New Delhi, lieu du new deal mondial ?

Troïka, mémoire numérique, rapprochement sino-indien, absorption des antagonismes : le sommet esquisse les instruments d’une gouvernance mondiale moins centrée et plus continue.

Ce qui s’est passé à New Delhi, à l’occasion du sommet des BRICS, n’est pas un événement périphérique. Nous aurions tort de le considérer comme tel.

D’abord, Narendra Modi et Xi Jinping ont mis l’accent sur le rétablissement des liens économiques, la mobilité entre les deux pays et la reconstruction de la confiance après la rupture provoquée par les affrontements frontaliers de 2020.

Ce rapprochement est massif.

Le signal qu’il envoie est puissant parce qu’il constitue l’une des conditions de possibilité de BRICS plus structurés, donc capables d’afficher de véritables ambitions : devenir un pôle géopolitique stable, cohérent, organisé autour de grands principes directeurs, sans devoir se définir d’abord par la revanche sur l’Occident.

Savons-nous en entendre la complexité ? Une chose est sûre : peut-être convient-il d’enlever les filtres d’un autre temps, ceux qui ne laissent passer que les fréquences familières de l’affrontement Est-Ouest, pour rendre notre appareil capable de recevoir le signal qu’émet un autre appareil géopolitique.

Car un filtre mal réglé ne supprime pas seulement le bruit: il peut aussi éliminer l’information utile. À force de chercher dans les BRICS la fréquence connue de l’anti-occidentalisme, nous risquons de ne pas entendre ce qui se construit sur une autre bande: continuité institutionnelle, pluralité des centres, autonomie financière, absorption des antagonismes.

La question du R dans les BRICS, et particulièrement celle du « P » de Poutine à l’intérieur de ce R que les BRICS agrègent, semble ainsi commencer à être absorbée par la force de l’ensemble.

La distinction est essentielle parce que la Russie possède, indépendamment de Vladimir Poutine, tous les attributs qui lui donnent une place structurelle dans les BRICS: puissance nucléaire, siège permanent au Conseil de sécurité, immense territoire eurasiatique, ressources énergétiques et minières, capacités scientifiques et militaires, débouché arctique, relations anciennes avec l’Inde, la Chine, l’Afrique et une partie du Moyen-Orient.

Cette Russie là survivra à Poutine. Son intérêt à disposer d’institutions internationales moins dépendantes des États-Unis et de l’Europe lui survivra vraisemblablement aussi.

Vladimir Poutine tend, lui, à interpréter les BRICS comme un instrument de contestation de l’ordre occidental. Encore à New Delhi, il appelait le groupe à bâtir une plateforme de croissance indépendante des règles occidentales, notamment dans les paiements, les investissements, les infrastructures et la technologie.

Or cette conception n’est pas celle de tous les BRICS. Elle n’est surtout pas celle qui résume et qu’a retenu le sommet.

Poutine utilise-t-il les BRICS pour sortir la Russie de l’isolement occidental, ou les BRICS sont-ils en train d’intégrer la Russie dans une structure qui, à terme, « vieillira » Poutine ?

L’impression qui ressort de New Delhi est que Poutine est traité.
Mais que Trump l’est aussi.

Poutine est traité au sens institutionnel : sa négativité, sa volonté de rupture, son antagonisme avec l’Occident sont absorbés dans une structure qui les transforme en propositions de paiement, de financement, de gouvernance ou d’autonomie.

Trump l’est autrement. Les BRICS condamnent les mesures tarifaires et non tarifaires unilatérales et réclament une réforme de la gouvernance commerciale et financière internationale.

Malgré la guerre impliquant l’Iran et les fortes tensions entre Téhéran et Abou Dhabi, les membres sont également parvenus à préserver un consensus politique commun.

Le président iranien Masoud Pezeshkian a rencontré à New Delhi Cheikh Khaled bin Mohamed bin Zayed Al Nahyan, prince héritier d’Abou Dhabi, qui conduisait la délégation émiratie au nom du président des Émirats arabes unis, Mohamed bin Zayed.

Le contexte donne à la rencontre une portée très supérieure à son contenu officiel. Reuters la décrit comme le contact bilatéral au plus haut niveau entre l’Iran et les Émirats depuis le début de la guerre, alors même que les deux membres des BRICS se trouvent sur des positions profondément différentes dans le conflit.

