2023-2025: les majors pétrolières américaines en ordre de bataille

La vague d’opérations exécutée entre 2023 et 2025 ne constitue pas une simple phase de consolidation routinière. Par son échelle financière, sa structure bilancielle et sa logique industrielle, elle représente la recomposition la plus brutale et ciblée du secteur énergétique américain depuis les grandes fusions de la fin des années 1990. La structure finit toujours par parler.

J’ai déposé, hier, un nouvel article analysant ce que, depuis des mois, je pense être ce vers quoi se dirige le 45/47e président des Etats-Unis, à savoir une déconnexion du marché domestique cajolé, à l’approche des midterms de novembre, dans le sens du « America First ». Il m’a semblé utile et nécessaire d’analyser plus profondément les conditions qui permettraient un choc protectionniste tel que je le vois se préparer.

Donald Trump a laissé monter les tensions sur le gallon, intentionnellement, avec l’intention de provoquer un retournement de la situation à son seul avantage. Mais, pour réaliser de telles opérations dans une dynamique qui n’handicape pas le secteur pétrolier américain et lui donne, au contraire, des ailes, des conditions préalables doivent être remplis.

La période 2023-2025 apporte un contexte particulièrement troublant. Cette période précède celle qui a vu Trump décomplexer ses « visées » sur le Venezuela, le Canada, le Groenland, aboutissant le 22 février 2026, à l’attaque conjointe de l’Iran.

En l’espace de 18 mois (fin 2023 à mi-2025), le secteur américain de l’amont pétrolier (upstream) a vu plus de 250 milliards de dollars de transactions « Fusions & Acquisitions » s’accumuler.

Pour l’exercice 2023–2024 seul : Les transactions dans l’amont américain ont dépassé les plus hauts historiques du boom du schiste.

Pendant la décennie 2010–2020, le pétrole de schiste était contrôlé par des centaines d’opérateurs indépendants (wildcatters). Ces acteurs creusaient à crédit, augmentaient les volumes sans se soucier des marges et créaient un désordre logistique récurrent qui écrasait les cours.

La vague 2023–2025 achève le verrouillage oligopolistique du bassin du Permien (Texas/Nouveau-Mexique) :

  • Avant 2023 : Un marché hautement fragmenté, imprévisible et impossible à piloter politiquement.
  • Après 2025 : Plus de 50 % de la production du Permien (le cœur battant du brut léger américain) est concentrée entre les mains de 3 ou 4 acteurs majeurs (ExxonMobil, Chevron, ConocoPhillips, Diamondback).

C’est décisif pour le découplage car aucune administration ne pourrait imposer une discipline de marché ni négocier une allocation préférentielle avec 200 producteurs indépendants aux abois. On peut en revanche exercer une pression réglementaire ou fiscale ciblée sur un cartel de 4 supermajors.

Cela s’apparente à une action concertée sur les éléments de la chaine de valeur, la gestion de réserves. En absorbant Pioneer, Endeavor et CrownRock, les géants ont verrouillé 15 à 20 ans de forage à très faible coût de revient. Elles ont ainsi sécurisé la rentabilité du WTI, même en cas d’écrasement artificiel des cours intérieurs, même en cas d’envol des cours extérieurs.

La déconnexion du marché domestique, sanctuarisé par le WTI (West Texas Intermediate) du marché global dont le pouls est pris par le fameux cours du Brent, est, de ce point de vue, prévisible mécaniquement. Les forces, l’organisation du marché et la logique d’ensemble conduisent à cela.

Donald Trump, qui parle exactement la même langue que Poutine, ferait ainsi d’une pierre trois coups:

  • un coup électoraliste: comblant sa majorité au moment d’affronter les urnes,
  • un coup économique: permettant, lui qui en est si friand, aux majors américaines de crouler sous le cashflow
  • un coup géopolitique: il se libèrerait du poids de la pression de sa propre opinion publique pour continuer à sceller toujours plus le destin de l’Amérique dans la viscosité manipulable de l’or noir.

Le WTI ne serait plus dès lors un bouclier. Il doit être perçu comme un vecteur d’attaque.

Mais, pour permettre aux compagnies américaines de découpler le marché domestique du marché global, il faut des infrastructures dédiées, parfaitement dimensionnées pour répondre au marché que l’on veut voir muter. Il faut notamment un réseau de ports francs, de bases Offshores, desquels le gaz ou le pétrole destiné au marché global pourrait être exporté car il n’est pas possible de maintenir deux régimes de prix étanches sans une étanchéité physique et douanière.

Pour que Big Oil puisse vendre son pétrole au cours mondial (Brent) tout en évitant que le marché intérieur américain (WTI) soit lui-même sous pression politique, il faut éviter à tout prix que les deux flux ne se mélangent dans les mêmes cuves.

Les compagnies américaines ne partent pas de zéro: cette infrastructure de déconnexion existait déjà et repose sur trois piliers logistiques et juridiques clés.

1. Les FPSO : les « ports francs » flottants du large

Sur les gisements internationaux ultra-rentables (comme le bloc Stabroek au Guyana opéré par ExxonMobil et Chevron, ou les concessions offshore vénézuéliennes), le pétrole ne touche jamais le sol américain ni son réseau de pipelines.

  • La mécanique : L’extraction se fait directement en mer vers des FPSO (Floating Production Storage and Offloading), d’immenses usines-navires ancrées dans les eaux internationales ou les ZEE étrangères.
  • L’exportation directe : Des superpétroliers (VLCC) viennent s’y amarrer directement en mer, chargent le brut et mettent le cap vers l’Asie ou l’Europe au prix fort (Brent), sans que la moindre goutte de ce pétrole n’entre dans l’espace douanier américain.

2. Les terminaux offshore et les Foreign Trade Zones (FTZ)

Sur le territoire américain même, l’isolation du pétrole destiné à l’exportation repose sur des enclaves juridiques et physiques :

  • Les terminaux deepwater au large (ex. LOOP – Louisiana Offshore Oil Port) : Situés à plusieurs dizaines de kilomètres des côtes dans le Golfe du Mexique, ces terminaux en eau profonde permettent de charger des géants des mers sans faire passer le pétrole par les nœuds logistiques continentaux.
  • Les Foreign Trade Zones (FTZ) : Ce sont des zones franches douanières installées le long de la côte du Golfe (Texas, Louisiane). Le pétrole qui y entre ou qui y est raffiné pour l’exportation est juridiquement considéré comme n’ayant jamais pénétré le territoire douanier américain. Il échappe ainsi aux réglementations de marché intérieur, aux allocations d’urgence et aux taxes domestiques.

3. La double tuyauterie du raffinage américain

Le marché intérieur américain repose sur le pétrole de schiste léger (light sweet) acheminé par pipelines continentaux vers le centre de stockage de Cushing (Oklahoma).

Pour maintenir la déconnexion:

  • Les raffineries du Golfe du Mexique sont organisées pour traiter le brut lourd (importé ou capté en offshore) pour le marché intérieur,
  • Tandis que les pipelines d’exportation contournent le réseau de distribution national pour injecter directement le surplus de schiste vers les terminaux maritimes d’exportation.

Ce système existait déjà. Les compagnies n’ont pas eu besoin de rebâtir une infrastructure : l’offshore mondial et les zones franches côtières constituent déjà ce réseau de « ports francs ». C’est ce réseau étanche qui permet d’encaisser la rente du baril mondialisé tout en protégeant artificiellement le réseau de stations-services américaines.

Mais là où se posent des questions, c’est qu’au moment où TotalEnergies, ou même Aranco, le géant saoudien, ont entrepris une politique de diversification vers le renouvable et la perspective du nucléaire civil, les compagnies américaines se sont délestées de leurs actifs.

