Un XXIe siècle de promesse à tenir

À l’aube d’un monde en recomposition, la guerre, la confusion idéologique et le vacillement des repères nourrissent un désenchantement global. Pourtant, un autre horizon demeure possible. Il exige un sursaut de lucidité, de volonté, et de civilisation. Ce siècle, que beaucoup redoutent, peut encore tenir sa promesse – celle d’une humanité réconciliée avec la vérité, la justice et la paix. Encore faut-il le vouloir. Et le nommer.

Le XXIe siècle a déjà consommé son premier quart. Nous sommes en 2025. Soit vingt-cinq années déjà écoulées sur les cent qui le composent. Or ces vingt-cinq premières années, marquées par l’irruption du terrorisme islamiste, par le débordement de la violence, des incivilités et des profanations, par les dérives de la post-vérité, par les déséquilibres géopolitiques, par les failles climatiques, par la guerre en Europe et au Proche-Orient, ne sauraient être les annonciatrices d’un siècle dont la promesse est accomplie et réalisée.

Ce constat est devenu une évidence presque banale : la guerre est là, morcelante et avançant par morceau. Elle est toujours à nos portes. L’Ukraine, Gaza, le Caucase, le Sahel, les tensions indo-pacifiques : autant de foyers qui, loin de s’éteindre, alimentent une même déflagration souterraine continue, inextinguible comme le feu sous la braise.
Il serait vain de croire qu’une victoire militaire, ici ou là, suffira à rebâtir la paix que le monde attend, véritablement, au bout du dédale de ses malheurs perpétuels. Car l’enjeu profond n’est pas territorial, mais civilisationnel.

Mais la paix, la vraie,
celle qui panse le tissu moral
et imaginaire du monde,
exige davantage : une refondation.

Certaines batailles seront gagnées. Le régime de Vladimir Poutine tombera. La souveraineté ukrainienne sera rétablie. L’initiative franco-saoudienne pour relancer la Paix au Proche-Orient aboutira à deux États. L’Islam saura résister à ses imposteurs. Mais la paix, la vraie, celle qui panse le tissu moral et imaginaire du monde, exige davantage : une refondation.

Cette refondation commence par une généalogie du désastre. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment l’Europe, avec son rêve de concorde et de prospérité, entité de l’Hymne à la Joie, s’est offerte à la Russie sans foi ni loi? Comment la Palestine s’est retrouvée à nourrir, avec et par le hamas, l’engrenage qui tuait son propre rêve au profit d’un Israël se redécouvrant biblique? Il faut revisiter les grandes secousses intellectuelles du XIXe et du XXe siècle et commencer de rechercher les causes des dérèglements cognitifs qui ont fracturé la conscience humaine au point d’ouvrir le monde au tragique. Car c’est dans ces brèches que ce qui est de plus mauvais et vain dans le Politique s’est installé et nous a tous, dans des proportions variables, par ses attractions douces et lentes,  dégénérés en acteurs ou réceptacles, toujours en relais, de la violence symbolique, qui arme et tend toutes les autres.

Le milieu du XXe siécle en témoigne avec âpreté, jusqu’à l’abominable.

Il est devenu clair que les totalitarismes du XXe siècle – communisme soviétique, nazisme, fascisme – sont les enfants illégitimes, mais non moins réels, de trois grandes figures : Marx, Nietzsche, Freud. Aucun de ces penseurs n’a voulu Auschwitz ni le Goulag. Mais leurs idées portaient en elles les germes de notre anéantissement.

  • Marx a réduit l’Homme à sa classe sociale, niant l’épaisseur singulière de sa conscience.
  • Nietzsche a proclamé la mort de Dieu et ouvert la voie au culte du Surhomme, livré à sa propre démesure.
  • Freud a dissous la liberté de l’âme dans les mécanismes pulsionnels, mettant à nu l’inconscient sans lui rendre son mystère.

Ces trois brisures ont produit une vacuité, une perte du sens, un appauvrissement de l’élan spirituel et de l’autorité péremptoire qu’il exerce sur l’état des choses.

Raymond Aron, Hannah Arendt, George Steiner, Karl Popper, Emmanuel Levinas ont chacun, à leur manière, tenté de tirer la sonnette d’alarme. Ils ont vu que la modernité dérapait, que la Raison devenait instrument de déshumanisation, que les totalitarismes étaient des religions séculières, et que le visage humain disparaissait derrière les systèmes.

Aujourd’hui, le risque n’est plus seulement l’émergence de nouvelles idéologies — elles sont déjà là: techno-nihilisme, conspirationnisme, identitarisme, populismes digitaux. Les idéologies ont l’imagination de l’hydre pour renouveler leur tête, mais leur nature profonde est la même.

Le risque, c’est que le vide laissé par la chute des anciennes croyances ne soit comblé que par des simulacres. Déjà, des figures comme Vladimir Poutine ou Benyamin Netanyahou tentent de s’incarner comme nouveaux héros messianiques d’un monde en ruine. Leur logique est la même : manipuler les masses, user des images, distordre les récits, imposer la peur.

Ce qui manque, ce n’est pas la puissance. C’est l’harmonie. Ce n’est pas le débat inépuisable et inépuisé, tournant en rond comme un serpent qui se mange la queue, mais l’écoute, la diffraction, l’échappée aux forces gravitationnelles de la pensée réductrice. Ce n’est pas la vitesse, mais le sens. Ce n’est pas le rationnel, mais l’imagination.

La grande tâche du XXIe siècle est donc de réconcilier la justice, la liberté et la vérité. De redonner à la civilisation ses fondements : l’esprit de l’Oeuvre à renouveler dans le Commencement d’un Monde « fini », au sens qu’il est désormais connu, mesurable, dans ses potentiels, identifié dans ses frontières intangibles; mais qu’il faut rendre, enfin!, capable de se hisser à l’enjeu suivant, celui de la Grande Paix Humaine émanant de l’émancipation à l’égard des forces de l’écrasement si puissamment représentées. C’est l’ultime liberté à gagner. Elle passe par une méthode.

Il ne s’agit pas de restaurer un passé illusoire, mais de retrouver un fil d’Ariane entre les humains et de tisser la nouvelle grande histoire qu’ils méritent de constituer entre eux.

Le peuple, dans bien des cas, est pris dans le relativisme, la suspicion généralisée, la marchandisation de toutes choses, y compris de la dignité.

Il faut donc rebâtir. Et pour cela, il faut nommer.

Nommer ce qui détruit : les idéologies totalisantes, les communautarismes victimaires, les dictatures de la post-vérité. Et il faut nommer, avec une rigueur égale, ce qui construit : l’exigence morale, la rationalité ouverte, le sens du commun.

La civilisation à venir n’adviendra pas seule. Elle réclame une conscience éclairée. Une décision collective. Une réhabilitation du Beau, du Vrai, du Juste.

Nous avons consommé le premier quart de ce siècle. Il nous en reste trois quarts pour mériter encore de l’avenir et non pas du passé peu reluisant.

Si les gouvernements gouvernent
à partir d’intérêts matériels,
les grandes nations – celles qui sont appelées
à siéger au Conseil de sécurité de l’ONU –
œuvrent au niveau ontologique

C’est à cette condition que la paix ne sera pas seulement l’absence de guerre, mais le chant même d’une humanité enfin réconciliée avec elle-même.

Et par dessus tout, il faut trouver le courage de refermer la boite de Pandore qui a vu tous les fléaux pénétrer notre temps pour y lever des dissensions de plus en plus fracturantes, transformant l’unité et l’indivisibilité du Peuple en une fable pour enfants qui croient encore au père Noël.

Oui, il existe une généalogie des idéologies mortifères du XXe siècle dont les racines plongent dans la modernité intellectuelle européenne.

Ces penseurs n’ont pas voulu cela — mais leurs idées portaient en elles les sources de notre anéantissement et du désenchantement qui s’est emparé des sociétés post-modernes. Ils ont ouvert la boîte à malheurs et désordres. Il nous appartient, à tous, au-delà de convictions particulières, de la refermer car nous devons bien voir que les papillons qui ont semblé en sortir se sont mués en chenilles processionnaires qui dévorent l’âme des nations et qu’il faut maintenant, alors qu’il est encore, les remettre dans la boite.

C’est notre devoir de maturité, si nous devions penser que nous ne nous le devons pas à nous-mêmes, à l’égard de la postérité.

Karl Popper, dans La société ouverte et ses ennemis (1945), va plus loin : il incrimine Platon, Hegel et Marx comme fondateurs d’un autoritarisme philosophique. Pour Popper, la pensée historiciste — qui prétend lire le destin dans l’histoire — mène au totalitarisme.

Pourquoi ? Parce qu’il me semble que la vraie histoire, celle à laquelle il va falloir s’intéresser, ce n’est pas le seul enchaînement des événements (l’historicité et la chronologie), mais la compréhension de ce qui motive en profondeur les mouvements entre les peuples : rapprochements, conflits, indifférence, menaces. L’idéologie est un guide pernicieux qui sectionne tout en opinion, en polarisation, et rend insoluble le politique dans sa grandeur et sa dévotion à l’Humain.

De ce point de vue, si les gouvernements gouvernent à partir d’intérêts matériels, les grandes nations – celles qui sont appelées à siéger au Conseil de sécurité de l’ONU – œuvrent à un niveau ontologique: elles engagent non seulement leur propre destin, mais aussi celui des autres.

Ce n’est pas la division du monde hérité de Yalta qui devrait déterminer leur rôle. C’est leur capacité à promouvoir l’Union du Monde par des principes supérieurs qui devrait fonder leur place, et leur légitimité, comme membres permanents, ou non, du Conseil de sécurité.

Dans une Organisation ainsi réorientée, la Russie ne ferait pas partie du Conseil de sécurité. Elle ne disposerait pas de droit de veto.

Pour faire écho à Karl Popper, et, aussi, faire sourire : c’est bien la « psychohistoire » qui anime le cycle Fondation d’Isaac Asimov. Hari Seldon, mathématicien visionnaire, y imagine une science capable de prévoir les mouvements de masse de l’humanité.

L’idée est puissante : la philosophie politique de Karl Popper irrigue la science-fiction d’Asimov. Il ne lui manque qu’à rallier le réel par petites touches et grandes volontés. C’est un autre domaine de l’information. Et de la Responsabilité, oui, de la Responsabilité, qui ne peut pas lui être dissociée.

Le sujet du XXIe siècle, comme je l’ai dit et répété sur plusieurs modes, c’est la souveraineté cognitive. C’est elle qui nourrit l’ontologique. Et l’ontologique, c’est la vie. C’est la paix. C’est l’osmose. C’est la mort des idéologies. Ce n’est rien d’autre, finalement, que l’horizon des grands peuples dans les démocraties — qu’elles soient populaires, libérales, ou même encadrées par des monarchies intègres et dignes.