Malgré cela, ils ont accepté la même Déclaration de New Delhi, appelant à la retenue maximale, au dialogue et à la préservation du commerce, des chaînes d’approvisionnement, des flux énergétiques et de la sécurité maritime.

L’institutionnalisation des BRICS devient ici particulièrement intéressante.

Le groupe n’a pas résolu le désaccord Iran–EAU. Il a fait quelque chose d’institutionnellement peut-être plus important : il a maintenu les deux protagonistes à l’intérieur du même espace de conversation, obtenu leur adhésion à un langage commun et offert le lieu d’une rencontre bilatérale.

Autrement dit, les BRICS commencent peut-être à produire une fonction qui n’est ni l’alliance ni l’arbitrage :

absorber le conflit sans exiger préalablement sa disparition.

C’est dans ce contexte que Narendra Modi propose désormais aux BRICS d’élaborer collectivement dix propositions de réforme de la gouvernance mondiale, afin d’aboutir, d’ici au prochain sommet, à une « BRICS Reform Roadmap ».

Mais l’une des propositions les plus intéressantes touche au fonctionnement même du groupe.

Modi propose un « BRICS Continuity and Implementation Mechanism » reposant notamment sur la troïka des présidences passée, présente et future.

En termes clairs : celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

L’Europe […] devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil

Le principe n’est pas sans précédent. Le G20 utilise une troïka et les présidences tournantes du Conseil de l’Union européenne sont organisées en trios de dix-huit mois.

Mais ce que Narendra Modi ajoute mérite attention. Il propose de faire de la troïka des présidences passée, présente et future l’un des instruments de continuité institutionnelle des BRICS.

La Déclaration finale n’adopte pas formellement ce mécanisme, mais elle en épouse déjà la logique en renforçant les dispositifs de mémoire, de suivi et de continuité entre présidences.

La Chine prendra la présidence des BRICS en 2027 et Xi Jinping a confirmé qu’elle accueillera le 19e sommet. Cela place Pékin en position idéale pour reprendre, formaliser et éventuellement faire adopter le mécanisme proposé par Modi — troïka, continuité d’exécution, dépôt numérique sécurisé.

Cela aboutirait, en quelque sorte, à une gouvernance à horizon temporel glissant qui n’a pas d’équivalent à ce jour :

mémoire → décision → projection.

Le principe de la troïka n’est pas inédit. Le G20 et l’Union européenne connaissent déjà des mécanismes comparables de continuité entre présidences successives.

Mais l’architecture proposée à New Delhi présente une combinaison singulière: associer cette continuité politique à une mémoire numérique opérationnelle enregistrant, pour chaque décision, son responsable, son échéance et son état d’exécution.

À cette échelle, dans une organisation sans secrétariat permanent et portant une telle ambition de recomposition de la gouvernance mondiale, la formule paraît sans équivalent évident.
La base documentaire est ici beaucoup plus qu’une archive.

Elle devient un registre clé, presque au sens informatique du terme, dans un système opérationnel appelé à accueillir, successivement, des pilotes différents.

C’est presque une autre philosophie de l’institution : non plus nécessairement un centre permanent auquel les États délèguent la continuité, mais une continuité qui se déplace avec les États.

Une présidence tournante classique présente une faiblesse structurelle : chaque nouveau président peut être tenté de réinitialiser l’agenda. Le registre clé oppose à cette tentation la permanence de la trace : les pilotes changent, le système conserve son état.

Avec la troïka, le présent cesse d’être autonome. Celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

Le dépôt numérique ajoute à cette mémoire politique une mémoire objective: décisions, responsabilités, échéances, état d’avancement.

Le Brésil transmet alors non seulement une expérience diplomatique, mais une trace; l’Inde inscrit ce qu’elle décide; la Chine reçoit, avant même de prendre la présidence, ce qu’elle aura éventuellement à poursuivre.

Les présidences tournent.
La mémoire demeure.

C’est la perspective d’un centre de stratégie mutuelle, dynamique et intégré, au service d’un ensemble rassemblant près d’un humain sur deux et représentant autour de 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, avec une concentration considérable de ressources énergétiques et stratégiques.

Ce qui s’est dessiné à New Delhi confère ainsi une épaisseur institutionnelle nouvelle à l’organisation.

Le dépôt numérique, s’il est adopté, ne devra pas être regardé comme une archive documentaire inerte, mais comme l’un des systèmes permettant à un esprit commun de survivre à la rotation de ceux qui le conduisent.

