New Delhi, lieu du new deal mondial ?

Troïka, mémoire numérique, rapprochement sino-indien, absorption des antagonismes : le sommet esquisse les instruments d’une gouvernance mondiale moins centrée et plus continue.

Ce qui s’est passé à New Delhi, à l’occasion du sommet des BRICS, n’est pas un événement périphérique. Nous aurions tort de le considérer comme tel.

D’abord, Narendra Modi et Xi Jinping ont mis l’accent sur le rétablissement des liens économiques, la mobilité entre les deux pays et la reconstruction de la confiance après la rupture provoquée par les affrontements frontaliers de 2020.

Ce rapprochement est massif.

Le signal qu’il envoie est puissant parce qu’il constitue l’une des conditions de possibilité de BRICS plus structurés, donc capables d’afficher de véritables ambitions : devenir un pôle géopolitique stable, cohérent, organisé autour de grands principes directeurs, sans devoir se définir d’abord par la revanche sur l’Occident.

Savons-nous en entendre la complexité ? Une chose est sûre : peut-être convient-il d’enlever les filtres d’un autre temps, ceux qui ne laissent passer que les fréquences familières de l’affrontement Est-Ouest, pour rendre notre appareil capable de recevoir le signal qu’émet un autre appareil géopolitique.

Car un filtre mal réglé ne supprime pas seulement le bruit: il peut aussi éliminer l’information utile. À force de chercher dans les BRICS la fréquence connue de l’anti-occidentalisme, nous risquons de ne pas entendre ce qui se construit sur une autre bande: continuité institutionnelle, pluralité des centres, autonomie financière, absorption des antagonismes.

La question du R dans les BRICS, et particulièrement celle du « P » de Poutine à l’intérieur de ce R que les BRICS agrègent, semble ainsi commencer à être absorbée par la force de l’ensemble.

La distinction est essentielle parce que la Russie possède, indépendamment de Vladimir Poutine, tous les attributs qui lui donnent une place structurelle dans les BRICS: puissance nucléaire, siège permanent au Conseil de sécurité, immense territoire eurasiatique, ressources énergétiques et minières, capacités scientifiques et militaires, débouché arctique, relations anciennes avec l’Inde, la Chine, l’Afrique et une partie du Moyen-Orient.

Cette Russie là survivra à Poutine. Son intérêt à disposer d’institutions internationales moins dépendantes des États-Unis et de l’Europe lui survivra vraisemblablement aussi.

Vladimir Poutine tend, lui, à interpréter les BRICS comme un instrument de contestation de l’ordre occidental. Encore à New Delhi, il appelait le groupe à bâtir une plateforme de croissance indépendante des règles occidentales, notamment dans les paiements, les investissements, les infrastructures et la technologie.

Or cette conception n’est pas celle de tous les BRICS. Elle n’est surtout pas celle qui résume et qu’a retenu le sommet.

Poutine utilise-t-il les BRICS pour sortir la Russie de l’isolement occidental, ou les BRICS sont-ils en train d’intégrer la Russie dans une structure qui, à terme, « vieillira » Poutine ?

L’impression qui ressort de New Delhi est que Poutine est traité.
Mais que Trump l’est aussi.

Poutine est traité au sens institutionnel : sa négativité, sa volonté de rupture, son antagonisme avec l’Occident sont absorbés dans une structure qui les transforme en propositions de paiement, de financement, de gouvernance ou d’autonomie.

Trump l’est autrement. Les BRICS condamnent les mesures tarifaires et non tarifaires unilatérales et réclament une réforme de la gouvernance commerciale et financière internationale.

Malgré la guerre impliquant l’Iran et les fortes tensions entre Téhéran et Abou Dhabi, les membres sont également parvenus à préserver un consensus politique commun.

Le président iranien Masoud Pezeshkian a rencontré à New Delhi Cheikh Khaled bin Mohamed bin Zayed Al Nahyan, prince héritier d’Abou Dhabi, qui conduisait la délégation émiratie au nom du président des Émirats arabes unis, Mohamed bin Zayed.

Le contexte donne à la rencontre une portée très supérieure à son contenu officiel. Reuters la décrit comme le contact bilatéral au plus haut niveau entre l’Iran et les Émirats depuis le début de la guerre, alors même que les deux membres des BRICS se trouvent sur des positions profondément différentes dans le conflit.

Malgré cela, ils ont accepté la même Déclaration de New Delhi, appelant à la retenue maximale, au dialogue et à la préservation du commerce, des chaînes d’approvisionnement, des flux énergétiques et de la sécurité maritime.

L’institutionnalisation des BRICS devient ici particulièrement intéressante.

Le groupe n’a pas résolu le désaccord Iran–EAU. Il a fait quelque chose d’institutionnellement peut-être plus important : il a maintenu les deux protagonistes à l’intérieur du même espace de conversation, obtenu leur adhésion à un langage commun et offert le lieu d’une rencontre bilatérale.

Autrement dit, les BRICS commencent peut-être à produire une fonction qui n’est ni l’alliance ni l’arbitrage :

absorber le conflit sans exiger préalablement sa disparition.

C’est dans ce contexte que Narendra Modi propose désormais aux BRICS d’élaborer collectivement dix propositions de réforme de la gouvernance mondiale, afin d’aboutir, d’ici au prochain sommet, à une « BRICS Reform Roadmap ».

Mais l’une des propositions les plus intéressantes touche au fonctionnement même du groupe.

Modi propose un « BRICS Continuity and Implementation Mechanism » reposant notamment sur la troïka des présidences passée, présente et future.

En termes clairs : celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

L’Europe […] devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil

Le principe n’est pas sans précédent. Le G20 utilise une troïka et les présidences tournantes du Conseil de l’Union européenne sont organisées en trios de dix-huit mois.

Mais ce que Narendra Modi ajoute mérite attention. Il propose de faire de la troïka des présidences passée, présente et future l’un des instruments de continuité institutionnelle des BRICS.

La Déclaration finale n’adopte pas formellement ce mécanisme, mais elle en épouse déjà la logique en renforçant les dispositifs de mémoire, de suivi et de continuité entre présidences.

La Chine prendra la présidence des BRICS en 2027 et Xi Jinping a confirmé qu’elle accueillera le 19e sommet. Cela place Pékin en position idéale pour reprendre, formaliser et éventuellement faire adopter le mécanisme proposé par Modi — troïka, continuité d’exécution, dépôt numérique sécurisé.

Cela aboutirait, en quelque sorte, à une gouvernance à horizon temporel glissant qui n’a pas d’équivalent à ce jour :

mémoire → décision → projection.

Le principe de la troïka n’est pas inédit. Le G20 et l’Union européenne connaissent déjà des mécanismes comparables de continuité entre présidences successives.

Mais l’architecture proposée à New Delhi présente une combinaison singulière: associer cette continuité politique à une mémoire numérique opérationnelle enregistrant, pour chaque décision, son responsable, son échéance et son état d’exécution.

À cette échelle, dans une organisation sans secrétariat permanent et portant une telle ambition de recomposition de la gouvernance mondiale, la formule paraît sans équivalent évident.
La base documentaire est ici beaucoup plus qu’une archive.

Elle devient un registre clé, presque au sens informatique du terme, dans un système opérationnel appelé à accueillir, successivement, des pilotes différents.

C’est presque une autre philosophie de l’institution : non plus nécessairement un centre permanent auquel les États délèguent la continuité, mais une continuité qui se déplace avec les États.

Une présidence tournante classique présente une faiblesse structurelle : chaque nouveau président peut être tenté de réinitialiser l’agenda. Le registre clé oppose à cette tentation la permanence de la trace : les pilotes changent, le système conserve son état.

Avec la troïka, le présent cesse d’être autonome. Celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

Le dépôt numérique ajoute à cette mémoire politique une mémoire objective: décisions, responsabilités, échéances, état d’avancement.

Le Brésil transmet alors non seulement une expérience diplomatique, mais une trace; l’Inde inscrit ce qu’elle décide; la Chine reçoit, avant même de prendre la présidence, ce qu’elle aura éventuellement à poursuivre.

Les présidences tournent.
La mémoire demeure.

C’est la perspective d’un centre de stratégie mutuelle, dynamique et intégré, au service d’un ensemble rassemblant près d’un humain sur deux et représentant autour de 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, avec une concentration considérable de ressources énergétiques et stratégiques.

Ce qui s’est dessiné à New Delhi confère ainsi une épaisseur institutionnelle nouvelle à l’organisation.

Le dépôt numérique, s’il est adopté, ne devra pas être regardé comme une archive documentaire inerte, mais comme l’un des systèmes permettant à un esprit commun de survivre à la rotation de ceux qui le conduisent.

Modi, explicitement, refuse de définir les BRICS comme une organisation dirigée contre quelqu’un. Xi Jinping, de son côté, inscrit leur développement dans une transformation de la gouvernance mondiale et appelle le groupe à peser davantage sur la paix, la stabilité et les règles internationales.

Il s’agit moins, dès lors, de construire une OTAN économique anti-occidentale que de faire émerger l’un des instruments d’un monde dans lequel aucune puissance ne détient seule le centre.

L’Europe, qui continue de se disputer autour de conceptions de la souveraineté dont certaines vieillissent à vue d’œil, devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil.

La Turquie, les sabres et le goupillon

Alors que l’islamophobie est devenue, depuis le 11-Septembre-2001, le marqueur de la vie citoyenne et électorale, n’est-il pas temps de comprendre et mesurer ce qui se joue derrière les « racines chrétiennes de l’Europe » érigées en étendard.

Il existe une manière différente de regarder les rapports entre l’Europe, la Turquie et la Russie. Elle consiste à oublier un instant les discours identitaires, dont la chaîne CNEWS, ostentatoirement « catho » et crypto-russe, forte de plumes incisives, s’est faite spécialiste, pour regarder la carte.

La Turquie appartient à l’OTAN depuis 1952. Elle dispose d’une des principales armées de l’Alliance, d’une population de près de 90 millions d’habitants, contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles, constitue l’articulation géographique entre Méditerranée, mer Noire, Caucase et Moyen-Orient et développe désormais une industrie de défense capable de produire drones, missiles, bâtiments de guerre, véhicules blindés et systèmes électroniques.

Cette puissance devait aussi, selon la perspective ouverte à la fin du XXe siècle et formalisée par l’ouverture des négociations d’adhésion en 2005, pouvoir rejoindre un jour l’Union européenne.

Elle ne l’a pas fait.

Il existe évidemment de nombreuses raisons à cet échec. Chypre, les relations avec la Grèce, les droits fondamentaux, l’État de droit et, progressivement, l’évolution autoritaire du pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan ont constitué des obstacles réels et parfois considérables qui ne doivent pas être considérés comme insurmontables au risque de faire de ce qui ne doit pas l’être la brèche dans le mur et la frontière fermée sur le pont.

A ce titre, une autre dimension de cette histoire, qui constitue un polarisateur puissant au sein des opinions publiques, mérite d’être examinée.
Pendant une vingtaine d’années, l’adhésion de la Turquie a aussi été combattue au nom de la définition civilisationnelle de l’Europe.

L’Europe aurait des « racines chrétiennes ». La Turquie serait musulmane. La géographie, l’histoire et la culture traceraient ainsi une frontière que les traités ne devraient pas franchir.

Cette opposition a constitué en France l’un des chevaux de bataille du Front national et des courants souverainistes avant de gagner une partie beaucoup plus large de la droite européenne.

Regardons maintenant cette histoire non plus depuis Paris, Berlin ou Bruxelles, mais depuis Moscou.

Que gagne la Russie à une Turquie profondément arrimée à l’Europe ?

Presque rien. Elle perd même.

Que gagne-t-elle, au contraire, à une Turquie suffisamment occidentale pour demeurer dans l’OTAN mais suffisamment éloignée de l’Europe politique pour conserver une position autonome entre Bruxelles, Washington et Moscou ?

Beaucoup. Un trouble tel qu’il offre la possibilité de réduire la capacité de mouvement de l’ensemble.

Car la Turquie n’est pas simplement un pays musulman situé aux marges de l’Europe.

