la cible d’une possible attaque de la République Islamique d’Iran, qu’il faudrait considérer comme désespérée et suicidaire. Dans ce contexte, l’écho que procure à cette éventualité les propos tenus par l’actuel secrétaire à la Guerre des Etats-Unis, Pete Hegseth, en 2018, prend une résonance des plus inquiétantes !  « Il n’y a aucune raison pour que le miracle du rétablissement du temple sur le Mont du Temple ne soit pas possible. Je ne sais pas comment cela arriverait, vous ne savez pas comment cela arriverait, mais je sais que cela pourrait arriver. « .

Ce qui circule sur les réseaux sociaux (surtout sur X/Twitter, Instagram, Facebook) depuis début mars 2026, ce sont principalement deux types de rumeurs opposées et hautement spéculatives, observe GROK, amplifiées par le contexte de la guerre en cours entre les États-Unis/Israël et l’Iran (débutée fin février 2026) :

  1. Rumeurs d’une attaque iranienne imminente ou accidentelle sur le site
    • Certains posts et vidéos sensationnalistes (souvent pro-israéliens ou conspirationnistes) prétendent qu’un missile iranien a visé ou risque de frapper le Dôme du Rocher.
    • En réalité, des missiles iraniens ont bien frappé près de Jérusalem : par exemple, le 1er mars 2026, un warhead est tombé à quelques centaines de mètres du Mur Occidental / Temple Mount (zone de la piscine du Sultan), et d’autres salves ont survolé Jérusalem (y compris le 12 mars). Israël a accusé l’Iran de viser de manière « indiscriminée » des zones sacrées (Mur Occidental, Al-Aqsa, Saint-Sépulcre).
    • Mais aucun impact direct sur le Dôme ou Al-Aqsa n’a été rapporté par des sources fiables (Times of Israel, Al Jazeera, Reuters, etc.). Les défenses israéliennes (Dôme de fer) ont intercepté la plupart, et les rares impacts étaient en zones ouvertes ou périphériques.
    • Ces événements ont déclenché des sirènes, des fermetures temporaires d’Al-Aqsa (notamment pour la prière du vendredi début mars, première depuis 1967), et des accusations mutuelles, mais pas de plan déclaré pour détruire le site.
  2. Rumeurs d’un « false flag » israélien pour blâmer l’Iran
    • De nombreux posts (souvent pro-iranien, pro-palestinien ou conspirationnistes) affirment que les services de renseignement iraniens ont « obtenu des informations » sur un plan israélien : frapper le Dôme / Al-Aqsa avec un drone ou missile (autour du Jour de Qods fin mars / début avril ?), puis accuser l’Iran pour discréditer Téhéran, unir le monde musulman contre lui, et justifier la reconstruction du Troisième Temple.
    • Ces allégations proviennent souvent de sources iraniennes officielles ou affiliées (Ministère du Renseignement iranien via agences comme Iran in Arabic News), relayées par des comptes comme @IranMilitaryEN,@SilentlySirs, etc. Elles évoquent une « évacuation progressive » de Juifs autour du site comme « preuve ».
    • Aucune source indépendante (ONU, médias occidentaux, arabes modérés) ne corrobore cela. C’est présenté comme une « révélation » sans preuves tangibles, souvent lié à des théories plus larges sur le sionisme chrétien/évangélique, Pete Hegseth, Tucker Carlson (qui a évoqué des scénarios similaires), ou des rabbins extrémistes appelant à détruire le Dôme pour le Temple.

En résumé :

  • La guerre a causé des tirs de missiles iraniens près / survolant Jérusalem et des sites sacrés, ce qui a créé une panique réelle et des fermetures d’accès.
  • Mais pas d’indication sérieuse d’une frappe délibérée imminente sur le Dôme du Rocher par l’Iran ou ses alliés (Hezbollah a repris des tirs sur Israël nord/centre en solidarité, mais pas ciblant Jérusalem spécifiquement).
  • Les posts que tu as vus sont très probablement des rumeurs conspirationnistes des deux côtés : un camp accuse l’Iran de viser les lieux saints, l’autre accuse Israël de préparer un false flag pour des motifs eschatologiques (Troisième Temple, fin des temps).
  • Rien de tout cela n’est confirmé par des briefings militaires, ONU, ou médias mainstream au 14 mars 2026. La situation reste très tendue avec des salves continues, mais pas de menace spécifique et crédible contre le Dôme lui-même.