Modi, explicitement, refuse de définir les BRICS comme une organisation dirigée contre quelqu’un. Xi Jinping, de son côté, inscrit leur développement dans une transformation de la gouvernance mondiale et appelle le groupe à peser davantage sur la paix, la stabilité et les règles internationales.

Il s’agit moins, dès lors, de construire une OTAN économique anti-occidentale que de faire émerger l’un des instruments d’un monde dans lequel aucune puissance ne détient seule le centre.

L’Europe, qui continue de se disputer autour de conceptions de la souveraineté dont certaines vieillissent à vue d’œil, devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil.

La dialectique de l’allié providentiel : des couleuvres au fait accompli de la polarisation

Alexander Douguine, souvent présenté comme l’idéologue du Kremlin, affirme sans détour : « La guerre est devant nous ».
Dans sa lecture stratégique, la Russie disposerait d’un avantage comparatif sur la Chine : son arsenal nucléaire, l’étendue de son territoire, son identité historique, et surtout sa capacité à « conceptualiser les processus mondiaux ».

À l’en croire, l’affrontement global serait inévitable, entraînant Chine, Inde, Moyen-Orient, Afrique et Amérique latine dans une polarisation brutale entre unipolarité et multipolarité.

Mais ce raisonnement repose sur un postulat fragile : que les fils de Sun Tzu sont enfumés et suivront docilement Moscou dans une telle confrontation. Or rien n’est moins sûr. La Chine avance selon ses propres logiques, avec un horizon stratégique bien différent, où la puissance économique, la stabilité sociale et la continuité historique pèsent infiniment plus que l’aventure guerrière.

Le point le plus frappant, cependant, réside ailleurs : dans le parallélisme saisissant entre la Russie et Israël.
Chacune de ces puissances croit s’appuyer sur un tuteur providentiel : Moscou sur Pékin, Jérusalem sur Washington. Chacune surestime la fidélité de ce protecteur, et toutes deux se bercent de la même illusion : croire que leur survie passe par la capacité à faire avaler des couleuvres à ceux qu’elles pensent être leurs indéfectibles alliés stratégiques, encore et encore, comme si la résilience se confondait avec la soumission.

La Russie fait comme si la proposition du GGI de Xi Jinping n’existait pas sur la grande table. Mais Moscou n’a jamais vraiment su ce qu’est une grande table, en dépit de celle aux dimensions paranoïaques censée en imposer aux visiteurs du Kremlin.
Quant aux Israéliens, ils découvrent avec stupéfaction que Donald Trump a signé un accord avec le Qatar, aux termes duquel toute attaque contre Doha serait considérée comme une attaque contre les États-Unis eux-mêmes.

La taille ne compte pas, doit apprendre Poutine à ses dépens.

Et voilà l’ironie ultime : la « grande table » de Xi est pensée pour asseoir le monde entier, tandis que la table surdimensionnée du Kremlin n’accueille que la paranoïa de Poutine.

Shanghai Summit: China as a Constructive Power

No one thought it worthwhile to decipher what Xi Jinping’s proposal to establish a Global Governance Initiative (GGI) really means. Most media outlets stopped at the spectacle — the embrace extended to Putin, the anti-Western rhetoric — without grasping the significance of a text that addresses history more than the moment.

This is the « Honecker syndrome »: in 1989, the words that implicitly signaled the fall of the Berlin Wall were met with indifference or delay by observers stuck in their habitual frameworks. Even today, the speech of a leader as consequential as the Chinese president — issued at a summit representing nearly half the world’s population, in the presence of the UN Secretary-General — is read as a mere tactical maneuver.

Yet, it is precisely within the texture of the words that the novelty lies: an attempt to restore and upgrade the UN and the WTO, and, under the guise of diplomatic display, to bind his own allies within a pacifist and multilateral framework. China is not a post-truth nation. It is a constructive power.


1. The Apparent Content: A Revisited UN Doctrine

Xi Jinping presented the Global Governance Initiative (GGI) in five key points:

  • Sovereign equality of States,
  • Full observance of the UN Charter,
  • Multilateralism based on consultation and mutual benefit,
  • A people-centered approach,
  • Movement toward tangible action.

Taken in isolation, these principles seem like diplomatic generalities. But placed in context, they form a full-fledged normative offer — not an alternative project, but a claim to restore and update existing institutions, foremost among them the UN and the WTO.


2. Its True Scope: A General Upgrade of Institutions

Contrary to media perception, this is not about a Sino-Russian bloc opposing the West, but a gesture of outreach to the entire world. Xi does not propose alignment with Beijing; rather, he calls for shared intelligence under the aegis of the United Nations.