C’est un verrou géopolitique.

La convention de Montreux octroie à la Turquie un rôle déterminant dans l’accès naval à la mer Noire. Son territoire borde ou approche plusieurs des principaux espaces de confrontation entre Russie et Occident. Son armée constitue une masse militaire considérable. Son industrie de défense lui donne progressivement une autonomie technologique que peu d’États européens possèdent individuellement.
Elle est la Sublime Porte. Difficile à atteindre parce qu’elle est sublime.

Et voici le paradoxe.

La Russie elle-même ne peut pas se définir simplement contre l’islam.

Elle comprend une importante population musulmane et Vladimir Poutine présente régulièrement « l’islam traditionnel » comme partie intégrante de l’histoire et du tissu culturel de la Fédération de Russie. L’islam peut donc être incorporé à la définition de la puissance russe.

Pourquoi devrait-il nécessairement être incompatible avec celle de la puissance européenne ?

La question mérite d’être d’autant plus posée qu’il y a une croisade médiatique, accompagnée d’un courant d’opinion islamophobe, sur certains médias ont établi leurs positions.

Elle l’est d’autant plus que les fractures civilisationnelles européennes présentent pour Moscou un intérêt stratégique objectif, qu’elles soient ou non directement provoquées par lui.

Une puissance n’a pas besoin d’inventer les fractures de son adversaire.

Il lui suffit de savoir les exploiter.

Une Europe persuadée que son identité exige de repousser durablement la Turquie produit elle-même un résultat remarquable : elle sépare son espace politique d’une puissance militaire que l’Alliance atlantique, elle, considère depuis plus de soixante-dix ans comme indispensable à son dispositif.

C’est peut-être ici que le débat sur les « racines chrétiennes de l’Europe » prend une dimension inattendue, qu’il faut aller chercher dans la mémoire cache.

Il ne s’agit plus de savoir si cette formule est historiquement exacte, philosophiquement satisfaisante ou religieusement légitime.

Il s’agit de savoir ce qu’elle coûte et, accessoirement, si elle correspond à la définition que les peuples veulent donner à leur temps.Normalement, c’est le Politique qui traite cela. Souverainement.

Car une frontière civilisationnelle peut devenir une frontière stratégique. Et une frontière stratégique peut devenir une diminution de puissance.

La Russie postsoviétique n’a pas accepté que ses frontières juridiquement définies constituent nécessairement les limites définitives de son espace de puissance.

L’Europe pourrait ainsi avoir commis une erreur singulière : croire qu’en réduisant son amplitude elle augmentait sa souveraineté.

Or la puissance fonctionne souvent exactement à l’inverse.

Elle consiste à agréger.

Des territoires, des populations, des capacités industrielles, des ressources, des technologies, des armées, des accès maritimes, des alliances et, surtout, des différences que l’organisation politique rend compatibles. Des différences.

Les États-Unis sont une puissance d’agrégation et la Chine, qui sait parfaitement l’être, est aussi une puissance d’échelle.
La Russie elle-même administre sa diversité ethnique et religieuse au nom de la continuité de sa puissance. Vladimir Poutine fait tous les ans ce que les contempteurs de l’Union Européenne ou de la France, et autres zélotes médiatiques, ironisent de voir faire à nos dirigeants: il présente ses voeux aux musulmans russes pour l’Aïd al-Fitr et l’Aïd al-Adha.

Il condamne « l’islam radical », mais en 2015, il a critiqué les caricatures de Mahomet. Il ne peut être que curieux, voire symptomatique, de considérer que les partis souverainistes, leurs cercles d’influence, travaillent l’Europe au corps pour que cette Europe ne fasse pas ce que Poutine, pour lequel ils nourrissent une certaine admiration, fait lui-même.

Le rejet de l’entrée de la Turquie dans l’UE a été le fer de lance du FN et des souverainistes au nom des racines chrétiennes de l’Europe. C’est le propulseur de la fusée Le Pen.

Le dernier étage appartient à quelle souveraineté?

Pourquoi l’Europe devrait-elle chercher sa souveraineté dans le rétrécissement ? La Turquie constitue à cet égard un extraordinaire cas d’école.

Il ne s’agit pas de refaire, rétrospectivement, son procès d’adhésion ni d’affirmer que son entrée dans l’Union aurait nécessairement été souhaitable ou possible. Cela appartient à un très vieux débat: celui portant sur le sexe des anges.

Il s’agit de poser une question beaucoup plus inconfortable :

Combien de puissance l’Europe a-t-elle sacrifiée à la définition identitaire d’elle-même ?

Et surtout : qui bénéficie de cette perte ?

Moscou regarde depuis longtemps vers Ankara.

Ankara regarde alternativement vers Moscou, Washington, Bruxelles, l’Asie centrale, le Caucase, le Moyen-Orient et l’Afrique.

C’est précisément ce qu’une puissance devenue suffisamment autonome peut se permettre de faire : mettre sa position géographique, militaire et industrielle aux enchères de la géopolitique.

L’Europe, elle, regarde la Turquie de l’autre côté de sa frontière.

Elle pourrait un jour découvrir qu’elle n’avait pas seulement tracé une frontière culturelle.

Elle avait tracé la limite de sa propre puissance.

Il y avait donc quelque chose d’étrangement éloquent dans le revolver offert par Recep Tayyip Erdoğan aux dirigeants réunis à l’occasion du 36e sommet de l’OTAN, tenu à Ankara les 7 et 8 juillet 2026.

L’objet était encombrant. Le symbole beaucoup moins.

Pendant que l’Europe se demandait si la Turquie appartenait à sa civilisation, la Turquie construisait les instruments de sa souveraineté.

Et la puissance, contrairement aux civilisations, ne demande pas de certificat de baptême.

Inglorious bastards

Les analyses de Claire Martel sont des eaux fortes.

L’ennui – et la situation électorale allemande vient de le faire sauter au visage de l’Europe avec une certaine cruauté! – est que ce tango auquel l’Allemagne se livre avec elle-même, ou plutôt avec l’ombre d’elle-même, davantage qu’avec son partenaire naturel et fondateur, la France, finit par la ramener vers les deux pôles de dépendance dont l’Europe devrait précisément permettre de s’affranchir.

Cela la conduit dans les bras de Poutine et ceux de Trump, au profit d’un bâtard politique, l’AfD qui est, comme le RN en France, ou le Reform UK au Royaume-Uni.

Vers Poutine, par l’attraction énergétique.
Vers Trump, par l’attraction technologique.

Et, à l’intérieur même de l’Allemagne, vers l’AfD, qui transforme ces dépendances extérieures et les frustrations qu’elles engendrent en promesse de souveraineté retrouvée.

C’est là que l’histoire devient presque dynastique.

L’Allemagne, la France et le Royaume-Uni – les trois dernières grandes puissances impériales européennes qui ont largement façonné l’ère dont nous sortons – semblent continuer, sous une autre forme, ce qui appartenait jadis à l’ordre des mariages et des sagas dynastiques: alliances contrariées ou corrompues, successions mal réglées, lignées concurrentes et rejetons cachés revenant réclamer leur héritage.

Aujourd’hui, c’est la démocratie qui copule, créé et élève les rejetons au sein de ses pulsions.
AfD, RN, Reform UK: trois bâtards politiques de trois empires disparus, auxquels on promet le retour du père alors que celui-ci ne reviendra pas.

L’Histoire européenne ne se répète pas.
Mais elle a parfois de curieuses histoires de famille.

(Semblant de) Guerre et (semblant de) Paix

Si la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, notre problème contemporain est peut-être que la paix est devenue, trop souvent, la continuation de la guerre.
Sous d’autres formes. L’utopie fixe l’horizon ; la civilisation construit le chemin. La frustration est peut-être, parfois, une transition à laquelle personne n’a donné de chemin.

Nous ne pouvons qu’être admiratifs devant les prodiges accomplis par la Chine en quelques décennies. Il faut commencer par le reconnaître, sans réticence ni arrière-pensée, parce que toute réflexion sérieuse sur la relation que nous entretenons avec elle doit partir de cette réalité.

Mais, cet hommage sincère rendu, une autre question apparaît : jusqu’où ce chemin peut-il se prolonger sous sa forme actuelle ?

Il ne débouche pas sur un état définitif de la mondialisation. Il rencontre progressivement une butée. L’accumulation des excédents chez les uns, des déficits chez les autres, la captation successive de la production, puis de la distribution et désormais d’une partie de l’intermédiation commerciale, ne peuvent se poursuivre indéfiniment sans produire leurs propres réactions.

L’affaire Shein n’en constitue qu’une manifestation particulièrement visible.

Lorsque l’usine s’est déplacée, nous avons cru pouvoir conserver le comptoir. Lorsque le comptoir commence à se déplacer à son tour, nous découvrons que la division internationale du travail sur laquelle reposait une partie de notre prospérité n’était pas un état stable du monde mais un moment de sa transformation.

Ils ont dépensé les dividendes de la paix
sans suffisamment investir dans les conditions
permettant à cette paix de continuer à produire
ses mêmes dividendes.

Alors apparaissent les droits de douane, les clauses de sauvegarde, les restrictions technologiques, les subventions défensives, les contrôles des investissements, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et, plus loin encore, la sécurisation des ressources et des territoires.

Entre la paix et la guerre s’installe ainsi tout un continuum d’états larvés que l’expression même de « guerre commerciale »» révèle assez bien.

J’ai déjà proposé de renverser la célèbre formule de Clausewitz. Celui-ci faisait de la guerre la continuation de la politique par d’autres moyens. Notre époque invite à se demander si ce que nous appelons encore la paix ne tend pas, dans certaines circonstances, à devenir la continuation de la guerre sous d’autres formes.

Tarifs, sanctions, embargos, contrôle des technologies, extraterritorialité du droit, sécurisation des matières premières, constitution de stocks, réarmement : la violence n’a pas disparu. Elle change de support, d’intensité et de comptabilité.

C’est ici que la question de la valeur réapparaît.

La guerre possède une valeur décomposable, mais essentiellement négative : vies humaines perdues, infrastructures détruites, capital productif immobilisé ou anéanti, échanges interrompus, populations déplacées, compétences détournées, ressources consacrées à l’armement puis à la reconstruction. Elle prélève sur les sociétés une sorte de « tribut négatif ».

La paix possède symétriquement une valeur décomposable : infrastructures préservées, commerce maintenu, confiance conservée, capitaux disponibles pour l’investissement productif, temps humain épargné, continuité des apprentissages, accumulation des savoirs et des patrimoines. Elle peut donc être regardée non seulement comme l’absence d’un coût, mais comme un « investissement positif ».

Dès lors que ces deux valeurs sont décomposables, elles deviennent au moins partiellement mesurables. Et dès lors qu’elles sont mesurables, rien n’interdit d’essayer de les faire entrer dans les instruments par lesquels nous administrons nos anticipations.

C’est peut-être là que les pays développés, et particulièrement l’Europe, ont commis leur erreur la plus profonde après la fin de la guerre froide.

Ils ont dépensé les dividendes de la paix sans suffisamment investir dans les conditions permettant à cette paix de continuer à produire ses mêmes dividendes.

Le postulat selon lequel nos économies pouvaient devenir des sociétés prospères de biens et de services n’avait rien d’absurde.

Ce postulat correspondait même à une intuition raisonnable : laisser progressivement les productions les plus intensives en travail à des économies en développement, conserver les fonctions à forte valeur ajoutée, investir dans la connaissance, les technologies, les infrastructures, les services et l’amélioration du niveau de vie.

Mais une société de biens et de services ne se décrète pas.
Elle s’organise.

Elle suppose de savoir :

Quelles compétences doivent demeurer souveraines,
Quelles productions peuvent être externalisées,
Quelle valeur doit rester sur le territoire,
Quelles dépendances sont acceptables,
Comment les gains de productivité sont répartis,
Comment les travailleurs déplacés par les transformations économiques sont reconvertis
Et, surtout, comment la valeur libérée par la mondialisation est réinvestie dans l’étape suivante.

Or l’accélération technologique a été foudroyante tandis que nos représentations économiques et politiques sont demeurées beaucoup plus lentes, figées dans la chrysalide ancienne.