Au-delà des allégations « conspirationnistes », un tel événement aurait des conséquences incalculables.
Il pourrait déclencher une vague d’indignation mondiale et entraîner une escalade militaire immédiate.

Or, dans un environnement saturé de manipulations électroniques et d’opérations psychologiques, une question s’impose:

  • comment être certain de l’identité de l’attaquant, comment être certain que tous les éléments versés au conspirationnisme sont conspirationniste ?

Une attaque réelle, une opération sous fausse bannière, ou simplement une rumeur amplifiée pour préparer l’opinion… chacun de ces scénarios devient plausible.

Une guerre devenue cognitive

Ce brouillage ne relève pas seulement de la technologie. Il s’inscrit dans une stratégie visant à désemparer tous les systèmes de défense intègres, à les submerger de doutes et d’ambiguïtés, ce qui va au-delà de opérations psychologiques.

Chaque acteur diffuse certes son propre récit. Mais les accusations circulent plus vite que les vérifications et les réseaux sociaux amplifient les versions contradictoires.

Les populations, les journalistes et même les décideurs doivent naviguer dans un océan d’informations incertaines, et sont privés de l’imagination du vrai. Cela emprisonne le peuple et le prive de la clé de discernement dont il a besoin.

Et il y a, pour certains acteurs, une vraisemblable habileté à mouvoir leur but de guerre dans ces eaux troubles. Il y a une aisance qui n’est pas de mon goût et qui ne doit l’être de personne.

Dans ce contexte, la question n’est plus seulement qui agit, mais qui parvient à imposer son interprétation de l’événement.

Une réalité devenue fragile

En observant cette évolution, une impression persiste: la réalité elle-même semble devenir négociable. Elle est soumise au vote. Elle est une matière, comme une autre, d’opinion.

Les technologies numériques permettent désormais de modifier les signaux qui structurent notre perception du monde: positions, trajectoires, images, données.

Si ces signaux peuvent être falsifiés, alors les événements eux-mêmes deviennent contestables.

Nous entrons peut-être dans une époque où la guerre ne consiste plus seulement à détruire des infrastructures ou des armées, mais à déstabiliser la perception même du réel.

La nécessité d’une vigilance nouvelle

Face à cette transformation, plusieurs pistes apparaissent nécessaires: renforcer les systèmes de navigation hybrides, développer des capacités de détection du spoofing, créer des mécanismes indépendants d’analyse technique.

Mais au-delà des solutions technologiques, un autre enjeu apparaît.

Celui de la vigilance cognitive.

Car dans un monde où les signaux peuvent être manipulés et les récits fabriqués, comprendre ce qui se passe devient un exercice exigeant, presque philosophique.

Il faut apprendre à douter sans sombrer dans la paralysie ou la paranoïa.
À analyser sans céder à la manipulation. Il faut penser non plus la banalité du mal, mais sa potentielle expertise.

Conclusion: un monde où la vérité devient un enjeu stratégique et où en manipuler les conditions d’émergence et de tenue peut se faire sans le moindre scrupule, est un enfer.

Les tensions actuelles autour de l’Iran, de l’Azerbaïdjan, de la Turquie, de Chypre et du Moyen-Orient, pourraient bien être les premiers signes d’une mutation plus profonde.

La technologie permet désormais d’altérer les traces mêmes de l’action militaire.
Les récits concurrents se superposent.
La responsabilité devient difficile à établir.

Dans cet univers incertain, une chose semble claire :

la vérité n’est plus seulement une question morale ou philosophique.

Elle devient un enjeu stratégique majeur.

Et peut-être l’un des défis, l’une de ses plus emblématiques trahisons, auxquels notre époque doit faire face.

