New Delhi, lieu du new deal mondial ?

Troïka, mémoire numérique, rapprochement sino-indien, absorption des antagonismes : le sommet esquisse les instruments d’une gouvernance mondiale moins centrée et plus continue.

Ce qui s’est passé à New Delhi, à l’occasion du sommet des BRICS, n’est pas un événement périphérique. Nous aurions tort de le considérer comme tel.

D’abord, Narendra Modi et Xi Jinping ont mis l’accent sur le rétablissement des liens économiques, la mobilité entre les deux pays et la reconstruction de la confiance après la rupture provoquée par les affrontements frontaliers de 2020.

Ce rapprochement est massif.

Le signal qu’il envoie est puissant parce qu’il constitue l’une des conditions de possibilité de BRICS plus structurés, donc capables d’afficher de véritables ambitions : devenir un pôle géopolitique stable, cohérent, organisé autour de grands principes directeurs, sans devoir se définir d’abord par la revanche sur l’Occident.

Savons-nous en entendre la complexité ? Une chose est sûre : peut-être convient-il d’enlever les filtres d’un autre temps, ceux qui ne laissent passer que les fréquences familières de l’affrontement Est-Ouest, pour rendre notre appareil capable de recevoir le signal qu’émet un autre appareil géopolitique.

Car un filtre mal réglé ne supprime pas seulement le bruit: il peut aussi éliminer l’information utile. À force de chercher dans les BRICS la fréquence connue de l’anti-occidentalisme, nous risquons de ne pas entendre ce qui se construit sur une autre bande: continuité institutionnelle, pluralité des centres, autonomie financière, absorption des antagonismes.

La question du R dans les BRICS, et particulièrement celle du « P » de Poutine à l’intérieur de ce R que les BRICS agrègent, semble ainsi commencer à être absorbée par la force de l’ensemble.

La distinction est essentielle parce que la Russie possède, indépendamment de Vladimir Poutine, tous les attributs qui lui donnent une place structurelle dans les BRICS: puissance nucléaire, siège permanent au Conseil de sécurité, immense territoire eurasiatique, ressources énergétiques et minières, capacités scientifiques et militaires, débouché arctique, relations anciennes avec l’Inde, la Chine, l’Afrique et une partie du Moyen-Orient.

Cette Russie là survivra à Poutine. Son intérêt à disposer d’institutions internationales moins dépendantes des États-Unis et de l’Europe lui survivra vraisemblablement aussi.

Vladimir Poutine tend, lui, à interpréter les BRICS comme un instrument de contestation de l’ordre occidental. Encore à New Delhi, il appelait le groupe à bâtir une plateforme de croissance indépendante des règles occidentales, notamment dans les paiements, les investissements, les infrastructures et la technologie.

Or cette conception n’est pas celle de tous les BRICS. Elle n’est surtout pas celle qui résume et qu’a retenu le sommet.

Poutine utilise-t-il les BRICS pour sortir la Russie de l’isolement occidental, ou les BRICS sont-ils en train d’intégrer la Russie dans une structure qui, à terme, « vieillira » Poutine ?

L’impression qui ressort de New Delhi est que Poutine est traité.
Mais que Trump l’est aussi.

Poutine est traité au sens institutionnel : sa négativité, sa volonté de rupture, son antagonisme avec l’Occident sont absorbés dans une structure qui les transforme en propositions de paiement, de financement, de gouvernance ou d’autonomie.

Trump l’est autrement. Les BRICS condamnent les mesures tarifaires et non tarifaires unilatérales et réclament une réforme de la gouvernance commerciale et financière internationale.

Malgré la guerre impliquant l’Iran et les fortes tensions entre Téhéran et Abou Dhabi, les membres sont également parvenus à préserver un consensus politique commun.

Le président iranien Masoud Pezeshkian a rencontré à New Delhi Cheikh Khaled bin Mohamed bin Zayed Al Nahyan, prince héritier d’Abou Dhabi, qui conduisait la délégation émiratie au nom du président des Émirats arabes unis, Mohamed bin Zayed.

Le contexte donne à la rencontre une portée très supérieure à son contenu officiel. Reuters la décrit comme le contact bilatéral au plus haut niveau entre l’Iran et les Émirats depuis le début de la guerre, alors même que les deux membres des BRICS se trouvent sur des positions profondément différentes dans le conflit.

Malgré cela, ils ont accepté la même Déclaration de New Delhi, appelant à la retenue maximale, au dialogue et à la préservation du commerce, des chaînes d’approvisionnement, des flux énergétiques et de la sécurité maritime.

L’institutionnalisation des BRICS devient ici particulièrement intéressante.

Le groupe n’a pas résolu le désaccord Iran–EAU. Il a fait quelque chose d’institutionnellement peut-être plus important : il a maintenu les deux protagonistes à l’intérieur du même espace de conversation, obtenu leur adhésion à un langage commun et offert le lieu d’une rencontre bilatérale.

Autrement dit, les BRICS commencent peut-être à produire une fonction qui n’est ni l’alliance ni l’arbitrage :

absorber le conflit sans exiger préalablement sa disparition.

C’est dans ce contexte que Narendra Modi propose désormais aux BRICS d’élaborer collectivement dix propositions de réforme de la gouvernance mondiale, afin d’aboutir, d’ici au prochain sommet, à une « BRICS Reform Roadmap ».

Mais l’une des propositions les plus intéressantes touche au fonctionnement même du groupe.

Modi propose un « BRICS Continuity and Implementation Mechanism » reposant notamment sur la troïka des présidences passée, présente et future.

En termes clairs : celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

L’Europe […] devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil

Le principe n’est pas sans précédent. Le G20 utilise une troïka et les présidences tournantes du Conseil de l’Union européenne sont organisées en trios de dix-huit mois.

Mais ce que Narendra Modi ajoute mérite attention. Il propose de faire de la troïka des présidences passée, présente et future l’un des instruments de continuité institutionnelle des BRICS.

La Déclaration finale n’adopte pas formellement ce mécanisme, mais elle en épouse déjà la logique en renforçant les dispositifs de mémoire, de suivi et de continuité entre présidences.

La Chine prendra la présidence des BRICS en 2027 et Xi Jinping a confirmé qu’elle accueillera le 19e sommet. Cela place Pékin en position idéale pour reprendre, formaliser et éventuellement faire adopter le mécanisme proposé par Modi — troïka, continuité d’exécution, dépôt numérique sécurisé.

Cela aboutirait, en quelque sorte, à une gouvernance à horizon temporel glissant qui n’a pas d’équivalent à ce jour :

mémoire → décision → projection.

Le principe de la troïka n’est pas inédit. Le G20 et l’Union européenne connaissent déjà des mécanismes comparables de continuité entre présidences successives.

Mais l’architecture proposée à New Delhi présente une combinaison singulière: associer cette continuité politique à une mémoire numérique opérationnelle enregistrant, pour chaque décision, son responsable, son échéance et son état d’exécution.

À cette échelle, dans une organisation sans secrétariat permanent et portant une telle ambition de recomposition de la gouvernance mondiale, la formule paraît sans équivalent évident.
La base documentaire est ici beaucoup plus qu’une archive.

Elle devient un registre clé, presque au sens informatique du terme, dans un système opérationnel appelé à accueillir, successivement, des pilotes différents.

C’est presque une autre philosophie de l’institution : non plus nécessairement un centre permanent auquel les États délèguent la continuité, mais une continuité qui se déplace avec les États.

Une présidence tournante classique présente une faiblesse structurelle : chaque nouveau président peut être tenté de réinitialiser l’agenda. Le registre clé oppose à cette tentation la permanence de la trace : les pilotes changent, le système conserve son état.

Avec la troïka, le présent cesse d’être autonome. Celui qui gouverne aujourd’hui travaille devant celui qui gouvernait hier et avec celui qui gouvernera demain.

Le dépôt numérique ajoute à cette mémoire politique une mémoire objective: décisions, responsabilités, échéances, état d’avancement.

Le Brésil transmet alors non seulement une expérience diplomatique, mais une trace; l’Inde inscrit ce qu’elle décide; la Chine reçoit, avant même de prendre la présidence, ce qu’elle aura éventuellement à poursuivre.

Les présidences tournent.
La mémoire demeure.

C’est la perspective d’un centre de stratégie mutuelle, dynamique et intégré, au service d’un ensemble rassemblant près d’un humain sur deux et représentant autour de 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, avec une concentration considérable de ressources énergétiques et stratégiques.

Ce qui s’est dessiné à New Delhi confère ainsi une épaisseur institutionnelle nouvelle à l’organisation.

Le dépôt numérique, s’il est adopté, ne devra pas être regardé comme une archive documentaire inerte, mais comme l’un des systèmes permettant à un esprit commun de survivre à la rotation de ceux qui le conduisent.

Modi, explicitement, refuse de définir les BRICS comme une organisation dirigée contre quelqu’un. Xi Jinping, de son côté, inscrit leur développement dans une transformation de la gouvernance mondiale et appelle le groupe à peser davantage sur la paix, la stabilité et les règles internationales.