Tant que le capitalisme
sera vu comme une idéologie,
le champ révolutionnaire
restera ouvert

C’est une question majeure – une de celles qui structurent, en profondeur, l’avenir des sociétés humaines. Elle n’est pas un sophisme. Elle ne relève pas d’un exercice académique. Elle touche au support même de la vie en commun, car l’organisation économique est le socle sur lequel repose l’ensemble des activités humaines : produire, échanger, transmettre, coopérer.

Dans cette manipulation, la démocratie devient l’instrument de son propre effritement.
J’ai toujours, depuis que j’ai commencé à parler « véritablement« , considéré que résoudre la France, c’était un peu résoudre le monde.

Parvenir à faire croire que ce socle est une simple construction idéologique, discutable comme n’importe quelle autre, c’est ouvrir le champ principal des subversions. C’est permettre à toutes les doctrines révolutionnaires — marxistes, islamistes, décoloniales, écologistes intégristes — d’avancer en affirmant que l’ordre du monde est, en soi, illégitime.

Or, il faut rappeler ici un fait fondamental, souvent ignoré en Occident : la Chine, sous direction du Parti communiste chinois, n’a pas rejeté le capitalisme. Elle l’a adopté. Non pas comme idéologie, mais comme outil d’efficience et de projection de puissance. Le Parti n’a pas abdiqué son monopole. Il ne garantit ni la liberté de conscience, ni la démocratie pluraliste, ni la liberté d’expression. Mais il organise une économie de marché moderne, avec des mécanismes sophistiqués de production, d’investissement, de circulation du capital, de propriété privée.

Le Parti communiste chinois ne fait plus d’idéologie. Il fait du commerce. Et de ce point de vue, il dément radicalement le récit révolutionnaire selon lequel le capitalisme serait intrinsèquement bourgeois, aliénant, incompatible avec la souveraineté populaire. Le PCC prouve, chaque jour, que le capitalisme n’est pas une idéologie. C’est un cadre, un vecteur de puissance et d’efficacité économique, un moyen de faire circuler l’énergie humaine et de fonder la valeur et l’échange de valeur.

En ce sens, la critique occidentale vis-à-vis de la Chine mérite d’être relue. Non pas pour absoudre le régime de ses violations, mais pour comprendre ce que signifie cette acquisition sans conversion. Le modèle chinois déjoue le schéma dialectique du marxisme. C’est éminemment intéressant.

La Russie, à l’inverse, rejette ce modèle. Elle combat le capitalisme non seulement comme structure économique, mais comme système de valeurs, comme imaginaire occidental, comme danger pour l’identité du peuple russe. Elle le diabolise en bloc, dans un récit qui associe libéralisme, démocratie, droits de l’homme, diversité culturelle et dégénérescence morale. Ce faisant, elle alimente une vision contre-civilisationnelle, qui séduit tous les courants de la réaction contemporaine.

C’est pourquoi il est si important de clarifier ce point. La contestation du capitalisme comme cadre régulier de la vie humaine alimente tous les courants révolutionnaires, quelles que soient leurs couleurs. La Chine y apporte un démenti strict, auquel nous avons, peut-être à tort, refusé de prêter attention — par réflexe idéologique ou orgueil géopolitique.

Tant que le capitalisme – le libre marché – sera vu comme une idéologie, le champ révolutionnaire restera ouvert. Il doit être éteint. L’intelligence des jeunes et moins jeunes doit se consommer et se nourrir sur des sujets plus importants pour l’espèe humaine.

Le marxisme – et la culture qu’il a inoculé en Russie post-soviétique – est une dialectique : pour être la solution, il lui faut ériger le capitalisme en « problème », donc en idéologie. Le communisme se présente comme la « science » de l’Histoire (matérialisme dialectique) là où il accuse le capitalisme d’être « croyance », « bourgeoise », « aliénante ».

Le réalisme économique est antérieur à toutes les idéologies. Sans réalisme économique, contreparties, monnaie fiables, contrôle de l’inflation, le marché s’effrite, les révolutions industrielles s’éteignent dans l’archaïsme. Le capitalisme peut être vécu comme un pragmatisme, ou sacralisé en dogme. Le communisme a eu besoin de poser le capitalisme comme une idéologie pour en être l’antithèse.

La question n’est donc pas seulement dialectique. Elle est ontologique et stratégique : car si le capitalisme n’est pas une idéologie, mais la structure qui permet le fonctionnement d’un marché (ce à quoi le PC Chinois semble s’être résolu), alors c’est peut-être le marxisme révolutionnaire et ses avatars qui perd son statut d’alternative historique — et devient le vrai fantasme.

C’est à l’université, et à sa stricte lucidité sur les matières, aux Académies, de remettre les pendules – de ce qui est établi et de ce qui ne l’est pas – à l’heure. Elles ne sont pas la chambre d’écho des passions profanes ni des complaisances gagnées, à un titre ou à un autre. Elles gèrent le sacré du savoir et de ce à quoi le peuple peut se fier. Dérégler ce principe produit de malheur.

Nous ne sommes pas obligé
de lire ce que les journaux racontent.
Il faut chercher à lire
ce que des puissances essaient d’écrire
dans l’actualité
pour faire dire à l’Histoire
ce qu’elles veulent.

La France est devenue un concentré de crises sociales et politiques permanentes. Pourquoi?

Il n’est pas possible d’évoquer la refondation sans traiter le cas français. En tant que citoyen, je constate aujourd’hui que le pacte social est devenu le théâtre de surenchères revendicatives. Face à l’appel populaire issu de réseaux comme #BloquonsTout ou #Mobilisation10Septembre2025, on assiste moins à une révolte spontanée du peuple qu’à une convergence programmée entre les populismes de l’extrême gauche et ceux de l’extrême droite.

Ceux-ci ont trouvé un agenda commun : exploiter la frustration diffuse et montée, avec l’aide des réseaux sociaux et d’un système d’information cyclopéen, en mayonnaise pour agglomérer des revendications disparates. Le spectacle ressemble à de la démocratie. Mais c’est une tyranie qui l’organise.
L’objectif, c’est de créer un climat de paralysie civile susceptible d’ouvrir l’espace politique à des forces officiellement antisystème, mais implicitement instrumentalisées par des influences extérieures comme celles venant de Russie.

Ce que révèle cette dynamique : la colère sociale est devenue un masque. Derrière la façade des revendications légitimes, s’organise une subversion délibérée du consentement démocratique. L’appel à « paralyser le pays », formalisé, organisé et parfois crypté, témoigne moins d’un besoin réel que d’un calcul politique. Cette agitation sert de rideau de fumée aux enjeux majeurs de sécurité nationale, tels que la réaction à l’agression russe ou la résilience démocratique face aux tentatives de déstabilisation.

Il ne s’agit plus de dire si mon voisin protestataire est sympathique ou non : il l’est probablement. Il s’agit de comprendre d’où vient cette colère, où elle mène, ce qu’elle nourrit, et par qui elle est nourrie.

A la fois sur la question sociale, sur la question de la laïcité, si typique, sur la question constitutionnelle qu’offre la Ve République, sur la mémoire coloniale, post-coloniale, sur la grandeur, enfin, et sur la souveraineté, etc. La France est un précipité d’universalisme que contrarient, délibérément, des puissances étrangères, et, particulièrement, qui en, après avoir échoué à convaincre par le charme et la persuasion, a fait son ennemi pour faire sauter cette République si fière, droite et indocile. Pour y parvenir, rien de tel que lui imposer le règne des galimatias.

La France : clé de voûte européenne et terrain de recomposition idéologique

La France tient un rôle essentiel dans la défense de l’ordre international face à l’hégémonie russe. Par son histoire, son ancrage dans la construction européenne, elle est aujourd’hui la clé de voûte du système continental. Emmanuel Macron l’a réaffirmé : en étendant en principe le parapluie nucléaire français sur certains pays européens, la France affirme une posture stratégique inédite — une garantie de sécurité collective assumée sans dilution immédiate de sa souveraineté nucléaire. En écho, Marine Le Pen — quelques mois après les législatives — s’est engagée, dans l’hypothèse d’une alternance, à graver dans la Constitution française l’exclusivité de la dissuasion nucléaire aux seuls intérêts nationaux, refusant toute logique de partage ou d’intégration européenne de la dissuasion.

Ce positionnement fait de la France une ligne de résistance non seulement géopolitique, mais idéologique : elle incarne une voie souveraine, européenne, et singulière dans son statut de puissance responsable.. Mais c’est aussi là que se concentrent les forces contradictoires.

On peut comprendre, aussi, le désordre politique et social qui s’est progressivement emparé de la France depuis les années 1990 si l’on regarde le quantum des dynamiques, non le seul croisement de discours isolés. Nous ne sommes pas obligé de lire ce que les journaux racontent. Il faut chercher à lire ce que des puissances essaient d’écrire dans le cours de notre actualité pour faire dire à l’Histoire ce qu’elles veulent y voir imprimé et qui est conforme à leur intérêt plus qu’au nôtre. C’est de l’écriture sympathique.

Si nous adoptons, ce qui réclame – il est vrai – un effort de désolidarisation aux apparences et revendications, on peut concevoir que ce chaos n’est pas l’effet d’un atavisme populaire ou d’une passion politique absolutiste, brandie comme une fierté.
Si ce n’est pas le cas, c’est soit de l’inconséquence démocratique, mais il n’est pas impossible que ce soit la conséquence d’une stratégie ciblée visant à transformer la France – cette grande République, flattée par le souverainisme, effrayée par l’immigration, méfiante des travailleurs étrangers – en l’obstacle principal à l’osmose européenne en nourrissant ses démons intérieurs.
On peut lire l’histoire de ces trente dernières années avec un prisme.
Il n’est pas plus illégitime qu’un autre. Le Réel ne lui donne pas tort, il me semble.

Ce qui se joue, aujourd’hui, n’est pas tant une résistance spontanée qu’un frein politique orchestré : la France est rendue coupable de sa propre grandeur, et sa souveraineté — autrefois célébrée — est retournée en stratégie de division idéologique.

Dans ce cas, la démocratie est pervertie. Elle est noyautée par ses ennemis. Elle doit s’émanciper des forces qui manoeuvrent ses foules et son esprit.
C’est probablement la dernière chance. Tous les ressorts sont tendus. Celui qui lâche est perdu.

