Facturation électronique : la simplification que l’on voudrait nous faire craindre

C’est un vrai choc de simplification que l’Etat a mis en place avec la facturation électronique. Déjà, il est attaqué en coulisses, sur fond de cyberattaques sur des sites institutionnels. Au point de se demander si ces attaques ne visent pas à faire dérailler ce processus.

La facturation électronique devient obligatoire en France.
Il fallait donc, presque fatalement, qu’elle devienne inquiétante.

L’État connaîtrait désormais nos clients, nos fournisseurs, les montants que nous leur facturons. Il pourrait observer nos transactions. Et puisque les administrations françaises ont récemment subi des intrusions informatiques importantes, voilà réunis tous les ingrédients nécessaires pour transformer une réforme comptable et fiscale en symptôme supplémentaire de la dérive « illibérale » de nos démocraties.

Alors que la probabilité de voir les attaques cyber auxquelles nous assistons depuis quelques semaines, accrédite – sérieusement – la possibilité d’opérations de guerre hybride.
Le raisonnement mérite pourtant d’être repris depuis son commencement.

Une facture électronique n’invente pas la facture. Elle ne crée ni le client, ni le fournisseur, ni le montant facturé, ni la TVA. Elle transforme en données structurées des informations qui existent déjà, qui sont déjà très largement produites par informatique, qui entrent déjà dans les comptabilités des entreprises et auxquelles l’administration fiscale peut déjà accéder dans l’exercice de ses missions de contrôle.

La véritable nouveauté est ailleurs.

Elle réside dans la capacité de faire circuler certaines de ces informations sous une forme normalisée, structurée et exploitable automatiquement.

Et cette différence, loin d’être anodine, pourrait permettre d’accomplir un saut qualitatif considérable dans la relation entre l’entreprise et l’État.

Dans le système déclaratif traditionnel, l’entreprise réalise ses opérations, établit ses factures, tient sa comptabilité, calcule la TVA collectée et la TVA déductible, établit périodiquement une déclaration, transmet le résultat de ses calculs à l’administration et acquitte ce qu’elle lui doit.

L’administration reçoit cette déclaration et conserve le pouvoir de la contrôler.

Autrement dit, nous demandons à l’entreprise de produire une information, de la comptabiliser, de la transformer en déclaration et de transmettre à l’État le résultat d’un calcul que celui-ci doit ensuite être capable de vérifier.

La facture électronique change potentiellement cette logique. Lorsque les informations nécessaires sont structurées et transmises automatiquement, l’administration dispose progressivement des éléments lui permettant de reconstituer elle-même une partie croissante de la position fiscale de l’entreprise.

Elle connaît la facture émise. Elle connaît la TVA correspondante. Elle peut connaître les éléments nécessaires à son exigibilité et, dans les situations où l’encaissement la détermine, disposer des informations de paiement prévues par le dispositif.

Dès lors apparaît une question étonnamment peu présente dans le débat :

Pourquoi continuer à demander aux entreprises de déclarer à l’État ce que l’État est désormais capable de calculer lui-même?

Voilà pourtant de la simplification au moment où tout le monde appelle à en provoquer le choc, avant probablement de s’incliner devant le souffle, plus ou moins téléguidés, des contestations levées dans l’opinion publique.

On peut alors imaginer progressivement une relation différente.
L’entreprise facture.
Le système comptable transmet les informations fiscalement nécessaires.
L’administration calcule ou préremplit la TVA dont elle estime l’entreprise redevable.
L’entreprise vérifie.
Elle valide ou rectifie.

Elle conserve évidemment un droit de contestation et les voies de recours qui accompagnent normalement l’établissement de l’impôt.

Lorsque des circonstances particulières de trésorerie le justifient, elle peut demander, dans le cadre prévu par le droit, un délai ou un échéancier.

Le changement paraît technique.
Il est en réalité philosophique.

Il permettrait de passer progressivement d’un système dans lequel l’entreprise calcule, déclare et l’État contrôle à un système dans lequel l’État calcule à partir des données dont il dispose et l’entreprise contrôle ce que l’État a calculé.

C’est une modernisation au sens propre.

Les hackers prennent un malin plaisir à communiquer sur les données qu’ils sont parvenus à dérober, à fanfaronner sur leur importance, à focaliser les médias et nourrir le débat public, sur leurs « exploits ».

Aucune de ces perspectives ne dispense d’examiner les risques associés à la concentration et à la circulation des données. Bien au contraire.

Une facture peut révéler énormément sur une entreprise: ses fournisseurs, ses clients, ses volumes d’activité, ses dépendances, parfois sa stratégie industrielle. Agrégées à grande échelle, ces informations peuvent permettre de cartographier des filières économiques entières.

Les questions relatives à l’hébergement, aux plateformes intermédiaires, à leur actionnariat, à l’extraterritorialité de certaines législations, au secret professionnel, à la durée de conservation et à la cybersécurité sont donc parfaitement légitimes.

Confondre la nécessité de sécuriser une infrastructure avec la légitimité de la fonction qu’elle remplit constitue un curieux raccourci.

Or ce raccourci devient particulièrement intéressant dans le climat actuel, caractérisé par une hypersensibilité aux attaques cyber qui se multiplient au cours des dernières semaines et mois, en ciblant, précisément, des sites institutionnels ou de grandes bases de données.

Les hackers prennent un malin plaisir à communiquer sur les données qu’ils sont parvenus à dérober, à fanfaronner sur leur importance, à focaliser les médias et nourrir le débat public, sur leurs « exploits ».

Il faut les documenter, rechercher leurs auteurs, comprendre leurs méthodes, corriger les vulnérabilités et mesurer les conséquences.
Mais il faut également observer ce qu’elles produisent dans notre représentation collective.

Chaque intrusion devient la preuve que l’État ne peut protéger aucune donnée. Chaque fuite rend suspecte toute centralisation. Toute centralisation devient surveillance. Toute automatisation devient contrôle social.

C’est ici qu’apparaît une dimension cognitive beaucoup plus intéressante.

Il n’est nul besoin de prétendre que les cyberattaques seraient nécessairement organisées dans le but de faire échouer la facturation électronique. Une telle affirmation exigerait des preuves que nous n’avons pas.

Le phénomène peut être beaucoup plus subtil.

Une attaque informatique possède deux effets: l’effet matériel de l’intrusion et l’effet cognitif de la défiance qu’elle produit.

Le premier appartient à la cybersécurité.
Le second appartient désormais pleinement au champ politique.

Et celui qui souhaite affaiblir un État n’a pas nécessairement besoin de détruire ses infrastructures. Il peut aussi contribuer à persuader sa population que toute infrastructure commune est dangereuse, que toute administration est suspecte, que toute donnée transmise est une liberté abandonnée et que toute modernisation cache une volonté de contrôle.

La défiance fait ensuite le reste.
Les précédents ne manquent sans doute pas. Mais, pour l’avoir personnellement rencontré, celui du déploiement du compteur Linky mérite d’être rappelé. Maillon de la transformation du réseau électrique en réseau intelligent, il fut lui aussi présenté comme un instrument de surveillance, d’intrusion dans la vie privée, voire de dépossession de l’usager.

Or la numérisation du comptage et du réseau de distribution participe précisément de cette évolution vers un système électrique davantage observable, pilotable et capable d’intégrer des flux devenus plus complexes : productions décentralisées, autoconsommation, effacement, nouveaux usages électriques et, plus largement, adaptation à un système énergétique européen de plus en plus interdépendant.

Le parallèle est instructif. Une infrastructure destinée à donner davantage d’intelligence au système qui nous relie peut être cognitivement retournée contre sa propre finalité : ce qui doit permettre de mieux connaître le réseau devient « surveillance » ; ce qui doit permettre de mieux le piloter devient « contrôle » ; ce qui doit contribuer à sa résilience devient une menace pour la liberté individuelle.

Il ne s’agit évidemment pas d’interdire la critique de ces dispositifs. Il s’agit de distinguer la vigilance, indispensable, de la fabrication de la défiance.

L’ombre agitée du Big Brother dans le contrechamp des cyberattaques laisse passer le méchant loup.

La guerre cognitive n’a pas besoin de fabriquer les faits. C’est probablement le point essentiel: une opération cognitive efficace n’a pas nécessairement besoin d’inventer une cyberattaque parfaite, une fuite de données ou une erreur administrative.

Les faits peuvent être parfaitement authentiques.
Il suffit de les agréger, de les ordonner et de leur donner une signification.
Une fuite réelle devient la preuve de l’incapacité générale de l’État.
Une plateforme étrangère devient la preuve d’une perte de souveraineté.
Une donnée fiscale devient une donnée de surveillance.
Un dispositif antifraude devient un dispositif de contrôle social.
Une obligation comptable devient une atteinte aux libertés.
Pris séparément, chacun des problèmes mérite examen.
Assemblés dans une même chaîne narrative, ils produisent autre chose : un récit.

Et le récit finit par déplacer la question.

Nous ne nous demandons plus : « Comment construire une infrastructure fiscale numérique efficace, proportionnée, souveraine et sûre ? »

Nous nous demandons : « De quel droit l’État connaît-il mes factures ? »
Comme si l’administration fiscale venait de découvrir qu’une entreprise avait des clients, des fournisseurs et de la TVA à acquitter.

La question, lancinante et inévitable, consiste à mesurer les conséquences, qui adviendraient si une puissance étrangère, ayant développé et actualisé un art complet de la guerre hybride, parvenait à « gripper » le mécanisme en un ou plusieurs endroits? Et comment elle s’y prendrait?