Il s’agit moins, dès lors, de construire une OTAN économique anti-occidentale que de faire émerger l’un des instruments d’un monde dans lequel aucune puissance ne détient seule le centre.

L’Europe, qui continue de se disputer autour de conceptions de la souveraineté dont certaines vieillissent à vue d’œil, devrait prendre la mesure de ce qui se passe dans un espace politique qui, lui, se réinvente à vue d’œil.

La Turquie, les sabres et le goupillon

Alors que l’islamophobie est devenue, depuis le 11-Septembre-2001, le marqueur de la vie citoyenne et électorale, n’est-il pas temps de comprendre et mesurer ce qui se joue derrière les « racines chrétiennes de l’Europe » érigées en étendard.

Il existe une manière différente de regarder les rapports entre l’Europe, la Turquie et la Russie. Elle consiste à oublier un instant les discours identitaires, dont la chaîne CNEWS, ostentatoirement « catho » et crypto-russe, forte de plumes incisives, s’est faite spécialiste, pour regarder la carte.

La Turquie appartient à l’OTAN depuis 1952. Elle dispose d’une des principales armées de l’Alliance, d’une population de près de 90 millions d’habitants, contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles, constitue l’articulation géographique entre Méditerranée, mer Noire, Caucase et Moyen-Orient et développe désormais une industrie de défense capable de produire drones, missiles, bâtiments de guerre, véhicules blindés et systèmes électroniques.

Cette puissance devait aussi, selon la perspective ouverte à la fin du XXe siècle et formalisée par l’ouverture des négociations d’adhésion en 2005, pouvoir rejoindre un jour l’Union européenne.

Elle ne l’a pas fait.

Il existe évidemment de nombreuses raisons à cet échec. Chypre, les relations avec la Grèce, les droits fondamentaux, l’État de droit et, progressivement, l’évolution autoritaire du pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan ont constitué des obstacles réels et parfois considérables qui ne doivent pas être considérés comme insurmontables au risque de faire de ce qui ne doit pas l’être la brèche dans le mur et la frontière fermée sur le pont.

A ce titre, une autre dimension de cette histoire, qui constitue un polarisateur puissant au sein des opinions publiques, mérite d’être examinée.
Pendant une vingtaine d’années, l’adhésion de la Turquie a aussi été combattue au nom de la définition civilisationnelle de l’Europe.

L’Europe aurait des « racines chrétiennes ». La Turquie serait musulmane. La géographie, l’histoire et la culture traceraient ainsi une frontière que les traités ne devraient pas franchir.

Cette opposition a constitué en France l’un des chevaux de bataille du Front national et des courants souverainistes avant de gagner une partie beaucoup plus large de la droite européenne.

Regardons maintenant cette histoire non plus depuis Paris, Berlin ou Bruxelles, mais depuis Moscou.

Que gagne la Russie à une Turquie profondément arrimée à l’Europe ?

Presque rien. Elle perd même.

Que gagne-t-elle, au contraire, à une Turquie suffisamment occidentale pour demeurer dans l’OTAN mais suffisamment éloignée de l’Europe politique pour conserver une position autonome entre Bruxelles, Washington et Moscou ?

Beaucoup. Un trouble tel qu’il offre la possibilité de réduire la capacité de mouvement de l’ensemble.

Car la Turquie n’est pas simplement un pays musulman situé aux marges de l’Europe.

C’est un verrou géopolitique.

La convention de Montreux octroie à la Turquie un rôle déterminant dans l’accès naval à la mer Noire. Son territoire borde ou approche plusieurs des principaux espaces de confrontation entre Russie et Occident. Son armée constitue une masse militaire considérable. Son industrie de défense lui donne progressivement une autonomie technologique que peu d’États européens possèdent individuellement.
Elle est la Sublime Porte. Difficile à atteindre parce qu’elle est sublime.

Et voici le paradoxe.

La Russie elle-même ne peut pas se définir simplement contre l’islam.

Elle comprend une importante population musulmane et Vladimir Poutine présente régulièrement « l’islam traditionnel » comme partie intégrante de l’histoire et du tissu culturel de la Fédération de Russie. L’islam peut donc être incorporé à la définition de la puissance russe.

Pourquoi devrait-il nécessairement être incompatible avec celle de la puissance européenne ?

La question mérite d’être d’autant plus posée qu’il y a une croisade médiatique, accompagnée d’un courant d’opinion islamophobe, sur certains médias ont établi leurs positions.

Elle l’est d’autant plus que les fractures civilisationnelles européennes présentent pour Moscou un intérêt stratégique objectif, qu’elles soient ou non directement provoquées par lui.

Une puissance n’a pas besoin d’inventer les fractures de son adversaire.

Il lui suffit de savoir les exploiter.

Une Europe persuadée que son identité exige de repousser durablement la Turquie produit elle-même un résultat remarquable : elle sépare son espace politique d’une puissance militaire que l’Alliance atlantique, elle, considère depuis plus de soixante-dix ans comme indispensable à son dispositif.

C’est peut-être ici que le débat sur les « racines chrétiennes de l’Europe » prend une dimension inattendue, qu’il faut aller chercher dans la mémoire cache.

Il ne s’agit plus de savoir si cette formule est historiquement exacte, philosophiquement satisfaisante ou religieusement légitime.

Il s’agit de savoir ce qu’elle coûte et, accessoirement, si elle correspond à la définition que les peuples veulent donner à leur temps.Normalement, c’est le Politique qui traite cela. Souverainement.

Car une frontière civilisationnelle peut devenir une frontière stratégique. Et une frontière stratégique peut devenir une diminution de puissance.

La Russie postsoviétique n’a pas accepté que ses frontières juridiquement définies constituent nécessairement les limites définitives de son espace de puissance.

L’Europe pourrait ainsi avoir commis une erreur singulière : croire qu’en réduisant son amplitude elle augmentait sa souveraineté.

Or la puissance fonctionne souvent exactement à l’inverse.

Elle consiste à agréger.

Des territoires, des populations, des capacités industrielles, des ressources, des technologies, des armées, des accès maritimes, des alliances et, surtout, des différences que l’organisation politique rend compatibles. Des différences.

Les États-Unis sont une puissance d’agrégation et la Chine, qui sait parfaitement l’être, est aussi une puissance d’échelle.
La Russie elle-même administre sa diversité ethnique et religieuse au nom de la continuité de sa puissance. Vladimir Poutine fait tous les ans ce que les contempteurs de l’Union Européenne ou de la France, et autres zélotes médiatiques, ironisent de voir faire à nos dirigeants: il présente ses voeux aux musulmans russes pour l’Aïd al-Fitr et l’Aïd al-Adha.

Il condamne « l’islam radical », mais en 2015, il a critiqué les caricatures de Mahomet. Il ne peut être que curieux, voire symptomatique, de considérer que les partis souverainistes, leurs cercles d’influence, travaillent l’Europe au corps pour que cette Europe ne fasse pas ce que Poutine, pour lequel ils nourrissent une certaine admiration, fait lui-même.

Le rejet de l’entrée de la Turquie dans l’UE a été le fer de lance du FN et des souverainistes au nom des racines chrétiennes de l’Europe. C’est le propulseur de la fusée Le Pen.

Le dernier étage appartient à quelle souveraineté?

Pourquoi l’Europe devrait-elle chercher sa souveraineté dans le rétrécissement ? La Turquie constitue à cet égard un extraordinaire cas d’école.

Il ne s’agit pas de refaire, rétrospectivement, son procès d’adhésion ni d’affirmer que son entrée dans l’Union aurait nécessairement été souhaitable ou possible. Cela appartient à un très vieux débat: celui portant sur le sexe des anges.

Il s’agit de poser une question beaucoup plus inconfortable :

Combien de puissance l’Europe a-t-elle sacrifiée à la définition identitaire d’elle-même ?

Et surtout : qui bénéficie de cette perte ?

Moscou regarde depuis longtemps vers Ankara.

Ankara regarde alternativement vers Moscou, Washington, Bruxelles, l’Asie centrale, le Caucase, le Moyen-Orient et l’Afrique.

C’est précisément ce qu’une puissance devenue suffisamment autonome peut se permettre de faire : mettre sa position géographique, militaire et industrielle aux enchères de la géopolitique.

L’Europe, elle, regarde la Turquie de l’autre côté de sa frontière.

Elle pourrait un jour découvrir qu’elle n’avait pas seulement tracé une frontière culturelle.

Elle avait tracé la limite de sa propre puissance.

Il y avait donc quelque chose d’étrangement éloquent dans le revolver offert par Recep Tayyip Erdoğan aux dirigeants réunis à l’occasion du 36e sommet de l’OTAN, tenu à Ankara les 7 et 8 juillet 2026.

L’objet était encombrant. Le symbole beaucoup moins.

Pendant que l’Europe se demandait si la Turquie appartenait à sa civilisation, la Turquie construisait les instruments de sa souveraineté.

Et la puissance, contrairement aux civilisations, ne demande pas de certificat de baptême.