07-Octobre-2023: autopsie d’un moment sacrificiel

Cet exercice n’a rien de « sensationnel ». Il n’est dicté ni par la volonté de provoquer, ni par le goût de la transgression. Il laisse passer ce qui doit être dit. Il est dû aux innocents qui ont perdu la vie le 7 octobre 2023 et à qui aucune chance n’a été laissée. Ils méritent qu’on regarde froidement ce qui s’est passé, non pas en termes d’actualité ou de narration informationnelle, mais sur le plan ontologique.
C’est un geste d’anatomiste — au sens le plus grave, inspiré par la Leçon d’anatomie de Vladimir Volkoff, et par la toile du peintre hollandais Rembrandt qui l’accompagne. Ce texte s’inscrit dans cette tradition : celle qui cherche à décortiquer les ressorts du mal, au-delà des slogans et des postures, pour en approcher le mystère et la logique.

Il est aussi, en filiation, un acte de vigilance à la Simone Weil, contre l’habitude, contre la Banalité du Mal telle que l’a formulée Hannah Arendt, y compris lorsqu’elle se déploie du côté d’Israël. Il s’agit d’un devoir de lucidité, fût-il dangereux.
Cet exercice n’a rien de sensationnel. Il n’est dicté ni par la volonté de provoquer, ni par le goût de la transgression. Il est dû aux innocents qui ont perdu la vie le 7 octobre 2023 et à qui aucune chance n’a été laissée. Ils méritent qu’on regarde froidement ce qui s’est passé, non pas en termes d’actualité ou de narration informationnelle, mais sur le plan ontologique. Il s’agit d’un devoir de lucidité. Implacable, difficile et sans complaisance.

1. Le « moment » du 7 octobre

Le 7 octobre 2023 n’est pas seulement une date. C’est un « moment » au sens fort du terme — un point de bascule dans l’ordre du monde. Un moment qui ne se comprend pas seulement par l’addition des faits, mais par les forces qu’il libère, les lignes qu’il fracture, les récits qu’il ferme et ceux qu’il ouvre.

Ce jour-là, le Hamas frappe au cœur d’Israël. Mais il ne cible pas d’abord l’appareil militaire, ni les centres de pouvoir. Il massacre la jeunesse pacifiste, en pleine fête, dans un festival où la danse et la musique célèbrent la vie et la cohabitation. Ce choix n’est pas tactique : il est symbolique. Il vise la paix elle-même, dans ce qu’elle a de plus désarmé et d’ouvert.

Ce n’est pas une déflagration militaire, c’est un acte sacrificiel. Le Hamas, en ciblant délibérément les porteurs d’une alternative, scelle la disparition du « camp de la paix ». Il ne tue pas l’ennemi : il tue le tiers. Le possible. L’espoir.

2. Le Hamas dans la posture du kamikaze historique

Par cette action, le Hamas dépasse son propre mandat. Il ne plaide plus la cause palestinienne : il la suicide. Il détruit tout capital moral susceptible de fédérer des soutiens internationaux durables. Il isole Gaza, radicalise Israël, et provoque une réaction démesurée qu’il semble avoir anticipée.

On ne peut s’empêcher de s’interroger : qui avait intérêt à ce que ce « moment » se produise ainsi ? Qui tire profit d’un monde où Israël s’enfonce dans la réaction et la vengeance, où la Palestine devient une tragédie orpheline, où l’Occident délaisse l’Ukraine, où les cartes géopolitiques se rebattent dans la confusion morale ?

3. Des architectes invisibles ?

Il est tentant, mais insuffisant, de regarder vers l’Iran. Certes, la République islamique porte une rhétorique radicale. Mais tout indique qu’elle n’était pas informée du timing, ni de la portée rituelle de l’attaque. Elle est piégée dans son propre discours, exhibée comme le méchant prêt-à-porter.

Ce qui s’esquisse en filigrane, c’est l’hypothèse d’une manipulation plus cynique. Un piège. Un réseau gris où se croisent des Intelligences, pas forcément institutionnelles, mais bien réelles : officiers dévoyés, diplomates doubles, financeurs sans patrie, stratèges du désordre.

Dans ce cadre, des États — ou leurs organes parallèles — peuvent agir sans laisser de traces. Les coups tordus modernes n’empruntent plus les canaux formels : ils se sous-traitent, s’externalisent, se diluent. L’oralité, les backchannels, les proxys, les zones grises du renseignement font que le crime ne laisse pas d’empreinte, ou alors, seulement des leurres.

4. La connivence silencieuse

Il y a, dans les postures ambivalentes de Vladimir Poutine et Benyamin Netanyahou, une zone d’ombre qu’il faut regarder en face. Les deux hommes sont mus, chacun dans leur registre, par un même désir : celui d’un grand Israël messianique et d’une grande Russie messianique, qui convergent dans une redéfinition radicale de ce que serait l’Occident. C’est ce qui fascine aujourd’hui les droites radicales et extrêmes, en Europe comme ailleurs.

Le Hamas, dans ce schéma, n’est pas le bras armé d’une révolution islamique. Il devient l’instrument sacrificiel d’une stratégie plus vaste : celle de l’effondrement des repères, du brouillage moral, de l’effacement de la paix comme possibilité.

Et dans ce chaos, chacun gagne : la Russie détourne les projecteurs de l’Ukraine, Israël justifie une guerre sans limite, et les marchands de guerre — eux — prospèrent.

5. Le pan-sionisme comme matrice idéologique

Il faut nommer ce glissement. Ce n’est pas un simple excès de zèle ou une dérive nationaliste. C’est une mutation idéologique : le passage d’un sionisme politique, fondé sur l’histoire et la légitime aspiration d’un peuple à un foyer, à un pan-sionisme – il est nécessaire de nommer le phénomène pour surmonter la barrière des ambiguïtés – très pernicieux très dangereux. Le pan-sionisme ne défend plus une terre : il cherche à faire recouvrir au sionisme une surface qui n’est pas sienne. Il ne protège plus un abri : il impose une vision.

Le pan-sionisme transforme la mémoire en pouvoir, et l’épreuve en instrument d’influence mondiale. Il a besoin d’un moteur : ce moteur, c’est l’Alyah. Et pour qu’elle s’accélère, il faut entretenir un climat d’antisémitisme croissant, réel ou perçu, qui pousse les communautés juives du monde à considérer Israël comme seul refuge.

Ce mécanisme d’infusion idéologique, lent mais constant, élargit la base, banalise l’extrémisme, rend pensable ce qui hier choquait. Le 7 octobre 2023 est, dans cette logique, un point d’inflexion. Il écrase toute velléité morale. Il rend incontournable un projet de force. Et il convertit la douleur en autorisation d’agir.

Il fallait nommer ce phénomène pour pouvoir le penser. Le pan-sionisme est à la fois l’extension idéologique d’un sionisme dévoyé et le verrou sémantique qui rend toute critique inaudible. Le nommer, c’est franchir la barrière des ambiguïtés et rendre à la parole sa clarté.

6. La mémoire contestée du Lehi

L’hommage rendu aux anciens du Lehi, groupe armé clandestin dont l’un des dirigeants revendiqua l’assassinat du comte Bernadotte en 1948, marque une césure dans la mémoire israélienne. Instituée en 1980, la décoration du Lehi Ribbon a été remise à d’anciens membres du groupe, dans un geste de reconnaissance officielle. Cette normalisation tardive d’un extrémisme armé a provoqué un malaise durable. Elle a réhabilité les moyens pour la fin. Ce n’est pas neutre même s’il est difficile de savoir si, au-delà des 220 récipiendaires, elle est activée aujourd’hui.

Des figures de proue comme Shimon Peres, Yitzhak Rabin ou Ariel Sharon, bien qu’issues de courants différents, n’ont jamais apporté leur soutien à cette réhabilitation. Rabin, artisan d’Oslo, et Peres, homme de paix, incarnaient une mémoire démocratique, modérée et pluraliste. Quant à Sharon, souvent perçu comme faucon, il s’est gardé de toute référence à ce passé, préférant cultiver une image de chef pragmatique.

Le Lehi incarne une fracture : entre ceux qui veulent faire de l’histoire d’Israël un récit continu de libération, y compris par les marges violentes, et ceux qui veulent en préserver la part démocratique. Cette fracture est aujourd’hui visible jusque dans les usages politiques contemporains de la mémoire.

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« La vérité seule sauve l’humanité. »

Les otages ? Ce sont les otages d’un récit qui les dépasse. Leurs vies sont suspendues à des intérêts qu’ils n’ont ni choisis ni compris. Ils sont là pour que le livre biblique continue de s’écrire, page après page, dans le sang et le silence.

Le 7-Octobre-2023 ne sera pas oublié. Mais pour en faire autre chose qu’un totem de haine, il faudra un jour que l’on accepte d’en faire l’autopsie. Frontalement. Cliniquement. Humainement.
Le 7-Octobre-2023 doit dire toute sa vérité.

Deal US-UE armement: les Européens voient le verre à moitié vide, les Russes le voient plein

Le jeu des cris d’orfraie, des palinodies et des postures qui ne manqueront pas de s’amplifier à mesure que les gouvernements européens seront appelés à se prononcer sur l’accord Trump / von der Leyen doit être regardé pour ce qu’il est : au mieux une incompétence, au pire un alignement sur l’intérêt stratégique de Moscou.


On hurle au renoncement, à la capitulation tarifaire, à la soumission énergétique ou industrielle. Mais pendant ce temps, un fait demeure : le “verre plein”, ce sont 600 milliards de dollars d’équipements américains + environ 500 milliards d’euros d’effort de défense européen, mobilisés dans l’urgence d’une réorganisation stratégique occidentale.
En face, la Russie, avec une économie sous perfusion, annonce un plan de défense à 1 100 milliards de dollars, et prétend pouvoir le financer avec un baril fluctuant et des circuits logistiques fracturés.

Mais le Kremlin ne compte pas sur ses comptes. Il compte sur nos divisions, nos lenteurs, nos débats, et sur ce qu’il considère comme le syndrome européen de la paralysie morale.

> Ursula von der Leyen, pendant ce temps, a sécurisé un traité de partenariat stratégique renouvelé avec Pékin, incluant la stabilisation des flux commerciaux, la réaffirmation des normes climatiques, et des engagements sur la transparence technologique et les chaînes d’approvisionnement critiques.
Pendant que certains dénoncent – là aussi – une trahison, elle a posé les premiers jalons d’un encadrement du commerce avec la Chine — et les fondations matérielles d’un renforcement de l’OTAN.

Ce n’est donc pas un hasard si ses contempteurs habituels l’accusent d’avoir bradé la souveraineté.