Comment investir
dans la compensation
avant de devoir investir
dans la coercition ?

Nous avons raisonné en secteurs quand les chaînes de valeur devenaient des réseaux. Nous avons compté les marchandises lorsque les plateformes commençaient à capter les données. Nous avons surveillé les usines lorsque se déplaçait le comptoir. Nous avons regardé les balances commerciales lorsque se constituait une nouvelle géographie mondiale des infrastructures, des technologies et de la puissance.

Et nous avons souvent traité comme une dépense ce qui aurait dû être un investissement d’anticipation.

C’est précisément à cet endroit que l’ingénierie de la valeur prend son sens.

Elle ne consiste plus seulement à demander comment corriger un déficit commercial entre l’Europe et la Chine. Elle pose une question beaucoup plus générale : « Comment donner aujourd’hui une valeur aux déséquilibres dont nous savons qu’ils produiront demain des coûts infiniment supérieurs si nous les laissons s’accumuler ? »
Autrement dit, comment investir dans la compensation avant de devoir investir dans la coercition ?

Car le capital que nous refusons de consacrer suffisamment tôt à l’organisation d’un équilibre ne disparaît pas nécessairement.

Il peut revenir plus tard sous une autre forme.
Et beaucoup plus cher.

Il peut apparaître sous forme de barrières commerciales, de subventions défensives, de sécurisation des approvisionnements, de course aux armements, d’accaparement territorial ou, au terme de la dégradation, de destruction et de reconstruction.
Il peut acquérir une forme intraitable.

C’est peut-être l’un des paradoxes majeurs de notre époque : nous hésitons devant le coût de l’anticipation, mais nous trouvons des centaines de milliards lorsque l’échec de cette anticipation transforme la tension en urgence.

L’ingénierie de la valeur aurait précisément pour fonction de faire apparaître avant la crise la valeur que la crise nous forcera, autrement, à reconnaître après elle.

Au terme de cette réflexion apparaît donc une question qui dépasse encore celle de la mondialisation.

Si nous savons décomposer le coût de la guerre, si nous pouvons identifier le tribut négatif qu’elle prélève sur les hommes, les infrastructures, les patrimoines, les échanges, les connaissances et la confiance ; si nous pouvons, symétriquement, décomposer les bénéfices produits par la paix et considérer leur préservation comme un investissement positif, alors la question n’est plus seulement de savoir comment commercer.

Elle devient celle des conditions économiques, politiques et institutionnelles du « vivre-ensemble », dont il est notable de constater que c’est cette notion même qui a été attaquée en premier par les extrêmes-droites réactionnaires.

Il ne s’agit évidemment pas de rêver d’un monde sans nations, sans frontières, sans intérêts divergents ni rapports de puissance. Une civilisation universelle ne saurait être une civilisation uniforme.

Elle devrait précisément permettre la différence.

Mais permettre la différence suppose d’organiser les conditions dans lesquelles aucune différence de puissance, de richesse, de modèle politique, de démographie, de ressources ou de développement ne soit condamnée à se transformer mécaniquement en domination, frustration ou affrontement.
C’est peut-être ce qui manque encore à la mondialisation pour que les bonheurs qu’elle pourrait dispenser ne soient pas qu’ilusions et mirages.

Nous avons formidablement organisé la circulation des marchandises, des capitaux, des informations et, dans une moindre mesure, des personnes. Nous avons beaucoup moins bien organisé la circulation et la compensation des conséquences que ces mouvements produisent.

Or aucun système ne peut durablement demander à certains de supporter les externalités de la prospérité des autres sans faire naître tôt ou tard une réaction.

La réussite chinoise elle-même en fournit une illustration remarquable. Elle doit être reconnue pour ce qu’elle est : l’une des transformations économiques, industrielles, scientifiques et humaines les plus considérables de l’histoire contemporaine.

Mais précisément parce qu’elle a réussi, elle transforme les conditions de l’équilibre qui avait permis son succès.

Le monde qui a permis à la Chine de devenir ce qu’elle est ne peut demeurer exactement le même lorsque la Chine est devenue ce qu’elle est.

Et la réponse ne peut raisonnablement consister à lui demander de cesser de réussir.

Elle ne peut davantage consister, pour l’Europe ou les États-Unis, à accepter indéfiniment les conséquences de transformations qu’ils ne parviennent plus à absorber politiquement, économiquement ou socialement.

Il faut donc passer de la recherche d’un équilibre statique à l’organisation permanente des métamorphoses.

C’est ici que pourrait commencer une véritable civilisation universelle du « vivre-ensemble ».

Non par l’abolition des intérêts, mais par leur explicitation.
Non par la disparition des déséquilibres, mais par leur mesure.
Non par l’interdiction des ambitions, mais par l’organisation de voies permettant de les réaliser sans prédation.
Non par la négation des frustrations, mais par l’existence de mécanismes permettant de les reconnaître avant qu’elles ne deviennent ressentiment.
Non par la promesse d’une paix éternelle, mais par l’investissement permanent dans les conditions qui rendent la guerre moins rationnelle que la coopération.

Une telle civilisation aurait donc besoin d’une grammaire.

Elle devrait savoir distinguer le prix de la valeur, le commerce de la prédation, la dépendance de l’interdépendance, l’ambition de l’accaparement, la souveraineté de l’autarcie, la sécurité de la domination et la concurrence de la destruction.

Elle devrait également apprendre à introduire le temps dans ses calculs.

Car une frustration peut être reconnue aujourd’hui et compensée demain. Une ambition peut être légitime sans devoir être immédiatement satisfaite. Un déséquilibre peut être toléré s’il existe une trajectoire crédible permettant de le réduire. Un investissement peut constituer la contrepartie future d’un avantage présent.

C’est tout l’intérêt du paramètre d’attente.

Il permet de passer d’une civilisation de la réaction à une civilisation de l’anticipation.

Nous savons déjà inscrire une dette dans le temps. Nous savons actualiser un revenu futur. Nous savons assurer un risque qui ne s’est pas encore réalisé. Nous savons donner aujourd’hui une valeur à une tonne de carbone dont les conséquences climatiques se déploieront pendant des décennies.

Pourquoi serions-nous incapables d’élaborer progressivement des instruments permettant de donner une valeur aux déséquilibres économiques, sociaux ou stratégiques dont nous savons qu’ils nourriront demain les tensions ?

La technologie rend désormais envisageables des systèmes de mesure, de certification, de conditionnalité et de compensation infiniment plus sophistiqués que ceux dont disposaient les architectes de l’ordre international du XXe siècle.

Mais elle ne décidera de rien à notre place.

Le véritable problème n’est pas informatique.

Il est politique, juridique et, finalement, civilisationnel : qu’acceptons-nous de reconnaître comme valeur chez l’autre afin qu’il puisse reconnaître comme valeur ce que nous voulons préserver chez nous ?

C’est peut-être cela, au fond, le vivre-ensemble à l’échelle du monde.
Non pas s’aimer.
Non pas se ressembler.
Non pas renoncer à défendre ce que nous sommes.

Mais construire suffisamment de langage, de mesure, de droit, de confiance et de contreparties pour que la poursuite de nos intérêts respectifs produise davantage de valeur à partager que de valeur à détruire.

La civilisation ne commencerait alors pas avec la disparition du conflit.
Elle commencerait avec notre capacité à lui donner d’autres instruments que la destruction.

Shein: de la guerre commerciale à l’ingénierie de la valeur

Les excès de tension développent leur propre transformation de valeur, puisque qu’ils dégénèrent en course à l’armement, en fourches douanières, en accaparation territoriale, et transmutent les économies qui y cèdent inéluctablement en économies tournées vers la confrontation. La guerre peut être alors comprise, entre autres choses, comme l’un des mécanismes ultimes – et les plus destructeurs – par lesquels des sociétés attribuent une valeur à ce qu’elles n’ont pas su valoriser, garantir ou partager en temps de paix. L’enjeu d’une ingénierie de la valeur n’est donc pas seulement économique. Il consiste à construire suffisamment tôt les instruments permettant aux tensions de trouver une contrepartie avant qu’elles ne transforment elles-mêmes la valeur en puissance de coercition. C’est le point de départ de la proposition de La France d’Aplomb visant à empêcher que l’incapacité à valoriser et compenser un déséquilibre économique conduise les acteurs à convertir, jusqu’à un seuil difficilement réversible, leurs ressources productives en instruments de coercition.

La Chine a inventé le jeu de Go. Je ne crois pas qu’il soit très judicieux, même pour des raisons liées à la mise en scène de la politique intérieuse, de jouer à la marelle avec elle.

Hier matin, une dépêche de l’Agence France Presse rapporte que Pékin menace la France de rétorsions. Cela fait suite aux mesures prises pour imposer des pénalités forfaitaires à Shein et un ensemble de plateformes commerciales, taxées dans le cadre de la lutte contre la fast fashion.

Ces mesures étaient maladroites.

Un problème réel mal posé a moins de chances d’être réglé que s’il est bien et respectueusement posé. Ce qui légitime plus encore la fermeté de la position, c’est la raison réciproque.

Le problème existe. C’est un déficit commercial qui se creuse et le risque de déclassement qu’il fait peser sur la France, mais aussi sur l’Europe.

A la fin du mois d’août 2026, Ursula von der Leyen s’est alarmée du fait que le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine atteignait désormais près d’un milliard d’euros par jour, affichant une hausse de 10 % depuis le début de l’année.
Elle a appelé Pékin à rééquilibrer ses relations commerciales et à respecter ses engagements, sous peine de voir l’UE utiliser l’ensemble de ses leviers de rétorsion.

C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

Cette mise en garde de la présidente de la Commission Européenne est percutée, remise en avant sur X/Twitter, par une réaction à vif que le chancelier allemand avait livrée à son retour de Pékin en février 2026. Il avait déclaré que l’Allemagne n’était « tout simplement plus assez productive ». Il avait directement comparé la dynamique industrielle chinoise au modèle social allemand, s’en prenant ouvertement à la semaine de quatre jours et au culte du work-life balance.

J’ai interrogé la place de la Chine, il y a quelques jours, comme « ennemi économique ou partenaire négligé ». J’abandonne aux experts et aux économistes le soin d’examiner en profondeur et sous toutes les coutures – structurelle, politique, etc – les raisons de d’un déséquilibre nocif pour engager une approche plus apparentée à l’analyse des mouvement sur un jeu de Go.

Ma première démarche est de sortir de la crispation mutuelle et des postures pour constater, d’abord, que ce que met en évidence le premier plan de ce qui apparaît comme le début d’un bras de fer, fait ressortir un autre plan au sein duquel le niveau de lecture peut être affiné.
Ce qui a accéléré et précipité la crise, ce n’est pas la fast fashion. La fast fashion la cristallise aux yeux des opinions publiques et représente le chiffon rouge idéal, avec sa dimension moralisatrice, pour concentrer les colères et mobiliser l’hostilité.

Mais ce qui est en cause, c’est plutôt le commerce en ligne mis en place par la Chine en concurrence à Amazon. Ce qui semble évident, c’est que, derrière les pénalités infligées, au nom de la lutte contre la fast fashion, se cache une dimension dont le nom n’est pas dit.

Le commerce en ligne dépossède des entreprises, dans le textile, mais aussi d’autres secteurs, à la fois des marges qu’elles font sur des produits fabriqués en Chine qui sont vendus directement par des plateformes basées à Shenzhen, pour citer la plus grande ville-usine. C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

C’est là que le bât blesse. Le phénomène ne consiste donc pas nécessairement à substituer une production chinoise à une production européenne. Dans une partie des biens de consommation, la ligne de production était déjà chinoise.

Il consiste aussi à substituer une distribution chinoise à une distribution européenne de produits chinois. Le commerçant européen perd alors deux fois.
Il perd naturellement la vente.
Mais il perd également la marge d’intermédiation qu’il captait auparavant sur l’importation chinoise.

Posé dans ces premiers termes, ce qui apparaît, ce n’est pas seulement une concurrence entre produits. C’est une concurrence entre chaînes de valeur.