Pour qu’un tel système fonctionne à l’échelle d’un État et de majors multinationales, deux conditions opérationnelles doivent être remplies :

  1. En amont (Upstream) : Séparer physiquement les gisements d’extraction (le schiste américain à bas coût d’un côté, l’offshore à haute marge de l’autre).
  2. En aval (Downstream & Logistique) : Construire une tuyauterie d’exportation étanche au sol américain pour expédier le surplus brut directement sur le marché mondial sans repasser par le circuit domestique.

Ce qui est remarquable, et contreintuitif à la logique économique, c’est que ce réseau de découplage a fait l’objet, au cours de la période 2023/2025, de la plus grande vague de restructuration capitalistique et industrielle du secteur énergétique américain depuis vingt ans. Il a mis ses œufs dans un même et seul panier quand d’autres les plaçaient dans plusieurs.

Fait-on cela sans savoir ce qui va se passer, sans avoir des « tuyaux » au milieu des pipelines?

Les deux opérations géantes des supermajors américaines se sont alignées sur cette stratégie bicipitale. Elles ont gonflé deux muscles:

  • ExxonMobil -> Pioneer Natural Resources (~60 milliards $) :En absorbant le premier producteur indépendant du bassin du Permien, ExxonMobil a pris le contrôle direct d’un gisement géant de pétrole de schiste continental.
    • Rôle dans le découplage : Verrouiller le coût d’extraction du WTI à un niveau ultra-compétitif pour garantir l’approvisionnement du marché intérieur et fournir la matière première à bas prix aux raffineries américaines.
  • Chevron -> Hess (~53 milliards $) :L’enjeu central de ce rachat résidait dans la prise de contrôle des 30 % détenus par Hess dans le bloc Stabroek au Guyana, l’un des gisements offshore les plus profitables de la planète.
    • Rôle dans le découplage : Capturer du pétrole produit en mer profonde qui ne franchit jamais les douanes américaines et est vendu directement aux cours mondiaux (Brent) via des navires d’exportation.

Là où « bicéphale » relève de la politique ou du gouvernement (deux têtes qui pensent ou décident), « bicipital » réintroduit la mécanique des forces: deux chefs musculaires, deux points d’ancrage sous tension qui tirent sur la même charpente pour produire un levier.

Dans le cas de TotalEnergies, il ne s’agit pas juste d’une gouvernance à deux têtes, mais d’un effort mécanique de traction entre deux vecteurs antagonistes :

  • Le tendon des hydrocarbures (qui génère le cash immédiat).
  • Le tendon de l’électrification (qui prépare la structure de long terme).

Big Oil américain n’a pas seulement tranché une ligne politique : il a sectionné le deuxième tendon pour concentrer toute sa force de frappe sur un seul axe d’effort.

Cela ressemble à des manœuvres capitalistiques et des choix stratégiques. Ils pourraient être légitimes au pays de la libre entreprise reine. Cela cesserait d’être légitime, par contre, si ce grandes opérations acquisition/développement avaient obéi, dès l’origine et en amont, à une logique consistant à anticiper le choc que la guerre en Iran était condamné à propager sur le marché global, en termes de pénurie, en termes de dépendances, au reste du monde.

La souveraineté américaine serait passée sous l’emprise directe de ces logiques. La matrice impose des choix de plus en plus durs, dirige le système vers la confrontation avec les acteurs externes.

L’exemple le plus pur et peut-être éloquent de cette infrastructure de déconnexion existe déjà dans le Gaz Naturel Liquéfié (GNL). Des acteurs comme Venture Global (avec l’extension géante de Plaquemines LNG), Cheniere, ou Golden Pass LNG (joint-venture ExxonMobil/QatarEnergy) ont investi des dizaines de milliards de dollars le long du Golfe du Mexique, que Donald Trump, quelques mois avant le déclenchement de la guerre en Iran, a rebaptisé Golfe de l’Amérique.

C’est le véritable point aveugle de la rhétorique sécuritaire: la dépendance énergétique absolue des États-Unis envers le Mexique pour leurs exportations vers l’Asie.

Pendant que le débat politique se focalise sur les crises frontalières, les fermetures de postes de tir et les menaces de tarifs douaniers punitifs, les géants de l’énergie et la Maison-Blanche orchestrent en coulisses un pacte pragmatique et transactionnel.

Le terminal de liquéfaction n’est pas seulement un outil industriel : c’est une frontière tarifaire qui transforme une ressource captive bon marché en rente internationale géopolitique.

Pour exporter le gaz du Permien (Texas/Nouveau-Mexique) vers la Chine, le Japon ou l’Inde, les navires méthaniers américains doivent traditionnellement franchir le canal de Panama – une voie engorgée, soumise aux sécheresses récurrentes et aux péages prohibitifs.

La solution industrielle a consisté à transformer le nord du Mexique en pont terrestre et maritime de rechargement :

  • Les mégaprojets de la côte Pacifique : Des projets colossaux comme Energía Costa Azul (ECA LNG) de Sempra en Basse-Californie ou Saguaro Energía de Mexico Pacific Limited dans le Sonora visent à capter le gaz américain par gazoducs transfrontaliers pour le liquéfier directement sur la côte ouest mexicaine.
  • L’avantage géographique : Cela réduit de plus de 10 jours le temps de traversée vers l’Asie et évite le goulot d’étranglement de Panama.

Sur le brut, la logistique s’est adaptée pour éviter les goulets d’étranglement continentaux:

  • Les terminaux offshore pour VLCC (ex: SPOT, LOOP expansion) : Pour exporter le brut à très grand débit sans engorger les ports continentaux, les majors et les midstreamers (Enterprise Products, Enbridge) ont développé des infrastructures d’ancrage en eau profonde à plusieurs dizaines de kilomètres au large des côtes du Texas et de Louisiane. Ces bouées d’amarrage permettent de charger des Very Large Crude Carriers (VLCC) de 2 millions de barils en quelques heures.
  • Le statut de Foreign Trade Zone (FTZ) : Ces installations logistiques sont juridiquement considérées comme des zones douanières hors-sol. Le pétrole qui y transite pour l’exportation n’est comptabilisé ni dans l’offre commerciale intérieure américaine, ni soumis aux contraintes de régulation des marchés locaux.

Dans ces conditions, la posture trumpienne sur l’immigration sert de spectacle populiste pour la scène intérieure, et de levier de pression sur le gouvernement de Claudia Sheinbaum, issu du parti Mouvement de Regénération Nationale. Il existe, enfin, une vulnérabilité opérationnelle majeure sur ce réseau: les gazoducs américains devant alimenter ces terminaux doivent traverser des zones du nord du Mexique (Sonora, Sinaloa) où la présence des cartels est forte.

Ce que les commentateurs décrivent comme un accès de fièvre populiste – Donald Trump fustigeant la « cupidité » des majors pétrolières tout en érigeant des barrières sécuritaires à la frontière mexicaine -n’est en réalité que la manifestation de surface d’une recomposition industrielle mûrie entre 2023 et 2025.