This nuance changes everything:

  • Beijing does not claim a new closed order but champions the rehabilitation of the multilateral framework, promising to adjust it to the North-South imbalances.
  • By presenting the speech before the UN Secretary-General, Xi endowed it with unprecedented solemnity: this is no longer a regional manifesto, but an attempt to re-position China as guardian of the universal.

3. The Showcase Effect: Immediate Recognition

For Putin, Khamenei, and Netanyahu, the scene served as a flattering showcase:

  • International recognition for Moscow despite Western isolation,
  • Implicit validation for Tehran in its confrontation with Washington,
  • Confirmation for Israel that it remains a key player in the Middle East.

They heard what they wanted to hear — support against the West.


4. The Vitrifying Effect: Historical Constraint

But behind the display lies a glass cage.

By affirming that the international system must be based on sovereign equality, rejection of double standards, and centrality of the UN, Xi has locked his allies into a logic that exceeds them:

  • Putin cannot indefinitely justify aggressive war without putting China at odds with the Charter he sanctifies.
  • Netanyahu cannot indefinitely disregard multilateral resolutions without undermining the universal authority that China claims to rehabilitate.
  • Khamenei cannot sustain an oppositional posture without being reminded of the principle of universal cooperation.

What Xi offers through the showcase, he takes away through vitrification: immediate recognition, but at the cost of enduring normative constraint.


5. A latency reminiscent of 1989

As in 1989 with Honecker, the media are failing to grasp the magnitude of the moment: they reduce the speech to its immediate use, whereas it sets a deeper process in motion. The GGI may be the first source-text of a reconfigured international order.

If the news cycle fixes on the image of Xi welcoming Putin, history will retain the formulation of a framework that aims to restore and transform universal institutions.


Conclusion: beyond the conjunctural, the constraint of language

Xi’s words are not a mere posture. They are sealed with the authority of Narendra Modi, India’s Prime Minister. They constitute a normative architecture. Once spoken before the world and the UN, they become binding, and will, little by little, vitrify subversion.

It is not the photograph of a summit that will matter, but the lasting effect of these words:

  • if they take root, the GGI could amount to a “Pacific Charter of the twenty-first century,” open to the rest of the world;
  • if they fail, they will remain as an unfulfilled promise, the memory of which will weigh on China’s credibility.

In all cases, History walked into the room that day — and the media, once again, failed to hear it.

Sommet de Shangaï: la Chine en puissance constructrice

Nul n’a cru bon de décrypter ce que signifie réellement la proposition de Xi Jinping, visant à instaurer un Global Governance Initiative (GGI). La plupart des médias se sont arrêtés au théâtre des images — l’accolade donnée à Poutine, les formules anti-occidentales — sans mesurer la portée d’un texte qui s’adresse moins au conjoncturel qu’à l’Histoire. C’est le « syndrome Honecker » : en 1989 déjà, les mots annonçant la fin du Mur de Berlin furent accueillis avec indifférence ou retard par les observateurs, incapables de sortir de leurs schémas mentaux. Aujourd’hui encore, la parole d’un dirigeant aussi important que le président Chinois, fixant au cours d’un sommet que représente près de la moitié de la population de la terre, des principes universels, en présence du Secrétaire général de l’ONU, est lue comme une simple manœuvre tactique. Or, c’est précisément dans la texture des mots que se loge la nouveauté : une tentative de restaurer et d’upgrader l’ONU et l’OMC, et de contraindre, sous couvert de vitrine diplomatique, ses propres alliés dans un cadre pacifiste et multilatéral. La Chine n’est pas une nation de la post-vérité. Elle est une puissance constructive.

Les médias occidentaux, dans leur couverture du sommet de Tianjin, sont restés prisonniers de schémas mentaux éprouvés : le spectacle de l’alliance sino-russe, le tapis rouge déroulé à Vladimir Poutine, la dénonciation des « menaces occidentales ». Le commentaire s’est arrêté au niveau du visuel et du conjoncturel. Comme si la rencontre n’était qu’une vitrine de puissance autoritaire opposée à l’Occident.