C’est probablement le nom qui manque dans une partie du débat sur la fast fashion.
Les 5,6 milliards d’euros de marchandises chinoises importées directement en France par ces plateformes de commerce en ligne, en 2025, ne signifient pas seulement 5,6 milliards supplémentaires d’importations.

Ils représentent potentiellement une quantité beaucoup plus importante de chiffre d’affaires final qui n’a jamais été réalisé dans le réseau commercial français.

C’est une distinction essentielle qu’il est nécessaire de faire.

La fast fashion serait alors une manifestation sectorielle d’un phénomène beaucoup plus général: la captation directe, depuis le pays producteur, de la valeur qui se formait auparavant entre l’usine chinoise et le consommateur européen et formait, depuis l’entrée de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce, le modus vivendi sur lequel les ensembles interagissaient.

En surtaxant des paquets acheminés vers le consommateur, nous croyons taxer un mode de consommation alors que nous sommes peut-être en train d’essayer, maladroitement, de répondre à une désintermédiation transfrontalière massive de notre appareil commercial.

Le distributeur européen n’est plus indispensable pour savoir quoi vendre, ni pour faire fabriquer, ni pour présenter le produit, ni pour encaisser, ni même nécessairement pour organiser sa livraison.

C’est une rupture considérable.

Ce qui permet de préciser notre notion de « captation » inopportune, et donc opposable, c’est que ce n’est pas la valeur existante qui est littéralement saisie. C’est la fonction économique permettant de la créer qui change de territoire.

Le commerçant européen ne se fait pas prendre sa marge: il devient inutile dans la transaction.

C’est économiquement beaucoup plus inquiétant car taxer Shein peut renchérir le vêtement sans restaurer la fonction économique du distributeur européen.

Abordée de cette manière, nous pouvons considérer, objectivement et sur des bases d’analyse solides et étayées, que les conditions initiales – c’est-à-dire celles pour lesquelles la délocalisation de la fabrication a longtemps pu sembler économiquement supportable puisque compensée dans la distribution – ont dérivé vers un point critique.

Le commerce électronique transfrontalier permet donc, aujourd’hui, au producteur – ou à une plateforme extrêmement intégrée à son écosystème productif – de demander en quelque sorte : pourquoi laisser au distributeur européen la différence entre le prix chinois et le prix européen puisque nous pouvons désormais atteindre directement son client ?

La Chine n’a pas pu ignorer l’opportunité. Elle ne peut pas ignorer la nature de la « captation » que cela représente puisque son volume saute aux yeux.

Si les intérêts respectifs et légitimes s’embrassaient jusqu’à l’éclosion de ce phénomène, ils divergent maintenant et sont au bord d’une fracture que même des opérations stratégiques ou marginales comme celle de Stellantis sur Leapsmotor, ou encore BHV avec Shein, ne parviennent plus à réduire.

Après avoir déplacé l’usine, la mondialisation numérique a déplacé le comptoir. Et après le comptoir, elle vient maintenant effacer la place de marché elle-même. Le marché ne peut que réagir.

L’enjeu du XXIe siècle est un enjeu des métamorphoses. Ne nous trompons pas sur la nature des phénomènes que traduisent les tensions que nous enregistrons actuellement, à cet endroit, sur le tissu de la mondialisation.

Ces tensions anticipent un butée: que se passera-t-il lorsque les réservoirs de croissance, de compétitivité, de délocalisation auront été épuisées? L’Afrique a-t-elle vocation à être la nouvelle frontière?

L’Afrique, pas davantage que n’importe quelle autre frontière, ne doit surtout pas devenir simplement la prochaine “réserve” dans laquelle la mondialisation irait chercher ce qu’elle a épuisé ailleurs.

C’est un coresponsabilité, au titre d’une gouvernance globale appaisée, que l’Europe et la Chine devrait être en mesure de partager pour en construire l’effet désiré.

Le sujet devient vraiment intéressant lorsqu’on cesse de chercher un « coupable » unique pour qualifier la réalité d’un système arrivé au point où chacun commence à subir les effets secondaires du modèle dont il a bénéficié et cherche le moyen d’y surseoir.

La Chine a dit qu’elle allait se tourner vers son marché intérieur.
Elle souffre actuellement d’une demande intérieure insuffisante.

Pékin doit réorienter progressivement son modèle vers la consommation domestique. Pour assurer cette orientation, qui correspond aux orientations du plan quinquennal adopté fin 2025 à l’horizon 2035, il faut que les ménages chinois disposent d’une part plus importante du revenu national : meilleurs salaires, meilleure protection sociale, moindre besoin d’épargne de précaution, éventuellement réduction du temps de travail, etc.
Mais si l’on augmente fortement le coût du travail sans gains correspondants de productivité, on menace l’un des avantages ayant permis l’expansion extérieure chinoise.

L’euro ou le yuan savent dire: un euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Capter davantage de valeur en aval pourrait permettre de mieux rémunérer le système productif chinois sans augmenter dans la même proportion le prix sortie-usine.

C’est, potentiellement, une manière de financer la montée du revenu chinois par la désintermédiation internationale plutôt que par une hausse équivalente du prix industriel.
Et les effets contre-productifs se multiplient : plus la Chine capture l’aval, plus elle fragilise les distributeurs étrangers ; plus elle les fragilise, plus les réactions protectionnistes deviennent probables ; plus ces réactions se multiplient, plus le moteur exportateur chinois devient vulnérable.

L’Europe vieillit.
La Chine vieillit.
Toutes deux ont besoin de davantage de productivité, d’automatisation, de revenus par actif et de conditions permettant aux jeunes générations de construire une famille.

Elles ont donc, sous leurs conflits commerciaux immédiats, un problème structurel étonnamment semblable.

L’idée qui apparaît est celle-ci: la relation sino-européenne ne devrait peut-être plus être négociée autour du prix auquel nous échangeons nos produits, mais autour des conditions auxquelles deux sociétés vieillissantes peuvent continuer à créer suffisamment de valeur pour financer leur modèle social, leur transition technologique et leur renouvellement démographique.

C’est à partir d’ici que l’idée, développée, il y a quelques jours, d’un « crypto-actif », devient beaucoup plus précise si l’on cesse de parler de cet instrument comme d’une monnaie alternative pour parler plutôt d’un instrument tokenisé de compensation programmable.

Il s’agit de créer une unité de compte capable d’enregistrer plusieurs déséquilibres hétérogènes, de leur attribuer une valeur, puis de déclencher automatiquement des contreparties jusqu’à compensation. Techniquement, c’est beaucoup plus proche de ce que la BRI appelle aujourd’hui un unified ledger : des actifs, de la monnaie et des engagements programmables sur une même infrastructure, permettant des transactions conditionnelles et atomiques.

Imaginons une relation UE-Chine dans laquelle on mesure plusieurs écarts: excédent commercial chinois, part de valeur ajoutée localisée, accès réciproque aux marchés, investissements productifs, différence de normes sociales ou environnementales, contribution à la recherche, éventuellement certains déséquilibres liés à la transition démographique. On ne les additionnerait évidemment pas naïvement en euros. Il faudrait construire des coefficients de conversion conventionnels.

C’est là que sa plasticité apporte quelque chose que les monnaies classiques font mal. L’euro ou le yuan savent dire: 1 euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Un actif programmable peut porter ces règles.

Et surtout il peut rendre la compensation conditionnelle. La BRI (Banque des règlements internationaux) insiste justement sur cette possibilité : sur un registre tokenisé, plusieurs obligations peuvent être composées et exécutées de manière atomique – soit toutes les conditions sont satisfaites, soit aucune transaction n’est réglée.

Prenons un exemple extrêmement simplifié. L’Europe accumule 100 unités de déficit avec la Chine. Au lieu que ces 100 restent simplement un déséquilibre comptable, un mécanisme conventionnel pourrait dire :

« 100 unités de déséquilibre = 100 droits de rééquilibrage ».

La Chine peut les éteindre de plusieurs manières convenues:

  • 30 par implantation productive réelle en Europe;
  • 20 par augmentation d’importations européennes;
  • 15 par investissement conjoint dans des pays tiers;
  • 10 par respect de critères sociaux ou environnementaux améliorés;
  • 25 restent à compenser autrement.

Et l’Europe disposerait, elle-même, de voies symétriques lorsqu’un déséquilibre inverse apparaît.

Le mot essentiel devient alors « fongibilité conditionnelle ».

Un tel point de chute rendrait partiellement fongibles des choses qui ne le sont naturellement pas – commerce, investissement, carbone, production, accès au marché – sans prétendre qu’elles sont identiques. C’est la convention politique qui détermine leurs coefficients d’équivalence.

Et c’est exactement ce que l’économie publique fait déjà en permanence. Le prix du carbone est une convention construite pour faire apparaître dans une transaction un coût que le prix marchand ignorait. Le saut supplémentaire consiste à appliquer ce principe non plus à une seule externalité mais à un ensemble d’écarts systémiques entre deux économies.

Le schéma le plus robuste serait donc un token de règlement sans cours autonome, émis et détruit selon des règles institutionnelles. Le FMI et la BRI distinguent justement cette tokenisation réglementée des stablecoins privés et mettent en avant des règlements adossés à la monnaie de banque centrale ou aux dépôts bancaires tokenisés.
Le token ne devrait pas valoir quelque chose. Il devrait attester que quelque chose reste à équilibrer.
Puis disparaître lorsque la contrepartie, de bonne foi, est réalisée.
Cela ressemble presque à un bancor programmable, mais multidimensionnel. Keynes voulait que le bancor fasse peser une contrainte aussi bien sur le pays durablement excédentaire que sur le pays déficitaire afin d’empêcher l’accumulation perpétuelle des déséquilibres.

Cet instrument, qu’il reste à mettre en place et à agréer, y ajoute quelque chose dont Keynes ne pouvait évidemment pas disposer techniquement à son époque: la possibilité de déterminer à l’intérieur de chaque unité de déséquilibre quelles contreparties qualitatives peuvent l’annuler.

Pris séparément, l’objectif de la Chine de vouloir augmenter les revenus de sa population, investir davantage à l’étranger et poursuivre sa montée technologique et celui de l’Europe de préserver sa valeur ajoutée, récupérer de l’investissement productif et retrouver une capacité de projection, entrent facilement en conflit.

Votre mécanisme chercherait à déterminer quelles actions chinoises bénéfiques à la Chine produisent simultanément une réduction du déséquilibre européen – et quelles actions européennes bénéfiques à l’Europe répondent simultanément aux besoins chinois ?

Lorsque les deux coefficients deviennent égaux, la contrepartie s’annule.
C’est très différent d’un droit de douane : le droit de douane pénalise un flux. L’innovation chercherait à orienter le flux vers une configuration mutuellement soutenable.

C’est aussi très différent d’un taux de change : le taux de change agit aveuglément sur toute l’économie. Le dispositif en vue pourrait être sectoriel, progressif et conditionnel.

« Donner une valeur différentielle aux écarts systémiques à combler des deux côtés » est le point de départ. La difficulté n’est plus principalement informatique. Les technologies de tokenisation permettent déjà largement le paramétrage nécessaire. La difficulté formidable serait politique et métrologique : décider ce que l’on mesure, qui le certifie, quels coefficients relient les dimensions entre elles et à partir de quel moment une contrepartie est réputée acquittée.

Mais c’est justement le précédent du carbone qui montre que l’impossibilité apparente de donner un prix à une externalité n’empêche pas de construire institutionnellement une unité de compensation.

On pourrait presque appeler cela, non pas une cryptomonnaie, mais une chambre de compensation des souverainetés économiques. Et là, je pense que votre idée gagne nettement en solidité conceptuelle.

On objectera possiblement que les États pratiquent déjà cette ingénierie : droits de douane, clauses de sauvegarde, mécanismes compensatoires, normes, subventions, accords commerciaux ou prix du carbone constituent autant de tentatives pour faire entrer dans le calcul économique ce que le marché ne valorise pas spontanément.

C’est exact.