Le visage de l’hydre

Contrairement à ce qu’insinue ce compte X, s’affichant comme « de réinformation »:

, si des tracteurs — outils de production — sont détournés en instruments de blocage massif et de paralysie territoriale, ce à quoi s’emploient les coordination rurale et confédération paysanne qui ont subverti l’entier du syndicalisme agricole, alors il est – juridiquement, symboliquement et surtout, opérationnellement – cohérent qu’ils rencontrent, sur leur route, des VBRG – Véhicules Blindés à Roues de la Gendarmerie.

Ce qui est en jeu ici n’est pas la paysannerie, mais son instrumentalisation.
Exploiter sa figure pour affaiblir l’État, démobiliser ses forces de l’ordre et produire un renversement cognitif des légitimités relève d’une stratégie connue.

L’injection, dans l’espace public, d’un narratif qui renverse le sens des lieux, des rôles et des missions — au nom d’une prétendue “réinformation” — constitue une signature symbolique claire.

Ce travail de l’ombre ne vise pas à défendre le vivant, mais à troubler l’intégrité de l’État dans l’exercice de ses fonctions régaliennes.

Lorsqu’un tigre est accusé d’être violent parce qu’il garde la frontière de la jungle, ce n’est pas le tigre qui est en cause, mais le récit que l’on fabrique autour de lui.

Le compte @reseau_internat s’inscrit dans un écosystème informationnel identifié, caractérisé par:

  • une hostilité systémique à l’Union européenne,
  • une délégitimation constante de l’État français,
  • une valorisation implicite ou explicite des puissances autoritaires dites “souverainistes”, au premier rang desquelles la Russie.

Les publications analysées présentent des invariants rhétoriques:

  • recours à des sources non vérifiables ou circulaires,
  • usage intensif de témoignages anonymes ou émotionnels (« les policiers sont dégoûtés »),
  • cadrage des forces de l’ordre comme instrumentalisées contre le peuple,
  • inversion systématique des responsabilités (l’État comme cause exclusive du désordre).

Le post analysé (tracteurs face aux VBRG) — qui émane d’un compte qui n’est qu’un des innombrables tentacules de l’hydre à laquelle la France et l’UE ont affaire — ne vise pas à informer sur un événement, mais à produire trois effets cognitifs simultanés:

a) Séparer les forces de l’ordre de la République

En prétendant parler au nom des policiers et gendarmes [dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas], le compte tente de:

  • les extraire de leur mission régalienne,
  • les présenter comme moralement en rupture avec l’État.

C’est un classique des stratégies de subversion informationnelle.


b) Légitimer l’escalade par victimisation

La mise en scène d’un État « aux abois », « en fin de règne », ne vise pas à analyser, mais à:

  • normaliser l’idée d’un effondrement proche,
  • rendre acceptable une radicalisation ultérieure.

c) Renverser le symbolique

Le face-à-face tracteurs/VBRG est cadré pour:

  • essentialiser la paysannerie comme figure du peuple pur,
  • assimiler l’État à une force d’occupation.

Ce procédé est strictement homologue aux narratifs utilisés dans les théâtres ukrainien, balte ou moldave avant des phases de tension accrue.

En retournant un panneau indicateur en Français, ce qui se lit, c’est Moscou en cyrillique

Le compte @reseau_internat s’inscrit parfaitement dans un contexte plus large de renversement symbolique, illustré par le phénomène qui s’est étendue comme une trainée de poudre dans la ruralité et qui a consisté à renverser les panneaux indicateurs à l’entrée et au sortir des localités:

  • le retournement durable des panneaux d’entrée de communes,
  • l’acceptation, voire la valorisation, de ce geste par des élus locaux.

Ce phénomène:

  • n’exprime plus une revendication,
  • installe une inversion de l’ordre de signification du territoire.

Il constitue un terrain cognitif favorable aux stratégies de désorientation et de délégitimation de l’État.