Si une puissance étrangère parvenait réellement à « gripper » durablement le mécanisme de facturation électronique – directement ou par l’intermédiaire d’un prestataire critique – plusieurs effets pourraient se cumuler:

  • Économique: retards d’émission ou de réception des factures, perturbation des rapprochements comptables, difficultés de paiement, tensions de trésorerie, particulièrement pour les PME dépendantes de règlements rapides.
  • Fiscal: dégradation ou retard des informations permettant à la DGFiP de suivre la TVA, anomalies artificielles, difficultés de préremplissage et, dans une attaque sophistiquée, risque de compromettre l’intégrité des données plutôt que leur seule disponibilité.
  • Systémique: puisque toutes les entreprises assujetties sont progressivement intégrées à la même architecture réglementaire, une défaillance touchant un nœud important peut avoir des effets en cascade. Cela impose précisément redondance, continuité d’activité et possibilité de fonctionner en mode dégradé.
  • Informationnel: les métadonnées de facturation peuvent révéler les relations entre entreprises, volumes, rythmes d’approvisionnement et dépendances. Pour un acteur hostile, la valeur ne réside donc pas seulement dans le vol d’une facture particulière mais potentiellement dans la cartographie du tissu économique.
  • Cognitif et politique: Quelques incidents spectaculaires pourraient suffire à installer l’idée que « l’État numérique ne fonctionne pas », que la réforme était dangereuse et que la modernisation administrative constitue une menace.

Ce dernier point produit un paradoxe remarquable puisqu’il n’est même pas nécessaire de faire tomber durablement le système pour atteindre un objectif stratégique. Il peut suffire d’ébranler suffisamment sa fiabilité pour que la société demande elle-même son démantèlement.

L’ombre agitée du Big Brother laisse passer le méchant loup.

C’est pourquoi la résilience du dispositif, sa redondance, la possibilité de fonctionner en mode dégradé, la maîtrise de ses dépendances technologiques et la souveraineté juridique de ceux qui en détiennent les données ne sont pas des objections à la facturation électronique.

Elles sont les conditions de sa réussite.

Dans une administration gouvernée par la donnée, la donnée devient une infrastructure. Et lorsqu’une infrastructure a pour fonction de produire de la confiance, la confiance elle-même devient une surface d’attaque.

Mais une opération hostile pourrait rechercher un résultat plus subtil encore.

Pour affaiblir une infrastructure, il n’est pas toujours nécessaire de la détruire.

Il peut suffire de détruire la confiance qu’on lui accorde.

Quelques interruptions spectaculaires, quelques fuites de données, quelques entreprises incapables d’émettre leurs factures, quelques témoignages suffisamment médiatisés pourraient produire un effet politique infiniment supérieur à l’effet technique de l’attaque elle-même.

Le sabotage atteint alors son rendement maximal lorsque la société attaquée en tire elle-même la conclusion qu’elle doit renoncer à l’infrastructure.

C’est ici que cybersécurité et guerre cognitive commencent véritablement à se rejoindre.

L’attaque informatique produit un événement.

Sa mise en récit produit une représentation.

Et cette représentation peut devenir : l’État est incapable de protéger vos données ; la numérisation vous expose ; l’administration vous surveille ; la modernisation menace votre liberté ; il faut donc revenir en arrière.

Une puissance hostile n’aurait même plus besoin d’obtenir elle-même le démantèlement du système. Elle pourrait chercher à créer les conditions dans lesquelles nous le réclamerions.

L’incendie derrières les incendies

C’est un dôme de chaleur informationnelle qui pèse sur la France produisant les mêmes effets convectifs que les dômes thermiques. La lutte contre les incendies est-elle une guerre comme les autres, ouverte à sa part d’hybridation et sa dimension cognitive?

La France brûle. L’Europe brûle. Les bandeaux rouges des chaînes d’information ont changé d’échelle en quelques heures, mais pas de registre. L’incendie est désormais partout : dans les forêts, dans les images et dans les esprits.

Il faut évidemment commencer par ce qui ne souffre guère de discussion. Les sécheresses et les canicules à répétition créent des conditions d’inflammabilité exceptionnelles. Elles augmentent la probabilité qu’un départ de feu devienne un incendie, qu’un incendie échappe aux premières interventions et qu’un foyer ordinaire se transforme en catastrophe.

Mais le climat explique le combustible. Il n’explique pas nécessairement l’allumette.

C’est pourquoi le nombre de départs de feu mérite d’être considéré indépendamment du nombre d’hectares brûlés. Et c’est pourquoi leur origine mérite davantage encore notre attention.

En France, la proportion considérable de mineurs parmi les personnes interpellées dans des affaires liées aux incendies – autour de 40 % selon les chiffres communiqués – constitue un signal. Pas une preuve. Encore moins la démonstration d’une entreprise coordonnée. Un signal qui oblige simplement à ne pas arrêter l’enquête à l’auteur matériel du geste.

Mais les 183 mineurs français ouvrent une deuxième piste, distincte.

Ils représentent presque quatre interpellés sur dix. C’est suffisamment inhabituel pour mériter une étude en soi. D’autant que les statistiques générales du ministère montrent que, tous domaines de délinquance confondus, le nombre de mineurs mis en cause par police et gendarmerie a au contraire diminué de 15 % entre 2016 et 2025. Autrement dit, on ne peut pas simplement expliquer cette forte présence parmi les suspects d’incendies par une augmentation générale de la délinquance des mineurs.

La DGSI connaît parfaitement ce modus operandi, pour d’autres domaines que celui des incendies. Elle vient encore d’avertir que des services étrangers pratiquent le recrutement à distance, utilisent Telegram, Signal ou WhatsApp et proposent des rémunérations inhabituelles, notamment en cryptomonnaies.

Qui allume, et pourquoi ?

Un mineur peut mettre le feu par imprudence, fascination, goût du danger ou de la transgression. Il peut relever d’une problématique individuelle. Mais le mineur, du fait de son statut juridique, occupe également une place particulière dans certaines économies criminelles contemporaines.

Le narcotrafic en a fait depuis longtemps une main-d’œuvre attractive. Sa vulnérabilité, sa facilité de recrutement, son rapport particulier à la responsabilité pénale et, parfois, quelques centaines d’euros suffisent à en faire l’exécutant d’un commanditaire qu’il ne connaît même pas.

Cette externalisation de l’acte criminel dépasse désormais le trafic de stupéfiants.

Les services européens observent le recrutement à distance de jeunes exécutants pour commettre violences, dégradations ou sabotages. Les opérations hybrides attribuées à la Russie en Europe, notamment en Pologne, ont également montré comment des intermédiaires peuvent recruter des exécutants locaux pour accomplir des actions ponctuelles, parfois contre une rémunération difficilement traçable.

Les messageries chiffrées facilitent la mise en relation. Les cryptoactifs peuvent faciliter certains paiements. Le donneur d’ordre n’a plus besoin de connaître celui qui accomplit matériellement son dessein.

Cela ne signifie nullement que les incendies français répondent à un tel mécanisme.

Cela signifie qu’en 2026, ne pas rechercher si ce mécanisme existe serait aussi imprudent que de prétendre qu’il existe sans preuve.

La bonne question adressée à un incendiaire présumé n’est donc peut-être plus seulement : Pourquoi avez-vous mis le feu ?

Elle doit aussi pouvoir devenir : Qui connaissiez-vous ? Avec qui avez-vous communiqué ? Quelqu’un vous l’a-t-il demandé ? Avez-vous été payé ? D’autres ont-ils reçu la même proposition ?

Il appartient aux enquêteurs et aux services de renseignement, au cours de ce dernier été précédant la Présidentielle 2027, d’y répondre et de pousser l’examen à ce niveau.

L’incendie possède une propriété singulière

Comme instrument éventuel de déstabilisation, le feu présente une caractéristique remarquable : son ambiguïté.

Une bombe désigne immédiatement une intention. Un rail saboté appelle la recherche d’un saboteur. Une forêt qui brûle possède spontanément son explication : il fait chaud, la végétation est sèche, le vent souffle.

Et pourtant ses conséquences dépassent très largement les hectares calcinés.

Il mobilise les pompiers et les moyens aériens. Il épuise les hommes. Il oblige à évacuer. Il détruit des activités économiques. Il expose immédiatement les moyens dont dispose l’État et ceux dont il ne dispose pas.

Puis commence un autre incendie.

Celui des représentations.

« La France en feu », annoncent sur les chaînes d’info les bandeaux rouges. Puis : « L’Europe en feu ».

Le fait devient récit.

Et ce récit rejoint une succession d’autres objets qui n’ont pourtant, à l’origine, presque rien en commun : immigration, terrorisme, narcotrafic, DZ Mafia, violences autour des stades, faits divers, émeutes, incendies.

Tous peuvent cependant être versés dans un même récipient sémantique : l’insécurité.

L’accumulation finit alors par raconter autre chose que chacun des événements pris séparément. Elle raconte un pays débordé. Un État qui ne maîtrise plus. Une société menacée de toutes parts.

Aucune information n’a nécessairement été falsifiée.

C’est précisément là que commence la question cognitive.

Une réalité peut produire une représentation trompeuse sans qu’un seul fait soit faux

Événement réel. Surexposition. Répétition. Agrégation avec d’autres événements. Sentiment de continuité. Généralisation. Impression de perte de contrôle. Mise en accusation de l’État.

Puis vient naturellement la demande politique d’ordre.

Il n’est même pas nécessaire d’imaginer derrière cette mécanique un grand ordonnateur. Les logiques concurrentielles des médias, les algorithmes des réseaux sociaux, les entrepreneurs politiques, les intérêts criminels et les opérations d’influence étrangères peuvent produire des effets convergents sans jamais s’être réunis autour d’une table.

Mais cette absence éventuelle de coordination ne dispense précisément pas de rechercher les coordinations lorsqu’elles existent.

Car l’incendie cognitif possède une propriété commune avec l’incendie forestier : il prospère sur un milieu préalablement desséché.

Et le milieu politique français l’est suffisamment pour que chaque catastrophe puisse devenir immédiatement la preuve de quelque chose.

Un Premier ministre se rend sur le terrain et se fait huer. Les moyens de la Sécurité civile sont interrogés. Des banderoles fleurissent: « Moins de canons, plus de services publics ». Les choix budgétaires deviennent le sujet.

La défense nationale est mise en concurrence avec les services publics. La catastrophe environnementale devient crise sociale, puis crise politique.

L’État est mis en accusation.

Ses forces matérielles sont éprouvées.

Ses forces morales le sont davantage encore.

Regarder aussi là où cela brûle moins

C’est ici que la comparaison européenne devient indispensable.