(Semblant de) Guerre et (semblant de) Paix

Si la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, notre problème contemporain est peut-être que la paix est devenue, trop souvent, la continuation de la guerre.
Sous d’autres formes. L’utopie fixe l’horizon ; la civilisation construit le chemin. La frustration est peut-être, parfois, une transition à laquelle personne n’a donné de chemin.

Nous ne pouvons qu’être admiratifs devant les prodiges accomplis par la Chine en quelques décennies. Il faut commencer par le reconnaître, sans réticence ni arrière-pensée, parce que toute réflexion sérieuse sur la relation que nous entretenons avec elle doit partir de cette réalité.

Mais, cet hommage sincère rendu, une autre question apparaît : jusqu’où ce chemin peut-il se prolonger sous sa forme actuelle ?

Il ne débouche pas sur un état définitif de la mondialisation. Il rencontre progressivement une butée. L’accumulation des excédents chez les uns, des déficits chez les autres, la captation successive de la production, puis de la distribution et désormais d’une partie de l’intermédiation commerciale, ne peuvent se poursuivre indéfiniment sans produire leurs propres réactions.

L’affaire Shein n’en constitue qu’une manifestation particulièrement visible.

Lorsque l’usine s’est déplacée, nous avons cru pouvoir conserver le comptoir. Lorsque le comptoir commence à se déplacer à son tour, nous découvrons que la division internationale du travail sur laquelle reposait une partie de notre prospérité n’était pas un état stable du monde mais un moment de sa transformation.

Ils ont dépensé les dividendes de la paix
sans suffisamment investir dans les conditions
permettant à cette paix de continuer à produire
ses mêmes dividendes.

Alors apparaissent les droits de douane, les clauses de sauvegarde, les restrictions technologiques, les subventions défensives, les contrôles des investissements, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et, plus loin encore, la sécurisation des ressources et des territoires.

Entre la paix et la guerre s’installe ainsi tout un continuum d’états larvés que l’expression même de « guerre commerciale »» révèle assez bien.

J’ai déjà proposé de renverser la célèbre formule de Clausewitz. Celui-ci faisait de la guerre la continuation de la politique par d’autres moyens. Notre époque invite à se demander si ce que nous appelons encore la paix ne tend pas, dans certaines circonstances, à devenir la continuation de la guerre sous d’autres formes.

Tarifs, sanctions, embargos, contrôle des technologies, extraterritorialité du droit, sécurisation des matières premières, constitution de stocks, réarmement : la violence n’a pas disparu. Elle change de support, d’intensité et de comptabilité.

C’est ici que la question de la valeur réapparaît.

La guerre possède une valeur décomposable, mais essentiellement négative : vies humaines perdues, infrastructures détruites, capital productif immobilisé ou anéanti, échanges interrompus, populations déplacées, compétences détournées, ressources consacrées à l’armement puis à la reconstruction. Elle prélève sur les sociétés une sorte de « tribut négatif ».

La paix possède symétriquement une valeur décomposable : infrastructures préservées, commerce maintenu, confiance conservée, capitaux disponibles pour l’investissement productif, temps humain épargné, continuité des apprentissages, accumulation des savoirs et des patrimoines. Elle peut donc être regardée non seulement comme l’absence d’un coût, mais comme un « investissement positif ».

Dès lors que ces deux valeurs sont décomposables, elles deviennent au moins partiellement mesurables. Et dès lors qu’elles sont mesurables, rien n’interdit d’essayer de les faire entrer dans les instruments par lesquels nous administrons nos anticipations.

C’est peut-être là que les pays développés, et particulièrement l’Europe, ont commis leur erreur la plus profonde après la fin de la guerre froide.

Ils ont dépensé les dividendes de la paix sans suffisamment investir dans les conditions permettant à cette paix de continuer à produire ses mêmes dividendes.

Le postulat selon lequel nos économies pouvaient devenir des sociétés prospères de biens et de services n’avait rien d’absurde.

Ce postulat correspondait même à une intuition raisonnable : laisser progressivement les productions les plus intensives en travail à des économies en développement, conserver les fonctions à forte valeur ajoutée, investir dans la connaissance, les technologies, les infrastructures, les services et l’amélioration du niveau de vie.

Mais une société de biens et de services ne se décrète pas.
Elle s’organise.

Elle suppose de savoir :

Quelles compétences doivent demeurer souveraines,
Quelles productions peuvent être externalisées,
Quelle valeur doit rester sur le territoire,
Quelles dépendances sont acceptables,
Comment les gains de productivité sont répartis,
Comment les travailleurs déplacés par les transformations économiques sont reconvertis
Et, surtout, comment la valeur libérée par la mondialisation est réinvestie dans l’étape suivante.

Or l’accélération technologique a été foudroyante tandis que nos représentations économiques et politiques sont demeurées beaucoup plus lentes, figées dans la chrysalide ancienne.

Comment investir
dans la compensation
avant de devoir investir
dans la coercition ?

Nous avons raisonné en secteurs quand les chaînes de valeur devenaient des réseaux. Nous avons compté les marchandises lorsque les plateformes commençaient à capter les données. Nous avons surveillé les usines lorsque se déplaçait le comptoir. Nous avons regardé les balances commerciales lorsque se constituait une nouvelle géographie mondiale des infrastructures, des technologies et de la puissance.

Et nous avons souvent traité comme une dépense ce qui aurait dû être un investissement d’anticipation.

C’est précisément à cet endroit que l’ingénierie de la valeur prend son sens.

Elle ne consiste plus seulement à demander comment corriger un déficit commercial entre l’Europe et la Chine. Elle pose une question beaucoup plus générale : « Comment donner aujourd’hui une valeur aux déséquilibres dont nous savons qu’ils produiront demain des coûts infiniment supérieurs si nous les laissons s’accumuler ? »
Autrement dit, comment investir dans la compensation avant de devoir investir dans la coercition ?

Car le capital que nous refusons de consacrer suffisamment tôt à l’organisation d’un équilibre ne disparaît pas nécessairement.

Il peut revenir plus tard sous une autre forme.
Et beaucoup plus cher.

Il peut apparaître sous forme de barrières commerciales, de subventions défensives, de sécurisation des approvisionnements, de course aux armements, d’accaparement territorial ou, au terme de la dégradation, de destruction et de reconstruction.
Il peut acquérir une forme intraitable.

C’est peut-être l’un des paradoxes majeurs de notre époque : nous hésitons devant le coût de l’anticipation, mais nous trouvons des centaines de milliards lorsque l’échec de cette anticipation transforme la tension en urgence.

L’ingénierie de la valeur aurait précisément pour fonction de faire apparaître avant la crise la valeur que la crise nous forcera, autrement, à reconnaître après elle.

Au terme de cette réflexion apparaît donc une question qui dépasse encore celle de la mondialisation.

Si nous savons décomposer le coût de la guerre, si nous pouvons identifier le tribut négatif qu’elle prélève sur les hommes, les infrastructures, les patrimoines, les échanges, les connaissances et la confiance ; si nous pouvons, symétriquement, décomposer les bénéfices produits par la paix et considérer leur préservation comme un investissement positif, alors la question n’est plus seulement de savoir comment commercer.

Elle devient celle des conditions économiques, politiques et institutionnelles du « vivre-ensemble », dont il est notable de constater que c’est cette notion même qui a été attaquée en premier par les extrêmes-droites réactionnaires.

Il ne s’agit évidemment pas de rêver d’un monde sans nations, sans frontières, sans intérêts divergents ni rapports de puissance. Une civilisation universelle ne saurait être une civilisation uniforme.

Elle devrait précisément permettre la différence.

Mais permettre la différence suppose d’organiser les conditions dans lesquelles aucune différence de puissance, de richesse, de modèle politique, de démographie, de ressources ou de développement ne soit condamnée à se transformer mécaniquement en domination, frustration ou affrontement.
C’est peut-être ce qui manque encore à la mondialisation pour que les bonheurs qu’elle pourrait dispenser ne soient pas qu’ilusions et mirages.

Nous avons formidablement organisé la circulation des marchandises, des capitaux, des informations et, dans une moindre mesure, des personnes. Nous avons beaucoup moins bien organisé la circulation et la compensation des conséquences que ces mouvements produisent.

Or aucun système ne peut durablement demander à certains de supporter les externalités de la prospérité des autres sans faire naître tôt ou tard une réaction.

La réussite chinoise elle-même en fournit une illustration remarquable. Elle doit être reconnue pour ce qu’elle est : l’une des transformations économiques, industrielles, scientifiques et humaines les plus considérables de l’histoire contemporaine.

Mais précisément parce qu’elle a réussi, elle transforme les conditions de l’équilibre qui avait permis son succès.

Le monde qui a permis à la Chine de devenir ce qu’elle est ne peut demeurer exactement le même lorsque la Chine est devenue ce qu’elle est.

Et la réponse ne peut raisonnablement consister à lui demander de cesser de réussir.