Le bras de fer engagé à la veille des midterms de novembre 2026 repose sur un triptyque d’une cohérence cynique :

  1. L’urgence électorale des midterms comme détonateur : Pour neutraliser le choc inflationniste d’une crise au Moyen-Orient, la Maison-Blanche n’a pas cherché à stabiliser le cours mondial du baril. Elle a entrepris d’extraire le marché américain du marché global. Le chantage judiciaire et les menaces de réquisitions contre ExxonMobil et Chevron ne visent pas à détruire Big Oil, mais à la contraindre d’accorder une subvention patriotique sur le WTI domestique.
  2. Le verrouillage industriel de Big Oil : Si cette manœuvre est techniquement possible, c’est parce que les majors américaines s’y sont préparées. En abandonnant la quête des renouvelables -refusant d’éparpiller leur capital dans un modèle bicipital à la européenne -, elles ont concentré leurs forces sur la maîtrise de l’amont continental (le schiste du Permien) et l’assise d’un réseau offshore hermétique (le brut du Guyana et les zones franches maritimes). Big Oil s’est taillé un outil parfait : approvisionner l’Amérique à bas coût sous la contrainte politique, tout en expédiant ses rentes mondiales au prix du Brent.
  3. Le Mexique comme nœud logistique et monnaie d’échange : Derrière le spectacle de la crise migratoire, le Mexique s’impose comme la soupape de sécurité indispensable de ce dispositif. En acceptant d’abriter les terminaux de liquéfaction du gaz texan sur sa côte Pacifique pour livrer l’Asie en contournant le canal de Panama, Mexico a monnayé son rôle infrastructurel contre une sanctuarisation de l’accord commercial nord-américain. Le théâtre frontalier masque un pacte fondamentalement transactionnel au sein duquel les Cartels sont susceptibles de tirer plusieurs épingles.

En transformant le dossier du narcotrafic d’un problème de sécurité publique en une question de sécurité nationale et de terrorisme, Washington s’est donné et conserve ainsi un moyen de pression juridique, militaire et politique permanent sur Mexico.

Dans l’architecture globale que nous analysons, la menace des cartels ne sert pas seulement la communication électorale de la Maison-Blanche ; elle est instrumentalisée pour contraindre le gouvernement de Claudia Sheinbaum sur tous les tableaux.

La tentation de maintenir une « pièce climatisée » américaine au milieu d’un marché mondial en flammes est un exercice de physique politique d’une extrême fragilité, mais si en contrôlant les cordes du narratif, en dirigeant les arcanes des marchés, en détenant les clés opérationnelles, et, surtout, en organisant la dépendance globale pour priver les autres acteurs du Big Game de latitudes d’action, Trump peut y parvenir.

Les midterms et la carte de la déconnexion du pétrole américain

Pour résoudre les effets que tout le monde annonce comme dévastateurs pour son camp aux élections de mi-mandat, Donald Trump prépare sans doute la déconnexion plus ou moins forcée du marché américain du marché global. Sa sortie contre les superprofits des majors en est le prélude.

En s’en prenant publiquement, aujourd’hui, 03/08/2026, aux géants pétroliers ExxonMobil et Chevron, en ciblant nommément leurs dirigeants et en les sommant de restituer au public américain leurs bénéfices insolents, Donald Trump a opéré un braquage politique d’une efficacité redoutable à l’approche des midterms et confirme un scénario que j’avais prédit.

Alors que les analystes prédisaient l’enchaînement fatal (crise au Moyen-Orient-> envolée du brut -> explosion du prix du gallon -> défaite électorale du pouvoir en place), la Maison-Blanche a retourné le pistolet contre ses propres alliés industriels. L’accusation de « cupidité » et la menace d’enquêtes du Département de la Justice pour prix abusifs (price gouging) ne sont pas des dérapages : elles constituent la couverture cognitive parfaite pour désigner le bouc émissaire du pouvoir d’achat intérieur.

Cette offensive révèle la nature profonde du pacte scellé avec Big Oil. L’administration américaine a fait sa part du travail à l’international :

  • Elle a rouvert l’accès aux plus grandes réserves du monde en reprenant en main le sous-sol vénézuélien.
  • Elle a sécurisé l’emprise sur le brut ultra-compétitif du Guyana.
  • Elle a éliminé la concurrence iranienne sur les marchés asiatiques.

Mais ce soutien diplomatique et militaire avait vraisemblablement une clause tacite: les superprofits engrangés à l’étranger ne doivent pas venir asphyxier l’automobiliste du Midwest.

L’objectif stratégique de Trump est de forcer une déconnexion étanche entre le marché mondial et le bassin de consommation américain. En clair: laisser Big Oil s’enrichir sur les marchés mondiaux sous tension, mais exiger d’elle qu’elle subventionne sur ses propres marges le prix du plein d’essence sur le sol national.

C’est le pari de maintenir une pièce climatisée au milieu d’une maison en feu, tout en attribuant la responsabilité de l’incendie extérieur à la République Islamique d’Iran.

Mais la cerise sur le gâteau, c’est la déconnexion du marché domestique du marché global, au-delà de l’admonestation des compagnies accusées de se sucrer sur le dos de l’Amérique, ce serait le retour en fanfare du « America First », selon une vieille tradition qu’il est bon de rappeler.

Car cette manœuvre ne viole pas la tradition américaine: elle la réactive. Les États-Unis n’ont jamais hésité à suspendre le dogme du libre marché lorsque leur sécurité nationale ou électorale l’exigeait:

  • L’embargo d’exportation de 1975 (EPCA) : Pendant 40 ans, le brut américain est resté captif du territoire national pour maintenir des prix bas à l’intérieur.
  • Le contrôle des prix de Nixon (1971) : À un an de sa réélection, Richard Nixon gèle les prix du pétrole domestique pour étouffer l’inflation et neutraliser ses opposants.

Aujourd’hui, sans même passer par un vote complexe au Congrès — qui servirait au pire de piège électoral contre l’opposition —, la présidence dispose d’un arsenal d’urgence redoutable: restrictions sur les licences d’exportation de produits raffinés, menaces de révision des concessions sur les terres fédérales et pressions judiciaires directes.

S’opposer rhétoriquement aux majors est un spectacle politique dont il doit goûter, lui qui leur a offert l’or noir du Venezuela et du Guyana sur un plateau d’argent, toute l’ironie. Mais s’offrir le plaisir de leur tordre le bras par des décrets aurait un éclat inestimable.

Par ce coup de Jarnac, l’opposition politique serait enfermée dans une contradiction intenable. Les démocrates seraient pris à leur propre piège:

  1. S’ils dénoncent les pressions présidentielles sur les pétroliers, ils se retrouvent à défendre les bénéfices record des multinationales contre le portefeuille des classes moyennes.
  2. Sils attaquent l’escalade géopolitique, le pouvoir renvoie la responsabilité de la crise sur la menace iranienne tout en se posant en unique bouclier économique des Américains.

C’est le cœur du « America First »: réinscrire l’énergie non pas comme une marchandise financière globale régie par l’offre et la demande mondiale, mais comme une ressource souveraine captive avec un lieu de pression au Moyen-Orient, et un seul lieu de détente sur le marché américain.

En combinant décrets d’urgence à l’exécutif et pression théâtrale sur le Congrès, le pouvoir central parviendrait alors à maintenir la « pièce climatisée » le temps d’une élection, tout en rejetant l’entière responsabilité du désordre extérieur sur les rivaux étrangers et les intermédiaires financiers. La République Islamique d’Iran endosserait le rôle de méchant dans l’histoire, tellement inaccessible à la négociation qu’elle oblige l’Amérique à protéger ses citoyens.

De toute évidence, Trump a toujours eu cette idée derrière la tête. Il savait que l’Iran allait se servir du détroit d’Ormuz et ne pouvait pas en ignorer les effets sur le marché domestique. Aujourd’hui, il se dirige vers la porte de sortie électoraliste qu’il s’est préparé et n’a, sans doute, jamais perdu de vue.

Pour l’échéance de 2026, le scrutin aura lieu le mardi 3 novembre 2026.

Cela place l’offensive de Trump dans un calendrier d’une urgence absolue: il ne reste que trois mois pour faire plier Big Oil, forcer la baisse des prix à la pompe et fixer ce narratif populiste dans l’esprit des électeurs avant qu’ils ne se rendent aux urnes.