L’Espagne, le Portugal, la Turquie, l’Italie, mais également la Belgique, l’Allemagne ou le Royaume-Uni permettent de sortir du huis clos français. Et la Grèce constitue peut-être le cas le plus instructif.

Pays méditerranéen extrêmement exposé, frappé lui aussi par la chaleur et la sécheresse, elle semble parvenir certaines années à empêcher davantage de départs de franchir le seuil qui les transforme en grands incendies.

Cela oblige à distinguer trois choses que le spectacle des flammes tend à confondre : l’ignition, l’échappement et la propagation.

Le comportement humain intervient dans la première. L’organisation de la prévention, de la surveillance et des secours intervient massivement dans la deuxième. Le climat pèse terriblement sur la troisième.

C’est seulement en séparant ces variables que nous pourrons comprendre ce qui se passe.

Et c’est également ainsi que l’on résiste à la manipulation : non en choisissant un récit concurrent, mais en augmentant la résolution du réel.

Éteindre l’incendie cognitif

Le travail journalistique commence peut-être exactement ici.

Il ne consiste ni à annoncer une opération de déstabilisation dont nous ne possédons pas la preuve, ni à considérer comme pathologique, accidentel ou météorologique tout ce qui n’entre pas immédiatement dans une catégorie connue.

Il consiste à poser les questions que les faits rendent légitimes pour permettre au peuple que ne pas être la victime d’un récit.

Combien de départs ?

Combien sont d’origine humaine ?

Combien sont volontaires ?

Qui en sont les auteurs ?

Pourquoi une telle proportion de mineurs apparaît-elle parmi les personnes interpellées ?

Agissent-ils seuls ?

Existe-t-il des rémunérations, des sollicitations en ligne, des intermédiaires, des ressemblances entre des affaires géographiquement éloignées ?

Pourquoi certains pays soumis à des conditions météorologiques comparables semblent-ils mieux contenir la transformation des ignitions en grands incendies ?

Et enfin : comment ces événements sont-ils transformés en représentation politique de l’état du pays ?

Ce sont des questions. Pas des conclusions.

Mais refuser de les poser au motif qu’elles pourraient déranger, et continuer à dévider comme si de rien n’était le fil narratif que la succession d’événements secrètent, serait exactement l’inverse du travail journalistique.

La fumée possède cette propriété : elle dissimule autant qu’elle signale le feu.

Il faut donc regarder derrière elle.

Nous vivons une époque de sécheresses et de canicules à répétition. Nous savons ce qu’elles font aux forêts. Nous savons désormais aussi ce que les technologies numériques, les économies criminelles, les opérations d’influence et les stratégies hybrides permettent de faire aux sociétés.

Cela ne nous autorise à accuser personne sans preuve.

Cela nous interdit en revanche d’être naïfs.

Nous ne sommes pas nés de la dernière pluie.

Qu’on se le dise.

Pacte de la Mecque : la sécurité collective change de régime

Avec le pacte de la Mecque, la rupture n’est plus sécuritaire et conjoncturelle. Elle est ontologique. Les couleuvres sortent du menu des alliés de Washington et de Tel-Aviv. Changement de régime sécuritaire.

La portée de l’alliance qu’ont conclue il y a quelques heures, sous le qualificatif de « Pacte de la Mecque », l’Arabie Saoudite, le Pakistan et la Turquie ne doit pas être appréciée à l’aune de la conjoncture que représente la crise dans le détroit d’Ormuz.

Etablie sur le principe qui préside aux fondements qui unissaient ses membres, jusqu’à sa fragilisation et sa remise en cause récentes par les USA, de la charte du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), le Pacte de la Mecque possède à la fois une portée défensive, un mode de mise en œuvre opératoire ainsi qu’une vocation déclarée au développement de l’interopérabilité, qui en font un cadre structurel fondamental dont la vocation, pour être fondamentale, s’inscrit, nécessairement, dans une volonté de rééquilibrage dialectique des rapports de forces par rapport au risque de voir les conditions de la sécurité partagée à laquelle aspirent légitimement ses signataires leur échapper.

Un pacte à caractère défensif tel que celui que nous voyons naître aujourd’hui sous nos yeux est porté par la clarté dialectique.

Un des membres fondateurs de l’OTAN ayant pris le risque et la responsabilité d’altérer la dialectique sur laquelle repose l’autorité de l’OTAN, en voulant l’entraîner dans le règlement de la crise qu’il a, unilatéralement, choisi d’ouvrir au Moyen-Orient, un nouveau pacte prend racine.

Les spéculations, dans le contexte de la guerre menée par la coalition américano-israélienne contre la République Islamique d’Iran, ses effets dans le golfe arabo-persique ; le démembrement du Liban ;  et bien sûr l’épouvantable sort réservé à la Palestine, variable d’ajustement depuis la création d’Israël dans le contexte sécuritaire;  vont bon train pour considérer que la dite alliance est destinée à contenir la République Islamique d’Iran, reprenant ainsi une grande partie des « attendus » de surface faisant de l’Iran l’élément perturbateur à mettre au pas.

La posture de Riyad démontre que les garanties sécuritaires du Pentagone ne constituent plus l’unique horizon du monde arabo-musulman

Dans ces conditions, l’inconnue demeure sur ce que les signataires turcs, pakistanais et saoudiens considèreront, souverainement, être le seuil d’une ingérence inacceptable, dans sa forme et sa nature.

L’instance créée représente le plus haut niveau d’appréciation d’une situation générale. Rien d’autre ne justifie mieux la profondeur d’un pacte que la nécessité de contrer la profondeur d’une agression.

Ce n’est pas uniquement une addition de moyens que l’organisation engagé. C’est une multiplication des volontés.

Jusqu’où – et à partir de quels éléments caractéristiques – Riyad, Ankara et Islamabad laisseront-ils la logique d’escalade redessiner la carte de la région avant d’activer leur devoir de rééquilibrage ? C’est, précisément, l’incertitude sur ce seuil qui redéfinit le rapport de forces face aux initiatives unilatérales.

Il n’échappe à personne que cette alliance possède un poids militaro-industriel, une capacité financière et une tare précise puisque le Pakistan est une puissance nucléaire spécifique.

La dimension dissuasive est polyvalente. Elle « parle » sans doute à la République Islamique d’Iran et beaucoup semblent vouloir comprendre que c’est sa portée.

Je considère qu’elle est supérieure et qu’elle place l’Amérique de Trump dans une position géostratégique doublement délicate, vis-à-vis des alliés européens et vis-à-vis de ses partenaires arabo-musulmans que même, à supposer qu’un tel retournement soit possible après un tel déchaînement à son encontre, une détente circonstancielle sur Gaza et le sort des Palestiniens, c’est-à-dire en traitant la question sécuritairement et sur le plan humanitaire sans en déterminer le statut final, puisse décompenser.

Cette architecture oppose une dissuasion de deuxième niveau qui ne s’adresse plus seulement à Téhéran, mais vient directement verrouiller les marges de manœuvre de la coalition américano-israélienne.

​C’est précisément là que se noue l’impasse stratégique pour l’administration américaine.

En poussant unilatéralement l’escalade, Washington ne provoque pas un alignement forcé, mais précipite la cristallisation d’un pôle d’autonomie hors du contrôle occidental.

L’étau est majeur : d’un côté, la participation d’Ankara opère une prise de conscience sur l’alignement mécanique de l’OTAN ; de l’autre, la posture de Riyad démontre que les garanties sécuritaires du Pentagone ne constituent plus l’unique horizon du monde arabo-musulman.

La manifestation moyen-orientale d’une recomposition mondiale beaucoup plus vaste, dont le rapprochement Canada-Europe constitue, aussi, une autre expression

La République Islamique d’Iran n’est peut-être pas exclue durablement du dispositif.

Aucune concession de façade sur le théâtre palestinien ne pourra effacer le constat que la sécurité partagée a été compromise par l’unilatéralisme de son propre garant théorique.

Une dialectique de sécurité collective, émergeant des puissances moyennes du Moyen-Orient, est donc en train de se lever au beau milieu des ruines de la géopolitique ancienne.

Ce n’est pas un nouvel axe musulman qui vient de naître mais la capacité de voir le monopole occidental de la garantie de sécurité perdre son caractère d’évidence, et cette perte d’évidence modifie à elle seule le calcul stratégique.

Mark Carney, le Premier ministre canadien, et Emmanuel Macron le président français, disent pratiquement la même chose dans un autre vocabulaire : négocier individuellement avec un hégémon place les puissances moyennes en situation de faiblesse ; leur combinaison permet de construire une troisième voie.

Et le troisième terme produit quelque chose de nouveau : une puissance collective qui n’est plus « moyenne » dans ses effets. Le Pacte de La Mecque ne serait plus seulement la réponse régionale à la politique américano-israélienne, répondant à un problème isolé.

Il pourrait être la manifestation moyen-orientale d’une recomposition mondiale beaucoup plus vaste, dont le rapprochement Canada-Europe constitue, aussi, une autre expression, un autre besoin de représentation.

Le rôle central de la Turquie, dont les détracteurs ne se priveront pas de signaler sa double appartenance à l’OTAN et au Pacte de la Mecque, pour stigmatiser la duplicité qu’ils voudraient y voir, mérite une considération particulière.

Si le Pacte était simplement pensé comme la traduction militaire d’un « fondamentalisme » opposant un monde musulman à l’Occident, la présence d’un État membre de l’OTAN poserait, en effet, une contradiction majeure avec la possibilité que je viens de décrire. Il y a peu de doutes sur le fait que certains enfonceront le coin ici, avec la situation chypriote comme piège et exutoire.

Si, en revanche, on le comprend comme une architecture d’autonomie stratégique de puissances moyennes, la présence turque devient parfaitement intelligible.

C’est même Ankara qui permet de passer, intellectuellement, du bloc à l’interface.

Le monde qui semble apparaître n’est peut-être plus seulement organisé en blocs opposés, mais par des États-interface appartenant simultanément à plusieurs systèmes de coopération et empêchant ainsi qu’un seul centre puisse les absorber entièrement.

C’est un modèle de gouvernance globale qui devient politiquement visible et matériellement palpable.