> Elle n’a rien bradé : elle l’a matérialisée.
Elle l’a arrimée à du concret : de l’énergie, des équipements, des engagements croisés. Elle a, en somme, fait ce que la souveraineté exige en temps de guerre : préparer la paix, avec lucidité et détermination.

La capacité industrielle européenne de défense est-elle capable de contribuer, dès maintenant, à l’économie de guerre que la Russie nous impose ?

La réponse, pour être rigoureuse, doit être lucide, sans technocratie ni défaitisme.

L’économie de guerre n’est pas un choix : c’est un état de fait

> On continue de parler de “montée en puissance”, de “réarmement progressif”, de “soutien à l’Ukraine”. Mais il faut cesser les euphémismes : l’Europe est déjà engagée dans une économie de guerre par contrainte stratégique, que la Russie a, elle, assumée pleinement.

Le Kremlin a annoncé un plan de défense massif de 1 100 milliards de dollars d’ici 2028, soit plus que le budget cumulé de la plupart des membres de l’OTAN — et sans contrainte démocratique, industrielle ou sociale. Et ses relais européens ne se privent pas de vanter le défi insurmontable que cela représente.

⚙️ L’industrie de défense européenne : entre potentiel et goulets d’étranglement

L’Europe dispose d’une base industrielle de défense réelle, mais :

Elle est fragmentée, morcelée entre intérêts nationaux et contraintes budgétaires.

Elle est calibrée pour un temps de paix, ou tout au plus pour des opérations extérieures limitées.

Elle est incapable à court terme de produire à l’échelle que la situation exige, sauf à réorganiser d’urgence les chaînes de production, mutualiser la demande, et assumer une stratégie industrielle de guerre.

Ce que la Russie nous dicte aujourd’hui, ce n’est pas ce que nous pouvons faire. C’est ce que nous devons faire.

Ce que la Russie nous dicte aujourd’hui, ce n’est pas ce que nous pouvons faire. C’est ce que nous devons faire et c’est, exactement, ce que la présidente de la Commission Européenne, Ursula Von Der Leyen a scellé. Elle a scellé une capacité de répondre au monstre russe qui prétend nous imposer ses muscles sous testostérone.

La réponse ne peut venir uniquement de l’importation

Le deal signé avec les États-Unis, qui prévoit 600 milliards de dollars d’achats d’équipements militaires sur trois ans, ne saurait être une solution durable. Il répond à l’urgence, il ne répond pas, c’est vrai, à la souveraineté pleine et entière telle que les vélléités d’abandon de Trump du traité pouvaient nous amener à la considérer.

> En l’état, l’Europe achète sa sécurité immédiate au lieu de la produire, faute de l’avoir anticipée. Mais cette sécurité a un coût : celui de la dépendance, celui du renoncement industriel, et — à terme — celui de la perte d’autonomie stratégique.

Mais le deal n’est pas seulement douanier ou logistique : il marque le prix du retour américain dans l’OTAN

L’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord est le plus célèbre : celui de la clause de défense mutuelle en cas d’agression armée.
Mais c’est l’article 2 qui structure l’alliance politiquement et économiquement. Il appelle les États membres à :

> “renforcer leurs institutions libres, assurer une meilleure compréhension des principes sur lesquels elles reposent, et favoriser les conditions de stabilité et de bien-être.”

Et surtout :

> “[…] éliminer les conflits dans leurs politiques économiques internationales et encourager le développement de relations économiques de coopération.”

Le deal UE–US à 15 % répond précisément à cette logique d’“élimination des conflits économiques” dans un but stratégique.

L’administration Trump a marchandé son retour dans la solidarité atlantique, mais il vaut mieux un marchandage perfectible qu’un abandon en rase campagne

Depuis 2016, Trump a menacé à plusieurs reprises de se désengager de l’OTAN, en critiquant violemment l’insuffisance des dépenses européennes.

En juin 2025, lors du sommet de La Haye, il pose comme condition à l’engagement américain une contribution européenne de 5 % du PIB, dont 1,5 % pour des achats de défense liés à des systèmes interopérables avec l’arsenal US.

Moins d’un mois plus tard, l’UE signe un accord :

-Douanier à 15 % (paix économique),

-Energétique (750 Mds $ d’achats),

-Militaire (600 Mds $ d’équipements américains),

Et en creux : une reconduction implicite de l’adhésion américaine à l’architecture OTAN.

Ce n’est peut-être pas tant un deal commercial que l’armature de reconduction stratégique.

Ce que cela signifie

> On ne réarme pas matériellement une Europe si l’on se retire stratégiquement de son dispositif de sécurité collective.
Le deal est donc une clé de réintégration de l’allié américain, au moment même où la Russie cherche à tester l’autonomie de l’Europe, militairement et cognitivement.

> Le réalisme impose de nommer ce qui est en train de se jouer : une économie de guerre dictée non par ambition, mais par nécessité.


Si l’Europe veut rester maîtresse de ses choix, elle doit passer d’un modèle d’économie de paix sous-traitée à une économie de guerre assumée. Cela suppose des priorisations budgétaires, des commandes groupées, des dérogations ciblées, et surtout, une vision politique qui accepte d’appeler le danger par son nom.

Conclusion – Appel au peuple européen

J’en appelle enfin au peuple européen, à sa lucidité et à sa mémoire.
À ne pas céder aux sirènes suaves du désarmement moral, qui aujourd’hui chantent sous le masque du réveil souverainiste, et demain demanderont qu’on se couche.
Ces voix-là, trop bien huilées, ne sont pas celles de la souveraineté : elles sont l’écho d’un piège. Elles désignent comme trahison ce qui est en réalité une reconquête rationnelle, méthodique, pas à pas, de notre capacité d’agir.

> Hercule, dit-on, se boucha les oreilles pour ne pas entendre les sirènes.
L’Europe, elle, doit ouvrir les yeux. Et choisir de ne plus être vulnérable.

Car la vulnérabilité des démocraties n’est pas une fatalité.
C’est une stratégie, exploitée par ceux qui nous veulent divisés, immobiles, désarmés. Elle peut — elle doit — prendre fin.

> Par la clarté, le courage, la constance.

Comment le principe de précaution a effacé le principe de souveraineté

Non seulement l’accord UE–US à 15 % est bon — au pire neutre — mais il sécurise la diversification des sources énergétiques, en desserrant l’étau de Gazprom. Pourtant, le vrai sujet qu’il soulève est moins ce qu’on achète que ce qu’on a sacrifié : les gaz de schiste, qui arment l’industrie américaine et sa balance commerciale, mais que l’Europe a interdits sans débat éclairé. La réponse à cette abdication n’est pas flatteuse. Et si l’on ajoute à cela le sabotage écologique de l’indépendance nucléaire française, la résistance systématique à l’interconnexion des réseaux et au mix énergétique, on obtient une étrange polyphonie — où chacun joue sa partition, mais où l’on sait toujours qui tire l’épingle du jeu : la Russie.


Alors que l’Union européenne s’est engagée dans un accord massif d’importation d’énergie américaine (750 milliards $ sur trois ans, essentiellement du GNL issu de la fracturation hydraulique), elle continue de refuser toute exploitation domestique de ses propres réserves de gaz de schiste, pour des raisons politiques, environnementales et idéologiques.

Or, les réserves existent, et elles sont substantielles.

Réserves de gaz de schiste – Comparatif mondial
Zone Réserves techniquement récupérables (est.)% des réserves mondiales
États-Unis~17–19 Tcm~25–30 %
UE27 + UK~14 Tcm~14–16 %
Ukraine seule~1,2 Tcm~1,5 %
Total mondial~135 Tcm 100 %
Tcm = trillion cubic meters = mille milliards de m³.
Source : EIA (US Energy Information Administration), JRC (Commission européenne).

Répartition européenne
France : réserves majeures (bassin parisien, Sud-Est) — exploitation interdite.
Pologne : projets abandonnés sous pression sociale et diplomatique.

Roumanie, Bulgarie : permis retirés ou non renouvelés.
Ukraine : grands gisements dans le Donbass et à l’ouest du Dniepr, peu exploités en raison de la guerre et d’un sous-investissement structurel.

👉Influence étrangère et opposition au fracking (fracturation hydraulique)
Dès 2014, l’OTAN (via Anders Fogh Rasmussen) et des agences de renseignement américaines ont pointé une influence russe sur les campagnes anti‑fracking en Europe.

Des rapports du Sénat américain et de la CIA indiquent que la Russie aurait soutenu, directement ou indirectement, des ONG environnementalistes pour empêcher l’émergence d’une autonomie énergétique européenne.

Objectif : préserver la dépendance européenne au gaz russe exporté par Gazprom.

Résultat : une dépendance reconduite sous un autre drapeau

L’UE rejette le fracking sur son sol, mais importe massivement du GNL américain produit par cette même méthode.
Ce refus s’est traduit par une asymétrie énergétique durable, affaiblissant la compétitivité industrielle et la souveraineté stratégique du continent.

Ce qu’on a refusé par vertu écologique (ou par idéologie), on l’achète aujourd’hui par nécessité stratégique.

En conclusion

L’Europe a payé — et paiera encore — le prix de son abstention énergétique et de ce que les historiens futurs seront libres de considérer comme une, parmi tant d’autres, aberration démocratique favorisée par le système d’information.


Ce refus collectif d’explorer ses propres ressources, motivé en partie par des récits hostiles à son autonomie, a laissé la porte ouverte à un jeu de dépendances déguisées.
Il est temps de poser la question aux décideurs, aux médias et aux opinions publiques :
Qui assumera les conséquences de ces choix?
Et à qui a réellement profité cette cécité organisée?

Il va falloir, à un moment, mettre les acteurs politiques, les médias qui ont alimenté le rejet de la fracturation hydraulique en relayant des risques qui se sont pas vérifiés aux Etats-Unis, et en mettant les populations devant leur responsabilité.

Les risques justifiés observés aux États-Unis — eau contaminée, santé compromise, séismes locaux — confirment que la fracturation hydraulique comporte des dangers non négligeables, même si certains sont rares ou géographiquement spécifiques.

💡En France et en Europe, le BRGM et les autorités scientifiques soulignent ces risques, mais considèrent qu’ils peuvent être maîtrisés dans un cadre réglementaire rigoureux. L’interdiction en France n’est donc pas strictement basée sur une absence de risques, mais sur une priorité politique et sociétale à limiter l’incertitude, surtout dans un contexte géopolitique sensible.

Cela donne un argument de fond : les critiques actuelles du GNL américain basé sur le fracking méritent d’être relativisées au regard du risque déjà maîtrisé que l’UE refuse chez elle — ce qui constitue plutôt une décision stratégique que scientifique.