C’est une fenêtre de tir très courte où l’effet psychologique sur le portefeuille doit être immédiat pour neutraliser l’argument de l’inflation porté par l’opposition.

Le précédent de 2011 avec la guerre en Lybie

S’il y a bien un marché qu’il va falloir suivre attentivement, c’est le WTI (West Texas Intermediate).

Si les médias européens et le grand public ne jurent, en effet, que par le Brent, c’est parce que ce brut de mer du Nord constitue la référence tarifaire de plus de 60 % du pétrole mondial. Transporté par voie maritime, il est le buvard qui absorbe immédiatement le moindre choc géopolitique, de Bab el-Mandeb au détroit d’Ormuz. Le WTI, à l’inverse, est trop souvent relégué dans les médias au rang d’indicateur régional américain, rivé aux pipelines du continent et aux niveaux de stocks de Cushing en Oklahoma.

C’est une erreur d’optique majeure car c’est précisément dans le fossé qui sépare ces deux indices – le spread Brent-WTI – que se lit l’efficacité de la manœuvre en cours.

  • Le Brent mesure la température de la maison en feu (la prime de risque internationale).
  • Le WTI mesure la température de la pièce climatisée (la pression exercée sur le marché intérieur américain).

Surveiller le Brent seul ne donne qu’une illusion d’escalade. La véritable métrique stratégique d’ici novembre 2026 réside dans le grand écartement de ces deux cours: plus le Brent s’envole sous la tension des guerres périphériques tandis que le WTI reste artificiellement comprimé par le chantage présidentiel sur les majors, plus la déconnexion réussit – et plus le piège politique se referme.

En régime normal: Le Brent s’échange habituellement avec une prime de 2 $ à 5 $ par baril par rapport au WTI. Cette différence reflète la qualité légèrement différente des deux bruts et surtout le fait que le Brent est transporté par voie maritime (plus facile à exporter à l’échelle globale), alors que le WTI est acheminé par pipelines continentaux.

Aujourd’hui : L’écart oscille autour de 5 $ à 7,50 $ par baril en faveur du Brent, poussé à la hausse par la prime de risque géopolitique qui pèse directement sur le marché mondial du Brent.

Mais il faut savoir que l’écart maximal de l’histoire moderne est advenu à l’automne 2011 (septembre-octobre 2011).

Le pic : L’écart a atteint près de 30 $ par baril (exactement 29,70 $ / baril le 22 septembre 2011). Le Brent s’échangeait au-delà de 110 $ alors que le WTI stagnait sous les 85 $.

Ce pic de 2011 est la preuve empirique que le marché nord-américain peut se déconnecter brutalement du marché mondial sous l’effet de deux facteurs :

  1. L’asphyxie logistique interne : La production du pétrole de schiste américain explosait, mais les pipelines étaient insuffisants pour évacuer le brut vers les ports du Golfe du Mexique. Le pétrole américain était physiquement « bloqué » à Cushing (Oklahoma), créant une surabondance locale qui écrasait le prix du WTI.
  2. Le verrou légal d’exportation : À l’époque, la loi de 1975 (Crude Oil Export Ban) interdisait aux producteurs d’exporter ce brut. Résultat : pendant que le reste du monde subissait la flambée du baril (due notamment à la guerre civile en Libye), les raffineries américaines achetaient le WTI avec une réduction de 30 %.

C’est exactement la mécanique qu’une administration américaine peut chercher à reproduire politiquement: créer ou exploiter un goulot d’étranglement (réglementaire, fiscal ou logistique) pour maintenir le pétrole américain à un cours nettement inférieur au cours mondial, avec pour différence notable qu’elles disposent, depuis la chute de Maduro, particulièrement, de terrains nouveaux pour compenser leur solidarité nationale.

Le grand puzzle d’une guerre par morceaux

Entre la perturbation de Trump, le cynisme stoïque de Poutine et l’escalade de Netanyahou : la saturation cognitive comme arme de verrouillage. Perturbations cognitives, calculs à froid et fuites en avant délivrent malgré tout l’architecture secrète d’un chaos sous contrôle.

Les États-Unis, qui ont anticipé leurs coups en accaparant l’or noir vénézuélien et celui du Guyana, jouent la sécurité énergétique du monde à une version de roulette russe qui n’est pas suicidaire.
​C’est un plan.
Ce n’est pas une escalade.
L’escalade est le plan commun à Israël et à la Russie.
​Zelensky, forcé de tarir l’alimentation à destination de la Russie en drones Shahed, se retrouve en position de demander à Trump de frapper l’Iran.

La Russie ne bougera pas.

​En apparence, voir un allié se faire frapper sans réagir projette une image de faiblesse. Mais dans l’équation géopolitique objective :

  • ​La disparition ou la neutralisation des capacités d’exportation iraniennes élimine un concurrent de la Russie sur les marchés chinois et indien.
    •​La hausse subséquente des prix de l’énergie renforce la rente de Moscou.
  • ​L’Iran, affaibli et isolé, devient un vassal encore plus dépendant des garanties diplomatiques russes.

​L’Amérique aura effacé un rival pétro- et gazostratégique tout en minant la voie maritime.
Netanyahou applaudit.
Poutine apparaîtra en position de faiblesse stratégique, mais sa position géopolitique objective – sur la scène mondiale et sur l’Europe – sera renforcée.

​Certes, cela semble sans issue.
​Mais le sentiment d’impasse vient du fait que le tableau décrit un équilibre de Nash presque parfait : dans ce schéma, chaque acteur, en suivant son intérêt le plus cynique et le plus immédiat, valide et verrouille la trajectoire de tous les autres.
L’Iran et l’Ukraine partagent cette condition de victimes collatérales.

​C’est la définition même d’un piège systémique : l’Amérique sécurise son arrière-cour et impose son omnipotence, la Russie encaisse les dividendes de la rareté et tient la Chine en respect, Israël neutralise son rival régional et devient inarrêtable. Les pièces s’engrenent avec une précision mécanique.
La communauté internationale est réduite à l’impuissance.

​Pourtant, l’impression de fatalité n’existe que si l’on considère le système comme fermé et statique. En réalité, un tel niveau de tension n’est pas un état d’équilibre ; c’est un régime transitoire à haute instabilité.
​Il y a au moins trois points de rupture où la dynamique peut bifurquer :

  • ​Le point de saturation économique : La roulette russe énergétique fonctionne tant que le marché peut absorber la hausse des prix. Mais si la fermeture des voies maritimes et la neutralisation de l’offre iranienne poussent le pétrole au-delà d’un seuil critique, la mécanique se grippe. Ce n’est plus seulement une rente pour Moscou ou Washington. C’est une récession globale. Et la récession détruit la demande, effondrant le levier même sur lequel repose tout le chantage.
  • ​L’illusion du contrôle chaotique : Imaginer qu’on peut frapper l’infrastructure d’un État pivot comme l’Iran tout en « gérant » proprement l’onde de choc sur les voies maritimes relève d’une vision théorique de laboratoire.
  • Le désordre dans les détroits stratégiques n’est pas un paramètre ajustable : c’est un générateur d’entropie. Une fois libéré, il échappe très vite à la volonté des calculateurs initiaux.
  • ​La fuite du système et la mutation des dépendances : Plus l’énergie et les routes maritimes sont armées et verrouillées par un petit groupe de puissances, plus la pression contraint les acteurs lésés (l’Europe, l’Inde, une partie de l’Asie) à contourner brutalement le terrain de jeu.