Elle ne peut davantage consister, pour l’Europe ou les États-Unis, à accepter indéfiniment les conséquences de transformations qu’ils ne parviennent plus à absorber politiquement, économiquement ou socialement.

Il faut donc passer de la recherche d’un équilibre statique à l’organisation permanente des métamorphoses.

C’est ici que pourrait commencer une véritable civilisation universelle du « vivre-ensemble ».

Non par l’abolition des intérêts, mais par leur explicitation.
Non par la disparition des déséquilibres, mais par leur mesure.
Non par l’interdiction des ambitions, mais par l’organisation de voies permettant de les réaliser sans prédation.
Non par la négation des frustrations, mais par l’existence de mécanismes permettant de les reconnaître avant qu’elles ne deviennent ressentiment.
Non par la promesse d’une paix éternelle, mais par l’investissement permanent dans les conditions qui rendent la guerre moins rationnelle que la coopération.

Une telle civilisation aurait donc besoin d’une grammaire.

Elle devrait savoir distinguer le prix de la valeur, le commerce de la prédation, la dépendance de l’interdépendance, l’ambition de l’accaparement, la souveraineté de l’autarcie, la sécurité de la domination et la concurrence de la destruction.

Elle devrait également apprendre à introduire le temps dans ses calculs.

Car une frustration peut être reconnue aujourd’hui et compensée demain. Une ambition peut être légitime sans devoir être immédiatement satisfaite. Un déséquilibre peut être toléré s’il existe une trajectoire crédible permettant de le réduire. Un investissement peut constituer la contrepartie future d’un avantage présent.

C’est tout l’intérêt du paramètre d’attente.

Il permet de passer d’une civilisation de la réaction à une civilisation de l’anticipation.

Nous savons déjà inscrire une dette dans le temps. Nous savons actualiser un revenu futur. Nous savons assurer un risque qui ne s’est pas encore réalisé. Nous savons donner aujourd’hui une valeur à une tonne de carbone dont les conséquences climatiques se déploieront pendant des décennies.

Pourquoi serions-nous incapables d’élaborer progressivement des instruments permettant de donner une valeur aux déséquilibres économiques, sociaux ou stratégiques dont nous savons qu’ils nourriront demain les tensions ?

La technologie rend désormais envisageables des systèmes de mesure, de certification, de conditionnalité et de compensation infiniment plus sophistiqués que ceux dont disposaient les architectes de l’ordre international du XXe siècle.

Mais elle ne décidera de rien à notre place.

Le véritable problème n’est pas informatique.

Il est politique, juridique et, finalement, civilisationnel : qu’acceptons-nous de reconnaître comme valeur chez l’autre afin qu’il puisse reconnaître comme valeur ce que nous voulons préserver chez nous ?

C’est peut-être cela, au fond, le vivre-ensemble à l’échelle du monde.
Non pas s’aimer.
Non pas se ressembler.
Non pas renoncer à défendre ce que nous sommes.

Mais construire suffisamment de langage, de mesure, de droit, de confiance et de contreparties pour que la poursuite de nos intérêts respectifs produise davantage de valeur à partager que de valeur à détruire.

La civilisation ne commencerait alors pas avec la disparition du conflit.
Elle commencerait avec notre capacité à lui donner d’autres instruments que la destruction.

2023-2025: les majors pétrolières américaines en ordre de bataille

La vague d’opérations exécutée entre 2023 et 2025 ne constitue pas une simple phase de consolidation routinière. Par son échelle financière, sa structure bilancielle et sa logique industrielle, elle représente la recomposition la plus brutale et ciblée du secteur énergétique américain depuis les grandes fusions de la fin des années 1990. La structure finit toujours par parler.

J’ai déposé, hier, un nouvel article analysant ce que, depuis des mois, je pense être ce vers quoi se dirige le 45/47e président des Etats-Unis, à savoir une déconnexion du marché domestique cajolé, à l’approche des midterms de novembre, dans le sens du « America First ». Il m’a semblé utile et nécessaire d’analyser plus profondément les conditions qui permettraient un choc protectionniste tel que je le vois se préparer.

Donald Trump a laissé monter les tensions sur le gallon, intentionnellement, avec l’intention de provoquer un retournement de la situation à son seul avantage. Mais, pour réaliser de telles opérations dans une dynamique qui n’handicape pas le secteur pétrolier américain et lui donne, au contraire, des ailes, des conditions préalables doivent être remplis.

La période 2023-2025 apporte un contexte particulièrement troublant. Cette période précède celle qui a vu Trump décomplexer ses « visées » sur le Venezuela, le Canada, le Groenland, aboutissant le 22 février 2026, à l’attaque conjointe de l’Iran.

En l’espace de 18 mois (fin 2023 à mi-2025), le secteur américain de l’amont pétrolier (upstream) a vu plus de 250 milliards de dollars de transactions « Fusions & Acquisitions » s’accumuler.

Pour l’exercice 2023–2024 seul : Les transactions dans l’amont américain ont dépassé les plus hauts historiques du boom du schiste.

Pendant la décennie 2010–2020, le pétrole de schiste était contrôlé par des centaines d’opérateurs indépendants (wildcatters). Ces acteurs creusaient à crédit, augmentaient les volumes sans se soucier des marges et créaient un désordre logistique récurrent qui écrasait les cours.

La vague 2023–2025 achève le verrouillage oligopolistique du bassin du Permien (Texas/Nouveau-Mexique) :

  • Avant 2023 : Un marché hautement fragmenté, imprévisible et impossible à piloter politiquement.
  • Après 2025 : Plus de 50 % de la production du Permien (le cœur battant du brut léger américain) est concentrée entre les mains de 3 ou 4 acteurs majeurs (ExxonMobil, Chevron, ConocoPhillips, Diamondback).

C’est décisif pour le découplage car aucune administration ne pourrait imposer une discipline de marché ni négocier une allocation préférentielle avec 200 producteurs indépendants aux abois. On peut en revanche exercer une pression réglementaire ou fiscale ciblée sur un cartel de 4 supermajors.

Cela s’apparente à une action concertée sur les éléments de la chaine de valeur, la gestion de réserves. En absorbant Pioneer, Endeavor et CrownRock, les géants ont verrouillé 15 à 20 ans de forage à très faible coût de revient. Elles ont ainsi sécurisé la rentabilité du WTI, même en cas d’écrasement artificiel des cours intérieurs, même en cas d’envol des cours extérieurs.

La déconnexion du marché domestique, sanctuarisé par le WTI (West Texas Intermediate) du marché global dont le pouls est pris par le fameux cours du Brent, est, de ce point de vue, prévisible mécaniquement. Les forces, l’organisation du marché et la logique d’ensemble conduisent à cela.

Donald Trump, qui parle exactement la même langue que Poutine, ferait ainsi d’une pierre trois coups:

  • un coup électoraliste: comblant sa majorité au moment d’affronter les urnes,
  • un coup économique: permettant, lui qui en est si friand, aux majors américaines de crouler sous le cashflow
  • un coup géopolitique: il se libèrerait du poids de la pression de sa propre opinion publique pour continuer à sceller toujours plus le destin de l’Amérique dans la viscosité manipulable de l’or noir.

Le WTI ne serait plus dès lors un bouclier. Il doit être perçu comme un vecteur d’attaque.

Mais, pour permettre aux compagnies américaines de découpler le marché domestique du marché global, il faut des infrastructures dédiées, parfaitement dimensionnées pour répondre au marché que l’on veut voir muter. Il faut notamment un réseau de ports francs, de bases Offshores, desquels le gaz ou le pétrole destiné au marché global pourrait être exporté car il n’est pas possible de maintenir deux régimes de prix étanches sans une étanchéité physique et douanière.

Pour que Big Oil puisse vendre son pétrole au cours mondial (Brent) tout en évitant que le marché intérieur américain (WTI) soit lui-même sous pression politique, il faut éviter à tout prix que les deux flux ne se mélangent dans les mêmes cuves.

Les compagnies américaines ne partent pas de zéro: cette infrastructure de déconnexion existait déjà et repose sur trois piliers logistiques et juridiques clés.

1. Les FPSO : les « ports francs » flottants du large

Sur les gisements internationaux ultra-rentables (comme le bloc Stabroek au Guyana opéré par ExxonMobil et Chevron, ou les concessions offshore vénézuéliennes), le pétrole ne touche jamais le sol américain ni son réseau de pipelines.

  • La mécanique : L’extraction se fait directement en mer vers des FPSO (Floating Production Storage and Offloading), d’immenses usines-navires ancrées dans les eaux internationales ou les ZEE étrangères.
  • L’exportation directe : Des superpétroliers (VLCC) viennent s’y amarrer directement en mer, chargent le brut et mettent le cap vers l’Asie ou l’Europe au prix fort (Brent), sans que la moindre goutte de ce pétrole n’entre dans l’espace douanier américain.