Communication du 05/08/2026

Le tableau qui se dresse, ces dernières heures, de la situation internationale, n’est pas très favorable.

Pourtant, les déboires qu’a rencontré le président de la FIFA montrent que l’argent et le pouvoir ne sont pas omnipotents.

Après un mondial terni par des soupçons d’affairisme et de favoritisme, son projet d’en ouvrir le capital à des acteurs peu scrupuleux, a échoué.

L’argent et le pouvoir ne sont omnipotents ni dans le football, ni dans les affaires publiques qui nous intéressent tous et nous lient bien plus que nous le donnent à penser l’étrange indolence des temps au milieu du crépitement des flammes qui caractérisent ce singulier été 2026.

Ce qui se joue, aujourd’hui, de manière très éclatée géographiquement et distribuée selon un agenda difficile à contenir, obéit à une structure évidente qui déterminera l’accès à l’énergie.

Son emprise est telle qu’elle suggère une force herculéenne pour se libérer des forces qui veulent faire entrer les Peuples dans la gueule du loup.

Le Peuple. Le Peuple divisé et vendu à la découpe ? Le Peuple chéri et sacré est-il capable d’une force herculéenne ?

Nous changeons d’ère. Ce que l’on voit se glisser, désormais, c’est une inversion catastrophique.

C’est le résultat et l’achèvement d’une polarisation monstrueuse qui a commencée par des enjeux et des notions prosaïques pour subvertir le sens même du Politique.

Et la Politique est en train de devenir, à la faveur d’intérêts cruels, la continuation de la guerre sous une autre forme et par d’autres moyens.

Et non l’inverse.

Le monde est le théâtre de cette mutation.

D’immenses courants démagogiques et populistes drainent les limons qui redessinent la géopolitique mondiale, tandis que des rivières de profits creusent le lit de ce que ces pouvoirs entendent être le monde de demain, la servitude du Peuple de demain.

Rien n’est perdu, pourtant.

Ces immenses forces ont misé sur les hydrocarbures. La corruption mène son jeu en accaparant et trafiquant le contrôle et l’accès au pétrole et au gaz, qui sont pourtant des ressources abondantes. C’est ici que se font les culbutes financières et les profits instantanés.

Pourtant, en observant les tensions sur les terres dites « rares », lesquelles ne sont rares que parce que des mouvements « écologiques » nous ont condamné à dépendre de la Chine, les tensions entre la Chine et les USA apparaissent comme un miroir inversé.

Ce miroir montre des réalités objective. Il montre l’ironie de l’histoire, aussi. La Chine a bâti son pouvoir d’aujourd’hui et de demain sur des industries que nous avons trouvé répugnantes. Nous avons perdu quinze ans de savoir-faire.

Les terres dites « rares » ne regardent plus le monde de la pétrochimie. Les extraire et les raffiner en font des actifs vitaux.

Elles sont essentielles au développement de l’économie de demain, qu’il s’agisse d’électronique, de production électrique, tout ce qui alimente l’innovation dans un monde qui a besoin d’innovation.

Les terres dites « rares », au nombre de 17, concentrent les enjeux du futur, au-delà même de la rivalité sino-américaine.

Il y a un bras de fer entre les USA et la Chine. Il n’est pas interdit de penser, si on met tout à bout, que les Etats-Unis puisent la force qu’ils font peser sur la Chine, dans le détroit d’Ormuz.

La restructuration de Big Oil et la stratégie de découplage ne sont pas seulement des outils de politique intérieure américaine, mais le sous-bassement d’un affrontement titanesque avec un Empire du Milieu qui a déjà préempté la matière du futur.

Dans ce cyclone artificiel conçu pour la faire plier, la Chine tient. La République Islamique d’Iran tient.

Et chaque jour de tension nous rapproche du big bang de résolution. Selon ce qu’il fera, l’empire du Milieu, qu’un amas de « think tanks » tentent de discréditer et de réduire au péril communiste, peut mériter et justifier son nom devant l’histoire.

Il ne s’agit plus de savoir qui, de la Chine ou des USA, va dominer le monde. Il s’agit de savoir quels principes, derrière les effets rhétoriques, détermineront la gouvernance globale pour assurer au Grand Peuple Humain le plus juste aplomb.

Dans ce contexte, l’Europe porte une couronne et délivre une puissance monétaire. Elle est un espace géopolitique d’ouverture, donc d’avenir. C’est lui qui les hyènes harcèlent.

2023-2025: les majors pétrolières américaines en ordre de bataille

La vague d’opérations exécutée entre 2023 et 2025 ne constitue pas une simple phase de consolidation routinière. Par son échelle financière, sa structure bilancielle et sa logique industrielle, elle représente la recomposition la plus brutale et ciblée du secteur énergétique américain depuis les grandes fusions de la fin des années 1990. La structure finit toujours par parler.

J’ai déposé, hier, un nouvel article analysant ce que, depuis des mois, je pense être ce vers quoi se dirige le 45/47e président des Etats-Unis, à savoir une déconnexion du marché domestique cajolé, à l’approche des midterms de novembre, dans le sens du « America First ». Il m’a semblé utile et nécessaire d’analyser plus profondément les conditions qui permettraient un choc protectionniste tel que je le vois se préparer.

Donald Trump a laissé monter les tensions sur le gallon, intentionnellement, avec l’intention de provoquer un retournement de la situation à son seul avantage. Mais, pour réaliser de telles opérations dans une dynamique qui n’handicape pas le secteur pétrolier américain et lui donne, au contraire, des ailes, des conditions préalables doivent être remplis.

La période 2023-2025 apporte un contexte particulièrement troublant. Cette période précède celle qui a vu Trump décomplexer ses « visées » sur le Venezuela, le Canada, le Groenland, aboutissant le 22 février 2026, à l’attaque conjointe de l’Iran.

En l’espace de 18 mois (fin 2023 à mi-2025), le secteur américain de l’amont pétrolier (upstream) a vu plus de 250 milliards de dollars de transactions « Fusions & Acquisitions » s’accumuler.

Pour l’exercice 2023–2024 seul : Les transactions dans l’amont américain ont dépassé les plus hauts historiques du boom du schiste.

Pendant la décennie 2010–2020, le pétrole de schiste était contrôlé par des centaines d’opérateurs indépendants (wildcatters). Ces acteurs creusaient à crédit, augmentaient les volumes sans se soucier des marges et créaient un désordre logistique récurrent qui écrasait les cours.

La vague 2023–2025 achève le verrouillage oligopolistique du bassin du Permien (Texas/Nouveau-Mexique) :

  • Avant 2023 : Un marché hautement fragmenté, imprévisible et impossible à piloter politiquement.
  • Après 2025 : Plus de 50 % de la production du Permien (le cœur battant du brut léger américain) est concentrée entre les mains de 3 ou 4 acteurs majeurs (ExxonMobil, Chevron, ConocoPhillips, Diamondback).

C’est décisif pour le découplage car aucune administration ne pourrait imposer une discipline de marché ni négocier une allocation préférentielle avec 200 producteurs indépendants aux abois. On peut en revanche exercer une pression réglementaire ou fiscale ciblée sur un cartel de 4 supermajors.

Cela s’apparente à une action concertée sur les éléments de la chaine de valeur, la gestion de réserves. En absorbant Pioneer, Endeavor et CrownRock, les géants ont verrouillé 15 à 20 ans de forage à très faible coût de revient. Elles ont ainsi sécurisé la rentabilité du WTI, même en cas d’écrasement artificiel des cours intérieurs, même en cas d’envol des cours extérieurs.

La déconnexion du marché domestique, sanctuarisé par le WTI (West Texas Intermediate) du marché global dont le pouls est pris par le fameux cours du Brent, est, de ce point de vue, prévisible mécaniquement. Les forces, l’organisation du marché et la logique d’ensemble conduisent à cela.

Donald Trump, qui parle exactement la même langue que Poutine, ferait ainsi d’une pierre trois coups:

  • un coup électoraliste: comblant sa majorité au moment d’affronter les urnes,
  • un coup économique: permettant, lui qui en est si friand, aux majors américaines de crouler sous le cashflow
  • un coup géopolitique: il se libèrerait du poids de la pression de sa propre opinion publique pour continuer à sceller toujours plus le destin de l’Amérique dans la viscosité manipulable de l’or noir.

Le WTI ne serait plus dès lors un bouclier. Il doit être perçu comme un vecteur d’attaque.

Mais, pour permettre aux compagnies américaines de découpler le marché domestique du marché global, il faut des infrastructures dédiées, parfaitement dimensionnées pour répondre au marché que l’on veut voir muter. Il faut notamment un réseau de ports francs, de bases Offshores, desquels le gaz ou le pétrole destiné au marché global pourrait être exporté car il n’est pas possible de maintenir deux régimes de prix étanches sans une étanchéité physique et douanière.

Pour que Big Oil puisse vendre son pétrole au cours mondial (Brent) tout en évitant que le marché intérieur américain (WTI) soit lui-même sous pression politique, il faut éviter à tout prix que les deux flux ne se mélangent dans les mêmes cuves.

Les compagnies américaines ne partent pas de zéro: cette infrastructure de déconnexion existait déjà et repose sur trois piliers logistiques et juridiques clés.

1. Les FPSO : les « ports francs » flottants du large

Sur les gisements internationaux ultra-rentables (comme le bloc Stabroek au Guyana opéré par ExxonMobil et Chevron, ou les concessions offshore vénézuéliennes), le pétrole ne touche jamais le sol américain ni son réseau de pipelines.

  • La mécanique : L’extraction se fait directement en mer vers des FPSO (Floating Production Storage and Offloading), d’immenses usines-navires ancrées dans les eaux internationales ou les ZEE étrangères.
  • L’exportation directe : Des superpétroliers (VLCC) viennent s’y amarrer directement en mer, chargent le brut et mettent le cap vers l’Asie ou l’Europe au prix fort (Brent), sans que la moindre goutte de ce pétrole n’entre dans l’espace douanier américain.