Ce qui manque n’est donc pas nécessairement l’instrument, mais son architecture. Ces mécanismes demeurent compartimentés : chacun mesure un écart particulier, lui applique sa propre unité, sa propre temporalité et sa propre réponse.

L’hypothèse proposée ici consiste à franchir une étape supplémentaire : rendre certains de ces écarts conventionnellement commensurables afin qu’une création de valeur vérifiable d’un côté puisse constituer la contrepartie d’un déséquilibre constaté de l’autre. Non plus seulement taxer, sanctionner ou subventionner, mais mesurer, inscrire, attendre, compenser puis éteindre.

La technologie ne crée pas cette politique. Elle peut désormais lui donner une infrastructure.

Facturation électronique : la simplification que l’on voudrait nous faire craindre

C’est un vrai choc de simplification que l’Etat a mis en place avec la facturation électronique. Déjà, il est attaqué en coulisses, sur fond de cyberattaques sur des sites institutionnels. Au point de se demander si ces attaques ne visent pas à faire dérailler ce processus.

La facturation électronique devient obligatoire en France.
Il fallait donc, presque fatalement, qu’elle devienne inquiétante.

L’État connaîtrait désormais nos clients, nos fournisseurs, les montants que nous leur facturons. Il pourrait observer nos transactions. Et puisque les administrations françaises ont récemment subi des intrusions informatiques importantes, voilà réunis tous les ingrédients nécessaires pour transformer une réforme comptable et fiscale en symptôme supplémentaire de la dérive « illibérale » de nos démocraties.

Alors que la probabilité de voir les attaques cyber auxquelles nous assistons depuis quelques semaines, accrédite – sérieusement – la possibilité d’opérations de guerre hybride.
Le raisonnement mérite pourtant d’être repris depuis son commencement.

Une facture électronique n’invente pas la facture. Elle ne crée ni le client, ni le fournisseur, ni le montant facturé, ni la TVA. Elle transforme en données structurées des informations qui existent déjà, qui sont déjà très largement produites par informatique, qui entrent déjà dans les comptabilités des entreprises et auxquelles l’administration fiscale peut déjà accéder dans l’exercice de ses missions de contrôle.

La véritable nouveauté est ailleurs.

Elle réside dans la capacité de faire circuler certaines de ces informations sous une forme normalisée, structurée et exploitable automatiquement.

Et cette différence, loin d’être anodine, pourrait permettre d’accomplir un saut qualitatif considérable dans la relation entre l’entreprise et l’État.

Dans le système déclaratif traditionnel, l’entreprise réalise ses opérations, établit ses factures, tient sa comptabilité, calcule la TVA collectée et la TVA déductible, établit périodiquement une déclaration, transmet le résultat de ses calculs à l’administration et acquitte ce qu’elle lui doit.

L’administration reçoit cette déclaration et conserve le pouvoir de la contrôler.

Autrement dit, nous demandons à l’entreprise de produire une information, de la comptabiliser, de la transformer en déclaration et de transmettre à l’État le résultat d’un calcul que celui-ci doit ensuite être capable de vérifier.

La facture électronique change potentiellement cette logique. Lorsque les informations nécessaires sont structurées et transmises automatiquement, l’administration dispose progressivement des éléments lui permettant de reconstituer elle-même une partie croissante de la position fiscale de l’entreprise.

Elle connaît la facture émise. Elle connaît la TVA correspondante. Elle peut connaître les éléments nécessaires à son exigibilité et, dans les situations où l’encaissement la détermine, disposer des informations de paiement prévues par le dispositif.

Dès lors apparaît une question étonnamment peu présente dans le débat :

Pourquoi continuer à demander aux entreprises de déclarer à l’État ce que l’État est désormais capable de calculer lui-même?

Voilà pourtant de la simplification au moment où tout le monde appelle à en provoquer le choc, avant probablement de s’incliner devant le souffle, plus ou moins téléguidés, des contestations levées dans l’opinion publique.

On peut alors imaginer progressivement une relation différente.
L’entreprise facture.
Le système comptable transmet les informations fiscalement nécessaires.
L’administration calcule ou préremplit la TVA dont elle estime l’entreprise redevable.
L’entreprise vérifie.
Elle valide ou rectifie.

Elle conserve évidemment un droit de contestation et les voies de recours qui accompagnent normalement l’établissement de l’impôt.

Lorsque des circonstances particulières de trésorerie le justifient, elle peut demander, dans le cadre prévu par le droit, un délai ou un échéancier.

Le changement paraît technique.
Il est en réalité philosophique.

Il permettrait de passer progressivement d’un système dans lequel l’entreprise calcule, déclare et l’État contrôle à un système dans lequel l’État calcule à partir des données dont il dispose et l’entreprise contrôle ce que l’État a calculé.

C’est une modernisation au sens propre.

Les hackers prennent un malin plaisir à communiquer sur les données qu’ils sont parvenus à dérober, à fanfaronner sur leur importance, à focaliser les médias et nourrir le débat public, sur leurs « exploits ».

Aucune de ces perspectives ne dispense d’examiner les risques associés à la concentration et à la circulation des données. Bien au contraire.

Une facture peut révéler énormément sur une entreprise: ses fournisseurs, ses clients, ses volumes d’activité, ses dépendances, parfois sa stratégie industrielle. Agrégées à grande échelle, ces informations peuvent permettre de cartographier des filières économiques entières.

Les questions relatives à l’hébergement, aux plateformes intermédiaires, à leur actionnariat, à l’extraterritorialité de certaines législations, au secret professionnel, à la durée de conservation et à la cybersécurité sont donc parfaitement légitimes.

Confondre la nécessité de sécuriser une infrastructure avec la légitimité de la fonction qu’elle remplit constitue un curieux raccourci.

Or ce raccourci devient particulièrement intéressant dans le climat actuel, caractérisé par une hypersensibilité aux attaques cyber qui se multiplient au cours des dernières semaines et mois, en ciblant, précisément, des sites institutionnels ou de grandes bases de données.

Les hackers prennent un malin plaisir à communiquer sur les données qu’ils sont parvenus à dérober, à fanfaronner sur leur importance, à focaliser les médias et nourrir le débat public, sur leurs « exploits ».

Il faut les documenter, rechercher leurs auteurs, comprendre leurs méthodes, corriger les vulnérabilités et mesurer les conséquences.
Mais il faut également observer ce qu’elles produisent dans notre représentation collective.

Chaque intrusion devient la preuve que l’État ne peut protéger aucune donnée. Chaque fuite rend suspecte toute centralisation. Toute centralisation devient surveillance. Toute automatisation devient contrôle social.

C’est ici qu’apparaît une dimension cognitive beaucoup plus intéressante.

Il n’est nul besoin de prétendre que les cyberattaques seraient nécessairement organisées dans le but de faire échouer la facturation électronique. Une telle affirmation exigerait des preuves que nous n’avons pas.

Le phénomène peut être beaucoup plus subtil.

Une attaque informatique possède deux effets: l’effet matériel de l’intrusion et l’effet cognitif de la défiance qu’elle produit.

Le premier appartient à la cybersécurité.
Le second appartient désormais pleinement au champ politique.

Et celui qui souhaite affaiblir un État n’a pas nécessairement besoin de détruire ses infrastructures. Il peut aussi contribuer à persuader sa population que toute infrastructure commune est dangereuse, que toute administration est suspecte, que toute donnée transmise est une liberté abandonnée et que toute modernisation cache une volonté de contrôle.

La défiance fait ensuite le reste.
Les précédents ne manquent sans doute pas. Mais, pour l’avoir personnellement rencontré, celui du déploiement du compteur Linky mérite d’être rappelé. Maillon de la transformation du réseau électrique en réseau intelligent, il fut lui aussi présenté comme un instrument de surveillance, d’intrusion dans la vie privée, voire de dépossession de l’usager.

Or la numérisation du comptage et du réseau de distribution participe précisément de cette évolution vers un système électrique davantage observable, pilotable et capable d’intégrer des flux devenus plus complexes : productions décentralisées, autoconsommation, effacement, nouveaux usages électriques et, plus largement, adaptation à un système énergétique européen de plus en plus interdépendant.

Le parallèle est instructif. Une infrastructure destinée à donner davantage d’intelligence au système qui nous relie peut être cognitivement retournée contre sa propre finalité : ce qui doit permettre de mieux connaître le réseau devient « surveillance » ; ce qui doit permettre de mieux le piloter devient « contrôle » ; ce qui doit contribuer à sa résilience devient une menace pour la liberté individuelle.

Il ne s’agit évidemment pas d’interdire la critique de ces dispositifs. Il s’agit de distinguer la vigilance, indispensable, de la fabrication de la défiance.

L’ombre agitée du Big Brother dans le contrechamp des cyberattaques laisse passer le méchant loup.

La guerre cognitive n’a pas besoin de fabriquer les faits. C’est probablement le point essentiel: une opération cognitive efficace n’a pas nécessairement besoin d’inventer une cyberattaque parfaite, une fuite de données ou une erreur administrative.

Les faits peuvent être parfaitement authentiques.
Il suffit de les agréger, de les ordonner et de leur donner une signification.
Une fuite réelle devient la preuve de l’incapacité générale de l’État.
Une plateforme étrangère devient la preuve d’une perte de souveraineté.
Une donnée fiscale devient une donnée de surveillance.
Un dispositif antifraude devient un dispositif de contrôle social.
Une obligation comptable devient une atteinte aux libertés.
Pris séparément, chacun des problèmes mérite examen.
Assemblés dans une même chaîne narrative, ils produisent autre chose : un récit.

Et le récit finit par déplacer la question.

Nous ne nous demandons plus : « Comment construire une infrastructure fiscale numérique efficace, proportionnée, souveraine et sûre ? »

Nous nous demandons : « De quel droit l’État connaît-il mes factures ? »
Comme si l’administration fiscale venait de découvrir qu’une entreprise avait des clients, des fournisseurs et de la TVA à acquitter.

La question, lancinante et inévitable, consiste à mesurer les conséquences, qui adviendraient si une puissance étrangère, ayant développé et actualisé un art complet de la guerre hybride, parvenait à « gripper » le mécanisme en un ou plusieurs endroits? Et comment elle s’y prendrait?

Si une puissance étrangère parvenait réellement à « gripper » durablement le mécanisme de facturation électronique – directement ou par l’intermédiaire d’un prestataire critique – plusieurs effets pourraient se cumuler:

  • Économique: retards d’émission ou de réception des factures, perturbation des rapprochements comptables, difficultés de paiement, tensions de trésorerie, particulièrement pour les PME dépendantes de règlements rapides.
  • Fiscal: dégradation ou retard des informations permettant à la DGFiP de suivre la TVA, anomalies artificielles, difficultés de préremplissage et, dans une attaque sophistiquée, risque de compromettre l’intégrité des données plutôt que leur seule disponibilité.
  • Systémique: puisque toutes les entreprises assujetties sont progressivement intégrées à la même architecture réglementaire, une défaillance touchant un nœud important peut avoir des effets en cascade. Cela impose précisément redondance, continuité d’activité et possibilité de fonctionner en mode dégradé.
  • Informationnel: les métadonnées de facturation peuvent révéler les relations entre entreprises, volumes, rythmes d’approvisionnement et dépendances. Pour un acteur hostile, la valeur ne réside donc pas seulement dans le vol d’une facture particulière mais potentiellement dans la cartographie du tissu économique.
  • Cognitif et politique: Quelques incidents spectaculaires pourraient suffire à installer l’idée que « l’État numérique ne fonctionne pas », que la réforme était dangereuse et que la modernisation administrative constitue une menace.

Ce dernier point produit un paradoxe remarquable puisqu’il n’est même pas nécessaire de faire tomber durablement le système pour atteindre un objectif stratégique. Il peut suffire d’ébranler suffisamment sa fiabilité pour que la société demande elle-même son démantèlement.

L’ombre agitée du Big Brother laisse passer le méchant loup.

C’est pourquoi la résilience du dispositif, sa redondance, la possibilité de fonctionner en mode dégradé, la maîtrise de ses dépendances technologiques et la souveraineté juridique de ceux qui en détiennent les données ne sont pas des objections à la facturation électronique.