2. Les terminaux offshore et les Foreign Trade Zones (FTZ)

Sur le territoire américain même, l’isolation du pétrole destiné à l’exportation repose sur des enclaves juridiques et physiques :

  • Les terminaux deepwater au large (ex. LOOP – Louisiana Offshore Oil Port) : Situés à plusieurs dizaines de kilomètres des côtes dans le Golfe du Mexique, ces terminaux en eau profonde permettent de charger des géants des mers sans faire passer le pétrole par les nœuds logistiques continentaux.
  • Les Foreign Trade Zones (FTZ) : Ce sont des zones franches douanières installées le long de la côte du Golfe (Texas, Louisiane). Le pétrole qui y entre ou qui y est raffiné pour l’exportation est juridiquement considéré comme n’ayant jamais pénétré le territoire douanier américain. Il échappe ainsi aux réglementations de marché intérieur, aux allocations d’urgence et aux taxes domestiques.

3. La double tuyauterie du raffinage américain

Le marché intérieur américain repose sur le pétrole de schiste léger (light sweet) acheminé par pipelines continentaux vers le centre de stockage de Cushing (Oklahoma).

Pour maintenir la déconnexion:

  • Les raffineries du Golfe du Mexique sont organisées pour traiter le brut lourd (importé ou capté en offshore) pour le marché intérieur,
  • Tandis que les pipelines d’exportation contournent le réseau de distribution national pour injecter directement le surplus de schiste vers les terminaux maritimes d’exportation.

Ce système existait déjà. Les compagnies n’ont pas eu besoin de rebâtir une infrastructure : l’offshore mondial et les zones franches côtières constituent déjà ce réseau de « ports francs ». C’est ce réseau étanche qui permet d’encaisser la rente du baril mondialisé tout en protégeant artificiellement le réseau de stations-services américaines.

Mais là où se posent des questions, c’est qu’au moment où TotalEnergies, ou même Aranco, le géant saoudien, ont entrepris une politique de diversification vers le renouvable et la perspective du nucléaire civil, les compagnies américaines se sont délestées de leurs actifs.

Pour qu’un tel système fonctionne à l’échelle d’un État et de majors multinationales, deux conditions opérationnelles doivent être remplies :

  1. En amont (Upstream) : Séparer physiquement les gisements d’extraction (le schiste américain à bas coût d’un côté, l’offshore à haute marge de l’autre).
  2. En aval (Downstream & Logistique) : Construire une tuyauterie d’exportation étanche au sol américain pour expédier le surplus brut directement sur le marché mondial sans repasser par le circuit domestique.

Ce qui est remarquable, et contreintuitif à la logique économique, c’est que ce réseau de découplage a fait l’objet, au cours de la période 2023/2025, de la plus grande vague de restructuration capitalistique et industrielle du secteur énergétique américain depuis vingt ans. Il a mis ses œufs dans un même et seul panier quand d’autres les plaçaient dans plusieurs.

Fait-on cela sans savoir ce qui va se passer, sans avoir des « tuyaux » au milieu des pipelines?

Les deux opérations géantes des supermajors américaines se sont alignées sur cette stratégie bicipitale. Elles ont gonflé deux muscles:

  • ExxonMobil -> Pioneer Natural Resources (~60 milliards $) :En absorbant le premier producteur indépendant du bassin du Permien, ExxonMobil a pris le contrôle direct d’un gisement géant de pétrole de schiste continental.
    • Rôle dans le découplage : Verrouiller le coût d’extraction du WTI à un niveau ultra-compétitif pour garantir l’approvisionnement du marché intérieur et fournir la matière première à bas prix aux raffineries américaines.
  • Chevron -> Hess (~53 milliards $) :L’enjeu central de ce rachat résidait dans la prise de contrôle des 30 % détenus par Hess dans le bloc Stabroek au Guyana, l’un des gisements offshore les plus profitables de la planète.
    • Rôle dans le découplage : Capturer du pétrole produit en mer profonde qui ne franchit jamais les douanes américaines et est vendu directement aux cours mondiaux (Brent) via des navires d’exportation.

Là où « bicéphale » relève de la politique ou du gouvernement (deux têtes qui pensent ou décident), « bicipital » réintroduit la mécanique des forces: deux chefs musculaires, deux points d’ancrage sous tension qui tirent sur la même charpente pour produire un levier.

Dans le cas de TotalEnergies, il ne s’agit pas juste d’une gouvernance à deux têtes, mais d’un effort mécanique de traction entre deux vecteurs antagonistes :

  • Le tendon des hydrocarbures (qui génère le cash immédiat).
  • Le tendon de l’électrification (qui prépare la structure de long terme).

Big Oil américain n’a pas seulement tranché une ligne politique : il a sectionné le deuxième tendon pour concentrer toute sa force de frappe sur un seul axe d’effort.

Cela ressemble à des manœuvres capitalistiques et des choix stratégiques. Ils pourraient être légitimes au pays de la libre entreprise reine. Cela cesserait d’être légitime, par contre, si ce grandes opérations acquisition/développement avaient obéi, dès l’origine et en amont, à une logique consistant à anticiper le choc que la guerre en Iran était condamné à propager sur le marché global, en termes de pénurie, en termes de dépendances, au reste du monde.

La souveraineté américaine serait passée sous l’emprise directe de ces logiques. La matrice impose des choix de plus en plus durs, dirige le système vers la confrontation avec les acteurs externes.

L’exemple le plus pur et peut-être éloquent de cette infrastructure de déconnexion existe déjà dans le Gaz Naturel Liquéfié (GNL). Des acteurs comme Venture Global (avec l’extension géante de Plaquemines LNG), Cheniere, ou Golden Pass LNG (joint-venture ExxonMobil/QatarEnergy) ont investi des dizaines de milliards de dollars le long du Golfe du Mexique, que Donald Trump, quelques mois avant le déclenchement de la guerre en Iran, a rebaptisé Golfe de l’Amérique.

C’est le véritable point aveugle de la rhétorique sécuritaire: la dépendance énergétique absolue des États-Unis envers le Mexique pour leurs exportations vers l’Asie.

Pendant que le débat politique se focalise sur les crises frontalières, les fermetures de postes de tir et les menaces de tarifs douaniers punitifs, les géants de l’énergie et la Maison-Blanche orchestrent en coulisses un pacte pragmatique et transactionnel.

Le terminal de liquéfaction n’est pas seulement un outil industriel : c’est une frontière tarifaire qui transforme une ressource captive bon marché en rente internationale géopolitique.

Pour exporter le gaz du Permien (Texas/Nouveau-Mexique) vers la Chine, le Japon ou l’Inde, les navires méthaniers américains doivent traditionnellement franchir le canal de Panama – une voie engorgée, soumise aux sécheresses récurrentes et aux péages prohibitifs.

La solution industrielle a consisté à transformer le nord du Mexique en pont terrestre et maritime de rechargement :

  • Les mégaprojets de la côte Pacifique : Des projets colossaux comme Energía Costa Azul (ECA LNG) de Sempra en Basse-Californie ou Saguaro Energía de Mexico Pacific Limited dans le Sonora visent à capter le gaz américain par gazoducs transfrontaliers pour le liquéfier directement sur la côte ouest mexicaine.
  • L’avantage géographique : Cela réduit de plus de 10 jours le temps de traversée vers l’Asie et évite le goulot d’étranglement de Panama.

Sur le brut, la logistique s’est adaptée pour éviter les goulets d’étranglement continentaux:

  • Les terminaux offshore pour VLCC (ex: SPOT, LOOP expansion) : Pour exporter le brut à très grand débit sans engorger les ports continentaux, les majors et les midstreamers (Enterprise Products, Enbridge) ont développé des infrastructures d’ancrage en eau profonde à plusieurs dizaines de kilomètres au large des côtes du Texas et de Louisiane. Ces bouées d’amarrage permettent de charger des Very Large Crude Carriers (VLCC) de 2 millions de barils en quelques heures.
  • Le statut de Foreign Trade Zone (FTZ) : Ces installations logistiques sont juridiquement considérées comme des zones douanières hors-sol. Le pétrole qui y transite pour l’exportation n’est comptabilisé ni dans l’offre commerciale intérieure américaine, ni soumis aux contraintes de régulation des marchés locaux.

Dans ces conditions, la posture trumpienne sur l’immigration sert de spectacle populiste pour la scène intérieure, et de levier de pression sur le gouvernement de Claudia Sheinbaum, issu du parti Mouvement de Regénération Nationale. Il existe, enfin, une vulnérabilité opérationnelle majeure sur ce réseau: les gazoducs américains devant alimenter ces terminaux doivent traverser des zones du nord du Mexique (Sonora, Sinaloa) où la présence des cartels est forte.

Ce que les commentateurs décrivent comme un accès de fièvre populiste – Donald Trump fustigeant la « cupidité » des majors pétrolières tout en érigeant des barrières sécuritaires à la frontière mexicaine -n’est en réalité que la manifestation de surface d’une recomposition industrielle mûrie entre 2023 et 2025.