2. Les terminaux offshore et les Foreign Trade Zones (FTZ)

Sur le territoire américain même, l’isolation du pétrole destiné à l’exportation repose sur des enclaves juridiques et physiques :

  • Les terminaux deepwater au large (ex. LOOP – Louisiana Offshore Oil Port) : Situés à plusieurs dizaines de kilomètres des côtes dans le Golfe du Mexique, ces terminaux en eau profonde permettent de charger des géants des mers sans faire passer le pétrole par les nœuds logistiques continentaux.
  • Les Foreign Trade Zones (FTZ) : Ce sont des zones franches douanières installées le long de la côte du Golfe (Texas, Louisiane). Le pétrole qui y entre ou qui y est raffiné pour l’exportation est juridiquement considéré comme n’ayant jamais pénétré le territoire douanier américain. Il échappe ainsi aux réglementations de marché intérieur, aux allocations d’urgence et aux taxes domestiques.

3. La double tuyauterie du raffinage américain

Le marché intérieur américain repose sur le pétrole de schiste léger (light sweet) acheminé par pipelines continentaux vers le centre de stockage de Cushing (Oklahoma).

Pour maintenir la déconnexion:

  • Les raffineries du Golfe du Mexique sont organisées pour traiter le brut lourd (importé ou capté en offshore) pour le marché intérieur,
  • Tandis que les pipelines d’exportation contournent le réseau de distribution national pour injecter directement le surplus de schiste vers les terminaux maritimes d’exportation.

Ce système existait déjà. Les compagnies n’ont pas eu besoin de rebâtir une infrastructure : l’offshore mondial et les zones franches côtières constituent déjà ce réseau de « ports francs ». C’est ce réseau étanche qui permet d’encaisser la rente du baril mondialisé tout en protégeant artificiellement le réseau de stations-services américaines.

Mais là où se posent des questions, c’est qu’au moment où TotalEnergies, ou même Aranco, le géant saoudien, ont entrepris une politique de diversification vers le renouvable et la perspective du nucléaire civil, les compagnies américaines se sont délestées de leurs actifs.

Pour qu’un tel système fonctionne à l’échelle d’un État et de majors multinationales, deux conditions opérationnelles doivent être remplies :

  1. En amont (Upstream) : Séparer physiquement les gisements d’extraction (le schiste américain à bas coût d’un côté, l’offshore à haute marge de l’autre).
  2. En aval (Downstream & Logistique) : Construire une tuyauterie d’exportation étanche au sol américain pour expédier le surplus brut directement sur le marché mondial sans repasser par le circuit domestique.

Ce qui est remarquable, et contreintuitif à la logique économique, c’est que ce réseau de découplage a fait l’objet, au cours de la période 2023/2025, de la plus grande vague de restructuration capitalistique et industrielle du secteur énergétique américain depuis vingt ans. Il a mis ses œufs dans un même et seul panier quand d’autres les plaçaient dans plusieurs.

Fait-on cela sans savoir ce qui va se passer, sans avoir des « tuyaux » au milieu des pipelines?

Les deux opérations géantes des supermajors américaines se sont alignées sur cette stratégie bicipitale. Elles ont gonflé deux muscles:

  • ExxonMobil -> Pioneer Natural Resources (~60 milliards $) :En absorbant le premier producteur indépendant du bassin du Permien, ExxonMobil a pris le contrôle direct d’un gisement géant de pétrole de schiste continental.
    • Rôle dans le découplage : Verrouiller le coût d’extraction du WTI à un niveau ultra-compétitif pour garantir l’approvisionnement du marché intérieur et fournir la matière première à bas prix aux raffineries américaines.
  • Chevron -> Hess (~53 milliards $) :L’enjeu central de ce rachat résidait dans la prise de contrôle des 30 % détenus par Hess dans le bloc Stabroek au Guyana, l’un des gisements offshore les plus profitables de la planète.
    • Rôle dans le découplage : Capturer du pétrole produit en mer profonde qui ne franchit jamais les douanes américaines et est vendu directement aux cours mondiaux (Brent) via des navires d’exportation.

Là où « bicéphale » relève de la politique ou du gouvernement (deux têtes qui pensent ou décident), « bicipital » réintroduit la mécanique des forces: deux chefs musculaires, deux points d’ancrage sous tension qui tirent sur la même charpente pour produire un levier.

Dans le cas de TotalEnergies, il ne s’agit pas juste d’une gouvernance à deux têtes, mais d’un effort mécanique de traction entre deux vecteurs antagonistes :

  • Le tendon des hydrocarbures (qui génère le cash immédiat).
  • Le tendon de l’électrification (qui prépare la structure de long terme).

Big Oil américain n’a pas seulement tranché une ligne politique : il a sectionné le deuxième tendon pour concentrer toute sa force de frappe sur un seul axe d’effort.

Cela ressemble à des manœuvres capitalistiques et des choix stratégiques. Ils pourraient être légitimes au pays de la libre entreprise reine. Cela cesserait d’être légitime, par contre, si ce grandes opérations acquisition/développement avaient obéi, dès l’origine et en amont, à une logique consistant à anticiper le choc que la guerre en Iran était condamné à propager sur le marché global, en termes de pénurie, en termes de dépendances, au reste du monde.

La souveraineté américaine serait passée sous l’emprise directe de ces logiques. La matrice impose des choix de plus en plus durs, dirige le système vers la confrontation avec les acteurs externes.

L’exemple le plus pur et peut-être éloquent de cette infrastructure de déconnexion existe déjà dans le Gaz Naturel Liquéfié (GNL). Des acteurs comme Venture Global (avec l’extension géante de Plaquemines LNG), Cheniere, ou Golden Pass LNG (joint-venture ExxonMobil/QatarEnergy) ont investi des dizaines de milliards de dollars le long du Golfe du Mexique, que Donald Trump, quelques mois avant le déclenchement de la guerre en Iran, a rebaptisé Golfe de l’Amérique.

C’est le véritable point aveugle de la rhétorique sécuritaire: la dépendance énergétique absolue des États-Unis envers le Mexique pour leurs exportations vers l’Asie.

Pendant que le débat politique se focalise sur les crises frontalières, les fermetures de postes de tir et les menaces de tarifs douaniers punitifs, les géants de l’énergie et la Maison-Blanche orchestrent en coulisses un pacte pragmatique et transactionnel.

Le terminal de liquéfaction n’est pas seulement un outil industriel : c’est une frontière tarifaire qui transforme une ressource captive bon marché en rente internationale géopolitique.

Pour exporter le gaz du Permien (Texas/Nouveau-Mexique) vers la Chine, le Japon ou l’Inde, les navires méthaniers américains doivent traditionnellement franchir le canal de Panama – une voie engorgée, soumise aux sécheresses récurrentes et aux péages prohibitifs.

La solution industrielle a consisté à transformer le nord du Mexique en pont terrestre et maritime de rechargement :

  • Les mégaprojets de la côte Pacifique : Des projets colossaux comme Energía Costa Azul (ECA LNG) de Sempra en Basse-Californie ou Saguaro Energía de Mexico Pacific Limited dans le Sonora visent à capter le gaz américain par gazoducs transfrontaliers pour le liquéfier directement sur la côte ouest mexicaine.
  • L’avantage géographique : Cela réduit de plus de 10 jours le temps de traversée vers l’Asie et évite le goulot d’étranglement de Panama.

Sur le brut, la logistique s’est adaptée pour éviter les goulets d’étranglement continentaux:

  • Les terminaux offshore pour VLCC (ex: SPOT, LOOP expansion) : Pour exporter le brut à très grand débit sans engorger les ports continentaux, les majors et les midstreamers (Enterprise Products, Enbridge) ont développé des infrastructures d’ancrage en eau profonde à plusieurs dizaines de kilomètres au large des côtes du Texas et de Louisiane. Ces bouées d’amarrage permettent de charger des Very Large Crude Carriers (VLCC) de 2 millions de barils en quelques heures.
  • Le statut de Foreign Trade Zone (FTZ) : Ces installations logistiques sont juridiquement considérées comme des zones douanières hors-sol. Le pétrole qui y transite pour l’exportation n’est comptabilisé ni dans l’offre commerciale intérieure américaine, ni soumis aux contraintes de régulation des marchés locaux.

Dans ces conditions, la posture trumpienne sur l’immigration sert de spectacle populiste pour la scène intérieure, et de levier de pression sur le gouvernement de Claudia Sheinbaum, issu du parti Mouvement de Regénération Nationale. Il existe, enfin, une vulnérabilité opérationnelle majeure sur ce réseau: les gazoducs américains devant alimenter ces terminaux doivent traverser des zones du nord du Mexique (Sonora, Sinaloa) où la présence des cartels est forte.

Ce que les commentateurs décrivent comme un accès de fièvre populiste – Donald Trump fustigeant la « cupidité » des majors pétrolières tout en érigeant des barrières sécuritaires à la frontière mexicaine -n’est en réalité que la manifestation de surface d’une recomposition industrielle mûrie entre 2023 et 2025.

Le bras de fer engagé à la veille des midterms de novembre 2026 repose sur un triptyque d’une cohérence cynique :

  1. L’urgence électorale des midterms comme détonateur : Pour neutraliser le choc inflationniste d’une crise au Moyen-Orient, la Maison-Blanche n’a pas cherché à stabiliser le cours mondial du baril. Elle a entrepris d’extraire le marché américain du marché global. Le chantage judiciaire et les menaces de réquisitions contre ExxonMobil et Chevron ne visent pas à détruire Big Oil, mais à la contraindre d’accorder une subvention patriotique sur le WTI domestique.
  2. Le verrouillage industriel de Big Oil : Si cette manœuvre est techniquement possible, c’est parce que les majors américaines s’y sont préparées. En abandonnant la quête des renouvelables -refusant d’éparpiller leur capital dans un modèle bicipital à la européenne -, elles ont concentré leurs forces sur la maîtrise de l’amont continental (le schiste du Permien) et l’assise d’un réseau offshore hermétique (le brut du Guyana et les zones franches maritimes). Big Oil s’est taillé un outil parfait : approvisionner l’Amérique à bas coût sous la contrainte politique, tout en expédiant ses rentes mondiales au prix du Brent.
  3. Le Mexique comme nœud logistique et monnaie d’échange : Derrière le spectacle de la crise migratoire, le Mexique s’impose comme la soupape de sécurité indispensable de ce dispositif. En acceptant d’abriter les terminaux de liquéfaction du gaz texan sur sa côte Pacifique pour livrer l’Asie en contournant le canal de Panama, Mexico a monnayé son rôle infrastructurel contre une sanctuarisation de l’accord commercial nord-américain. Le théâtre frontalier masque un pacte fondamentalement transactionnel au sein duquel les Cartels sont susceptibles de tirer plusieurs épingles.