Elles sont les conditions de sa réussite.

Dans une administration gouvernée par la donnée, la donnée devient une infrastructure. Et lorsqu’une infrastructure a pour fonction de produire de la confiance, la confiance elle-même devient une surface d’attaque.

Mais une opération hostile pourrait rechercher un résultat plus subtil encore.

Pour affaiblir une infrastructure, il n’est pas toujours nécessaire de la détruire.

Il peut suffire de détruire la confiance qu’on lui accorde.

Quelques interruptions spectaculaires, quelques fuites de données, quelques entreprises incapables d’émettre leurs factures, quelques témoignages suffisamment médiatisés pourraient produire un effet politique infiniment supérieur à l’effet technique de l’attaque elle-même.

Le sabotage atteint alors son rendement maximal lorsque la société attaquée en tire elle-même la conclusion qu’elle doit renoncer à l’infrastructure.

C’est ici que cybersécurité et guerre cognitive commencent véritablement à se rejoindre.

L’attaque informatique produit un événement.

Sa mise en récit produit une représentation.

Et cette représentation peut devenir : l’État est incapable de protéger vos données ; la numérisation vous expose ; l’administration vous surveille ; la modernisation menace votre liberté ; il faut donc revenir en arrière.

Une puissance hostile n’aurait même plus besoin d’obtenir elle-même le démantèlement du système. Elle pourrait chercher à créer les conditions dans lesquelles nous le réclamerions.

La Chine, ennemi économique ou partenaire négligé?

De la guerre commerciale à la compensation dynamique : penser les interdépendances avant qu’elles ne deviennent des antagonismes. Quand l’IA, la tokenisation et la finance programmable ouvrent la possibilité de réguler les déséquilibres plutôt que de les convertir en conflits.

Je crois utile de prendre le contrepied, sans nier les difficultés dans lesquelles se trouve l’industrie européenne, d’une thèse unanimement partagée – à l’exception de LFI -, selon laquelle la Chine représente un ennemi économique et systémique. J’ai eu l’occasion d’en parler déjà dans une note intitulée Le moteur de la prospérité mondiale, version 2035.

Le contexte international, des plus incertains, mérite une lecture subtile. Avec pour premier rappel, que ce fut un choix de déléguer des secteurs de l’industrie à d’autres acteurs.

Des choix de qualité de vie, de pouvoir d’achat, d’écologie.

Était ce des choix? N’est-ce pas inscrit dans les trajectoires des quantités de travail disponibles, du rendement économique de ce travail, du coût de ce travail, des charges portées par cette quantité de travail?

La transformation de l’un et l’autre des protagonistes procède d’un double consentement et d’une double nécessité, avec pour variable la capacité d’absorption des défis respectifs à relever. La relation économique entre l’Europe et la Chine ne déroge pas à cette constante.

Cette évolution s’est accompagnée d’un sentiment de déclassement pour les premiers, et d’une sentiment de triomphe pour les autres.

L’un comme l’autre sont à manier avec prudence.

Chacun a besoin de confiance. Chacun connaît son propre régime de stress.

Chacun voit ses limites et suppose les limites de l’autre, le pire étant de ne voir que ses limites en supposant l’illimité de l’autre.

Ce que la Chine nous apprend, et elle sera rejointe par des nombreux autres pays, c’est que nous ne sommes plus donneurs d’ordre et nous n’avons plus affaire à des fournisseurs.

Loin des déclarations d’estrades et des harangues de campagne, je voudrais insister que nous ne sommes plus dans un rapport de sous-traitance, mais face à des équilibres de blocs et de compétences intégrées qu’aucun décret politique ne peut simplement défaire d’un revers de main.

Le commerce mondial, le développement de la logistique, ‘appréciation et le change des monnaies, articulent ces motifs de dépendance matériels et numériques.

Des transferts de technologie, des apprentissages accélérés, des changements d’échelle se sont opérés.

La question est moins de poser un jugement moral sur les effets massifs que cela a entraîné que de trouver les termes de l’échange sans nourrir d’illusions sur les capacités objectives de relocalisation dans des contraintes, héritées, de productivité, d’inflation et de pouvoir d’achat.

Celui qui veut être payé davantage dans son statut de producteur veut payer moins cher dans son statut de consommateur.

Vouloir tout relocaliser sans interroger les contraintes héritées de productivité et de fiscalité se heurte à un mur macroéconomique incontournable. C’est la contradiction intime de nos sociétés : celui qui exige une revalorisation de son statut de producteur refuse simultanément de payer le prix réel de ce qu’il consomme.

Tant que cette faille entre le coût du travail local et l’attente d’un flux de consommation bon marché ne sera pas repensée dans une architecture globale, les incantations à la souveraineté resteront des vœux pieux.

La Chine représente toujours une opportunité pour l’Europe et l’Europe représente toujours une opportunité pour la Chine. Il faut trouver et mettre en œuvre, au-delà des réaction à des effets conjoncturels, la rhétorique politique, les mesures d’équilibre pour rendre le possible possible.

L’extrême droite, qui s’est alignée et navigue sur un axe géographique précis, – et donc la Russie qui en télécommande une partie des postures – joue avec cela pour l’isoler au moment où la Chine pourrait imposer son initiative de gouvernance globale, proposition restée lettre morte en apparence.

La Russie délègue la posture qu’elle ne peut évidemment pas assumer directement, car elle contreviendrait à son alliance avec Pékin, à ses relais idéologiques, mais il est à peu près certains que Poutine n’a pas envie de la voir tenir un rôle géopolitique de premier plan.

Cette approche n’est pas la plus facile ni la plus spontanée, car elle impose de dépasser les réflexes d’autodéfense primaires, ceux, justement, sur lesquels Trump et Poutine excellent dans l’art d’alimenter les dissensions et d’attiser les colères en désignant des boucs-émissaires.
Et elle prive les locuteurs d’une rhétorique de mobilisation.

Il ne s’agit pas de succomber à une sinophilie, à une russophobie ou américanophobie exagérées, mais de regarder lucidement les cartes qui sont abattues par les uns, les pièces du jeu d’échecs qui sont déplacés par l’autre et les mouvements sur le jeu de go du dernier.

La Chine est tentée d’évoluer. Elle a fait des gestes dans ce sens et ignore les appels du pied de Donald Trump pour s’engager, comme lui le fait, dans la brutalité.

Le 15ᵉ Plan quinquennal (2026-2030), formellement adopté en mars dernier, acte officiellement ce changement de phase de l’économie chinoise.

Les documents stratégiques de ce plan reposent précisément sur ces axes :

  • La stratégie de la « double circulation » : Le moteur se tourne vers l’intérieur. La demande domestique devient le piston principal de la croissance pour absorber la capacité de production, ce qui programme mécaniquement la fin du low-cost destiné à subventionner l’Occident.
  • L’autonomie technologique et le développement de « haute qualité » : La priorité n’est plus l’accumulation de volume, mais le verrouillage des technologies fondamentales de « 0 à 1 » (IA, robotisation de pointe, semi-conducteurs).
  • La transition verte comme levier de sécurité : Domination absolue sur les nouvelles énergies (batteries, solaire, réseaux intelligents) pour s’affranchir de toute vulnérabilité systémique et dicter les standards mondiaux.

C’est l’illustration parfaite d’un resserrement du tissage. La Chine consolide le centre de sa toile et elle modifie la tension de l’ensemble du réseau mondial. Elle ne cherche pas à rompre les fils qui la relient à l’Europe, mais à faire vibrer une nouvelle résonance où elle dicte l’architecture au lieu de fournir la main-d’œuvre.

L’Europe subit de plein fouet cette modification de tension. Si elle cède à la panique ou aux forces de dissipation cognitive injectées par la Russie, elle ratera le rendez-vous de sa propre puissance et sera incapable de soutenir cette nouvelle géométrie.

La question centrale qui s’impose à l’Europe est donc celle de sa synchronisation: comment traverser les dix prochaines années sans se faire broyer entre la fermeture progressive du modèle d’exportation massif chinois et le repli isolationniste ou imprévisible des États-Unis, tout en subissant la guerre d’usure cognitive menée par la Russie?

Cela, à un tel niveau d’imbrication, n’a jamais été fait et réussi.

J’ai une sainte horreur de ce qui est réputé incontournable. Le génie du temps et de l’espèce a toujours permis de mettre à notre disposition les briques élémentaires, souvent dans le désordre, permettant de surmonter les impossibilités.
L’échec à le faire, et c’est la guerre, qui porte la fracture économique.

Dans une économie mondiale devenue trop complexe pour être réglée exclusivement par le prix instantané, la monnaie continuera à régler la transaction, mais de nouveaux instruments devront apprendre à en régler le temps.

Alors, aujourd’hui, de nouveaux espaces s’ouvrent à partir de la science et de la technologie, qu’il s’agisse d’IA, de quantique, d’énergie, pour remettre en question notre rapport au temps et à l’espace, nous nous rendons compte que la pensée économique et la pensée politique stagnent, et si elles stagnent, nous régressons, ce qui se traduit par un retour aux désinhibitions.

On voit l’épreuve de force, archaïque et sanguinaire, que la Russie imposé.
On voit le visage que présente l’Amérique de Tocqueville, celle qui, en écho à la République française, appelait les rejetés de la Terre, depuis Ellis Island, à rejoindre ses rives.

Il y a quelques chose que l’on n’est pas encore parvenu à exploiter. C’est le potentiel des « crypto monnaies », auxquelles je me suis intéressé pour – à titre entrepreneurial, et sans un grand succès, je me dois de le reconnaître – non pas comme substitut mais comme champ de compensation des déséquilibres non pas structurels mais dynamiques.

Il reste alors à faire passer cette intuition du registre de la métaphore à celui de l’architecture économique.

Le point essentiel serait de ne pas chercher à créer une monnaie nouvelle, encore moins un actif spéculatif supplémentaire, mais un instrument de compensation capable d’enregistrer dans le temps les écarts que le prix immédiat ne sait pas absorber sans provoquer ailleurs une rupture.

Une relation économique complexe ne se résume jamais au montant figurant sur une facture. Elle porte avec elle des différences de coût du travail, de productivité, d’énergie, de fiscalité, de contenu carbone, de dépendance stratégique, de change, de financement et de sécurité. Tant que ces différences restent tolérables, elles sont absorbées silencieusement. Lorsqu’elles ne le sont plus, elles réapparaissent sous d’autres formes : droits de douane, subventions, inflation, dette, chômage, désindustrialisation, dépenses militaires ou sanctions.

Autrement dit, la friction économique ne disparaît pas. Elle change de compte.

C’est précisément là que pourrait intervenir un actif de compensation programmable.

Sa fonction ne serait pas de déterminer arbitrairement un « juste prix », mais de rendre visible la partie du déséquilibre qui ne peut être réglée immédiatement. Cette part pourrait être inscrite dans un compte commun, valorisée selon des critères convenus et progressivement éteinte par des contreparties réelles : investissement productif, implantation industrielle, achat de biens et services, transfert technologique, réduction d’une dépendance critique, amélioration vérifiée du bilan carbone ou participation à des infrastructures communes.

L’intérêt de la tokenisation serait alors moins monétaire que temporel.

Elle permettrait de transformer une contradiction instantanée en engagement mesurable dans la durée.

Ce qui est aujourd’hui vécu comme une dette politique, une frustration commerciale ou une menace stratégique pourrait devenir, dans certains cas, un solde économique explicite, traçable et susceptible d’être apuré.

Nous avons déjà admis, avec le carbone, qu’une externalité jusque-là invisible pouvait être mesurée, valorisée puis intégrée à l’échange. Il n’est donc pas absurde d’imaginer que certaines externalités dynamiques du commerce international puissent, elles aussi, acquérir une représentation économique.

Il faudrait évidemment poser des limites très strictes. Tout ne peut pas être tokenisé. Tout ne doit pas devenir marché. La souveraineté, la sécurité ou la dignité sociale ne se réduisent pas à des unités de compte.

Mais entre ce qui relève irréductiblement du politique et ce qui peut être objectivé économiquement existe probablement un espace beaucoup plus vaste que celui que nous utilisons aujourd’hui.