​Ce n’est donc pas une impasse fermée à double tour, mais un système poussé jusqu’à son point de saturation. Les acteurs croient manipuler des forces maîtrisées, mais plus le verrouillage paraît rigide, plus le moindre écart de phase produit une onde de choc impossible à contenir.

​Le propre d’une guerre cognitive menée aux portes de la saturation est d’être perdue au moment même où ce qui l’anime est découvert.

Ankara a les yeux revolver

Recep Tayyip Erdoğan a eu l’originale idée, comme l’a dévoilé le premier ministre britannique Keir Starmer, d’offrir à ses hôtes, accueillis dans le cadre du sommet de l’Otan, un revolver. Au moment, où Trump appelle à briser la volonté de l’Iran, ce cadeau si particulier agit comme un symbole destiné à rappeler qu’une souveraineté véritable ne se charge pas de poudre aux yeux.

Le cycle de frappes qui vient de se rallumer depuis mardi 7 juillet entre les États-Unis et l’Iran ébranle les fondements du Memorandum of Understanding conclu à Islamabad entre l’administration Trump et la République Islamique d’Iran. Cette nouvelle entaille dans l’accord menace de faire voler en éclat la trêve de deux mois qui en découle.

Ce basculement découle d’un enchaînement précis d’événements militaires et politiques qui mérite d’être ausculté au-delà de la boussole folle de l’escalade dans la désescalade et du blocage dans le déblocage, qui fournissent un cadre logique désorientant.

Le cessez-le-feu par intérim (signé le 17 juin dernier) a volé en éclats lorsque l’Iran a cherché à imposer son propre contrôle sur le trafic maritime dans le détroit d’Hormuz pendant la période de deuil national lié aux funérailles de l’Ayatollah Ali Khamenei.

Cela s’est traduit par le fait que trois navires transitant par le détroit d’Hormuz sont ciblés par des drones et missiles, menaçant cette artère vitale par laquelle passe un cinquième du pétrole mondial. L’Iran a justifié ses actions en revendiquant le droit de gérer et filtrer les voies de circulation sous l’égide des Gardiens de la Révolution.

En réponse à l’attaque des navires, le Commandement central américain (CENTCOM) a lancé une vaste opération en frappant plus de 80 cibles militaires en Iran (sites de radars côtiers, rampes de lancement de drones et de missiles anti-navires).

Mais le plus important, c’est qu’en marge du sommet de l’OTAN, le président américain a déclaré publiquement que l’accord de cessez-le-feu est désormais « terminé » (over). Dans la foulée, le Trésor américain réactive immédiatement les sanctions sur les exportations de pétrole brut iranien.

Toutes les conditions pour relancer un processus destructeur pour la région et cataclysmique pour les économies dépendantes du pétrole et autres biens pétrochimiques de la région se sont réalignées sur la logique d’entrée en guerre.

Je ne vais pas chercher la petite bête à la République Islamique d’Iran quand il y en a une bien plus grosse qui tourne et fait peser son ombre.

L’Iran est la victime d’une guerre illégale dans cette affaire et l’Iran est allée de bonne foi – ou, à tout le moins, avec un niveau de bonne foi infiniment supérieur à celui manifesté par son vis-à-vis – à toutes les négociations intermédiaires, si nombreuses qu’il n’est plus nécessaire de les énumérer.

Ce que je retiens, c’est que cette nouvelle « crise dans la crise » nous ramène, de fait, au moment où Donald Trump et Benjamin Netanyahou attendaient de voir l’Occident s’engager derrière eux pour éliminer le régime iranien et placer une nouvelle administration, comme cela a pu être fait au Venezuela.

Ce moment, le 22 février 2026, correspond à un moment où les alliés traditionnels des Etats-Unis, « maltraités » et suffisamment écartés des raisons de la guerre pour ne pas en comprendre le cadre et la logique d’ensemble, se sont refusés d’être engagés dans un conflit dont ils affirment « ne pas comprendre le cadre », pour reprendre la formule du président Emmanuel Macron.

Au lendemain du Sommet de l’Otan à Ankara qui signale une volonté européenne d’autodétermination stratégique, ce qui est constatable, c’est un alignement rhétorique pur et simple de la planète médiatique sur la perche que tendent Donald Trump et, tout aussi présent, Benjamin Netanyahou pour coaliser ce qui ne l’avait pas été au début.

Les Etats y semblent rétifs, mais l’opinion publique et la pression politique, aiguillés par le système d’information, peuvent exercer une influence sur la ligne qui est la leur.

L’alignement du narratif médiatique ne peut pas être considéré comme satisfaisant puisqu’il n’y a aucun contrebalancement analytique, aucune pondération.

Au contraire, une petite musique naissante revient. Elle est faite pour grossir au fur et à mesure que les tensions affectent le prix de l’essence et handicapent les économies.

Sans autre forme de procès et sur une partition truffée d’a priori, de biais et de manipulations, cette musique dit: « Cette fois, nous n’avons plus le choix: il faut se ranger derrière les USA et Israël. ».

Donald Trump a utilisé sa présence au sommet de l’OTAN à Ankara pour accorder des gestes par rapport à l’Ukraine et utiliser le contexte d’escalade qu’il a à nouveau créé pour entraîner les récalcitrants du premier jour à nouveau dans le conflit.

Plutôt que de donner du temps au temps, ce qui est la première sagesse, le président américain en enlève.

Mais ce qui s’est joué à Ankara, derrière la poudre aux yeux, c’est que l’Europe est suffisamment libre, forte et lucide pour ne pas aller là où la précipite l’enchaînement calculé des événements.

« There’s a killer on the road »

De l’assistance militaire à la symbiose algorithmique : la Section 224 du Congrès américain s’apprête à sceller une fusion sans précédent entre les appareils de guerre des États-Unis et d’Israël. Entre mécanique aveugle et perte de contrôle démocratique, analyse d’une matière politique où la Paix, désormais tenue en laisse, semble suivre une trajectoire dont l’issue nous échappe.

Le Congrès des Etats-Unis d’Amérique s’apprête à assurer une intégration totale et fusionnelle des systèmes de guerre americano-israélien
J’appelle donc à prêter une attention toute particulière à la publication repostée ci-dessous.

Cette analyse n’est pas à ranger – je tiens au distinguo  – dans le registre des simples points de vue et du débat d’idée, qui inscrit toute choses dans une perspective relativiste transformant le discernement en variable de désajustement démocratique.

Le Quincy Institute dresse un examen clinique. C’est une observation médico-légale à laquelle il se livre, laquelle souligne un net changement de paradigme qui nous place au seuil de l’ère des apocalypses.

Il ne faut pas avoir peur des mots.
Il faut avoir peur de la réalité. Il faut le courage des mots pour ne pas avoir à craindre la réalité.
Habituellement, les États-Unis fournissent une aide financière ou matérielle (le modèle de l’aide), permettant au Congrès de voter chaque année sur le maintien de ce soutien.

Avec la Section 224, le Quincy Institute dénonce qu’on bascule dans une intégration technique et industrielle avec Israël: partage de données brutes, co-production d’IA, systèmes cyber et technologies autonomes. Pour Quincy, cela crée un « verrouillage » technologique rendant la séparation des deux armées quasiment impossible.

Cette symbiose aboutit à une entité qui n’appartient plus à aucune souveraineté nationale propre. C’est d’elle dont on peut dire qu’elle a enclenché la dynamique du détroit d’Ormuz ; c’est elle qui, en vertu d’objectifs opaques, tient la Paix en laisse et l’affale, la dresse comme un chien à enrager.

Pour paraphraser le 45/47e président des États-Unis : payez une attention toute particulière à cette matière.