En transformant le dossier du narcotrafic d’un problème de sécurité publique en une question de sécurité nationale et de terrorisme, Washington s’est donné et conserve ainsi un moyen de pression juridique, militaire et politique permanent sur Mexico.

Dans l’architecture globale que nous analysons, la menace des cartels ne sert pas seulement la communication électorale de la Maison-Blanche ; elle est instrumentalisée pour contraindre le gouvernement de Claudia Sheinbaum sur tous les tableaux.

La tentation de maintenir une « pièce climatisée » américaine au milieu d’un marché mondial en flammes est un exercice de physique politique d’une extrême fragilité, mais si en contrôlant les cordes du narratif, en dirigeant les arcanes des marchés, en détenant les clés opérationnelles, et, surtout, en organisant la dépendance globale pour priver les autres acteurs du Big Game de latitudes d’action, Trump peut y parvenir.

Les midterms et la carte de la déconnexion du pétrole américain

Pour résoudre les effets que tout le monde annonce comme dévastateurs pour son camp aux élections de mi-mandat, Donald Trump prépare sans doute la déconnexion plus ou moins forcée du marché américain du marché global. Sa sortie contre les superprofits des majors en est le prélude.

En s’en prenant publiquement, aujourd’hui, 03/08/2026, aux géants pétroliers ExxonMobil et Chevron, en ciblant nommément leurs dirigeants et en les sommant de restituer au public américain leurs bénéfices insolents, Donald Trump a opéré un braquage politique d’une efficacité redoutable à l’approche des midterms et confirme un scénario que j’avais prédit.

Alors que les analystes prédisaient l’enchaînement fatal (crise au Moyen-Orient-> envolée du brut -> explosion du prix du gallon -> défaite électorale du pouvoir en place), la Maison-Blanche a retourné le pistolet contre ses propres alliés industriels. L’accusation de « cupidité » et la menace d’enquêtes du Département de la Justice pour prix abusifs (price gouging) ne sont pas des dérapages : elles constituent la couverture cognitive parfaite pour désigner le bouc émissaire du pouvoir d’achat intérieur.

Cette offensive révèle la nature profonde du pacte scellé avec Big Oil. L’administration américaine a fait sa part du travail à l’international :

  • Elle a rouvert l’accès aux plus grandes réserves du monde en reprenant en main le sous-sol vénézuélien.
  • Elle a sécurisé l’emprise sur le brut ultra-compétitif du Guyana.
  • Elle a éliminé la concurrence iranienne sur les marchés asiatiques.

Mais ce soutien diplomatique et militaire avait vraisemblablement une clause tacite: les superprofits engrangés à l’étranger ne doivent pas venir asphyxier l’automobiliste du Midwest.

L’objectif stratégique de Trump est de forcer une déconnexion étanche entre le marché mondial et le bassin de consommation américain. En clair: laisser Big Oil s’enrichir sur les marchés mondiaux sous tension, mais exiger d’elle qu’elle subventionne sur ses propres marges le prix du plein d’essence sur le sol national.

C’est le pari de maintenir une pièce climatisée au milieu d’une maison en feu, tout en attribuant la responsabilité de l’incendie extérieur à la République Islamique d’Iran.

Mais la cerise sur le gâteau, c’est la déconnexion du marché domestique du marché global, au-delà de l’admonestation des compagnies accusées de se sucrer sur le dos de l’Amérique, ce serait le retour en fanfare du « America First », selon une vieille tradition qu’il est bon de rappeler.

Car cette manœuvre ne viole pas la tradition américaine: elle la réactive. Les États-Unis n’ont jamais hésité à suspendre le dogme du libre marché lorsque leur sécurité nationale ou électorale l’exigeait:

  • L’embargo d’exportation de 1975 (EPCA) : Pendant 40 ans, le brut américain est resté captif du territoire national pour maintenir des prix bas à l’intérieur.
  • Le contrôle des prix de Nixon (1971) : À un an de sa réélection, Richard Nixon gèle les prix du pétrole domestique pour étouffer l’inflation et neutraliser ses opposants.

Aujourd’hui, sans même passer par un vote complexe au Congrès — qui servirait au pire de piège électoral contre l’opposition —, la présidence dispose d’un arsenal d’urgence redoutable: restrictions sur les licences d’exportation de produits raffinés, menaces de révision des concessions sur les terres fédérales et pressions judiciaires directes.

S’opposer rhétoriquement aux majors est un spectacle politique dont il doit goûter, lui qui leur a offert l’or noir du Venezuela et du Guyana sur un plateau d’argent, toute l’ironie. Mais s’offrir le plaisir de leur tordre le bras par des décrets aurait un éclat inestimable.

Par ce coup de Jarnac, l’opposition politique serait enfermée dans une contradiction intenable. Les démocrates seraient pris à leur propre piège:

  1. S’ils dénoncent les pressions présidentielles sur les pétroliers, ils se retrouvent à défendre les bénéfices record des multinationales contre le portefeuille des classes moyennes.
  2. Sils attaquent l’escalade géopolitique, le pouvoir renvoie la responsabilité de la crise sur la menace iranienne tout en se posant en unique bouclier économique des Américains.

C’est le cœur du « America First »: réinscrire l’énergie non pas comme une marchandise financière globale régie par l’offre et la demande mondiale, mais comme une ressource souveraine captive avec un lieu de pression au Moyen-Orient, et un seul lieu de détente sur le marché américain.

En combinant décrets d’urgence à l’exécutif et pression théâtrale sur le Congrès, le pouvoir central parviendrait alors à maintenir la « pièce climatisée » le temps d’une élection, tout en rejetant l’entière responsabilité du désordre extérieur sur les rivaux étrangers et les intermédiaires financiers. La République Islamique d’Iran endosserait le rôle de méchant dans l’histoire, tellement inaccessible à la négociation qu’elle oblige l’Amérique à protéger ses citoyens.

De toute évidence, Trump a toujours eu cette idée derrière la tête. Il savait que l’Iran allait se servir du détroit d’Ormuz et ne pouvait pas en ignorer les effets sur le marché domestique. Aujourd’hui, il se dirige vers la porte de sortie électoraliste qu’il s’est préparé et n’a, sans doute, jamais perdu de vue.

Pour l’échéance de 2026, le scrutin aura lieu le mardi 3 novembre 2026.

Cela place l’offensive de Trump dans un calendrier d’une urgence absolue: il ne reste que trois mois pour faire plier Big Oil, forcer la baisse des prix à la pompe et fixer ce narratif populiste dans l’esprit des électeurs avant qu’ils ne se rendent aux urnes.

C’est une fenêtre de tir très courte où l’effet psychologique sur le portefeuille doit être immédiat pour neutraliser l’argument de l’inflation porté par l’opposition.

Le précédent de 2011 avec la guerre en Lybie

S’il y a bien un marché qu’il va falloir suivre attentivement, c’est le WTI (West Texas Intermediate).

Si les médias européens et le grand public ne jurent, en effet, que par le Brent, c’est parce que ce brut de mer du Nord constitue la référence tarifaire de plus de 60 % du pétrole mondial. Transporté par voie maritime, il est le buvard qui absorbe immédiatement le moindre choc géopolitique, de Bab el-Mandeb au détroit d’Ormuz. Le WTI, à l’inverse, est trop souvent relégué dans les médias au rang d’indicateur régional américain, rivé aux pipelines du continent et aux niveaux de stocks de Cushing en Oklahoma.

C’est une erreur d’optique majeure car c’est précisément dans le fossé qui sépare ces deux indices – le spread Brent-WTI – que se lit l’efficacité de la manœuvre en cours.

  • Le Brent mesure la température de la maison en feu (la prime de risque internationale).
  • Le WTI mesure la température de la pièce climatisée (la pression exercée sur le marché intérieur américain).

Surveiller le Brent seul ne donne qu’une illusion d’escalade. La véritable métrique stratégique d’ici novembre 2026 réside dans le grand écartement de ces deux cours: plus le Brent s’envole sous la tension des guerres périphériques tandis que le WTI reste artificiellement comprimé par le chantage présidentiel sur les majors, plus la déconnexion réussit – et plus le piège politique se referme.

En régime normal: Le Brent s’échange habituellement avec une prime de 2 $ à 5 $ par baril par rapport au WTI. Cette différence reflète la qualité légèrement différente des deux bruts et surtout le fait que le Brent est transporté par voie maritime (plus facile à exporter à l’échelle globale), alors que le WTI est acheminé par pipelines continentaux.

Aujourd’hui : L’écart oscille autour de 5 $ à 7,50 $ par baril en faveur du Brent, poussé à la hausse par la prime de risque géopolitique qui pèse directement sur le marché mondial du Brent.

Mais il faut savoir que l’écart maximal de l’histoire moderne est advenu à l’automne 2011 (septembre-octobre 2011).

Le pic : L’écart a atteint près de 30 $ par baril (exactement 29,70 $ / baril le 22 septembre 2011). Le Brent s’échangeait au-delà de 110 $ alors que le WTI stagnait sous les 85 $.

Ce pic de 2011 est la preuve empirique que le marché nord-américain peut se déconnecter brutalement du marché mondial sous l’effet de deux facteurs :

  1. L’asphyxie logistique interne : La production du pétrole de schiste américain explosait, mais les pipelines étaient insuffisants pour évacuer le brut vers les ports du Golfe du Mexique. Le pétrole américain était physiquement « bloqué » à Cushing (Oklahoma), créant une surabondance locale qui écrasait le prix du WTI.
  2. Le verrou légal d’exportation : À l’époque, la loi de 1975 (Crude Oil Export Ban) interdisait aux producteurs d’exporter ce brut. Résultat : pendant que le reste du monde subissait la flambée du baril (due notamment à la guerre civile en Libye), les raffineries américaines achetaient le WTI avec une réduction de 30 %.