⚖️ Principe de précaution versus principe de souveraineté : la question énergétique sous son vrai jour

L’activité humaine s’est toujours exercée à la frontière du risque. Il n’est rien de “naturel” à creuser des galeries à 800 mètres sous terre pour extraire du charbon, à détourner des fleuves, ou à faire jaillir du sol du gaz sous pression. Et pourtant, c’est ainsi que les civilisations ont prospéré : en acceptant le risque pour le maîtriser, en le bornant pour le rendre fertile.

Le principe de précaution, lorsqu’il devient principe d’abstention, fige toute ambition, toute exploration, toute souveraineté. Il repose sur une idée illusoire : qu’il serait possible d’organiser le monde sans prendre le risque d’agir. Or, ne pas agir est aussi un risque — parfois plus lourd encore.

Le principe de souveraineté, quant à lui, n’est pas un appel à l’imprudence. Il est le rappel que toute décision politique sérieuse consiste à arbitrer entre plusieurs formes de risques, à les hiérarchiser, à les contenir. Il est l’expression du courage civilisé, celui qui consiste à produire ce que l’on consomme, à décider de ce que l’on tolère, à assumer les conséquences de ses choix.

Aujourd’hui, l’Europe refuse d’exploiter ses propres ressources énergétiques — au nom de la précaution — tout en achetant à prix fort le produit du même risque assumé ailleurs. Elle importe des molécules, mais aussi des décisions. Et ce faisant, elle s’interdit d’écrire sa propre stratégie.

On oublie trop vite que les zones les plus fertiles de l’histoire humaine — les deltas, les plaines inondables, les gisements de minerais — étaient aussi les plus dangereuses. C’est dans ces zones que les civilisations ont appris à organiser le risque, à l’anticiper, à le domestiquer. La modernité technique, scientifique, démocratique, n’a jamais supprimé le risque : elle l’a encadré.

Le vrai débat n’est pas entre précaution et danger, mais entre maîtrise lucide et dépendance aveugle.
À force de ne plus vouloir risquer chez soi, l’Europe finit par subir les risques que d’autres décident pour elle.

Vous me remercierez plus tard. – Adrian Monk

L’hostilité à l’accord US-UE témoigne de nos aveuglements pavloviens

Les réactions du Landerneau à l’accord US–UE à 15 % traduisent moins une analyse qu’un réflexe conditionné, hérité d’un vieux logiciel idéologique. Une hostilité automatique, qui en dit bien plus sur ceux qui l’agitent que sur l’accord lui-même.

Le récent accord douanier conclu entre Donald Trump et Ursula Von Der Leyen instaurant un tarif uniforme de 15 % sur la majorité des exportations européennes vers les États-Unis suscite, en certains milieux européens, un torrent de critiques. On parle de “capitulation”, de “soumission”, de “jour sombre pour l’Europe”.

Mais que dit vraiment cet accord ? Et surtout : pourquoi tant de cris d’orfraie pour si peu de changement concret ?

Un accord modeste, voire neutre

Première vérité : l’accord ne révolutionne rien. Le taux de 15 % est bien inférieur aux 30 % que Trump menaçait d’imposer dès le 1er août. Il remplace une grille tarifaire hétérogène (droits de douane + surtaxes exceptionnelles) déjà équivalente ou légèrement inférieure. En réalité, c’est un plafonnement, pas une punition. L’UE a donc gagné la stabilité, pas concédé sa dignité.

De plus, certaines filières stratégiques (semi-conducteurs, aéronautique, médicaments) sont exemptées via une clause “zéro pour zéro”. Les produits les plus sensibles sont donc protégés. Où est la soumission?

Ce que révèle ce théâtre : trois couches de déni

Ce n’est pas tant l’accord lui-même qui dérange, que ce qu’il révèle de nos incohérences et vulnérabilités narratives.

1. L’incompétence technocratique déguisée en souverainisme offensé

Beaucoup des critiques formulées trahissent une méconnaissance totale de la mécanique douanière et des équilibres économiques transatlantiques. On crie à la perte de souveraineté sans mesurer que ce cadre douanier stabilise les conditions d’accès à un marché de 330 millions de consommateurs, dans un contexte mondial de repli.

> Quand la stabilité est confondue avec la soumission, c’est que la lecture stratégique a cédé au réflexe pavlovien.

2. Le réflexe antiaméricain comme logiciel d’analyse

Derrière les critiques, affleure une vieille passion française : l’idée d’une Europe digne ne pouvant exister qu’à distance, sinon en opposition à Washington. Il ne s’agit pas d’évaluer l’accord, mais de rejeter ce qu’il symbolise : une Europe qui coopère avec Trump, qui achète du gaz de schiste, qui admet une asymétrie temporaire.

On fustige la dépendance aux États-Unis, en oubliant que l’Europe s’est littéralement offerte à Gazprom pendant deux décennies, au mépris de toute prudence stratégique.

> Le gaz russe, lui, ne choquait personne. Le GNL américain, oui.

3. Un alignement objectif sur les intérêts russes

C’est peut-être là le point le plus grave. En délégitimant un accord qui :

-réduit notre vulnérabilité énergétique,

-renforce nos marges d’action industrielle,

-et affirme un axe transatlantique dans un monde fragmenté,

certains discours participent, intentionnellement ou non, de l’effort russe pour diviser l’Occident.

On se trompe d’ennemi, on se bat contre le parapluie pendant que l’orage gronde ailleurs.

Fracturation, TAFTA : le procès du réel

Il est difficile de ne pas revenir, rétrospectivement, sur la manière dont l’Europe s’est volontairement exclue de toute trajectoire d’indépendance énergétique. La fracturation hydraulique — aujourd’hui à la base de l’autonomie énergétique américaine — a été l’objet d’une campagne de rejet massive en Europe, au nom de principes environnementaux légitimes, certes, mais aussi sous l’effet de soupçons documentés d’instrumentalisation par des puissances hostiles, notamment la Russie.  Lire le focus:

Plusieurs agences de renseignement, tant américaines qu’européennes, ont depuis établi que des réseaux liés au Kremlin avaient appuyé les oppositions au “fracking”, avec un résultat géopolitique tangible : une Europe moralement satisfaite, mais structurellement dépendante. Une Europe idiote.

Ce qui n’était qu’un soupçon pèse désormais lourd, puisque les faits ont confirmé la dépendance énergétique qu’il s’agissait précisément d’éviter. Dans le même registre, l’hostilité virulente au TAFTA, traité transatlantique pourtant imparfait mais structurant, apparaît aujourd’hui en miroir de la situation actuelle : on refuse hier un accord commercial approfondi avec les États-Unis, et l’on accepte aujourd’hui à la hâte un compromis douanier improvisé, sur fond de pression tarifaire. Ce que l’on a écarté par idéologie, on le subit désormais sans vision.

En guise de conclusion : sortir de l’aveuglement stratégique

L’accord Trump–Von Der Leyen n’est ni un chef-d’œuvre, ni un reniement. C’est un acte de lucidité minimale, dans un monde où l’économie est redevenue politique, où l’énergie est une arme, et où la stabilité vaut parfois plus que l’élégance diplomatique.

Les critiques les plus bruyantes font preuve soit de naïveté technocratique, soit d’un romantisme géopolitique dépassé, soit, parfois, d’un alignement inconscient avec des narratifs hostiles à l’autonomie réelle de l’Europe.

Il est temps de défendre une Europe lucide, qui sache choisir ses partenaires, assumer ses intérêts, et reconnaître que la stabilité obtenue au bon prix est déjà une victoire.

Refonder la République par le haut

Pour une restauration du temps long, de la souveraineté et de la dignité politique. Un homme du peuple a le droit de parler à la hauteur à laquelle il se hisse. La mienne vient là.

La Ve République n’était pas un régime fait pour un homme. Elle fut pensée pour un peuple. Un grand peuple, capable de projeter sa volonté dans le temps, de produire des femmes et des hommes d’État à la hauteur des exigences qu’il formule pour lui-même. Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas la crise d’un modèle dépassé, mais l’affaissement progressif de ce qui lui donnait sa force : le temps long, la hiérarchie des fonctions, la clarté des responsabilités. Le moment est venu de nettoyer les écuries d’Augias — non en brisant les cadres, mais en retrouvant leur sens profond.

Réflexions sur l’épuisement des équilibres démocratiques

La Constitution de la Ve République n’avait pas été fondée sur de si mauvais principes.
Conçue dans un moment de grande instabilité politique, elle portait en elle un équilibre subtil entre autorité et représentativité, entre verticalité et légitimité populaire. Ce qui a été abîmé depuis ne tient pas tant à sa lettre qu’à son adaptation progressive à des logiques qui lui étaient étrangères. D’où la nécessité d’envisager, non une table rase, mais une révision sérieuse, instruite par l’expérience.

Voici quelques pistes de réflexion, issues d’un regard porté sur plusieurs décennies d’évolution politique.

1. Le couplage du mandat présidentiel avec le mandat législatif : une erreur de conception

La réforme de 2000, réduisant le mandat présidentiel à cinq ans pour l’aligner sur celui de l’Assemblée nationale, a opéré une confusion durable des temporalités. Elle a gommé la distinction entre le temps long — celui de la vision, de la souveraineté, de l’arbitrage — et le temps court, propre à la logique parlementaire, aux jeux de majorité, et aux cycles électoraux rapides.

Cette réforme a dévitalisé la fonction présidentielle. Le chef de l’État, pensé par la Constitution comme une figure de surplomb, garant de l’unité nationale et de la continuité de l’État, s’est retrouvé piégé dans une logique partisane, obligé de jouer le rôle de chef de majorité.

Le président n’arbitre plus vraiment : ou plutôt, lorsqu’il arbitre encore — comme ce fut le cas récemment avec la décision souveraine de reconnaître l’État de Palestine —, il le fait dans un espace saturé par les tensions du temps court, sans échappée temporelle.

Car il n’existe plus de distance institutionnelle suffisante pour accueillir le temps long. L’arbitrage présidentiel, au lieu d’émerger comme une décision posée dans l’Histoire, est aussitôt absorbé, évalué, commenté, relativisé, et souvent délégitimé dans le flux d’actualités, au sein d’un système d’information devenu un précipité permanent. Le chef de l’État agit — mais sa parole n’imprime plus la durée. Elle est dévorée dans l’instant.

2. Une dissolution rendue inopérante

La prérogative de dissolution, à la discrétion du président, permettait de remettre le peuple au centre de la décision lorsqu’un désordre politique obstruait le fonctionnement institutionnel. Elle ne visait pas à résoudre un blocage juridique, mais une crise de loyauté ou de lisibilité des partis.