Le bras de fer engagé à la veille des midterms de novembre 2026 repose sur un triptyque d’une cohérence cynique :

  1. L’urgence électorale des midterms comme détonateur : Pour neutraliser le choc inflationniste d’une crise au Moyen-Orient, la Maison-Blanche n’a pas cherché à stabiliser le cours mondial du baril. Elle a entrepris d’extraire le marché américain du marché global. Le chantage judiciaire et les menaces de réquisitions contre ExxonMobil et Chevron ne visent pas à détruire Big Oil, mais à la contraindre d’accorder une subvention patriotique sur le WTI domestique.
  2. Le verrouillage industriel de Big Oil : Si cette manœuvre est techniquement possible, c’est parce que les majors américaines s’y sont préparées. En abandonnant la quête des renouvelables -refusant d’éparpiller leur capital dans un modèle bicipital à la européenne -, elles ont concentré leurs forces sur la maîtrise de l’amont continental (le schiste du Permien) et l’assise d’un réseau offshore hermétique (le brut du Guyana et les zones franches maritimes). Big Oil s’est taillé un outil parfait : approvisionner l’Amérique à bas coût sous la contrainte politique, tout en expédiant ses rentes mondiales au prix du Brent.
  3. Le Mexique comme nœud logistique et monnaie d’échange : Derrière le spectacle de la crise migratoire, le Mexique s’impose comme la soupape de sécurité indispensable de ce dispositif. En acceptant d’abriter les terminaux de liquéfaction du gaz texan sur sa côte Pacifique pour livrer l’Asie en contournant le canal de Panama, Mexico a monnayé son rôle infrastructurel contre une sanctuarisation de l’accord commercial nord-américain. Le théâtre frontalier masque un pacte fondamentalement transactionnel au sein duquel les Cartels sont susceptibles de tirer plusieurs épingles.

En transformant le dossier du narcotrafic d’un problème de sécurité publique en une question de sécurité nationale et de terrorisme, Washington s’est donné et conserve ainsi un moyen de pression juridique, militaire et politique permanent sur Mexico.

Dans l’architecture globale que nous analysons, la menace des cartels ne sert pas seulement la communication électorale de la Maison-Blanche ; elle est instrumentalisée pour contraindre le gouvernement de Claudia Sheinbaum sur tous les tableaux.

La tentation de maintenir une « pièce climatisée » américaine au milieu d’un marché mondial en flammes est un exercice de physique politique d’une extrême fragilité, mais si en contrôlant les cordes du narratif, en dirigeant les arcanes des marchés, en détenant les clés opérationnelles, et, surtout, en organisant la dépendance globale pour priver les autres acteurs du Big Game de latitudes d’action, Trump peut y parvenir.

« There’s a killer on the road »

De l’assistance militaire à la symbiose algorithmique : la Section 224 du Congrès américain s’apprête à sceller une fusion sans précédent entre les appareils de guerre des États-Unis et d’Israël. Entre mécanique aveugle et perte de contrôle démocratique, analyse d’une matière politique où la Paix, désormais tenue en laisse, semble suivre une trajectoire dont l’issue nous échappe.

Le Congrès des Etats-Unis d’Amérique s’apprête à assurer une intégration totale et fusionnelle des systèmes de guerre americano-israélien
J’appelle donc à prêter une attention toute particulière à la publication repostée ci-dessous.

Cette analyse n’est pas à ranger – je tiens au distinguo  – dans le registre des simples points de vue et du débat d’idée, qui inscrit toute choses dans une perspective relativiste transformant le discernement en variable de désajustement démocratique.

Le Quincy Institute dresse un examen clinique. C’est une observation médico-légale à laquelle il se livre, laquelle souligne un net changement de paradigme qui nous place au seuil de l’ère des apocalypses.

Il ne faut pas avoir peur des mots.
Il faut avoir peur de la réalité. Il faut le courage des mots pour ne pas avoir à craindre la réalité.
Habituellement, les États-Unis fournissent une aide financière ou matérielle (le modèle de l’aide), permettant au Congrès de voter chaque année sur le maintien de ce soutien.

Avec la Section 224, le Quincy Institute dénonce qu’on bascule dans une intégration technique et industrielle avec Israël: partage de données brutes, co-production d’IA, systèmes cyber et technologies autonomes. Pour Quincy, cela crée un « verrouillage » technologique rendant la séparation des deux armées quasiment impossible.

Cette symbiose aboutit à une entité qui n’appartient plus à aucune souveraineté nationale propre. C’est d’elle dont on peut dire qu’elle a enclenché la dynamique du détroit d’Ormuz ; c’est elle qui, en vertu d’objectifs opaques, tient la Paix en laisse et l’affale, la dresse comme un chien à enrager.

Pour paraphraser le 45/47e président des États-Unis : payez une attention toute particulière à cette matière.

En guise de conclusion face à cette mécanique infernale, ces mots de Jim Morrison me reviennent:

« There’s a killer on the road / His brain is squirmin’ like a toad / Take a long holiday / Let your children play… »

(Il y a un tueur sur la route / Son cerveau se tortille comme un crapaud / Prends de longues vacances / Laisse jouer tes enfants).

Trump, Netanyahou et Poutine unis contre la Paix des Nations

Le monde est en guerre, mais personne ne le voit.

Je mesure en lisant et écoutant de nombreux commentaires qui jonglent, alternativement, entre le sort de l’Ukraine et la situation dans le détroit d’Ormuz, combien les observateurs semblent désemparés pour expliquer l’actualité.

Ils sont incapables de sa sortir d’un schéma mental selon lequel Trump n’a qu’une hâte, se sortir du guépier dans lequel il serait entré par erreur.

C’est une erreur de considérer qu’il y est entré par erreur.

Dans le cas du Moyen-Orient comme à Kyiv, où la Russie a changé de gamme d’armement, et demandé, par la voix de Sergueï Lavrov, aux chancelleries étrangères de retirer leurs diplomates, celui qui exige le prix Nobel de la Paix n’a jamais cessé d’alimenter un jeu de tensions, au détriment des alliés traditionnels de ce qui formait l’Occident.

Cet Occident, Donald Trump le tue à petit feu, lui et ses valeurs, au profit d’une autre version, dont l’axe court de Washington à Moscou en passant par Tel-Aviv. C’est un Occident où Palantir a son mot à dire et où le pape Léon XIV et son encyclique « Magnifica Humanitatis », lui, n’a plus la parole.


Dans les deux cas, les cadres analytiques sont inopérants. C’est pour cette simple et unique raison que les experts ne parviennent plus à comprendre et la logique des conflits et la logique de leur règlement. Il n’y a pas de solution dans un seul cadre, parce que le cadre ne s’appartient pas à lui seul. Il fait partie d’un ensemble plus vaste, coordonné avec la précision d’un montre russe.


Les pièces ne s’alignent pas avec les intentions car les événements ne concernent pas plusieurs échiquiers différents, mais un échiquier global où les fous de Mar-a-Lago, de Tel-Aviv et de Moscou, imposent leur loi.

C’est ce qui me fait dire et assumer qu’ils sont liés par un complot contre la Paix des Nations ayant pour buts de livrer le Moyen-Orient au chaos, les pays de l’Union Européenne à la Russie, et le contrôle du monde aux USA.


Tant qu’on n’a pas compris cela, on n’a rien compris.

On n’y voit que du feu.

Tant qu’on n’a pas compris ça, on se désespère des voltefaces de Donald Trump qui trouve toujours le moyen de faire dérailler les négociations qu’il prétend engager.

Israël et les USA de Trump ont réussi à faire de la question du nucléaire iranien un enjeu existentiel pour l’ensemble de l’Occident.

Ce fut un coup magistral car il permet de maintenir sur le sujet des négociations avec la République Islamique d’Iran, et sur l’ensemble du débat politico-médiatique, une pression négative utile pour masquer l’étendue de la tromperie.

La Paix n’est jamais un processus dans lequel on entre à reculons. Ici, l’Amérique non seulement entre à reculons, mais fait tout pour saboter le dénouement, bien aidée par Israël et son exigence sécuritaire absolue.

L’exigence de sécurité est légitime. Elle suppose une réciprocité. L’exigence de sécurité offre un horizon de réalisation satisfaisant les belligérants.

Elle est donc à distinguer de l’exigence sécuritaire qui ne se satisfait de rien sinon de l’annihilation et de la destruction de toutes les souverainetés externes.

Les soi-disant « Accords d’Abraham » sont, à la lumière des événements comme de l’injonction, hier, de Trump à obtenir ratification des pays arabes, et notamment de l’Arabie Saoudite contre une désescalade, un tour de passe-passe.

Ces accords ne mystifient plus personne de sérieux, j’entends par sérieux quiconque regarde la réalité, la structure qu’elle compose, sans avaler les grosses couleuvres des fictions, fussent-elles sophistiquées, auxquelles, tourvà tour, Netanyahou, Trump ou Poutine exigent que nous adhérions.

Voici l’état du sionisme aujourd’hui et nul ne peut reprocher à l’Iran de prétendre défaire de monstre. L’adage selon lequel qui se ressemble s’assemble n’a pas a été bousculé pour comprendre la dynamique monstrueuse qui unit les protagonistes et qui en fait les frais.