C’est exactement la mécanique qu’une administration américaine peut chercher à reproduire politiquement: créer ou exploiter un goulot d’étranglement (réglementaire, fiscal ou logistique) pour maintenir le pétrole américain à un cours nettement inférieur au cours mondial, avec pour différence notable qu’elles disposent, depuis la chute de Maduro, particulièrement, de terrains nouveaux pour compenser leur solidarité nationale.

Le grand puzzle d’une guerre par morceaux

Entre la perturbation de Trump, le cynisme stoïque de Poutine et l’escalade de Netanyahou : la saturation cognitive comme arme de verrouillage. Perturbations cognitives, calculs à froid et fuites en avant délivrent malgré tout l’architecture secrète d’un chaos sous contrôle.

Les États-Unis, qui ont anticipé leurs coups en accaparant l’or noir vénézuélien et celui du Guyana, jouent la sécurité énergétique du monde à une version de roulette russe qui n’est pas suicidaire.
​C’est un plan.
Ce n’est pas une escalade.
L’escalade est le plan commun à Israël et à la Russie.
​Zelensky, forcé de tarir l’alimentation à destination de la Russie en drones Shahed, se retrouve en position de demander à Trump de frapper l’Iran.

La Russie ne bougera pas.

​En apparence, voir un allié se faire frapper sans réagir projette une image de faiblesse. Mais dans l’équation géopolitique objective :

  • ​La disparition ou la neutralisation des capacités d’exportation iraniennes élimine un concurrent de la Russie sur les marchés chinois et indien.
    •​La hausse subséquente des prix de l’énergie renforce la rente de Moscou.
  • ​L’Iran, affaibli et isolé, devient un vassal encore plus dépendant des garanties diplomatiques russes.

​L’Amérique aura effacé un rival pétro- et gazostratégique tout en minant la voie maritime.
Netanyahou applaudit.
Poutine apparaîtra en position de faiblesse stratégique, mais sa position géopolitique objective – sur la scène mondiale et sur l’Europe – sera renforcée.

​Certes, cela semble sans issue.
​Mais le sentiment d’impasse vient du fait que le tableau décrit un équilibre de Nash presque parfait : dans ce schéma, chaque acteur, en suivant son intérêt le plus cynique et le plus immédiat, valide et verrouille la trajectoire de tous les autres.
L’Iran et l’Ukraine partagent cette condition de victimes collatérales.

​C’est la définition même d’un piège systémique : l’Amérique sécurise son arrière-cour et impose son omnipotence, la Russie encaisse les dividendes de la rareté et tient la Chine en respect, Israël neutralise son rival régional et devient inarrêtable. Les pièces s’engrenent avec une précision mécanique.
La communauté internationale est réduite à l’impuissance.

​Pourtant, l’impression de fatalité n’existe que si l’on considère le système comme fermé et statique. En réalité, un tel niveau de tension n’est pas un état d’équilibre ; c’est un régime transitoire à haute instabilité.
​Il y a au moins trois points de rupture où la dynamique peut bifurquer :

  • ​Le point de saturation économique : La roulette russe énergétique fonctionne tant que le marché peut absorber la hausse des prix. Mais si la fermeture des voies maritimes et la neutralisation de l’offre iranienne poussent le pétrole au-delà d’un seuil critique, la mécanique se grippe. Ce n’est plus seulement une rente pour Moscou ou Washington. C’est une récession globale. Et la récession détruit la demande, effondrant le levier même sur lequel repose tout le chantage.
  • ​L’illusion du contrôle chaotique : Imaginer qu’on peut frapper l’infrastructure d’un État pivot comme l’Iran tout en « gérant » proprement l’onde de choc sur les voies maritimes relève d’une vision théorique de laboratoire.
  • Le désordre dans les détroits stratégiques n’est pas un paramètre ajustable : c’est un générateur d’entropie. Une fois libéré, il échappe très vite à la volonté des calculateurs initiaux.
  • ​La fuite du système et la mutation des dépendances : Plus l’énergie et les routes maritimes sont armées et verrouillées par un petit groupe de puissances, plus la pression contraint les acteurs lésés (l’Europe, l’Inde, une partie de l’Asie) à contourner brutalement le terrain de jeu.

​Ce n’est donc pas une impasse fermée à double tour, mais un système poussé jusqu’à son point de saturation. Les acteurs croient manipuler des forces maîtrisées, mais plus le verrouillage paraît rigide, plus le moindre écart de phase produit une onde de choc impossible à contenir.

​Le propre d’une guerre cognitive menée aux portes de la saturation est d’être perdue au moment même où ce qui l’anime est découvert.

Ankara a les yeux revolver

Recep Tayyip Erdoğan a eu l’originale idée, comme l’a dévoilé le premier ministre britannique Keir Starmer, d’offrir à ses hôtes, accueillis dans le cadre du sommet de l’Otan, un revolver. Au moment, où Trump appelle à briser la volonté de l’Iran, ce cadeau si particulier agit comme un symbole destiné à rappeler qu’une souveraineté véritable ne se charge pas de poudre aux yeux.

Le cycle de frappes qui vient de se rallumer depuis mardi 7 juillet entre les États-Unis et l’Iran ébranle les fondements du Memorandum of Understanding conclu à Islamabad entre l’administration Trump et la République Islamique d’Iran. Cette nouvelle entaille dans l’accord menace de faire voler en éclat la trêve de deux mois qui en découle.

Ce basculement découle d’un enchaînement précis d’événements militaires et politiques qui mérite d’être ausculté au-delà de la boussole folle de l’escalade dans la désescalade et du blocage dans le déblocage, qui fournissent un cadre logique désorientant.

Le cessez-le-feu par intérim (signé le 17 juin dernier) a volé en éclats lorsque l’Iran a cherché à imposer son propre contrôle sur le trafic maritime dans le détroit d’Hormuz pendant la période de deuil national lié aux funérailles de l’Ayatollah Ali Khamenei.

Cela s’est traduit par le fait que trois navires transitant par le détroit d’Hormuz sont ciblés par des drones et missiles, menaçant cette artère vitale par laquelle passe un cinquième du pétrole mondial. L’Iran a justifié ses actions en revendiquant le droit de gérer et filtrer les voies de circulation sous l’égide des Gardiens de la Révolution.

En réponse à l’attaque des navires, le Commandement central américain (CENTCOM) a lancé une vaste opération en frappant plus de 80 cibles militaires en Iran (sites de radars côtiers, rampes de lancement de drones et de missiles anti-navires).

Mais le plus important, c’est qu’en marge du sommet de l’OTAN, le président américain a déclaré publiquement que l’accord de cessez-le-feu est désormais « terminé » (over). Dans la foulée, le Trésor américain réactive immédiatement les sanctions sur les exportations de pétrole brut iranien.

Toutes les conditions pour relancer un processus destructeur pour la région et cataclysmique pour les économies dépendantes du pétrole et autres biens pétrochimiques de la région se sont réalignées sur la logique d’entrée en guerre.

Je ne vais pas chercher la petite bête à la République Islamique d’Iran quand il y en a une bien plus grosse qui tourne et fait peser son ombre.

L’Iran est la victime d’une guerre illégale dans cette affaire et l’Iran est allée de bonne foi – ou, à tout le moins, avec un niveau de bonne foi infiniment supérieur à celui manifesté par son vis-à-vis – à toutes les négociations intermédiaires, si nombreuses qu’il n’est plus nécessaire de les énumérer.

Ce que je retiens, c’est que cette nouvelle « crise dans la crise » nous ramène, de fait, au moment où Donald Trump et Benjamin Netanyahou attendaient de voir l’Occident s’engager derrière eux pour éliminer le régime iranien et placer une nouvelle administration, comme cela a pu être fait au Venezuela.

Ce moment, le 22 février 2026, correspond à un moment où les alliés traditionnels des Etats-Unis, « maltraités » et suffisamment écartés des raisons de la guerre pour ne pas en comprendre le cadre et la logique d’ensemble, se sont refusés d’être engagés dans un conflit dont ils affirment « ne pas comprendre le cadre », pour reprendre la formule du président Emmanuel Macron.

Au lendemain du Sommet de l’Otan à Ankara qui signale une volonté européenne d’autodétermination stratégique, ce qui est constatable, c’est un alignement rhétorique pur et simple de la planète médiatique sur la perche que tendent Donald Trump et, tout aussi présent, Benjamin Netanyahou pour coaliser ce qui ne l’avait pas été au début.

Les Etats y semblent rétifs, mais l’opinion publique et la pression politique, aiguillés par le système d’information, peuvent exercer une influence sur la ligne qui est la leur.

L’alignement du narratif médiatique ne peut pas être considéré comme satisfaisant puisqu’il n’y a aucun contrebalancement analytique, aucune pondération.

Au contraire, une petite musique naissante revient. Elle est faite pour grossir au fur et à mesure que les tensions affectent le prix de l’essence et handicapent les économies.

Sans autre forme de procès et sur une partition truffée d’a priori, de biais et de manipulations, cette musique dit: « Cette fois, nous n’avons plus le choix: il faut se ranger derrière les USA et Israël. ».

Donald Trump a utilisé sa présence au sommet de l’OTAN à Ankara pour accorder des gestes par rapport à l’Ukraine et utiliser le contexte d’escalade qu’il a à nouveau créé pour entraîner les récalcitrants du premier jour à nouveau dans le conflit.

Plutôt que de donner du temps au temps, ce qui est la première sagesse, le président américain en enlève.

Mais ce qui s’est joué à Ankara, derrière la poudre aux yeux, c’est que l’Europe est suffisamment libre, forte et lucide pour ne pas aller là où la précipite l’enchaînement calculé des événements.

Simulacre de puissance Obligation de vérité

« Désolé », même s’il est tentant de s’y allier, la sortie honorable que tente de forcer le président américain en crachant une dernière fois le feu sur Téhéran, avec une violence spectaculaire qui s’est voulue parfaitement calculée, ne peut pas lui être accordée. L’épilogue à des années de manipulation ne saurait consister en une esquive.