Par deux fois, cette arme a été utilisée pour tenter de trancher dans le vif : en 1997 par Jacques Chirac, en 2024 par Emmanuel Macron. Et par deux fois, elle a produit l’effet inverse : le peuple n’a pas arbitré, il a constaté. Il n’a pas choisi : il s’est absenté. La dissolution n’éclaircit plus le jeu démocratique, elle en révèle la fragmentation. L’outil n’est pas à remettre en cause — mais le contexte politique dans lequel on l’utilise l’a vidé de sa fonction régénératrice.

3. L’égalité des temps de parole : un égalitarisme qui rend inégal

Sous la présidence de François Mitterrand, l’introduction du pluralisme médiatique et de l’égalité des temps de parole fut présentée comme un progrès démocratique. Mais dans un monde dominé par l’instant, le cynisme et la logique du clash, cette égalité formelle devient une inégalité réelle. Elle favorise les discours simplificateurs, les promesses intenables, les pulsions émotionnelles.

Le biais négatif — bien documenté par les sciences cognitives — donne toujours un avantage à la critique spectaculaire sur la parole responsable. Dans ces conditions, l’égalité des temps d’antenne n’assure plus un débat honnête, mais une compétition faussée où le plus bruyant écrase le plus sage.

Mais il faut aller plus loin. Nous ne sommes plus dans une simple crise de représentation médiatique, mais dans une faille systémique du système d’information.

Ce système — qui devrait informer, structurer, pondérer, éclairer — s’est mué en résonateur de tensions, accordant la prime au choc, à l’indignation, à la viralité. Les alertes formulées par le Chef d’État-Major des Armées (CEMA) sur la montée des opérations de guerre cognitive, de désinformation stratégique, notamment en provenance de la Russie, n’ont été que marginalement relayées.

Il y a là non seulement une crise démocratique, mais une question de sécurité nationale. Une nation qui ne maîtrise plus le récit qu’elle se fait d’elle-même est une nation vulnérable.

4. Une Constitution n’est pas une abstraction : elle est organique et mémorielle

Une Constitution digne de ce nom ne saurait se réduire à une somme de principes idéaux. Elle doit incarner la mémoire des expériences, les échecs comme les progrès, les déséquilibres comme les ajustements. Elle doit connaître l’homme tel qu’il est, non tel qu’on aimerait qu’il soit.

À ceux qui reprochent à la Ve République d’avoir été « taillée sur mesure pour de Gaulle », il faut répondre avec fermeté : ce n’est pas de Gaulle que la Constitution a servi, mais la France. Elle fut pensée non pour un homme providentiel, mais pour un peuple à la hauteur de son Histoire.

Un grand peuple précède les grands hommes — ou les appelle.
Et l’architecture institutionnelle n’a de sens que si elle repose sur cette conviction : que le peuple français n’est pas un agrégat d’audiences ni une juxtaposition de colères, mais une conscience historique en quête de forme durable.

Conclusion : retrouver la verticalité du temps et la dignité de la République

Nous ne devons pas abandonner la Ve République.
Mais il faut la ressaisir. La dégager des ajustements court-termistes, restaurer la logique de ses équilibres, redonner sens à ses temporalités différenciées.

Ce travail n’est pas technique. C’est un acte de salubrité politique.
On ne combat pas la désagrégation démocratique par des formules molles, mais en nettoyant les écuries d’Augias, c’est-à-dire en revenant aux fondations : une architecture institutionnelle qui fasse vivre l’intelligence, la durée, et la dignité de la République.

Une démocratie vivante ne se contente pas de refléter ce que nous sommes.
Elle nous oblige à devenir ce que nous prétendons être.

PS: j’ai oublié d’évoquer le rôle assez fondamental du deuxième personnage de l’Etat et celui du Sénat, éminent dans la représentation du pays réel, physique, du pays tranquille, dans le contrôle du gouvernement.

Et si le Proche-Orient n’était pas si compliqué

Le chaos structuré : du 11-Septembre à Daesh, de Durban à Dabiq, de Massoud à Poutine, de Tel-Aviv à Moscou. Il est des vérités qu’on ne peut approcher qu’en franchissant plusieurs voiles. En se forçant à risquer de trop embrasser du champ des « événements » pour mieux étreindre, comprendre et, finalement, étouffer les forces illégitimes qui sont à l’oeuvre.

Le 11-Septembre 2001 n’est pas seulement une tragédie ou un acte de guerre. C’est une onde de choc cognitive, une déflagration symbolique, une cassure dans l’histoire contemporaine. Il survient au croisement de deux événements ignorés, disjoints mais reliés par la coulisse stratégique :
– L’assassinat du commandant Massoud, deux jours plus tôt, par deux kamikazes déguisés en journalistes, dans un attentat trop précis pour n’être que marginal. On retient celui-ci comme le point majeur.
– Et, presque simultanément, la Conférence mondiale contre le racisme à Durban, où se noue un accord silencieux entre les révolutions sociales postmodernes (écologistes, anticapitalistes, altermondialistes) et la bannière théologico-politique de la Révolution islamique, qui s’infiltre par la cause palestinienne. C’est cet événement, dans sa banalité, qui était important.
C’est à Durban, en effet, que les drapeaux se croisent. Et le 11-Septembre les recouvre d’un souffle de feu.

La grande scène du XXIᵉ siècle commence là : dans ce trompe-l’œil monstrueux, où le choc des tours effondrées nourrit de son onde toutes les matrices révolutionnaires — sans qu’aucune ne sache, réellement, ce qu’elle vient d’absorber.


L’engrenage et la faute stratégique

Les États-Unis, frappés au cœur, réagissent en empire blessé. Mais leur réponse ouvre plus qu’elle ne ferme.
En Afghanistan d’abord, mais surtout en Irak, ils déclenchent une chaîne de ruptures dont l’Iran est le premier bénéficiaire objectif.
La chute de Saddam Hussein, la dissolution de l’armée irakienne, la débaathification, tout cela crée un vide — et dans ce vide, l’Iran s’étend.

Washington, croyant abattre l’Axe du Mal, brûle en réalité son propre magistère moral.
Et offre à la Révolution islamique une profondeur stratégique que ni Khomeini ni Khamenei n’auraient osé espérer aussi vite.


Le retour de Saddam… par l’ombre

C’est alors que réapparaît Saddam Hussein, non plus comme chef d’État, mais comme figure spectrale.

Juste avant l’invasion américaine, il se rend à Damas, espérant sans doute un dernier geste fraternel de la Syrie baathiste. Mais Bachar el-Assad ne joue plus la solidarité idéologique : il calcule. Saddam, en désespoir de cause, invoque l’islam qu’il avait combattu. Bachar, lui, prépare son chaos.

La Syrie devient entre 2003 et 2011 un couloir discret :
– pour les anciens baathistes,
– pour les djihadistes internationaux,
– pour les réseaux de contournement.
Ce sas syrien entre l’État profond, les tribus, et l’internationale salafiste, est l’incubateur du monstre.


Daesh : fruit empoisonné du vide américain

Ce monstre, c’est Daesh.

Né de la collision entre les ruines de l’Irak, les frustrations sunnites, la brutalité du désordre, et les ingénieries du renseignement, il réunit :
– des officiers baathistes,
– des djihadistes globalisés,
– des hommes de main,
– des russophones venus du Caucase.

Et là encore, la Syrie joue le rôle d’interface : le lieu de la porosité, de la circulation, de la mutation.


L’énigme russe n’est pas insaisissable

Mais voici l’énigme : Daesh frappe l’Occident. Pas la Russie. Ou si peu.

Dans Dabiq, le magazine officiel de l’État islamique, la Russie est citée, mais jamais désignée comme l’ennemi principal.

Elle est une présence rhétorique, mais une absence stratégique.

Et sur le terrain, les attentats de Daesh — Madrid, Paris, Bruxelles, Berlin, Nice — fragilisent les démocraties, nourrissent les peurs, font monter les partis identitaires.
Tout cela sert la Russie de Poutine :
– en sapant l’unité européenne,
– en légitimant son propre autoritarisme,
– en isolant ses opposants internes.

Il n’y a pas connivence. Il y a convergence.

Daesh dynamite par le bas. Poutine ronge par le haut. L’un frappe. L’autre récolte.


Le clou sur le cercueil

En mars 2024, Moscou est frappée : le Crocus City Hall.
Un attentat sanglant, revendiqué par Daesh.
Mais la première réaction de Vladimir Poutine n’est pas de pointer l’État islamique.
Il accuse Kyiv, l’Occident, l’axe atlantiste.

Ce n’est pas un déni. C’est un réflexe structurel.
Poutine sait que le visible est déjà un écran. Que le terrorisme est un langage à plusieurs voix.

Et que celui qui frappe n’est pas toujours celui qui parle par le coup.

Le maître du brouillard reconnaît le brouillard. Il le trace. Il y règne.


⚫ Le chaos n’est pas une dérive. C’est une méthode.

Daesh ne parle pas au nom de l’islam. Il parle au nom du vide.
Et dans ce vide, la Russie avance, en silence, avec méthode, jusqu’à ce que les États s’effondrent sous leur propre poids moral.

Architectes du morcellement

Les régimes de Vladimir Poutine et de Benyamin Netanyahou incarnent aujourd’hui un type de puissance particulier : les puissances de fragmentation. Elles ne cherchent pas à ordonner le monde selon un idéal ou un système, mais à le maintenir dans un état de dislocation maîtrisée, dans lequel elles seules peuvent affirmer une cohérence apparente. Elles gouvernent par érosion contrôlée des équilibres, par affaiblissement systématique des contre-pouvoirs, et surtout, par instrumentalisation du chaos.

Ces régimes ont appris à valoriser la rupture plutôt que la stabilité, à organiser la confusion plutôt qu’à la dissiper. Ils n’ont pas peur d’une certaine forme de mutilation symbolique : ils sont prêts à sacrifier une part de leur image, de leur cohérence, voire de leur propre population, pour préserver l’axe de domination verticale qu’ils incarnent. Poutine ne s’est ainsi jamais totalement affranchi des soupçons persistants autour des attentats de 1999 — frappes contre des immeubles d’habitation attribuées aux Tchétchènes, mais qui ont coïncidé avec son irruption sur la scène politique russe, face à un Eltsine laminé. De même, Netanyahou, en radicalisant la société israélienne de l’intérieur, n’hésite pas à fragmenter jusqu’à sa propre démocratie, si cela permet de verrouiller l’horizon politique autour d’un état de guerre permanent.