Certains estiment que ces guerres, susceptibles d’aboutir à une guerre mondiale, sont déjà hors de contrôle et que rien ne pourra arrêter les puissances de feu engagées.

Je ne suis pas d’accord. Je vois, personnellement, un coup d’arrêt brutal advenir. Mais ce coup d’arrêt ne pourra advenir qu’au moment où l’ensemble des nations, tétanisées, cesseront de discuter du sexe de la future et hypothétique bombe nucléaire iranienne pour regarder le film complet sur tout l’écran.

Il est permis de remonter assez loin.

A ce moment-là cette guerre par morceaux, pour reprendre un qualificatif de Jean-Paul II, sera achevée.
Un nouveau monde pourra naître. Il en aura les moyens et l’opportunité.

La vérité persona non grata

Ce qu’a fait l’ambassadeur israélien Danny Danon devant le Conseil de sécurité de l’ONU, pour se dédouaner de la mort de trois soldats de la Paix tués par Tsahal et des intimidations exercée contre des soldats et le chef d’Etat Major de la FINUL, n’est pas sans rappeler le numéro de Colin Powell en 2003. Comme Trump, il a pris à partie la France.

Israël est passé maître dans l’art de se victimiser, dans l’art de l’inversion ou le report de la charge, dans celui de manipuler l’hostilité qu’il inspire à dessein, comme si elle faisait partie du projet de ce régime.

C’est sa signature systématique.

Il faut fermer les yeux pour ne pas la voir.

Israël ne recherche pas les conditions de la paix, mais celles de la guerre qui l’arrange.

Il veut décomposer le Liban. Le désosser littéralement et lorgne, protégé par un Donald Trump qui y a un intérêt stratégique aussi, sur le statut que lui confèrerait, avec un Liban déchiré et amoindri, la maîtrise exclusive ou à des conditions dépendantes principalement de sa seule souveraineté, les gisements gaziers (530 milliards de m3) en Méditerranée Orientale, situés à la frontière au sud du fleuve Litani.

Nul ne parle de cet enjeu. Il est pourtant la vraie clé, du Venezuela au détroit d’Ormuz, jusqu’au passage du Nord-Ouest sur lequel veille un gros caillou de glace qui a pour nom le Groenland, convoité par Trump qui avait pour plan de se l’approprier avec de déclencher la guerre contre l’Iran.

Pour satisfaire cet appétit stratégique, les ogres sont de sortie. Ils font peu de cas des vies humaines, de la dignité des Etats.

Le Liban est écartelé vif et réduit à l’impuissance des uns et à la colère contre-productive et désespérée des autres.

Je le pense promis à l’équarrissage si  rien n’est fait pour entraver le mécanisme activé lorsque l’attaque contre l’Iran a été perpétrée.

Le terrorisme a de beaux jours devant lui si Israël peut agir les mains libres. Il saura manipuler les émotions des démocraties à son bénéfice.

Les faits sont là et restent là. De Gaza au Liban Sud, que l’Etat hébreu entend occuper pour se l’approprier, les journalistes sont tués, les soldats de la Paix visés, le Chef d’Etat Major intimidé, les populations civiles terrorisées et forcées de fuir.

Les témoins potentiels sont expulsés du territoire.

La vérité est persona non grata dans la diplomatie de cet Israël. Je ne suis de ceux qui prétendent savoir que le projet sioniste portait à l’origine cette perversion.

Beaucoup d’Israélien ont cru sincèrement en leur démocratie. L’innocente jeunesse sacrifiée à Nova Festival le 7-Octobre-2023 est le témoin qui objecte pour l’éternité que le sionisme peut être une rose, une marguerite, plutôt qu’une fleur carnivore  considérant ses voisins comme des insectes qu’il doit attirer dans son système digestif.

Aujourd’hui, il ne faut pas avoir peur de dire que la perversion de ce sionisme est manifeste.

Nul ne sait qui est tué et qui ne l’est pas, ni pourquoi? Le temps où Israël relâchait 1200 terroristes, parmi les plus dangereux et fanatiques, contre un seul soldat a laissé place au temps de la peine de mort réservée aux Palestiniens qui oseraient encore résister.

Gideon, archétype de la ruse, a sévi et sévit encore.

La communauté internationale et le droit sur laquelle elle repose, que les Etats-Unis et Israël, dans ce conflit, tiennent pour partir négligeable, n’est pas condamnée à subir, indéfiniment, l’empire du mensonge et du machiavélisme.

Les planètes vont finir par s’aligner. Elles ne peuvent plus faire autrement compte tenu de leurs orbites.

Si elles ne s’alignent pas, elles vont entrer en collision.

Cela, a priori, nul ne le souhaite.

Il est donc de plus en plus probable, et tout dans la direction que prennent les faits et les tensions l’indique, que les événements auxquels nous assistons conduira à une recomposition géopolitique et aux prémisses d’une Grande Paix qu’il faudra savoir construire et consolider sur des nouvelles bases, le plus éloignées possible de celles qui nous font frôler les perspectives d’une guerre mondiale.

Les armes ne seront pas décisives ici.

La justice le sera.

Les USA et Israël seront les premiers perdants, car l’affront fait à toutes les nations, entraînées de près ou de loin, dans cette trappe à antagonisme et ce nid de guerres larvées, aura des conséquences politiques, judiciaires et morales pour les dirigeants et les dépositaires de l’autorité publique qui, guidés par la soif de pouvoir et la cupidité, ont mis leurs doigts dans une telle machination au service du désordre international.

Leur chute entraînera, inéluctablement, la chute de Poutine.

Localisation des blocs libanais
Bloc 4 : Il est situé à l’ouest de l’embouchure du fleuve Litani, dans la Zone Économique Exclusive (ZEE) libanaise. Il est opéré par TotalEnergies (France), ENI (Italie) et QatarEnergy.
Statut : En phase d’exploration avancée, avec des forages débutés en 2020. Les réserves estimées sont de l’ordre de 500 milliards de m³ (non confirmées).
Bloc 9 : Il est situé au sud-ouest de l’embouchure du Litani, proche de la frontière maritime contestée avec Israël.
Partiellement chevauché par le gisement Karish (côté israélien).
Statut : Zone litigieuse – Un accord provisoire en 2022 (médiation américaine) permet au Liban d’explorer une partie du bloc, mais sous des conditions strictes pour éviter les tensions

Le civilisation Judéo-Chrétienne est une  imposture

Le concept de culture et de civilisation judeo-chrétienne tels qu’ils sexsint imposés dans la narratif géo-politique est une contre-vérité historique et une offense mémorielle. surtout lorsqu’elle sert une stratégie de domination géopolitique, énergétique et des desseins impérialistes.


L’expression « judéo-chrétien », autrefois porteuse d’une volonté de réparation et de dialogue, est devenue aujourd’hui un artefact idéologique. Sous couvert de défense des valeurs occidentales, elle masque une stratégie de confrontation globale

1. Un Détournement Théologique : De la Réconciliation à l’Exclusion

À l’origine, le rapprochement opéré par le Concile Vatican II (Nostra Aetate) visait à reconnaître la « racine sainte  » du judaïsme et à extirper l’antisémitisme chrétien. C’était un acte de repentance et de vérité historique.


L’imposture actuelle: Ce lien spirituel est aujourd’hui « soudé » de force pour créer un bloc monolithique, où le judaïsme est confondu avec un pan-sionisme, un évangélisme américain et une orthodoxie russe érigés tous trois, de manière évidente, en religion d’Etat.

En transformant une parenté théologique en une identité politique fermée, on trahit l’esprit universel du dialogue. On ne cherche plus à honorer le judaïsme, mais à s’en servir comme d’un rempart identitaire contre un tiers exclu: l’Islam, et sa terre.

2. Le Mythe d’une Unité Historique Linéaire


Affirmer l’existence d’une « civilisation judéo-chrétienne » millénaire est un anachronisme complet.
La réalité historique, c’est que, pendant près de deux mille ans, l’histoire européenne a été marquée par l’antijudaïsme chrétien, l’accusation de déicide, l’exclusion et le mythe du juif errant et les persécutions.


La construction rétrospective: Ce concept est une invention de l’après-guerre. Projeter cette unité dans le passé sert à masquer les fractures réelles de l’Europe pour construire un récit de « nous contre eux » et eux c’est un autre étranger, un des fils d’Abraham aussi: l’arabe et le musulman. C’est une fiction historique mise au service d’un agenda politique qui a pris le relais du voeu de réconciliation aux dépends d’une nouveau bouc-émissaire.

3. L’Outil du « Choc des Civilisations »

Le danger majeur réside dans l’alignement de cette notion sur les thèses de Samuel Huntington. Le terme n’est plus une main tendue, mais il a ouvert une ligne de front. Tout le monde s’y est précipité.


Une vision messianique: Chez certains dirigeants (Trump, Netanyahou, ou dans la rhétorique de la « Sainte Russie » de Poutine), le bloc judéo-chrétien devient le bras armé d’une lutte contre la « barbarie  » que le terrorisme dit islamique a rendu  tangible à la perfection.


L’effet « Papillon » au Moyen-Orient: Cette vision binaire transforme des conflits territoriaux ou politiques en guerres de religion métaphysiques. En sacralisant la géopolitique sous l’étiquette judéo-chrétienne, on rend tout compromis impossible, chaque camp se persuadant de mener une bataille pour la survie de la civilisation. C’est une tromperie à laquelle il faudra savoir mettre fin.

4. Une Arme de l’Identitarisme Moderne

L’ironie suprême est que ce terme est souvent brandi par des courants politiques qui, par ailleurs, défendent des visions nationalistes autrefois hostiles aux minorités et particulièrement juives.
L’hypocrisie politique: On utilise le « judéo-christianisme » pour justifier un rejet de l’altérité (immigration, multiculturalisme) tout en ignorant les préceptes éthiques profonds des deux religions (accueil de l’étranger, justice sociale).
Le résultat: Une civilisation « vide » de spiritualité réelle, réduite à une marque déposée pour justifier la domination occidentale et nier la réalité de toute autre culture, de toute autre forme de dignité.

Que cela puisse s’incarner, par des figures telles que celles qui s’approprient un tel pouvoir de perversion sur les masses, depuis toujours et encore plus aujourd’hui, à travers le totalitarisme informationnel sur l’opinion publique appelle à retrouver le centre de gravité par rapport aux processus de déstabilisation idéologiques et moraux.


La « trouée conceptuelle » que représente le détournement du concept de « civilisation judeo-chrétienne » – auquel je me suis moi-même laissé prendre-  aspire les puissances vers une logique d’affrontement permanent.

En substituant la politique à la foi, et le choc à la rencontre, la notion de civilisation judéo-chrétienne n’est plus le pont qu’elle prétendait être, mais le mur sur lequel viennent s’écraser les espoirs de stabilité au Moyen-Orient et au-delà.


L’imposture flagrante est là : invoquer Dieu pour justifier la géopolitique, et utiliser l’histoire pour mieux la nier.

La question que cela pose est celle de la présence du mal en ce monde, de sa capacité à s’insinuer partout pour permettre sa domination et corrompre les coeurs, indifféremment de ce par quoi ils finissent par croire ou s’estiment être guidés.

Le canevas brodé par les fils de l’actualité, l’aiguille des narratifs séculaires, ne valent pas la tapisserie générale de l’oeuvre patiente.

Le Venezuela pivot, à la botte de Trump, de l’ordre mondial

Quelques points incontournables au sujet de #MaduroCaptured :

1/ Ce que le 47e président américain, @realDonaldTrump, vient de faire est simple dans la forme — mais lourd dans ses conséquences: en réactivant (explicitement) une logique de doctrine Monroe, il transforme le Venezuela en pivot hémisphérique et en signal de puissance adressé au monde.

2/ Cette opération est une “arme” au sens stratégique: si Washington consolide l’accès et le contrôle effectif des réserves pétrolières vénézuéliennes, il se dote d’un réservoir de stabilité (prix/flux) et d’un levier de coercition économique — y compris dans les rapports de force extra-régionaux.

3/ Survenue dans le contexte de la séquence politique autour de @NetanyahouAR (et des débats sur l’Iran), elle reconfigure la sensibilité américaine aux chocs : plus l’Amérique sécurise un amortisseur énergétique dans son “proche hémisphère”, plus elle peut se croire moins vulnérable à une déstabilisation majeure au Moyen-Orient.

4/ Effet systémique possible : si les “réserves colossales” du Venezuela passent sous influence américaine, Pékin perd un espace de respiration énergétique et diplomatique en Amérique latine — et peut se trouver davantage contrainte de composer avec Moscou, ne serait-ce que par la structure des dépendances (énergie, sécurité, alignements). (C’est un mouvement de contrainte relative, pas un automatisme.)

5/ Dit autrement: ce n’est pas seulement Caracas qui est visé — c’est la grammaire du monde (sphères, leviers, zones) qui est revendiquée à nouveau.

Conclusion

Ce qui s’est donné à voir à Washington bis (Mar-a-Lago) n’est pas une posture, mais une reconfiguration de la dissuasion.

Les États-Unis savent qu’ils ne peuvent pas échapper à une hausse mondiale des prix des hydrocarbures en cas d’embrasement au Moyen-Orient.
Ils ont donc choisi autre chose: déplacer la ligne de douleur.

En plaçant le Venezuela sous leur influence, ils se dotent:

  • d’un amortisseur énergétique continental,
  • d’un levier de stabilisation sélective,
  • et d’une capacité à transformer un choc global en avantage relatif.

Le message implicite adressé à Iran est clair: le coût d’un chaos régional ne pèserait plus prioritairement sur l’Amérique, mais sur les autres — Europe, Chine, Inde. Que Benjamin Netanyahou se soit empressé de délivrer à Donald Trump un certificat de “leader du monde libre” n’est pas un hommage : c’est un acte d’alignement intéressé. C’est du bullshit.
Ce monde libre là n’existe pas. Il n’a aucune grandeur morale.

Ce n’est pas seulement une opération géopolitique. C’est une dissuasion énergétique intégrée, où le pétrole devient un paramètre stratégique au même titre que le militaire.

Le Venezuela n’est pas un théâtre secondaire.
Il est devenu un pivot de l’ordre mondial en gestation.

Le complotisme comme arme de dissuasion cognitive

Et si le complotisme n’était pas un accident, mais une pièce maîtresse du dispositif narratif moderne ? Sous couvert d’irrationalité, il joue un rôle parfaitement rationnel : disqualifier la possibilité même d’une véritable conspiration. En érigeant une frontière mentale entre la critique légitime et la folie suspecte, le système immunitaire des démocraties s’est retourné contre leur propre vitalité critique. Le résultat? Un espace public saturé de soupçons où la recherche de vérité devient, paradoxalement, le premier symptôme du délire.

Symptôme ou catalyseur, le complotisme est rarement étranger à la violence : il en partage la structure, celle d’un monde perçu comme verrouillé, où la vérité ne circule plus librement et qui se révèle être le champ idéal pour y implanter la guerre cognitive.

La parution, en 2002, de « L’Effroyable Imposture » de Thierry Meyssan, au lendemain du 11 septembre, en fut l’illustration la plus saisissante.
Présenté comme un brûlot conspirationniste, le livre a pourtant profondément marqué les esprits.
Est-ce le hasard si L’Effroyable Imposture a eu un tel retentissement, si l’on prend en considération les sources, proximités et généalogies de son auteur, et la manière dont sa trajectoire s’est ensuite arrimée à Damas, Téhéran ou Moscou ?

Il est donc permis de penser que le complotisme, loin d’être un simple délire collectif, a été fonctionnalisé : pour qu’aucune véritable conspiration – hors celle émanant du fait que nous entrions dans une guerre asymétrique nous mettant en prise avec des entités exclusivement non-étatiques islamiques – ne puisse être perçue, il fallait que toute interprétation non conforme à ce schéma tombe sous le stigmate du complot.

Le Sezboz, un système qui possède toutes les caractéristiques d’un État dans l’Etat

C’est là que s’est enracinée l’idée d’un « Deep State », prétendument à l’œuvre dans les démocraties occidentales, que certains ont brandie comme preuve d’un totalitarisme rampant.
Mais ce miroir déformant a surtout servi à détourner le regard du véritable État profond : celui, bien tangible, du Conseil de Sécurité de la Fédération de Russie (SozBez), institution opaque où s’élaborent les décisions stratégiques, économiques et militaires, à l’abri de tout contrôle parlementaire — un système qui possède toutes les caractéristiques d’un État dans l’Etat.
En d’autres termes: un deep state, authentique, lui.
Et dont les “chutes accidentelles par la fenêtre” et suicides « assistés” forment la sinistre ponctuation.

Le complotisme, en ce sens, n’est pas qu’un symptôme: il a été fonctionnalisé. Il a servi le narratif des extrêmes-droites et souverainistes trop heureux de pouvoir tomber à bras raccourcis sur Bruxelles. Marine Le Pen n’a-t-elle pas assimilé l’Union Européenne a un totalitarisme alors que son parti trouvait son financement auprès du Kremlin? Aujourd’hui, l’UE est une dénoncée par les mêmes cercles comme une dictature et la Russie comme un ami qui nous veut du bien.

> Pour qu’une véritable conspiration ne puisse être perçue, il faut que toute interprétation non conforme soit rendue inacceptable.

Ainsi, le complotisme sert deux maîtres à la fois :
1️⃣ Il confisque la critique légitime, en la réduisant à la folie.
2️⃣ Il fournit un instrument de guerre informationnelle, en diffusant la suspicion là où la confiance est vitale.

C’est cette double servitude, paradoxale mais redoutablement efficace, qui marque la vulnérabilité des démocraties à l’âge de la mondialisation : quand le champ du pensable se referme, la vérité n’est plus un bien commun, mais une ligne de front.

Non, il ne faut pas toujours préférer la bêtise à la conspiration.

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