Or, les mots prononcés par Xi Jinping méritaient une écoute bien plus attentive. Les journalistes n’ont pas su « laver leurs oreilles ». L’histoire est pourtant riche de ces latences : lorsque Honecker, à l’automne 1989, prononça les phrases qui reconnaissaient implicitement la fin du Mur de Berlin, la presse mit du temps à saisir qu’un basculement irréversible venait de s’opérer. Aujourd’hui, le discours de Xi sur la gouvernance mondiale pourrait bien être de la même nature : un moment charnière, où les mots précèdent et contraignent les faits.


1. Le contenu apparent : une doctrine onusienne revisitée

Xi Jinping a présenté le Global Governance Initiative (GGI) en cinq points :

  • égalité souveraine des États,
  • respect intégral de la Charte de l’ONU,
  • multilatéralisme fondé sur la consultation et le bénéfice partagé,
  • approche centrée sur les peuples,
  • passage à l’action concrète.

Pris isolément, ces principes semblent des banalités diplomatiques. Mais replacés dans le contexte, ils forment une offre normative complète : non pas un projet d’alternative, mais une prétention à restaurer et mettre à jour (upgrade) les institutions existantes, ONU et OMC en tête.


2. La véritable portée : un « upgrade général » des institutions

Contrairement à la perception médiatique, il ne s’agit pas d’un bloc sino-russe défiant l’Occident, mais d’une main tendue au monde entier. Xi ne propose pas l’alignement sur Pékin : il appelle à une intelligence commune, placée sous l’égide des Nations unies.

Cette nuance change tout :

  • Pékin ne revendique pas un nouvel ordre fermé, mais la réhabilitation du cadre multilatéral, en promettant de l’adapter aux déséquilibres Nord-Sud.
  • En se plaçant devant le Secrétaire général de l’ONU, Xi a donné à son discours une solennité inédite : ce n’est plus un manifeste régional, mais une tentative de réinscrire la Chine comme garante de l’universel.

3. L’effet vitrine : reconnaissance immédiate

Pour Poutine, Khamenei ou Netanyahou, cette scène fut perçue comme une vitrine flatteuse :

  • reconnaissance internationale pour Moscou malgré l’isolement occidental,
  • validation implicite pour Téhéran dans son bras de fer avec Washington,
  • confirmation pour Israël qu’il reste un acteur incontournable au Moyen-Orient.

Leurs « oreilles » ont entendu ce qu’elles voulaient entendre : un appui contre l’Occident.


4. L’effet vitrifiant : contrainte historique

Mais derrière cette vitrine se cache une cage de verre.
En affirmant que le système international doit être fondé sur l’égalité souveraine, le refus des doubles standards et la centralité de l’ONU, Xi a enfermé ses alliés dans une logique qui les dépasse :

  • Poutine ne peut pas éternellement justifier une guerre d’agression sans mettre Pékin en contradiction avec la Charte qu’il sanctifie.
  • Netanyahou ne peut pas durablement mépriser les résolutions multilatérales sans miner l’autorité universelle que la Chine prétend réhabiliter.
  • Khamenei ne peut pas se maintenir dans la pure logique d’opposition sans être rappelé au principe de coopération universelle.

Ce que Xi offre par la vitrine, il le retire par le vitrifiant : une reconnaissance immédiate, mais au prix d’une contrainte normative durable.


5. Une latence semblable à celle de 1989

Comme en 1989 avec Honecker, les médias ne perçoivent pas l’ampleur du moment : ils réduisent le discours à son usage immédiat, alors qu’il engage un processus plus profond. Le GGI est peut-être le premier texte-source d’un ordre international reconfiguré.

Si l’actualité se fixe à l’image de Xi accueillant Poutine, l’histoire retiendra la formulation d’un cadre qui ambitionne de restaurer et transformer les institutions universelles.


Conclusion : au-delà du conjoncturel, la contrainte du langage

Les mots de Xi ne sont pas une simple posture. Ils sont scellés avec l’autorité de Narendra Modi, le président de l’Inde. Ils constituent une architecture normative. Une fois prononcés devant le monde et l’ONU, ils deviennent contraignants, et vitrifieront, à petit feu, la subversion.

Ce n’est pas la photographie d’un sommet qui comptera, mais l’effet de ces mots dans la durée :

  • s’ils prennent racine, le GGI pourrait être l’équivalent d’une « Charte pacifique du XXIᵉ siècle » oiuverte sur le reste du monde ;
  • s’ils échouent, ils resteront comme une promesse non tenue, mais dont le souvenir pèsera sur la crédibilité de la Chine.

Dans tous les cas, l’Histoire est entrée dans la salle ce jour-là — et les médias, une fois encore, ne l’ont pas entendue.