Ces logiques révèlent un modèle de pouvoir qui prospère non pas sur l’adhésion, mais sur la saturation, sur l’épuisement cognitif des peuples, sur la dislocation des solidarités. Et, en coulisse, un axe discret s’esquisse : un proto-occidentalisme stratégique, entre Tel-Aviv et Moscou. Non pas une alliance officielle, mais une convergence froide autour de la gestion technologique et sécuritaire du chaos. L’un comme l’autre, Moscou et Tel-Aviv savent qu’un Iran révolutionnaire incontrôlable — doté du nucléaire — est une menace commune. Et si Moscou proteste publiquement face aux frappes américaines ou israéliennes sur les installations iraniennes, sa retenue systématique, voire son silence, trahit un consentement stratégique implicite.

Pendant ce temps, la Révolution islamique d’Iran, confrontée à cet ordre feuilleté du désordre, apprend à son tour. Elle qui croyait que le chaos ouvrirait une brèche vers le réel, vers l’immanence politique d’un monde islamique nouveau, découvre que le chaos est structuré, surveillé, assigné. Que la visibilité publique de son projet est un piège cognitif, et que le vrai pouvoir se joue dans les marges grises, dans les seuils non-cartographiés du théâtre géopolitique. L’Iran s’adapte — clandestin, fractal, mobile — mais comprend aussi qu’il n’est pas l’initiateur du chaos : il en est la matière première.

C’est pourquoi, en regard de cette configuration, certains événements fondateurs doivent être réinterrogés non comme des faits sacrés, mais comme des structures politiques. Le 11-Septembre 2001 comme le 7-Octobre 2023 ne peuvent être regardés seulement à travers le prisme de l’émotion ou du récit officiel. Ils doivent être abordés avec la rigueur de la médecine légale, c’est-à-dire comme des corps sur une table d’autopsie. Autopsie, littéralement, signifie « voir de ses propres yeux » ; voir dedans. Refuser cela, c’est renoncer à toute justice. Sans cet effort, il ne reste que la commémoration comme rideau de fumée, et le chaos comme instrument du pouvoir.

Note : Attentats du 13 novembre 2015, dissonances logiques et impact électoral

La situation de la Russie explique, directement, les manoeuvres actuelles dans l’agenda de la chute annoncée du gouvernement Bayrou.
Il faut voir, tout autant, le piège tendu, il y a quelques jours, sur le « sujet » de la lutte contre la corruption, à Zelensky comme un dispositif parfaitement analogue.
La guerre est implantée dans les démocraties. Elle est cognitive mais elle présente des vecteurs logiques, parfaitement traçables et identifiables.


La seule limite, c’est que ces vecteurs qui appartiennent à la stratégie russe se sont patiemment, à la faveur d’un travail autour du grand remplacement, ou de l’immigration massive, comme du terrorisme islamique assez opportun, inscrit comme éléments légitimes du débat démocratique.

Le sont-ils autant qu’on est amené à le penser?
Tout cela repose sur des actions terroristes sur lesquelles il n’est pas interdit de se poser des questions compte tenu, pour certaines, d’une proximité suffisante avec des élections et, parfois, de dissonances de propagande inattendues.

Les attentats coordonnés du 13 novembre 2015 à Paris, revendiqués par l’organisation terroriste Daesh, ont marqué un tournant dans l’histoire récente de la France. En plus du choc humain et symbolique, ils ont eu des répercussions politiques profondes, en pleine période électorale.

1. Déclaration d’Abdelhamid Abaaoud : un aveu dissonant

Abdelhamid Abaaoud, ressortissant belge identifié comme coordinateur des attentats, a fait l’objet d’une interview publiée dans le numéro 12 de Dabiq, la revue de propagande de l’État islamique, peu avant sa mort. Il y affirme avoir pu rejoindre l’Europe puis la France sans difficulté, malgré une fiche de recherche internationale, en franchissant librement les frontières :

> « Je suis retourné en Europe avec les frères, malgré que nous soyons tous recherchés. Nous avons pu nous installer, planifier des opérations et frapper. »

Ce propos est surprenant. Logiquement, une organisation terroriste aurait plutôt intérêt à cacher les failles qu’elle exploite pour ne pas inciter les États visés à renforcer leurs dispositifs de contrôle. Le fait que Daesh choisisse ici d’exhiber cette vulnérabilité des frontières — en pleine crise migratoire et débat sur Schengen — soulève de vraies questions.

2. Un impact immédiat sur le débat public

De surcroît, les attentats du 13 novembre sont survenus à moins d’un mois des élections régionales françaises (1er tour : 6 décembre 2015). Ces élections ont été fortement perturbées : suspension des campagnes, mise en retrait des débats économiques et sociaux, recentrage du discours politique autour de la sécurité, des frontières et de l’identité.

Le Front National, en particulier, a profité de ce climat anxiogène pour réaliser un score historique au premier tour, arrivant en tête dans plusieurs régions. Si la formation n’a pas remporté de région au second tour (en raison de désistements républicains), le message politique avait été envoyé : la peur a fait levier électoral.

3. Un précédent dans la fabrique de la peur

Les propos de Abaaoud, ainsi que la chronologie des événements, s’inscrivent dans une dynamique plus large d’instrumentalisation de la violence terroriste pour modifier les équilibres démocratiques. Le terrorisme, dans ce cas, ne se limite pas à semer la terreur. Il oriente le débat, modifie les priorités politiques, et fait émerger des acteurs ou discours extrêmes, jusque-là périphériques.

Conclusion : Une dissonance à interroger

L’affichage délibéré, par un chef terroriste, de la porosité des frontières européennes, n’est pas anodin. Il ne s’agit pas simplement de se glorifier, mais peut-être de participer activement à une guerre cognitive, en soulignant les faiblesses systémiques des démocraties et en alimentant les discours politiques les plus extrêmes.

La coïncidence temporelle avec un cycle électoral majeur, et les effets documentés sur l’opinion publique, appellent à une vigilance accrue sur l’interpénétration entre terrorisme, propagande et dynamique démocratique.

Lettre ouverte d’un veilleur à la République endormie

Pour rompre la dilution et rappeler qu’un corps républicain ne se punit pas lui-même.

Je ne suis pas un homme à part. Je suis un homme debout, au poste qui est le mien depuis bientôt trente ans.
En 1996, j’ai quitté le journalisme, après treize années passées au sein d’un quotidien régional.
Je l’ai quitté non par lassitude, mais par devoir.
Car j’y pressentais une dérive du réel, une mise à distance insidieuse des faits, une parole de plus en plus tenue, calibrée, conditionnée, soumise aux injonctions auxquelles la foule s’aliénait. La perversion de ce cycle atteint sa limite, aujourd’hui.


Ce que beaucoup découvrent aujourd’hui, parfois avec stupeur, je l’ai vu venir, et j’ai choisi de ne pas en être l’instrument.
Répondre à cet appel n’a pas été sans conséquences.
J’ai connu les marges, les silences, l’incompréhension.
J’ai traversé, plus d’une fois, des situations matérielles difficiles, des mises à l’écart, des revers. Ma famille, les personnes qui me sont chères y ont été exposées, ce qui rendait encore plus insoluble le fait de devoir satisfaire le devoir que m’assignait ma nature.


Je n’ai jamais fléchi sur ce point :
garder le lien avec le réel, garder la parole libre, garder l’esprit en éveil, déchiffrer ce qui, à mon ouïe, dissonait trop.


Depuis, j’ai entrepris, proposé, écrit, alerté. J’ai bien appris ce que c’est que pisser dans un violon en République Française.


Pour plus récente illustration, j’ai créé Habitat du Roi® pour redonner pouvoir à la demande dans la fabrique urbaine en ajoutant à l’économie du Réel la dimension « imaginaire » que procure l’économie dérivée de la blockchain.
J’ai lancé Prompt Renfort pour faire de l’intelligence artificielle un outil d’éveil, pas d’assoupissement.

Il y des gens qui m’en dépossèderont, sans en avoir eu l’idée. Je les emmerde souverainement.


J’ai nommé — bien avant qu’elle ne pénètre le discours officiel — « la guerre cognitive » qui nous frappe. J’ai discerné, pour faire écho à un événement qui  nous a tous marqué, son ombre dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015. Mais je ne me suis pas tapé la tête contre les murs. J’ai élevé mon esprit, pour dépasser le cirque. Qui l’a fait autant que moi?

Je n’ai pas que cela à mon actif. Mais cela devrait suffire.


Mais aujourd’hui, les coups commencent à pleuvoir  Et ils ne viennent pas d’un adversaire, mais de ses petites mains, à travers ses visages différents, dans la banalité machinale non du mal, pour citer Simone Weil, mais de l’indifférence bureaucratique, par dilution de la responsabilité.


Ils tombent sans procès, sans confrontation. Mises en demeure, relances, humiliations financières. Et ils me disent baisse ta nuque. Le mieux que tu es ou que tu as fait ne compte pas et il est parfaitement normal que mieux tu raisonnes, moins tu sois entendu.

Comment! Vous pouvez le dire vraiment, ce message masqué, c’est-à-dire traduit dans le langage commun, pas en langage subliminal. La plupart des gens, dans ma situation, ne le liraient pas comme tel. Moi, c’est cela, au regard de qui je suis et de l’effort unique, constant, pur, qui est le mien, c’est ainsi que je le lis.

Il n’y a pas d’autre manière.


Je ne me plains pas une seconde. Mais je pose cette question :
Qui me juge ? Quel est son bilan ?
A-t-il porté plus de poids, plus longtemps, avec plus de constance ?
A-t-il vu ce que j’ai vu, tenté ce que j’ai tenté, risqué ce que j’ai risqué ?
S’il y en a un, je m’incline. Sinon, qu’il se taise.


La République n’est pas une série de procédures exercées dans le vide, scellées dans l’étanchéïté des exécutants. Elle est un corps vivant, ou elle n’est rien sinon la dissipation de son voeu dans la déresponsabilité de tous.  Elle devrait être intolérante au gâchis des facultés des uns et des autres.

Mon expérience est probante. La République s’en fout. Elle n’est qu’un code.


Ce corps, aujourd’hui, est dilué. Sa substance se nécrose. Chacun seul. Chacun comptable. Chacun réduit à ses cases.
Mais la République, la vraie, ne punit pas ceux qui la servent. Elle les écoute. Elle les reconnaît. Elle ne leur casse pas les reins. Elle n’essaye même pas.


Je parle ici non pour moi, mais pour rompre la dilution.
Pour faire vibrer la mémoire du corps républicain. Le corps uni et indivible du Peuple.

Il mérite qu’on ne soit pas fatigué.


Je ne suis donc pas fatigué. Je ne suis pas, de toute façon, d’un matériau qui se brise facilement.

Vous vous en rendrez compte.