@realDonaldTrump tente de faire entrer le monde entier, avec la complaisance des médias, dans l’ère du mensonge la plus désinhibée et brutale qui puisse être, fondée sur le spectre largement surestimé du nucléaire iranien.
Il croit pouvoir compter sur l’étranglement de l’économie mondiale pour s’assurer l’impunité et fait miroiter un accord scellé au G7 qui ravirait tout le monde, y compris Israël.

Ses bombardements à Téhéran, dans le nuit du 11 au 12 juin 2026, pour intimider la République Islamique d’Iran – qui, selon lui, s’est rangée à son accord – ne sont que des coups de bluff dans une incroyable partie de poker menteur qu’il a cru mener en maître du jeu absolu.

Le président de l’ex-première puissance mondiale abat ses dernières cartes devant des peuples et des capitales internationale médusées.

Seuls les médias gobent le récit. C’est dire.

L’agenda du G7, qui se réunit du 15 au 17 juin prochains, à Evian-les-Bains n’est pas tant l’ouverture du détroit d’Ormuz que l’acceptation ou pas d’entrer, pieds et mains liés par Trump, Netanyahu et Poutine, dans cette ère détestable.

La raison pousse à espérer la résistance de l’Iran à ce coup de force car c’est la famille humaine, sacrée dans son ensemble, qui a le plus à perdre à s’accommoder d’un simulacre de puissance basé sur la machination et le mensonge.

Nous ne pouvons pas, tout simplement, nous le permettre.

Que la main de justice requise soit de velours dans un gant de velours ou de fer dans un gant de velours ne doit pas empêcher l’existence d’une main ferme pour mettre le holà à cette gestuelle.

L’Iran accède, aujourd’hui, aux moyens de sa métamorphose quand d’autres doivent faire face à la dureté du miroir.

Ces moyens, dans une région et un monde qui n’aspirent qu’à la Paix, les lui sont, après 40 années de privation dus à un embargo sévère et injuste, accordés.

La République Islamique d’Iran entre dans une nouvelle phase et fera selon ce que lui dicte sa souveraineté et son sens de l’histoire.

PS: Pour une raison que j’ignore, ce texte, fidèle à l’original dont la traduction en anglais [ci-dessus en anglais] y a été publiée, a été censuré, malgré plusieurs tentatives en ce sens, par X. Cette publication sur mon blog en représente une version très légèrement remaniée, à l’exception du paragraphe final consacré à l’usage que fera la République Islamique d’Iran de la dite victoire.

Trump: une stratégie claire comme de l’eau de détroits

Derrière le « patchwork » des rodomontades et l’apparente confusion cognitive qui affecterait Donald Trump se dessine une géométrie de puissance d’une clarté redoutable. Loin d’être un simple complexe de virilité territoriale, l’obsession pour l’annexion du Groenland, l’absorption du Canada et la mise sous tension du détroit d’Ormuz révèle une stratégie d’ensemble: la capture des nouvelles routes maritimes mondiales.

Un point de fragilité juridique et géopolitique dans le discours américain sur Ormuz commence à poindre et ce qu’il permet de considérer est très préoccupant, à l’aune d’ailleurs de la stratégie d’ensemble qui entoure l’entrée en guerre et la volonté délibérée, sous des prétextes qui appartiennent à des constructions narratives et informationnelles, d’empêcher un cessez-le-feu durable et la sortie de la crise.

Ici, Washington invoque, en effet, un principe de libre circulation maritime qu’il considère comme relevant du droit coutumier international, alors même que les États-Unis n’ont jamais ratifié la Convention de Montego Bay (CNUDM), et que l’Iran ne l’a pas ratifiée non plus.

Or, au passage le plus étroit du détroit d’Ormuz, il n’existe pratiquement plus de haute mer : les eaux territoriales iraniennes et omanaises se touchent ou se superposent juridiquement.

Cela signifie que la navigation passe nécessairement dans des eaux relevant de la souveraineté d’États côtiers et que l’Iran n’est peut-être pas tenu, si le droit international s’est montré incapable d’empêcher l’agression dont il a été victime de la part des USA et d’Israël, de le respecter.

La République Islamique d’Iran peut considérer, à bon droit, que, dans de telles conditions, il est légitime pour elle de remettre en cause le principe qui en découle.

La gestion de ce passage est du domaine indiscutable de la souveraineté. Il est entendu que ses décisions présentes et à venir seront sensibles et motivées par ce qui sera fait du droit aux réparations morales et économiques auxquelles la République Islamique d’Iran peut prétendre.

L’Iran a subi des destructions considérables et est en position de considérer que des réparations sont justifiées. Les taxes sur le passage que l’Iran veut imposer dans la partie du détroit qui est sous sa souveraineté exclusive et celle d’Oman sont, une manière, déguisée sans doute, habile certainement, de faire payer à l’économie mondiale, ou à certains des protagonistes de cette économie, les pots cassés.

Si le discours et les actes de la justice internationale ne produisent pas plus d’effet que ce soit sur le plan économique que de condamnation au niveau politique, sans transcender les logiques de blocs, le seul recours relève de la loi de la jungle.

La capacité de la communauté internationale à dire, via l’ONU, ce qui appartient au plus haut degré de justice et de lucidité sur les événements pèsera lourd. Cela va bien au-delà de la question iranienne vue de façon manichéenne.

Il n’est pas inutile, ici, de rappeler que jusqu’à l’attaque du 28 février 2026, perpétrée hors du droit international et alors que des négociations étaient engagées, l’Iran, sans avoir ratifié pour autant la convention de Montego Bay, en respectait l’application.

C’est le moment d’avoir la mémoire plus longue que ce à quoi l’administration américaine tient à la ramener pour voir le patchwork qui se dessine et se rappeler les phases qui ont ponctué, jusqu’à la publication du NSS 2026, en novembre 2025, rendant publique la nouvelle doctrine stratégique américaine et accepter l’idée que la valeur et la confiance détruites, pour une raison ou une autre, sur un détroit se transfère sur un autre.

Le discours sur le détroit d’Ormuz, le jeu qui s’y exerce, participe à une dialectique du droit de la mer, mais il porte, dans son ombre cachée, une dialectique sur le contrôle des nouvelles voies maritimes.

Cela regarde intensément le sort du Groënland, vers lequel, sans donner l’impression d’un strabisme compulsif, le rêve de l’Amérique devenue Grande de Trump louche.

Il faut garder en mémoire chacun des épisodes et ne rien perdre de vue parce que rien, dans la manière pour l’administration américaine de défrayer la chronique et de provoquer la stupéfaction générale, n’est dû au hasard. Toutes ces cartes, tous ces endroits, toutes ces régions du monde et ces nations, que la maison blanche ou Donald Trump a recouvert symboliquement d’une bannière étoilée, disent non pas un fantasme, mais un projet.

Un projet qu’il réalise et auquel il n’entendra pas renoncer même si les circonstances politiques, ici ou là, ne s’y prêtent pas et si les objectifs paraissent, en raison de la résistance à la prédation, plus complexe à atteindre. Pour le président des Etats-Unis, qui ne renoncera pas en si bon chemin, c’est une simple question de maturité et de croissance de sa puissance.

Le moment est venu de se souvenir du Venezuela, et du Groënland. Mais il faut se souvenir du Canada, aussi, et se demander quelle est l’architecture lisible et cohérente qui associe cet ensemble d’événements que sont:

  • le contrôle du Moyen-Orient et d’Ormuz par l’Amérique, avec une Pax Americana troquée contre la ratification des Accords d’Abraham
  • le fait que l’annexion du Groenland ait été décrétée comme existentielle par Donald Trump,
  • la revendication portant sur l’annexion du Canada comme le 51e Etat d’Amérique;
  • la sommation faite au Panama, aussi, de se tenir dans l’axe de l’intérêt stratégique américain

Contrairement à ce qui a été dit et répété, Trump n’a pas de complexe de virilité mal placée au point de vouloir accumuler un territoire plus grand que celui de Poutine, ce à quoi certains ont voulu ramener cette obsession pour le Groënland et le Canada.

Ce n’est pas un problème de terres ou de caillou de glace.

C’est un problème de mer.

Et, sous cette lumière, ce qui se passe aussi dans le détroit d’Ormuz sert à Trump et son administration à forger les nouvelles « libertés » maritimes. S’il se fait ici le héros de la liberté de passage dans le détroit d’Ormuz, affectant de faire ployer l’Iran, les faits témoignent qu’il fait tout pour obliger l’Iran à tenir une posture de résistance contradictoire.

C’est donc, probablement, qu’il n’est pas erratique mais qu’il a une idée en tête.

Il n’est pas impossible – pour ne pas en dire la haute probabilité – que Trump fasse tout pour acter, à reculons et sans économiser les cris d’orfraie, ce que l’Iran estime être devenu son droit, parce qu’il a été victime d’une agression injuste et illégale, au terme de plusieurs décennies de sanctions, pour consacrer son propre droit à transgresser le droit – CQFD: en exploitant le précédent ouvert par la crise iranienne – et l’ouvrir à d’autres puissances qui confondraient la puissance par la dignité et le droit avec la puissance par la capacité à manipuler les perceptions et à imposer la brutalité.

Malgré la confusion à laquelle participent les rodomontades et revirements auxquels le 45/47 président des Etats-Unis d’Amérique se livre depuis des mois, les intentions profondes et la volonté masquée semblent aussi claires que de l’eau, non pas l’eau pure de roche, mais celle des détroits.

S’il donne l’impression d’un désordre cognitif, c’est pour le provoquer chez les témoins de la scène de crime, car c’est un crime international, et permettre l’accomplissement de son plan, de ses investissements, de ses calculs, sans compromettre ses parties de golf.

Disons les choses le plus clairement possible: ceci est un complot contre la sécurité collective; ceci est un complot contre l’ordre des souverainetés; ceci est un complot contre la Paix mondiale; ceci est un complot contre le peuple.

Il faut en prendre la mesure.

Il faut le dénoncer tel qu’il est plutôt que tel qu’il s’affiche.

Sans quoi il parviendra à ses fins.