En guise de conclusion face à cette mécanique infernale, ces mots de Jim Morrison me reviennent:

« There’s a killer on the road / His brain is squirmin’ like a toad / Take a long holiday / Let your children play… »

(Il y a un tueur sur la route / Son cerveau se tortille comme un crapaud / Prends de longues vacances / Laisse jouer tes enfants).

Trump, Netanyahou et Poutine unis contre la Paix des Nations

Le monde est en guerre, mais personne ne le voit.

Je mesure en lisant et écoutant de nombreux commentaires qui jonglent, alternativement, entre le sort de l’Ukraine et la situation dans le détroit d’Ormuz, combien les observateurs semblent désemparés pour expliquer l’actualité.

Ils sont incapables de sa sortir d’un schéma mental selon lequel Trump n’a qu’une hâte, se sortir du guépier dans lequel il serait entré par erreur.

C’est une erreur de considérer qu’il y est entré par erreur.

Dans le cas du Moyen-Orient comme à Kyiv, où la Russie a changé de gamme d’armement, et demandé, par la voix de Sergueï Lavrov, aux chancelleries étrangères de retirer leurs diplomates, celui qui exige le prix Nobel de la Paix n’a jamais cessé d’alimenter un jeu de tensions, au détriment des alliés traditionnels de ce qui formait l’Occident.

Cet Occident, Donald Trump le tue à petit feu, lui et ses valeurs, au profit d’une autre version, dont l’axe court de Washington à Moscou en passant par Tel-Aviv. C’est un Occident où Palantir a son mot à dire et où le pape Léon XIV et son encyclique « Magnifica Humanitatis », lui, n’a plus la parole.


Dans les deux cas, les cadres analytiques sont inopérants. C’est pour cette simple et unique raison que les experts ne parviennent plus à comprendre et la logique des conflits et la logique de leur règlement. Il n’y a pas de solution dans un seul cadre, parce que le cadre ne s’appartient pas à lui seul. Il fait partie d’un ensemble plus vaste, coordonné avec la précision d’un montre russe.


Les pièces ne s’alignent pas avec les intentions car les événements ne concernent pas plusieurs échiquiers différents, mais un échiquier global où les fous de Mar-a-Lago, de Tel-Aviv et de Moscou, imposent leur loi.

C’est ce qui me fait dire et assumer qu’ils sont liés par un complot contre la Paix des Nations ayant pour buts de livrer le Moyen-Orient au chaos, les pays de l’Union Européenne à la Russie, et le contrôle du monde aux USA.


Tant qu’on n’a pas compris cela, on n’a rien compris.

On n’y voit que du feu.

Tant qu’on n’a pas compris ça, on se désespère des voltefaces de Donald Trump qui trouve toujours le moyen de faire dérailler les négociations qu’il prétend engager.

Israël et les USA de Trump ont réussi à faire de la question du nucléaire iranien un enjeu existentiel pour l’ensemble de l’Occident.

Ce fut un coup magistral car il permet de maintenir sur le sujet des négociations avec la République Islamique d’Iran, et sur l’ensemble du débat politico-médiatique, une pression négative utile pour masquer l’étendue de la tromperie.

La Paix n’est jamais un processus dans lequel on entre à reculons. Ici, l’Amérique non seulement entre à reculons, mais fait tout pour saboter le dénouement, bien aidée par Israël et son exigence sécuritaire absolue.

L’exigence de sécurité est légitime. Elle suppose une réciprocité. L’exigence de sécurité offre un horizon de réalisation satisfaisant les belligérants.

Elle est donc à distinguer de l’exigence sécuritaire qui ne se satisfait de rien sinon de l’annihilation et de la destruction de toutes les souverainetés externes.

Les soi-disant « Accords d’Abraham » sont, à la lumière des événements comme de l’injonction, hier, de Trump à obtenir ratification des pays arabes, et notamment de l’Arabie Saoudite contre une désescalade, un tour de passe-passe.

Ces accords ne mystifient plus personne de sérieux, j’entends par sérieux quiconque regarde la réalité, la structure qu’elle compose, sans avaler les grosses couleuvres des fictions, fussent-elles sophistiquées, auxquelles, tourvà tour, Netanyahou, Trump ou Poutine exigent que nous adhérions.

Voici l’état du sionisme aujourd’hui et nul ne peut reprocher à l’Iran de prétendre défaire de monstre. L’adage selon lequel qui se ressemble s’assemble n’a pas a été bousculé pour comprendre la dynamique monstrueuse qui unit les protagonistes et qui en fait les frais.

Certains estiment que ces guerres, susceptibles d’aboutir à une guerre mondiale, sont déjà hors de contrôle et que rien ne pourra arrêter les puissances de feu engagées.

Je ne suis pas d’accord. Je vois, personnellement, un coup d’arrêt brutal advenir. Mais ce coup d’arrêt ne pourra advenir qu’au moment où l’ensemble des nations, tétanisées, cesseront de discuter du sexe de la future et hypothétique bombe nucléaire iranienne pour regarder le film complet sur tout l’écran.

Il est permis de remonter assez loin.

A ce moment-là cette guerre par morceaux, pour reprendre un qualificatif de Jean-Paul II, sera achevée.
Un nouveau monde pourra naître. Il en aura les moyens et l’opportunité.

Comment, et avec qui, l’Amérique de Trump s’apprête à nous manger

Le National Security Strategy publié en novembre 2025 établit précisément une feuille de route. Ce n’est pas une doctrine, ce sont des ordres de mission.

L‘hypothèse que j’ai eu l’honneur de développer pour expliquer, aux antipodes du narratif livré par les protagonistes, la guerre engagée par les USA et Israël s’inscrit un processus de domination énergétique.

Pour en résumer les conclusions auxquelles j’aboutis, ma thèse, publiée sous le titre « Make America Little Again » développe l’idée qu’une partie de la stratégie américaine contemporaine ne viserait plus à maintenir un ordre mondial ouvert, mais à recentrer la puissance des États-Unis sur une forme d’autarcie énergétique et géopolitique dont, d’une part, la guerre engagée contre l’Iran constitue l’axe de redistribution et, autre part, la prise de contrôle de ressources stratégiques (Venezuela, Essequibo, Panama, Groenland), l’exutoire régulier pour convertir les désordres créés au Moyen-Orient en flux de liquidités.

L’objectif consiste à la fois à sécuriser l’approvisionnement intérieur américain, au prix d’un déséquilibre global. Il fait dépendre l’Europe et l’Asie de ressources et potentiels localisés en Amérique, et, s’agissant du rôle dévolu à Israël, en Méditerranée Orientale et au Moyen-Orient.

Le cœur de la manœuvre m’apparait ne pouvoir être que celle-là, même si elle se présente sous les atours de défense des valeurs démocratiques et avec des arguments consistant à  exagérer la menace nucléaire iranienne pour en faire l’enjeu du conflit.

L’hypothèse que je retiens présente de surcroît l’avantage d’être conforme à la Stratégie de Sécurité Nationale, telle que publiée en novembre 2025, par la Maison Blanche.

La nouvelle doctrine américaine s’y détache du magistère moral et de phare de la liberté.  Le continent américain redevient la priorité stratégique centrale (« Trump Corollary » à la doctrine Monroe). Le texte insiste sur le contrôle de l’hémisphère occidental, des routes énergétiques, des frontières, du Panama, du Groenland et de l’influence chinoise dans les Amériques.

Bien plus qu’un instrument intellectuel recalibrant les relations internationales, le NSS 2025 propose une feuille de route rendant très polyvalente la notion de sécurité stratégique.

Sa mise en application a été très rapide. Le 3 janvier 2026, Maduro est capturé et une équipe gouvernementale favorable aux intérêts américains est installée.