Sans préjuger d’un pilotage direct, les contenus et méthodes observés sont compatibles point par point avec:

  • la doctrine russe de guerre informationnelle (Gerasimov),
  • l’usage de vecteurs locaux, idéologiquement marqués,
  • la stratégie de fragmentation des sociétés européennes de l’intérieur,
  • l’exploitation des fractures rurales, sociales et identitaires.

Il s’agit moins de convaincre que de désorganiser, moins de proposer que de faire douter.

Le compte @reseau_internat ne doit pas être compris comme un acteur central, mais comme:

  • une tentacule d’un dispositif d’Intelligence étrangère plus large,
  • un amplificateur local d’un narratif hostile à la République,
  • un agent de pollution cognitive durable.

La menace qu’il représente n’est pas militaire, elle est épistémologique, même si elle sait déployer quelques drones pour fixer notre vigilance sur le conventionnel et nous tromper sur le fait qu’elle attaque la capacité collective à distinguer critique légitime et délégitimation systémique.

Les médias, fascinés par l’expression des colères paysannes, sont à ce système frauduleux, médiatiquement et informationnellement, et parfaitement typique de la guerre cognitive, ce que les façades commerciales sont au blanchiment d’argent.

Une démocratie peut absorber la contestation.
Elle ne survit pas longtemps à la désorientation organisée.

Ce qui se joue réellement: une inversion de la hiérarchie des compétences

Dans une République moderne, le principe n’est pas que tout le monde sait tout,
mais que:

  • chacun parle depuis son champ de compétence,
  • les savoirs sont articulés, discutés, contredits,
  • la décision politique arbitre, elle ne remplace pas le savoir.

Or ce que qui se montre sous les traits de la colère, à laquelle il n’est pas anormal d’être empathique — et que nous observons — est autre chose:

la colère vécue comme titre de compétence supérieur.

Le paysan n’est plus:

  • un acteur économique,
  • un citoyen porteur d’intérêts légitimes,
  • un expert de son métier,

mais il est érigé en rival épistémique:

  • du vétérinaire,
  • de l’épidémiologiste,
  • de l’économiste,
  • du législateur.

Non pas contre eux, mais à leur place.

C’est exactement la matrice du Soviet suprême. Historiquement, le Soviet suprême ne reposait pas sur la compétence, mais sur:

  • la représentation immédiate,
  • la légitimité morale du “producteur”,
  • la suspicion envers les savoirs spécialisés (jugés bourgeois, technocratiques, dévoyés).

Le schéma était le suivant:

Celui qui produit (acier, blé, charbon) est réputé comprendre le monde mieux que celui qui l’étudie.

C’est ce que Lénine puis Staline ont institutionnalisé :

  • l’ouvrier contre l’ingénieur,
  • le paysan contre l’agronome,
  • le comité contre l’expertise.

Le résultat fut connu:

  • terreur idéologique contre les savants.
  • désastre agronomique (Lyssenko),
  • famines,
  • effondrement de la rationalité économique,

Ce qui ressurgit aujourd’hui n’est pas le communisme, mais sa pathologie cognitive exploitée avec une rare efficacité par Poutine:

Si je souffre, alors j’ai raison.
Si je suis en colère, alors la science ment.
Si je produis, alors je décide du vrai.

C’est exactement :

  • la délégitimation de la médiation,
  • la haine du tiers (expert, institution, règle),
  • le court-circuit du temps long par l’émotion.

Quand la colère devient une compétence; quand la production devient un droit au vrai; et quand l’expertise est disqualifiée comme ennemie du peuple; ce n’est pas la République qui s’approfondit —
c’est l’ombre du Soviet suprême qui réapparaît.

Et la créature antéhistorique qu’est Soviet suprême est l’antithèse de l’Etre Suprême que la République Française, elle, a érigé en son centre symbolique — non comme régime politique, mais comme structure mentale.
Retrouvons-le d’urgence et chassons l’alien!

PS: Cette analyse, très opérationnelle, touche au nœud central de la Théorie Etendue de l’Information, développée par ailleurs: le moment où l’information cesse d’être structurée par des champs et devient un rapport de force brut entre affects.