C’est peut-être cet espace que les technologies de registre distribué rendent désormais accessible.

Elles ne résoudraient pas les divergences entre l’Europe et la Chine. Elles pourraient en revanche offrir un langage supplémentaire pour éviter que toute divergence ne se transforme automatiquement en confrontation.

Et ce serait déjà considérable.

Car le véritable enjeu des prochaines décennies n’est peut-être pas de supprimer les interdépendances, ce qui paraît à la fois impossible et indésirable, mais d’apprendre à les gouverner lorsqu’elles deviennent asymétriques.

L’Europe doit certainement reconstruire des capacités industrielles, technologiques, énergétiques et militaires. La Chine doit rééquilibrer son propre modèle. Les États-Unis redéfinissent leur rapport au monde. Aucun de ces mouvements ne se fera sans friction.

La question est de savoir si nous continuerons à traiter ces frictions avec les instruments presque exclusivement binaires dont nous disposons aujourd’hui – acheter ou ne plus acheter, taxer ou subventionner, dépendre ou découpler, coopérer ou sanctionner – ou si nous serons capables d’inventer des mécanismes intermédiaires.

La technologie paraît désormais capable d’enregistrer une infinité de conditions, d’événements et de contreparties.

Il serait singulier que notre imagination politique demeure, elle, enfermée dans une alternative entre libre-échange naïf et guerre commerciale.

La Chine n’est ni un fournisseur que l’Europe pourrait remplacer d’un claquement de doigts, ni une fatalité industrielle devant laquelle elle devrait s’incliner.

Elle est devenue l’un des pôles d’un système d’interdépendances qu’il nous appartient désormais de savoir co-gouverner.

Et peut-être faut-il commencer par reconnaître cette évidence : dans une économie mondiale devenue trop complexe pour être réglée exclusivement par le prix instantané, la monnaie continuera à régler la transaction, mais de nouveaux instruments devront apprendre à en régler le temps.

C’est dans cet intervalle, entre ce qui doit être payé aujourd’hui et ce qui peut être compensé demain, que pourrait se situer l’un des prochains territoires de la pensée économique.

À condition, naturellement, que la politique accepte de s’y aventurer avant que la guerre ne le fasse à sa place.

L’IA pourrait se spécialiser dans ce domaine. Elle pourrait continuellement estimer les interactions entre les variables et surtout effectuer des simulations contrefactuelles : si l’Europe impose 20 % de droits de douane ici, quel sera l’effet probable dans trois ans sur les prix, l’emploi, les investissements chinois en Europe, les représailles commerciales, les dépenses de défense et les chaînes d’approvisionnement ? Puis comparer ce scénario avec celui d’une compensation partielle par investissement, transfert industriel ou autre contrepartie.

Le saut conceptuel est là : ne plus attendre que la tension produise son coût pour lui donner une valeur.

Le cryptoactif deviendrait alors l’instrument comptable de cette anticipation.

Il ne « vaudrait », dans le cas qui nous préoccupe aujourd’hui, pas 1 euro ou 1 yuan par nature. Il représenterait une quantité conventionnelle de déséquilibre reconnu mais non encore résolu.

L’Europe à la recherche de sa signature: du rendement du risque au rendement de la confiance

L’Europe Puissance ne pourra pas exister tant que l’Union Monétaire ne sera pas accomplie. Le peut-elle sans un marché obligataire unifié?

Il faut peut-être sortir des catégories habituelles dans lesquelles nous enfermons la question de la dette européenne.

Nous raisonnons presque toujours à partir du risque. Un État emprunte ; le marché apprécie sa solvabilité; il lui attribue un taux. L’écart avec la signature considérée comme la plus sûre — en Europe, celle de l’Allemagne — constitue le spread. Plus le risque paraît élevé, plus sa rémunération doit l’être.

Cette mécanique est parfaitement rationnelle. Mais elle révèle en même temps l’inachèvement de l’Union monétaire.

Sur la face de l’euro, nous avons réalisé l’unité: un euro français est un euro allemand, italien ou espagnol. Au revers, lorsque les États empruntent, cette unité se fracture. Le marché retrouve les frontières que la monnaie avait abolies. Il ne prête pas véritablement à l’Europe: il prête à la France, à l’Allemagne, à l’Italie ou à l’Espagne, et donne à chacune de ces signatures un prix différent.

Le spread est ainsi davantage qu’un indicateur financier. Il est la mesure quotidienne de ce qui demeure politiquement fragmenté derrière notre monnaie commune.

Cette situation produit même un paradoxe.

Une dégradation relative de la signature française peut, jusqu’à un certain point, rendre l’OAT plus attractive. À risque toujours jugé faible, le supplément de rendement devient une opportunité. L’investisseur accepte volontiers une différence de risque qu’il estime surrémunérée.

La faiblesse relative de l’emprunteur devient ainsi, dans certaines limites, la source de l’attractivité de son produit.

Il ne faut évidemment pas confondre cela avec de la spéculation pure. Des banques centrales, assureurs, fonds de pension ou gestionnaires de réserves procèdent eux aussi à des arbitrages entre sécurité, liquidité et rendement. Mais la logique demeure : une partie de la rémunération offerte par l’OAT française relativement au Bund provient précisément de la différence que le marché établit entre deux signatures souveraines pourtant libellées dans la même monnaie.

Et si nous renversions le problème?

Imaginons que la convergence européenne devienne suffisamment forte pour permettre l’apparition d’un véritable actif souverain européen : permanent, profond, liquide, abondant, soutenu par une capacité budgétaire commune et suffisamment crédible pour devenir l’un des grands actifs de réserve du monde.

L’investisseur ne choisirait plus principalement entre le risque français, la sécurité allemande, le rendement italien ou la trajectoire espagnole.

Il achèterait la signature de l’Europe. Il ne mesurerait et ne rémunèrerait plus seulement le risque de l’émetteur, accepté par l’investisseur, mais la confiance en un bloc politique, économique, la confiance en un seul et cher peuple européen.

Le rendement ne disparaîtrait évidemment pas. Il continuerait de traduire le temps, l’inflation anticipée, les taux directeurs, la liquidité, l’offre et la demande et, toujours, une appréciation du risque.

Mais quelque chose aurait fondamentalement changé.

La valeur du titre ne reposerait plus autant sur la rémunération des différences entre nos faiblesses nationales. Elle reposerait davantage sur la confiance accordée à notre force commune.

Nous passerions, en quelque sorte, du rendement de la fragmentation au rendement de la confiance.

C’est ici que la monnaie retrouve son sens le plus profond.

La monnaie fiduciaire est affaire de fiducia, de confiance. Un actif souverain européen commun permettrait d’aller au terme de cette logique : transformer la confiance accordée non plus seulement à notre monnaie, mais à la permanence politique, économique et institutionnelle de l’Europe, en un actif financier mondial.

C’est ce que les États-Unis ont réussi à accomplir, historiquement, avec le Treasury.

Celui qui acquiert un titre du Trésor américain n’achète pas la solvabilité particulière du Texas, de la Californie ou de l’Illinois. Il acquiert une créance sur les États-Unis d’Amérique. Les différences internes existent; elles ne déterminent pas la signature fédérale.

La Chine poursuit, par une architecture politique et financière profondément différente, le même objectif de puissance: faire de la cohérence de son système un instrument de confiance, d’influence et de développement.

L’Europe se trouve encore de l’autre côté de ce seuil.

Une dette souveraine commune suppose un sujet politique commun. Elle suppose aussi de sortir du point aveugle de la souveraineté nationale pour reconnaître le lieu nouveau où celle-ci peut désormais s’accomplir: l’Europe, l’Europe complète et l’Europe complètement.

Par conséquent, certaines fonctions contemporaines de la souveraineté — monnaie de réserve, marché obligataire de profondeur mondiale, défense systémique, énergie — ne peuvent plus atteindre leur pleine puissance à la seule échelle nationale.

L’Europe n’est plus nécessairement le lieu où la souveraineté nationale se perd; elle peut devenir le lieu sans lequel elle ne peut plus pleinement s’exercer.

Nous avons créé la monnaie avant d’avoir complètement créé la signature qui devrait l’accompagner.

C’est pourquoi le marché obligataire unifié ne doit pas être compris seulement comme un dispositif technique destiné à faire baisser quelques points de base. Son enjeu est beaucoup plus considérable: donner une expression financière à l’existence politique de l’Europe.

Alors, la discipline budgétaire change elle-même de signification.

Respecter les critères de convergence ne consiste plus simplement à satisfaire Bruxelles, rassurer Berlin ou obéir à une orthodoxie comptable. Il s’agit de rendre possible la confiance mutuelle sans laquelle aucune signature commune ne peut exister.

La convergence devient le capital initial de la confiance.

Et cette confiance peut ensuite produire un phénomène infiniment plus puissant que la recherche du rendement maximal : la préférence mondiale pour un actif parce que chacun croit à la permanence de ce qu’il représente.

J’emploierais presque, avec toutes les précautions nécessaires, l’expression de foi dans le paradigme.

Non pas une foi aveugle. Une confiance rationnelle devenue si profondément installée qu’elle finit par constituer elle-même un fait économique.

La puissance monétaire commence peut-être exactement là: lorsqu’un ensemble politique n’a plus besoin de rémunérer généreusement le doute pour attirer le capital, parce que la solidité de son existence suffit à susciter la confiance.

Le véritable accomplissement de l’euro ne serait donc pas de produire l’obligation offrant le meilleur rendement du monde.

Ce serait de produire celle que le monde voudrait détenir.

Aujourd’hui, le spread donne un prix à nos divergences.

Demain, une signature souveraine européenne pourrait donner un prix à notre convergence.

Nous avons fait de la confiance une monnaie. Il nous reste à faire de l’Europe une signature.

#CredimusInOptimumHumanis

L’incendie derrières les incendies

C’est un dôme de chaleur informationnelle qui pèse sur la France produisant les mêmes effets convectifs que les dômes thermiques. La lutte contre les incendies est-elle une guerre comme les autres, ouverte à sa part d’hybridation et sa dimension cognitive?

La France brûle. L’Europe brûle. Les bandeaux rouges des chaînes d’information ont changé d’échelle en quelques heures, mais pas de registre. L’incendie est désormais partout : dans les forêts, dans les images et dans les esprits.

Il faut évidemment commencer par ce qui ne souffre guère de discussion. Les sécheresses et les canicules à répétition créent des conditions d’inflammabilité exceptionnelles. Elles augmentent la probabilité qu’un départ de feu devienne un incendie, qu’un incendie échappe aux premières interventions et qu’un foyer ordinaire se transforme en catastrophe.

Mais le climat explique le combustible. Il n’explique pas nécessairement l’allumette.

C’est pourquoi le nombre de départs de feu mérite d’être considéré indépendamment du nombre d’hectares brûlés. Et c’est pourquoi leur origine mérite davantage encore notre attention.

En France, la proportion considérable de mineurs parmi les personnes interpellées dans des affaires liées aux incendies – autour de 40 % selon les chiffres communiqués – constitue un signal. Pas une preuve. Encore moins la démonstration d’une entreprise coordonnée. Un signal qui oblige simplement à ne pas arrêter l’enquête à l’auteur matériel du geste.

Mais les 183 mineurs français ouvrent une deuxième piste, distincte.

Ils représentent presque quatre interpellés sur dix. C’est suffisamment inhabituel pour mériter une étude en soi. D’autant que les statistiques générales du ministère montrent que, tous domaines de délinquance confondus, le nombre de mineurs mis en cause par police et gendarmerie a au contraire diminué de 15 % entre 2016 et 2025. Autrement dit, on ne peut pas simplement expliquer cette forte présence parmi les suspects d’incendies par une augmentation générale de la délinquance des mineurs.

La DGSI connaît parfaitement ce modus operandi, pour d’autres domaines que celui des incendies. Elle vient encore d’avertir que des services étrangers pratiquent le recrutement à distance, utilisent Telegram, Signal ou WhatsApp et proposent des rémunérations inhabituelles, notamment en cryptomonnaies.

Qui allume, et pourquoi ?