En janvier 2026, Donald Trump relance frontalement l’idée d’un contrôle américain sur le Groenland, refuse d’exclure la contrainte économique ou militaire, menace de tarifs douaniers contre plusieurs alliés européens et rattache explicitement le Groenland à la sécurité nationale américaine.

Le 28 février, en pleine phase de négociations, Israël et les USA attaquent l’Iran et décapitent les dignitaires et un nombre élevé de hauts responsables croyant précipiter la chute du régime.

Il a été dit que Trump ne s’attendait pas à un blocus du détroit d’Ormuz au moment où il a décidé de déclencher le conflit.

Qui peut accorder crédit à cette hypothèse ?

​Par ailleurs, à défaut de disposer d’une doctrine israélienne, elle se déduit du concept de « Régional Capstone Alliés »  que pose le nouveau document stratégique américain. Désormais Israël doit agir comme un Régulateur Régional Autonome.

C’est dans ce cadre que la guerre contre l’Iran s’inscrit. Israël s’établit comme la force de torsion qui empêche la pénétration adverse dans le « corridor énergétique » vital.

Israël ne veut plus être une petite grande puissance. Cette guerre, et les effets à en recueillir, lui permettrait de revendiquer le statut intégral de grande puissance.

Cela suppose qu’Ormuz et Suez soient voués aux perturbations, promis à des épisodes de crises, pendant que de nouveaux couloirs, de nouveaux réseaux et dispositifs logistiques, des systèmes de production alternatifs suppléent et prennent le relais, abandonnant aux pays du Golfe un rôle subalterne et supplétif.

​Dans cette optique, l’intervention au Liban Sud est le bras armé d’une stratégie de clôture territoriale : transformer la frontière en une membrane étanche pour protéger les actifs économiques du bassin levantin et permettre leur croissance.

Le concept de « Regional Capstone Allies » dans la NSS 2025 n’est pas formulé comme une définition doctrinale unique et stabilisée, mais il apparaît comme une architecture géopolitique nouvelle: les États-Unis veulent s’appuyer sur quelques alliés-pivots régionaux capables de porter localement une partie du fardeau stratégique américain.

Dans la mesure où l’Europe est présentée comme un continent affaibli et sur le déclin civilisationnel, et compte tenu des services rendus à Poutine, qui bénit une guerre qui redonne de l’oxygène à son économie, qui tarit le stock d’armes disponibles pour l’Ukraine, et voit le désaveu de l’OTAN sanctionné par un retrait de plusieurs milliers d’hommes, il est souhaitable de se demander à qui sera dévolu le rôle d’allié clé de voute en Europe?

Décrypté par cette grille, le Sommet d’Anchorage du 15 août 2025 n’était pas une simple tentative de paix en Ukraine, mais l’acte de naissance d’un nouvel axe de régulation planétaire: le Condominium Trump-Poutine-Netanyhou.

Voici donc, comment – et avec qui – l’Amérique de Trump s’apprête à nous manger.

Les yeux sont parfois plus gros que le ventre.

Tout donne pourtant à penser que le plan, et plus encore le complot contre la paix mondiale que cela représente au sens même que lui a prêté le procureur Jackson au procès de Nuremberg, ne fonctionne pas comme sur du papier à musique.

Je vois une rébellion des nations poindre et un retour en fanfare des Nations Unies.

Trump, qui voulait achever le multilatéralisme, sera battu, finalement, par une vieille idée américaine. Celle de Roosevelt: les Nations-Unies.

Sources:

National Security Strategy

Make America Little Again (Like Never before)

Trump joue au Golf. Mais Trump joue aussi aux Golfes, persique ou du Mexique. Les répercussions sur le détroit d’Ormuz étaient prévisibles. Il n’en ignorait rien. Ils les attendaient et, de « blocage » du « déblocage » aux attaques en pleine négociations, elles sont au centre de sa stratégie. Le coup de théâtre final, isolationniste sur le plan énergétique, surviendra avant les midterms. Le reste, c’est du vent.

Ceux qui pensent que Trump a un comportement stratégique erratique et qu’il est dépassé par les événements devraient prendre en considération ce schéma. Ce qui se profile, et dont il gère les effets de façon redoutable, c’est d’accumuler le mécontentement sur le prix du gallon pour abattre sa carte finale: déconnecter le marché national US du marché global et apparaître, même si c’est un artifice grossier, comme le sauveur d’un désastre dont il laissera les autres nations se « dépatouiller ».

C’est cette stratégie de découplage qui se dessine pour les midterms de novembre 2026. Plutôt que de gérer les États-Unis comme un simple acteur d’un marché mondial fluide, l’administration s’oriente vers une logique de « Forteresse Amériques ». Ce changement de pied repose sur une saisie stratégique de la géographie énergétique de l’hémisphère ouest pour isoler artificiellement le consommateur national de la volatilité mondiale, notamment des tensions dans le détroit d’Ormuz. En transformant l’énergie d’une marchandise globale en un bouclier national, l’objectif est de provoquer un choc psychologique à la pompe au moment précis où les électeurs se dirigent vers les urnes.

Ce plan s’appuie de toute évidence sur une feuille de route géographique précise où le Venezuela, l’Essequibo, Panama et le Groenland servent de piliers à un système en circuit fermé. Dans ce scénario de 2026, le contrôle opérationnel des majors américaines sur les gisements vénézuéliens permet l’extraction massive de brut lourd, parfaitement calibré pour les raffineries de la côte du Golfe. Combiné au brut léger de l’Essequibo, sécurisé sous un protectorat américain de fait, et à la production domestique de schiste, les États-Unis atteignent un mix chimique autosuffisant. Le « verrou de Panama » et la surveillance arctique depuis le Groenland, qui est l’élément du plan sur lequel il s’est cassé les dents, garantissent que ces ressources restent dans un périmètre sécurisé, retirant de fait les molécules américaines du pool d’approvisionnement mondial pour saturer le marché intérieur.

L’industrie pétrolière et parapétrolière américaine s’aligne déjà sur ce nouveau paradigme. Des entreprises comme Exxon, Chevron et Halliburton pivotent leurs chaînes logistiques vers un modèle d’intégration régionale. Sous couvert de sécurité nationale et soutenus par le Defense Production Act, ces géants passent d’une stratégie de « vente au plus offrant mondial » à un mandat de « priorité à l’approvisionnement domestique ». En échange de garanties fédérales et de contrats de reconstruction massifs dans le bassin de l’Orénoque, ils acceptent – du moins temporairement – de déconnecter leurs prix de vente intérieurs du Brent international en pleine envolée. Cela crée un marché à deux vitesses: un marché mondial marqué par la pénurie pour l’Europe et l’Asie, et un marché d’abondance à prix cassé pour l’électeur américain.

Tel est l’art du deal. Il ne subjuguera pas tout le monde, mais pendant que nous demandons à TotalEnergie de se rogner les ailes, les compagnies américaines les déploient, subjuguées par un président qui les comprend, dans des conditions qui devraient indigner le monde.

En ce mois de mai 2026, l’attractivité du « nouveau » Venezuela ne repose pas seulement sur ses réserves géantes, mais sur un système de compensation multidimensionnel que Trump utilise comme un aimant à capitaux.

Pour les Majors américaines (Chevron, ExxonMobil, ConocoPhillips), l’incitation est irrésistible car elle règle des contentieux vieux de vingt ans tout en ouvrant des marges inédites. Le cadre fiscal imposé par le National Energy Dominance Council (le nouveau bras armé de l’énergie à la Maison-Blanche) a fixé des plafonds de redevances (royalties) à 30 %, avec une flexibilité totale selon les projets. C’est une rupture nette avec l’ère Maduro où les prélèvements rendaient l’exploitation non rentable pour les acteurs étrangers.