Agriculture, ressentiment et Europe-Puissance: anatomie d’une stratégie de dérèglement

Je ne voudrais pas être désagréable, mais ce qui ne souffre, à mon avis, aucune contestation, c’est que Jordan Bardella, président du Rassemblement National rendrait – ce que n’est pas la République Française, une république bananière. Or, nous n’avons pas besoin de frigidité, en politique comme ailleurs. Nous avons besoin de fécondation.

Cette phrase peut heurter. Elle n’est pourtant ni injurieuse ni excessive. Elle décrit un mode de fonctionnement politique. Une république bananière n’est pas d’abord un pays pauvre ou caricatural: c’est un régime où l’émotion immédiate, la pression sectorielle et l’opportunisme médiatique prennent le pas sur la continuité stratégique, l’autorité rationnelle de l’État et la capacité à se projeter dans le temps long.

C’est précisément ce seuil qui est aujourd’hui franchi.

Le ressentiment envers les empires agro-industriels est légitime, lorsqu’il interroge la répartition et le partage équitable de la valeur ajoutée créée. Mais lorsqu’il devient le cadre dominant de lecture, il se transforme en verrou stratégique. Il fige l’agriculture dans une posture de victime, incapable de se penser comme acteur à repositionner.

Les accords commerciaux conclus par l’Union européenne ne sont pas de simples textes normatifs. Ils sont des infrastructures relationnelles: ils organisent la prévisibilité, la stabilité, la montée en gamme et la coopération sur le long terme. À ce titre, ils constituent un levier majeur de la construction d’une « Europe-Puissance du XXIᵉ siècle »: non impériale, non coercitive, mais architecte de relations gagnant-gagnant.

Ainsi, tout accord commercial est perçu comme une menace existentielle, non comme un levier. La phobie se déplace: hier le plombier polonais, aujourd’hui le paysan brésilien. Le conflit devient identitaire, émotionnel, et court-circuite toute analyse de chaîne de valeur, de réciprocité ou de stratégie.

La séquence récente autour de la gestion de la dermatose nodulaire n’est pas un simple épisode agricole. En soufflant sur la colère paysanne, en contestant les mesures sanitaires fondées sur l’expertise vétérinaire, le Rassemblement national et d’autres courants souverainistes ont franchi une ligne rouge: ils ont fragilisé l’autorité scientifique et administrative de l’État.

L’agriculture occupe une place singulière : elle touche au sol, au vivant, à l’alimentation, à l’identité. Elle est donc le secteur idéal pour cristalliser les angoisses collectives et court-circuiter toute médiation rationnelle. Là où l’industrie, la finance ou le numérique ont déjà intégré la mondialisation, l’agriculture demeure le dernier bastion symbolique de la souveraineté immédiate.

C’est précisément pour cela qu’elle est devenue la cible privilégiée des entrepreneurs de colère. La dermatose nodulaire n’est ici qu’un révélateur: ce qui est contesté, ce n’est pas une mesure sanitaire, mais le principe même d’une décision collective fondée sur l’intérêt général, y compris lorsqu’elle est coûteuse à court terme.

Il ne s’agit plus ici de défendre un secteur, mais de délégitimer le principe même de la décision publique fondée sur la connaissance, lorsque celle-ci implique des sacrifices à court terme. Or gouverner le vivant — animaux, sols, écosystèmes — est une condition élémentaire de toute souveraineté réelle.
C’est la seule voie que le progrès connaisse.

De l’État à l’Union: la contagion organisée

Ce qui est frappant dans la déclaration publiée sur X par Marine Le Pen, que les sondages disent prête à ravir la présidence de la République française, ce n’est pas la radicalité de la déclaration, mais sa précision temporelle. Elle ne répond à aucun calendrier réel; elle épouse parfaitement un climat. Elle n’est pas une maladresse; elle est réglée comme une horloge courte destinée à dérégler la grande horloge européenne.

Dans cette séquence, il ne s’agit plus de débattre d’un accord, mais de saper la capacité même de l’Union européenne à inscrire son action dans le temps long. C’est là que se joue, silencieusement, la bataille contre « l’Europe-Puissance » et, j’espère que cela n’échappe à personne, la pulsation du quartz est donné par la Russie.