Un mineur peut mettre le feu par imprudence, fascination, goût du danger ou de la transgression. Il peut relever d’une problématique individuelle. Mais le mineur, du fait de son statut juridique, occupe également une place particulière dans certaines économies criminelles contemporaines.

Le narcotrafic en a fait depuis longtemps une main-d’œuvre attractive. Sa vulnérabilité, sa facilité de recrutement, son rapport particulier à la responsabilité pénale et, parfois, quelques centaines d’euros suffisent à en faire l’exécutant d’un commanditaire qu’il ne connaît même pas.

Cette externalisation de l’acte criminel dépasse désormais le trafic de stupéfiants.

Les services européens observent le recrutement à distance de jeunes exécutants pour commettre violences, dégradations ou sabotages. Les opérations hybrides attribuées à la Russie en Europe, notamment en Pologne, ont également montré comment des intermédiaires peuvent recruter des exécutants locaux pour accomplir des actions ponctuelles, parfois contre une rémunération difficilement traçable.

Les messageries chiffrées facilitent la mise en relation. Les cryptoactifs peuvent faciliter certains paiements. Le donneur d’ordre n’a plus besoin de connaître celui qui accomplit matériellement son dessein.

Cela ne signifie nullement que les incendies français répondent à un tel mécanisme.

Cela signifie qu’en 2026, ne pas rechercher si ce mécanisme existe serait aussi imprudent que de prétendre qu’il existe sans preuve.

La bonne question adressée à un incendiaire présumé n’est donc peut-être plus seulement : Pourquoi avez-vous mis le feu ?

Elle doit aussi pouvoir devenir : Qui connaissiez-vous ? Avec qui avez-vous communiqué ? Quelqu’un vous l’a-t-il demandé ? Avez-vous été payé ? D’autres ont-ils reçu la même proposition ?

Il appartient aux enquêteurs et aux services de renseignement, au cours de ce dernier été précédant la Présidentielle 2027, d’y répondre et de pousser l’examen à ce niveau.

L’incendie possède une propriété singulière

Comme instrument éventuel de déstabilisation, le feu présente une caractéristique remarquable : son ambiguïté.

Une bombe désigne immédiatement une intention. Un rail saboté appelle la recherche d’un saboteur. Une forêt qui brûle possède spontanément son explication : il fait chaud, la végétation est sèche, le vent souffle.

Et pourtant ses conséquences dépassent très largement les hectares calcinés.

Il mobilise les pompiers et les moyens aériens. Il épuise les hommes. Il oblige à évacuer. Il détruit des activités économiques. Il expose immédiatement les moyens dont dispose l’État et ceux dont il ne dispose pas.

Puis commence un autre incendie.

Celui des représentations.

« La France en feu », annoncent sur les chaînes d’info les bandeaux rouges. Puis : « L’Europe en feu ».

Le fait devient récit.

Et ce récit rejoint une succession d’autres objets qui n’ont pourtant, à l’origine, presque rien en commun : immigration, terrorisme, narcotrafic, DZ Mafia, violences autour des stades, faits divers, émeutes, incendies.

Tous peuvent cependant être versés dans un même récipient sémantique : l’insécurité.

L’accumulation finit alors par raconter autre chose que chacun des événements pris séparément. Elle raconte un pays débordé. Un État qui ne maîtrise plus. Une société menacée de toutes parts.

Aucune information n’a nécessairement été falsifiée.

C’est précisément là que commence la question cognitive.

Une réalité peut produire une représentation trompeuse sans qu’un seul fait soit faux

Événement réel. Surexposition. Répétition. Agrégation avec d’autres événements. Sentiment de continuité. Généralisation. Impression de perte de contrôle. Mise en accusation de l’État.

Puis vient naturellement la demande politique d’ordre.

Il n’est même pas nécessaire d’imaginer derrière cette mécanique un grand ordonnateur. Les logiques concurrentielles des médias, les algorithmes des réseaux sociaux, les entrepreneurs politiques, les intérêts criminels et les opérations d’influence étrangères peuvent produire des effets convergents sans jamais s’être réunis autour d’une table.

Mais cette absence éventuelle de coordination ne dispense précisément pas de rechercher les coordinations lorsqu’elles existent.

Car l’incendie cognitif possède une propriété commune avec l’incendie forestier : il prospère sur un milieu préalablement desséché.

Et le milieu politique français l’est suffisamment pour que chaque catastrophe puisse devenir immédiatement la preuve de quelque chose.

Un Premier ministre se rend sur le terrain et se fait huer. Les moyens de la Sécurité civile sont interrogés. Des banderoles fleurissent: « Moins de canons, plus de services publics ». Les choix budgétaires deviennent le sujet.

La défense nationale est mise en concurrence avec les services publics. La catastrophe environnementale devient crise sociale, puis crise politique.

L’État est mis en accusation.

Ses forces matérielles sont éprouvées.

Ses forces morales le sont davantage encore.

Regarder aussi là où cela brûle moins

C’est ici que la comparaison européenne devient indispensable.

L’Espagne, le Portugal, la Turquie, l’Italie, mais également la Belgique, l’Allemagne ou le Royaume-Uni permettent de sortir du huis clos français. Et la Grèce constitue peut-être le cas le plus instructif.

Pays méditerranéen extrêmement exposé, frappé lui aussi par la chaleur et la sécheresse, elle semble parvenir certaines années à empêcher davantage de départs de franchir le seuil qui les transforme en grands incendies.

Cela oblige à distinguer trois choses que le spectacle des flammes tend à confondre : l’ignition, l’échappement et la propagation.

Le comportement humain intervient dans la première. L’organisation de la prévention, de la surveillance et des secours intervient massivement dans la deuxième. Le climat pèse terriblement sur la troisième.

C’est seulement en séparant ces variables que nous pourrons comprendre ce qui se passe.

Et c’est également ainsi que l’on résiste à la manipulation : non en choisissant un récit concurrent, mais en augmentant la résolution du réel.

Éteindre l’incendie cognitif

Le travail journalistique commence peut-être exactement ici.

Il ne consiste ni à annoncer une opération de déstabilisation dont nous ne possédons pas la preuve, ni à considérer comme pathologique, accidentel ou météorologique tout ce qui n’entre pas immédiatement dans une catégorie connue.

Il consiste à poser les questions que les faits rendent légitimes pour permettre au peuple que ne pas être la victime d’un récit.

Combien de départs ?

Combien sont d’origine humaine ?

Combien sont volontaires ?

Qui en sont les auteurs ?

Pourquoi une telle proportion de mineurs apparaît-elle parmi les personnes interpellées ?

Agissent-ils seuls ?

Existe-t-il des rémunérations, des sollicitations en ligne, des intermédiaires, des ressemblances entre des affaires géographiquement éloignées ?

Pourquoi certains pays soumis à des conditions météorologiques comparables semblent-ils mieux contenir la transformation des ignitions en grands incendies ?

Et enfin : comment ces événements sont-ils transformés en représentation politique de l’état du pays ?

Ce sont des questions. Pas des conclusions.

Mais refuser de les poser au motif qu’elles pourraient déranger, et continuer à dévider comme si de rien n’était le fil narratif que la succession d’événements secrètent, serait exactement l’inverse du travail journalistique.

La fumée possède cette propriété : elle dissimule autant qu’elle signale le feu.

Il faut donc regarder derrière elle.

Nous vivons une époque de sécheresses et de canicules à répétition. Nous savons ce qu’elles font aux forêts. Nous savons désormais aussi ce que les technologies numériques, les économies criminelles, les opérations d’influence et les stratégies hybrides permettent de faire aux sociétés.

Cela ne nous autorise à accuser personne sans preuve.

Cela nous interdit en revanche d’être naïfs.

Nous ne sommes pas nés de la dernière pluie.

Qu’on se le dise.

The End of Digital Naivety: Reclaiming the People’s Right to Self-Defense in the Age of Encrypted ShadowsBrouillon auto

Why absolute privacy advocates cannot deprive democratic societies of their defensive shields while encryption fuels underground economies, systemic crime, and asymmetric destabilization.

To: Policy Makers, Cryptographers, Civil Liberty Advocates, and Digital Rights Stakeholders

Subject: Moving Beyond the Binary of Mass Surveillance vs. Absolute Opacity: A Proposal for Democratic Semantic Vigilance at the Reading Stage

Reference Article (French): Chat Control: de la surveillance de masse au contrôle ciblé à la lecture

The era of digital naivety is over. For too long, the debate surrounding end-to-end encryption (E2EE) has been paralyzed by a dogmatic absolute: the belief that total, unregulatable digital opacity is the only path to liberty.

In reality, this absolutism has created a critical vulnerability at the heart of our democracies. Under the guise of protecting private correspondence, absolute encryption has become the premier infrastructure for underground economies, international criminal networks, and hybrid operations of geopolitical destabilization designed to tear down the public good.

Democratic societies have a right—and a duty—to defend themselves. Conscientious objectors of the digital space, who demand absolute secrecy at any cost, cannot strip the Sovereign People of their means of self-defense. This brief presents a realist, democratic alternative originally published in August 2025: Semantic Vigilance at the Reading Stage. It is a model designed to preserve mathematical transit while reintroducing the essential reflex of societal self-defense.

The ongoing legislative and public debate surrounding the European Union’s « Chat Control » initiative has reached a dangerous deadlock. On one side, democratic states face an authentic and critical vulnerability: the weaponization of end-to-end encrypted (E2EE) channels by criminal networks, bad actors, and forces of social destabilization. On the other side, proposed solutions rely on mass, a priori surveillance (Client-Side Scanning before sending), which effectively destroys the presumption of innocence and turns every citizen into a preemptive suspect.

This brief introduces a paradigm shift originally published in August 2025 on En attendant la Renaissance: Semantic Vigilance at the Reading Stage (Vigilance sémantique à la lecture). By shifting the automated analytical lens from the sender (emission) to the recipient (reception), we can preserve absolute cryptographic transit while establishing democratic, accountable safeguards against critical societal harms.

The Core Concept: Shift the Scan to the Screen

Existing « Chat Control » frameworks demand that messages be scanned on the device before they are encrypted and sent. This destroys the core principle of E2EE and establishes a structural backdoor.

The alternative proposed in this paper shifts the mechanism entirely:

  1. Absolute Freedom of Transit: Messages are written, encrypted, and transmitted through the network without any filtering, scanning, or delay. The sender’s presumption of innocence is structurally guaranteed.
  2. Local Semantic Analysis at Reception: The local device performs a scan only at the moment of reading—after local decryption, a split second before the pixels are rendered on the screen.
  3. Advanced « Camouflage » Detection: Rather than relying on easily bypassed keyword lists, the local on-device NPU (Neural Processing Unit) monitors for semantic clouds and contextual dissonance. It detects the structural signatures of evasion, linguistic camouflage, and adversarial manipulation.
  4. Democratic Oversight as a Sovereign Shield: The local AI models do not report to a sovereign state or a private monopoly. They operate under a strict, independent, and auditable international governance body comprising citizens, magistrates, and NGOs.

Why This Reconciles Liberty and Security

  • No Prior Suspicion: No user is flagged for merely communicating. The check occurs only upon the consumption/exposure of potentially destructive content, honoring the analog rules of physical mail.
  • A Defense Against Societal Self-Destruction: It acknowledges that absolute, unmonitored digital secrecy can become a vector of systemic instability. This model provides society with a defensive reflex without turning it into a panopticon.
  • Preservation of Cryptographic Trust: The network remains mathematically secure. The encryption keys are never weakened, escrowed, or shared.

Read the Full Proposal

The complete essay, detailing the philosophical foundation of this compromise, the technical architecture of the proposed Global Agency for Cryptographic Freedom, and the ethical framework required to prevent function creep, is available here:

👉 Read the Full Article on « En attendant la Renaissance » (French)

« Information societies can no longer avoid the ethical and political dilemma posed by digital surveillance. This challenge is neither technical nor marginal: it is civilizational. The response we must bring must be transparent, intelligent, democratically controlled, and grounded in the irreducible respect of fundamental presumptions. »

Daniel Ciccia, En attendant la Renaissance