L’aspect le plus génial — et le plus politique — de cette compensation est le mécanisme de « recouvrement de créances par le forage ». Des entreprises comme ConocoPhillips, qui couraient après des milliards de dollars suite aux expropriations de 2007, se voient offrir la possibilité de se payer directement sur la bête. En gros : « Investissez pour reconstruire l’infrastructure, et chaque baril extrait servira d’abord à rembourser vos dettes historiques avant même que l’État vénézuélien ou américain ne prenne sa part. »

Cette mine d’or permettrait à Trump d’exiger une contrepartie politique de la part de ces compagnies: le découplage des prix. En échange de ces conditions royales au sud, les pétroliers accepteraient de rediriger ce brut lourd vers les raffineries du Golfe du Mexique à un prix préférentiel. Ce flux, combiné à la montée en puissance de l’Essequibo qui atteint désormais presque un million de barils par jour, crée une masse critique de pétrole « sous contrôle » qui n’a plus besoin de passer par les bourses mondiales.

La finalité politique pour novembre 2026 est un événement déflationniste massif. En forçant le prix du gallon à des niveaux planchers, l’administration entend dissiper l’orage du mécontentement qui s’est accumulé sur le coût de la vie. Pour l’électeur de la Rust Belt ou de la Sun Belt, la réalité quotidienne d’une essence bon marché devient une preuve de succès incontestable, éclipsant les vents contraires économiques plus complexes. Ce basculement mercantiliste ne vise pas seulement une victoire électorale ; il signale un retrait permanent de l’ordre énergétique mondial, où les États-Unis ne cherchent plus à stabiliser les marchés mondiaux, mais utilisent leur domination régionale pour créer une île de prospérité exclusive.

La crise du détroit d’Ormuz n’est pas une erreur. Elle est l’élément central d’un calcul perfide.

Non seulement les médias et experts en géopolitique ne voient pas ce qui se passe sous leurs yeux, mais ils ne voient pas davantage celui qui dit ce qui se passe sous leurs yeux et démonte le scénario.

USA: la pétro-démocratie qui se voulait plus grosse que le boeuf

Ce lundi, devant la porte du Bureau ovale, le président des États-Unis reçoit deux sacs de fast-food des mains d’une livreuse, distribue un billet de cent dollars et disserte sur l’exonération fiscale des pourboires. Entre deux sarcasmes sur la précarité et une énième marque de manque de respect envers le Pape et ce qu’il représente, il sature l’espace.

C’est la manœuvre classique du prestidigitateur: focaliser l’attention des médias et de l’opinion sur des traits de personnalité outranciers ou des polémiques de bas étage pour masquer ce qui, pourtant, saute aux yeux.

Car au milieu de ce spectacle, une phrase a été prononcée. Une phrase centrale que peu d’observateurs ont jugé bon de retenir: les États-Unis ont du pétrole et du gaz à revendre. Le marasme économique ne les handicape pas, et ils sont en mesure de doubler leur production actuelle.

Avec quelles ressources? Comment?

Cette simple déclaration déchiffre l’ensemble de la séquence. Trump a dit que l’Amérique est en position de pallier le désordre que causerait une escalade militaire, en permettant aux nations dépendantes du détroit d’Ormuz — désormais sous blocus — de s’approvisionner auprès d’elle.

A-t-il organisé ce pivot?

Israël s’est placé au premier plan pour faire de l’Iran le prétexte, en permettant de surinterpréter, dans l’opinion publique, l’imminence de la menace nucléaire que représente l’enrichissement de l’uranium, pour ensuite en faire le levier de cette opération.

L’oligarchie américaine qui entoure le président, et qui pénètre sans doute toutes les strates de l’État, exploite ce blocus à son profit exclusif.

Ce qui se passe, c’est cela et rien que cela: une manœuvre stratégique visant à imposer l’Amérique comme le maître énergétique mondial et celui qui en contrôle les voies maritimes.

Cette volonté d’hégémonie brutale sur les ressources n’est pas nouvelle, elle est la cohérence même de cette administration. Elle éclaire d’un jour implacable les positions de force prises récemment sur le Venezuela pour en contrôler la destinée pétrolière. Elle explique, tout autant, la tentative assumée – et à laquelle il n’entend pas renoncer — d’annexer le Groenland qui est la porte du passage du Nord-Ouest.

Une offensive inouïe face à laquelle, fait d’une limpidité troublante, Vladimir Poutine n’a pas levé le petit doigt.

Il n’a pas levé le petit doigt. Pour quelle raison? Pour satisfaire quel deal?

Voilà où nous en sommes: sous le vernis de la farce médiatique et de la livraison de repas, un hold-up planétaire est en train de s’accomplir. L’écran de fumée est grotesque, mais le piège, lui, est en train de se refermer sur le monde.

Les médias ont souvent honni les pétro-monarchies. Ils se montrent coupablement complaisants avec la plus grande « pétro-démocratie » qui se veut plus grosse que le bœuf.

.Téhéran, .Beyrouth, .Marioupol, .Gaza, .com

​La vérité, c’est que l’expression la plus dense des humains ne tient pas dans des phonèmes. Elle réside dans leurs villes, et dans le monde auquel elles s’attachent.

​La cité, quelle que soit son importance, est l’expression absolue de tous les autres langages dont nous sommes capables. Les civilisations rayonnent à travers les cités qu’elles édifient pour établir la pacification des mœurs, la prospérité et le développement économique, ainsi que le fleurissement des arts et des sciences.

Tout ce qu’il y a à savoir d’un individu ou d’une collectivité est ramené à la conscience qu’il établit avec la cité, la ville, non pas comme son territoire personnel, mais comme lieu et empreinte universels. Car il pourrait être ici, jouissant du confort et de la sécurité de cette cité, comme il pourrait être ailleurs, dans telle autre.

La cité est l’alphabet du monde, qu’elle forme une vaste métropole grouillante de vies anonymes, ou qu’elle se tienne dans une position plus modeste. Toutes les cités appartiennent au même vocabulaire et lui rendent des comptes ; un vocabulaire permettant le vivre-ensemble, l’hospitalité et la sécurité. Cela participe à l’écriture indistincte du livre de la vie, au chapitre de l’exercice des nations dans leur rivalité de génie à trouver des solutions aux problèmes que pose la gestion de la multitude.

Elle est le théâtre de ce qui est immortel.

​Elle nous survit toujours. Le mythe de l’Atlantide y veille.

​Il y a, en ce moment, des hommes qui ont pris la responsabilité de réduire en cendres des villes entières. Ils crachent comme des dragons les flammes de la destruction, quand ils ne promettent pas le feu de l’enfer et de renvoyer leurs populations à l’âge de pierre, au déracinement, au dénuement, en attaquant les infrastructures de production, de mobilité, d’enseignement et de culture, tout cela en invoquant la guerre.

​Ce n’est pas digne.

C’est criminel. C’est outrageant.

​On n’écrit pas l’histoire par la destruction de quartiers, en rasant des villes et des pays.

​Trump, Poutine et Netanyahou sont, aujourd’hui, la honte de l’humanité.

​Si la démocratie, livrée à des légions d’activistes et de minorités dites agissantes, se fait l’instrument de cette abomination, elle perdra toute légitimité historique.

​Elle doit s’attacher à entendre le pouls régulier de l’histoire et de la tradition des peuples comme des nations qu’ils forment.

​Cette violation du droit inaliénable des nations n’est pas un simple sujet d’actualité et, par conséquent, un sujet offert à l’opinion.

​C’est un sujet de conscience qui doit être pesé avec le scrupule que requiert ce siècle.