Cette contestation se prolonge logiquement dans l’attaque contre l’Union européenne et ses accords commerciaux. Elle en est l’illustration la plus claire.

Cette injonction au soulèvement ne correspond à aucun moment précis du calendrier institutionnel européen. L’accord UE–Mercosur n’est pas engagé dans une phase de négociation active appelant une décision binaire immédiate. Les termes sont stabilisés, les débats portent sur les garanties, les équilibres et les ratifications.

La déclaration n’est donc pas intempestive.
Elle est opportuniste.

Elle n’est pas réglée sur le temps réel de la décision, mais sur le temps émotionnel du ressentiment. Elle ne vise pas à améliorer un accord, mais à disqualifier le principe même de la contractualisation européenne.

Dire “Non”, sans condition, sans alternative, sans projet de substitution, ce n’est pas négocier. C’est sortir du jeu du temps long. C’est substituer à la politique une posture d’arrêt, de rupture, de blocage.

Là où l’Union européenne agit comme une puissance relationnelle, capable de structurer des équilibres gagnant-gagnant, le souverainisme oppose une politique du verrou. Une horloge courte, émotionnelle, réglée pour dérégler la grande horloge stratégique européenne.

L’agriculture comme levier de déstabilisation

Ce n’est pas un hasard si cette stratégie passe par l’agriculture. Elle touche au sol, au vivant, à l’alimentation, à l’identité. Elle permet de court-circuiter toute médiation rationnelle.

Le ressentiment agricole est réel. Mais il est instrumentalisé. Transformé en conflit existentiel, il empêche de penser le véritable enjeu : non pas la concurrence en soi, mais la place occupée dans la chaîne de valeur.

L’agriculture européenne a déjà accompli des sauts mécaniques et technologiques considérables. Le rejet des OGM, souvent caricaturé, dit moins une peur de la science qu’une angoisse de dépossession face aux empires agro-industriels. Le problème n’est pas le progrès, mais la captation de la valeur.

Le saut décisif n’a jamais été formulé politiquement: celui du déplacement assumé dans la chaîne de valeur. Sortir d’une agriculture de volume et de défense pour entrer dans une agriculture d’architecture de valeur: transformation, origine, standard, traçabilité, contrat long, marque.

Faute de ce projet, chaque accord commercial devient un bouc émissaire. Chaque norme, une agression. Et l’agriculture, au lieu de devenir le fer de lance de « l’Europe-Puissance », en devient le point de rupture.

Une convergence géopolitique qui ne peut plus être ignorée

Il n’est pas nécessaire d’invoquer un complot pour constater une convergence objective d’intérêts. Une Union européenne fragmentée, incapable d’assumer sa nature stratégique, réduite à une caricature normative, sert les intérêts de puissances extérieures qui prospèrent sur la division européenne. Une Europe capable de structurer des chaînes de valeur globales équilibrées, y compris agricoles, réduit les zones grises et neutralise les jeux bilatéraux asymétriques.

Il faut désormais poser la question frontalement : comment accepter que cette accumulation de blocages corresponde en tous points aux intérêts stratégiques de la Russie poutinienne ?

Depuis sa sortie traumatique de l’effondrement soviétique, la Russie mène contre l’Europe une guerre multiforme : énergétique, informationnelle, politique, cognitive. Son objectif est constant : empêcher l’Union européenne de se constituer en puissance autonome, cohérente, capable de se projeter dans le temps long.

Que produisent objectivement les stratégies souverainistes actuelles ?

– elles fragmentent l’Union ;
– elles délégitiment l’expertise ;
– elles sapent l’autorité de l’État ;
– elles sabotent les instruments contractuels européens ;
– elles enferment l’Europe dans l’instant et la colère.

Autrement dit : elles mettent des bâtons dans les roues de l’Europe exactement là où elle commence à avancer.

Il n’est pas nécessaire de prêter des intentions. En géopolitique, les effets comptent plus que les discours.