Même si le corps chancelle, mon âme reste debout, et aussi tranchante que le moment le réclame.


C’est un don. Ce n’est pas de l’héroïsme.

C’est un appel auquel je réponds — jour après jour — par devoir.

Je ne me dérobe pas. Je suis là.

Je parle à la République. Pas à ces émissaires.

Daniel CICCIA

Pour vous servir.


👉Et si certains cherchent une image, qu’ils se souviennent d’un nom : Alan Turing.
Il a brisé les codes de la machine ennemie, Enigma,
et c’est sa propre société qui l’a brisé, lui.
Il a souffert, seul,
sacrifié par l’aveuglement des siens.
Je ne prétends pas être lui.
Mais je sais ce que c’est que de déchiffrer ce que d’autres refusent de lire,
et d’en payer le prix.

J’attends la réponse là.

Sur ce ring. C’est en effet moi qui le choisit.

L’histoire noire d’Israël

Une strate opaque et stratégique de l’État israélien, distincte de sa vitrine démocratique, défigure la démocratie israélienne pour « accomplir » son horizon « biblique ». Cette évidence émerge d’elle-même de toutes les zones grises de l’histoire de l’état hébreu, dominée, au cours des vingt dernières années, par Benjamin Netanyahou. Les puissances de fragmentation ne doivent pas éclore.


Pendant longtemps, la Révolution islamique d’Iran, survenue en 1979, fut perçue comme le point de rupture majeur au Proche-Orient. L’antisionisme virulent des mollahs, les slogans incendiaires promettant la destruction d’Israël, et les relais stratégiques de Téhéran — Hezbollah, Hamas, Houthis — ont permis de forger un narratif solide : celui d’un Israël assiégé, courageux, occidental, rationaliste, tenant la ligne de front face à une marée obscurantiste. Ce narratif, bien que rassurant, ne résiste pourtant plus à l’analyse historique des structures profondes. Car un autre acteur a patiemment tiré les fils invisibles de l’Orient compliqué : l’Israël de l’appareil, de la projection, de la stratégie fragmentaire. Un Israël parfois plus acteur que réactif.

1. Le mythe de la sentinelle assiégée : un écran occidental
Israël a longtemps joui d’un statut quasi intouchable dans les analyses occidentales. À la fois refuge nécessaire post-Shoah et vitrine démocratique au sein d’un environnement jugé barbare, l’État hébreu fut protégé par un double bouclier : moral et sécuritaire. À l’Est, l’Iran des Mollahs incarnait le chaos. Au centre, les Frères musulmans. Au nord, le Hezbollah. Ce récit, s’il contient des éléments de vérité, occulte la capacité d’Israël à manipuler, fragmenter et neutraliser ses voisins.

2. Une stratégie de la fragmentation régionale
Dès les années 50, la doctrine de périphérie de Ben Gourion cherche à créer des alliances indirectes avec l’Iran du Shah, la Turquie ou l’Éthiopie. L’objectif ? Contourner la masse arabe hostile. Mais plus tard, la doctrine s’affine. Il ne s’agit plus de contourner, mais d’affaiblir. Encourager le communautarisme au Liban. Soutenir, en sous-main, les islamistes palestiniens pour affaiblir l’OLP. Maintenir la Syrie dans un état de guerre larvée. Isoler la Jordanie. En somme : empêcher toute architecture unitaire au Proche-Orient.

3. Le projet enfoui du « Grand Israël »
Le groupe Stern, fondé par Avraham Stern, rêvait d’un Israël allant du Nil à l’Euphrate. Si ce projet fut marginal au départ, il infuse encore aujourd’hui certaines franges de l’armée, des colons, et de la droite religieuse. Derriere les discours sur la « sécurité » ou la « rationalité stratégique », subsiste une volonté d’expansion, découpée, dissimulée, patiente. Et chaque effondrement d’un voisin (Irak, Syrie, Liban) est une case de plus dans cette entreprise invisible.

4. Ariel Sharon : la paix des Braves avortée
Le retrait unilatéral de Gaza en 2005, orchestré par Ariel Sharon, marqua une rupture. Premier chef de guerre à expulser ses propres colons, Sharon fonda Kadima, parti centriste, pour aller plus loin : retrait partiel de Cisjordanie, tracé de frontières. Il était, au sommet de sa puissance, l’homme par lequel la paix pouvait venir. Puis vint l’AVC massif de janvier 2006. Et le silence. Aucun bulletin médical. Aucun discours. Aucune image pendant huit ans. Comme si l’État hébreu avait décidé d’oublier celui qui était sur le point de briser l’ordre de domination. Le lion était tombé, mais il ne fallait pas qu’il ressuscite.

5. Une transition oubliée : 2001–2009, l’entre-deux effacé
La période 2001–2009 échappe au clivage traditionnel entre travaillistes et droite dure. Elle est pourtant essentielle. D’abord dominée par Ariel Sharon, cette séquence marque l’affirmation d’un leadership fort capable de renoncer (retrait de Gaza, rupture avec le Likoud). Après son AVC, c’est Ehud Olmert qui prend la suite à la tête de Kadima. Moins charismatique, affaibli par des affaires de corruption, Olmert échoue à inscrire durablement une voie médiane. Cette séquence dit quelque chose de la fragilité des volontés de compromis en Israël : Sharon est foudroyé alors qu’il s’apprête à tracer un horizon de paix ; Olmert tombe dans la disgrâce. À l’inverse, Benjamin Netanyahou, objet lui aussi d’enquêtes judiciaires, parvient à imposer une figure de lion invincible, transformant chaque crise en levier de consolidation. Le contraste est saisissant.

6. Yasser Arafat, un fantôme irradié ?
Le 11 novembre 2004, Yasser Arafat meurt à l’hôpital militaire Percy de Clamart, en France, après une hospitalisation précipitée et une dégradation brutale de son état de santé. Aucun diagnostic clair n’est jamais rendu public. Aucune autopsie. Son entourage évoque rapidement un empoisonnement. En 2012, son corps est exhumé : des traces anormales de polonium 210, une substance radioactive hautement toxique — et tristement célèbre pour ses usages dans les cercles d’élimination russes — sont détectées dans ses effets personnels. Les rapports restent contradictoires, mais la coïncidence est là : un dirigeant isolé, partenaire de la paix avec Itzhak Rabin, devenu gênant, entouré de mystère, effacé sans preuve. Il n’est pas le seul fantôme sacrifié à flotter dans les plis de cette histoire fragmentée.

7. Rabin et Peres, les figures effacées de la paix
Yitzhak Rabin, ancien chef d’état-major et Premier ministre, incarna la paix des armes déposées. Signataire des accords d’Oslo, il fut assassiné en 1995 par un extrémiste juif — non par un ennemi extérieur, mais par un fils d’Israël. Ce geste mit brutalement fin à une trajectoire de reconnaissance mutuelle avec les Palestiniens. Quant à Shimon Peres, son successeur éphémère, prix Nobel de la Paix lui aussi, il fut durablement marginalisé, son aura technocratique éclipsée par les populismes montants. Tous deux furent, à leur manière, relégués dans les marges du récit national. Leur effacement progressif des mémoires officielles traduit le refus profond d’un Israël en mutation d’assumer jusqu’au bout sa propre ouverture au compromis.

8. Yigal Amir, le fantôme dans la cellule
L’assassin d’Yitzhak Rabin, Yigal Amir, purge depuis 1995 une peine de prison à perpétuité, sans possibilité de libération. Isolé durant plus d’une décennie, puis soumis à un régime strict malgré quelques assouplissements, il demeure une figure marginalisée mais obsédante dans la mémoire israélienne. Jamais repenti, invoquant la loi religieuse du « din rodef » pour justifier son acte, il incarne une part refoulée du sionisme religieux radical : celle qui préfère tuer un Premier ministre juif plutôt que de renoncer à l’expansion territoriale. Figure fantomatique lui aussi, il hante l’espace symbolique d’un pays déchiré. Son existence captive, ni effacée ni pardonnée, rappelle que le crime idéologique n’a pas disparu : il est tapi, dans l’ombre, prêt à réapparaître au rythme des convulsions nationales.

9. La parole empêchée : l’antisionisme sous tabou
Le tabou de l’antisionisme est devenu une arme redoutable. Il empêche la critique de l’appareil israélien sous peine d’être taxé d’antisémitisme. Il confisque la parole. Il permet, en même temps, de déclarer la guerre aux Palestiniens sans paix possible, tout en gardant le soutien de l’Occident. Ce même Occident qui, dans un retournement fascinant, voir monter des extrêmes droites européennes qui reconnaissent Israël comme rempart contre l’islam, et forment un axe idéologique allant de Washington à Moscou, en passant par Tel-Aviv. La lettre remise en grandes pompes en soutien de la nomination pour lauréat de Donald Trump du prix Nobel de la Paix par Benjamin Netanyahou entrera – peut-être – dans l’histoire, aux dépens de l’actuel Premier ministre israélien, comme le plus grand marché de dupes de l’histoire.
L’axe Washington->Tel-Aviv->Moscou justifie un grand point d’interrogation car Trump agit, si on dépasse le spectacle, peut-être plus comme révélateur que comme adhérent,

10. L’invisibilité se déchire : vers un examen de conscience ?
Israël devra bientôt se préparer à un véritable examen de conscience, accompagné peut-être d’une introspection judiciaire. Trop de fantômes sacrifiés hantent la mémoire collective de l’État hébreu et du peuple élu. Le rideau d’invisibilité qui le protégeait jusqu’à présent est en train de s’effilocher, et ce sont désormais des pans entiers qui vont tomber. Les récents cas, rapportés par le courageux quotidien Haaretz, faisant état de traumatismes psychologiques profonds au sein des rangs de Tsahal, ne sont que la partie immergée de la prise de conscience qui couve. Il ne s’agit plus seulement de stratégie, mais de vérité, de justice, de libération du récit.

Conclusion : La paix ne viendra que des Braves
Rabin et Sharon, deux généraux, deux lions de guerre, furent les seuls à pouvoir porter la paix car elle exige le courage de renoncer. Tous deux furent balayés. L’un assassiné, l’autre plongé dans le coma. Ce n’est pas un hasard. La paix résulte des braves. Pas des résignés, pas des fanatiques, pas des stratèges en chambre. Et tant qu’une nation investira plus dans la fragmentation de ses voisins que dans la paix avec eux, elle construira sa forteresse sur du sable.

Daniel CICCIA

Encadré spéculatif : L’arme de l’intoxication et l’ombre israélienne ?
Rétrospectivement, la guerre en Irak menée par les États-Unis en 2003 laisse un arrière-goût d’orchestration. