Avec le pacte de la Mecque, la rupture n’est plus sécuritaire et conjoncturelle. Elle est ontologique. Les couleuvres sortent du menu des alliés de Washington et de Tel-Aviv. Changement de régime sécuritaire.
La portée de l’alliance qu’ont conclue il y a quelques heures, sous le qualificatif de « Pacte de la Mecque », l’Arabie Saoudite, le Pakistan et la Turquie ne doit pas être appréciée à l’aune de la conjoncture que représente la crise dans le détroit d’Ormuz.
Etablie sur le principe qui préside aux fondements qui unissaient ses membres, jusqu’à sa fragilisation et sa remise en cause récentes par les USA, de la charte du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), le Pacte de la Mecque possède à la fois une portée défensive, un mode de mise en œuvre opératoire ainsi qu’une vocation déclarée au développement de l’interopérabilité, qui en font un cadre structurel fondamental dont la vocation, pour être fondamentale, s’inscrit, nécessairement, dans une volonté de rééquilibrage dialectique des rapports de forces par rapport au risque de voir les conditions de la sécurité partagée à laquelle aspirent légitimement ses signataires leur échapper.
Un pacte à caractère défensif tel que celui que nous voyons naître aujourd’hui sous nos yeux est porté par la clarté dialectique.
Un des membres fondateurs de l’OTAN ayant pris le risque et la responsabilité d’altérer la dialectique sur laquelle repose l’autorité de l’OTAN, en voulant l’entraîner dans le règlement de la crise qu’il a, unilatéralement, choisi d’ouvrir au Moyen-Orient, un nouveau pacte prend racine.
Les spéculations, dans le contexte de la guerre menée par la coalition américano-israélienne contre la République Islamique d’Iran, ses effets dans le golfe arabo-persique ; le démembrement du Liban ; et bien sûr l’épouvantable sort réservé à la Palestine, variable d’ajustement depuis la création d’Israël dans le contexte sécuritaire; vont bon train pour considérer que la dite alliance est destinée à contenir la République Islamique d’Iran, reprenant ainsi une grande partie des « attendus » de surface faisant de l’Iran l’élément perturbateur à mettre au pas.
La posture de Riyad démontre que les garanties sécuritaires du Pentagone ne constituent plus l’unique horizon du monde arabo-musulman
Dans ces conditions, l’inconnue demeure sur ce que les signataires turcs, pakistanais et saoudiens considèreront, souverainement, être le seuil d’une ingérence inacceptable, dans sa forme et sa nature.
L’instance créée représente le plus haut niveau d’appréciation d’une situation générale. Rien d’autre ne justifie mieux la profondeur d’un pacte que la nécessité de contrer la profondeur d’une agression.
Ce n’est pas uniquement une addition de moyens que l’organisation engagé. C’est une multiplication des volontés.
Jusqu’où – et à partir de quels éléments caractéristiques – Riyad, Ankara et Islamabad laisseront-ils la logique d’escalade redessiner la carte de la région avant d’activer leur devoir de rééquilibrage ? C’est, précisément, l’incertitude sur ce seuil qui redéfinit le rapport de forces face aux initiatives unilatérales.
Il n’échappe à personne que cette alliance possède un poids militaro-industriel, une capacité financière et une tare précise puisque le Pakistan est une puissance nucléaire spécifique.
La dimension dissuasive est polyvalente. Elle « parle » sans doute à la République Islamique d’Iran et beaucoup semblent vouloir comprendre que c’est sa portée.
Je considère qu’elle est supérieure et qu’elle place l’Amérique de Trump dans une position géostratégique doublement délicate, vis-à-vis des alliés européens et vis-à-vis de ses partenaires arabo-musulmans que même, à supposer qu’un tel retournement soit possible après un tel déchaînement à son encontre, une détente circonstancielle sur Gaza et le sort des Palestiniens, c’est-à-dire en traitant la question sécuritairement et sur le plan humanitaire sans en déterminer le statut final, puisse décompenser.
Cette architecture oppose une dissuasion de deuxième niveau qui ne s’adresse plus seulement à Téhéran, mais vient directement verrouiller les marges de manœuvre de la coalition américano-israélienne.
C’est précisément là que se noue l’impasse stratégique pour l’administration américaine.
En poussant unilatéralement l’escalade, Washington ne provoque pas un alignement forcé, mais précipite la cristallisation d’un pôle d’autonomie hors du contrôle occidental.
L’étau est majeur : d’un côté, la participation d’Ankara opère une prise de conscience sur l’alignement mécanique de l’OTAN ; de l’autre, la posture de Riyad démontre que les garanties sécuritaires du Pentagone ne constituent plus l’unique horizon du monde arabo-musulman.
La manifestation moyen-orientale d’une recomposition mondiale beaucoup plus vaste, dont le rapprochement Canada-Europe constitue, aussi, une autre expression
La République Islamique d’Iran n’est peut-être pas exclue durablement du dispositif.
Aucune concession de façade sur le théâtre palestinien ne pourra effacer le constat que la sécurité partagée a été compromise par l’unilatéralisme de son propre garant théorique.
Une dialectique de sécurité collective, émergeant des puissances moyennes du Moyen-Orient, est donc en train de se lever au beau milieu des ruines de la géopolitique ancienne.
Ce n’est pas un nouvel axe musulman qui vient de naître mais la capacité de voir le monopole occidental de la garantie de sécurité perdre son caractère d’évidence, et cette perte d’évidence modifie à elle seule le calcul stratégique.
Mark Carney, le Premier ministre canadien, et Emmanuel Macron le président français, disent pratiquement la même chose dans un autre vocabulaire : négocier individuellement avec un hégémon place les puissances moyennes en situation de faiblesse ; leur combinaison permet de construire une troisième voie.
Et le troisième terme produit quelque chose de nouveau : une puissance collective qui n’est plus « moyenne » dans ses effets. Le Pacte de La Mecque ne serait plus seulement la réponse régionale à la politique américano-israélienne, répondant à un problème isolé.
Il pourrait être la manifestation moyen-orientale d’une recomposition mondiale beaucoup plus vaste, dont le rapprochement Canada-Europe constitue, aussi, une autre expression, un autre besoin de représentation.
Le rôle central de la Turquie, dont les détracteurs ne se priveront pas de signaler sa double appartenance à l’OTAN et au Pacte de la Mecque, pour stigmatiser la duplicité qu’ils voudraient y voir, mérite une considération particulière.
Si le Pacte était simplement pensé comme la traduction militaire d’un « fondamentalisme » opposant un monde musulman à l’Occident, la présence d’un État membre de l’OTAN poserait, en effet, une contradiction majeure avec la possibilité que je viens de décrire. Il y a peu de doutes sur le fait que certains enfonceront le coin ici, avec la situation chypriote comme piège et exutoire.
Si, en revanche, on le comprend comme une architecture d’autonomie stratégique de puissances moyennes, la présence turque devient parfaitement intelligible.
C’est même Ankara qui permet de passer, intellectuellement, du bloc à l’interface.
Le monde qui semble apparaître n’est peut-être plus seulement organisé en blocs opposés, mais par des États-interface appartenant simultanément à plusieurs systèmes de coopération et empêchant ainsi qu’un seul centre puisse les absorber entièrement.
C’est un modèle de gouvernance globale qui devient politiquement visible et matériellement palpable.