La Russie poutinienne ne nous fait pas seulement la guerre par les armes. Elle nous la fait par la division, la désorganisation, la saturation émotionnelle, la disqualification du temps long. Elle prospère sur les forces qui, de l’intérieur, transforment chaque crise sectorielle en crise de légitimité, chaque accord en trahison, chaque norme en oppression.

Refuser de voir cette convergence, c’est accepter l’aveuglement.

Quand l’axe Toulouse–Narbonne, qui me concerne intimement, est coupé, quand l’autoroute est bloquée, ce n’est pas seulement une protestation. C’est une rupture symbolique. La libre circulation des personnes, des biens, des idées, des libertés est un principe de confiance. On ne le remet pas en cause sans conséquence.

On ne défend pas la République et l’idée de l’Europe qu’elle fait vivre en brandissant un poulet dans une main et une faucille dans l’autre.

Ce que nous sommes en train de perdre, ce n’est pas un accord commercial.
C’est la capacité à faire société dans le temps long.

La politique du “Non”, de la peur instrumentalisée, de l’arrêt permanent, est une politique de la frigidité. Elle ne produit rien. Elle stérilise. Elle empêche l’Europe de devenir ce qu’elle est déjà en train d’inventer : une puissance du XXIᵉ siècle, non impériale, fondée sur la relation, le contrat et la confiance.

La République française n’a pas besoin de cela.
L’Europe non plus.

Elle a besoin de fécondation politique: de concepts, de projets, de chaînes de valeur repensées, d’une agriculture repositionnée comme acteur stratégique, et d’une Union qui assume enfin ce qu’elle est en train de devenir.

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse l’agriculture et constitue un enjeu auquel aucun citoyen, quelle que soit sa condition ou son intérêt catégoriel ne devrait se montrer insensible.
Lorsque des forces politiques choisissent de délégitimer l’État au nom d’une colère sectorielle, elles ouvrent une brèche qui affaiblit l’ensemble de l’édifice démocratique et stratégique européen. L’agriculture n’est pas condamnée à être le tombeau de « l’Europe-Puissance ». C’est ce que certains veulent faire d’elle.

Mais tant que le saut de la chaîne de valeur ne sera pas pensé, nommé et porté politiquement, elle restera le terrain privilégié de toutes les déstabilisations.

Le conflit n’est pas entre paysans et Europe.
Il est entre une vision stratégique de long terme et une exploitation méthodique du ressentiment à des fins de pouvoir.

L’agriculture européenne n’est ni archaïque ni immobile. Elle a traversé, en un demi-siècle, des ruptures technologiques majeures : mécanisation lourde, agronomie scientifique, normalisation sanitaire, traçabilité, numérisation des pratiques. Peu de secteurs économiques peuvent revendiquer une telle succession de transformations structurelles.

Et pourtant, elle se présente aujourd’hui comme incapable d’évoluer davantage. Cette posture n’est pas technique ; elle est conceptuelle.

Le faux débat technologique

La résistance aux OGM est souvent invoquée comme preuve d’un refus du progrès. Elle dit en réalité autre chose. Elle exprime moins une peur de la science qu’une angoisse face à la captation de la valeur du vivant par des empires agro-industriels. Le rejet porte sur la dépossession — brevets, dépendance amont, asymétrie contractuelle — bien plus que sur la technologie elle-même.

Ce point est essentiel : l’agriculture européenne n’est pas réfractaire au changement, elle est réfractaire à un changement qui la maintient en bas de la chaîne de valeur.

Le véritable saut à accomplir n’est donc pas un saut productif, mais un saut de position.

Depuis des décennies, l’agriculture européenne est enfermée dans une logique défensive:

  • produire davantage sous contraintes,
  • absorber les normes comme des coûts,
  • compenser la perte de valeur par des aides,
  • subir la mondialisation au lieu de s’y repositionner.

Or le XXIᵉ siècle ne se gagne plus par les volumes, mais par l’architecture de la valeur: transformation, origine, standard, marque, contrat long, confiance. Ce déplacement de la chaîne de valeur n’a jamais été formulé comme projet politique agricole européen. Faute de concept, il est devenu impensable.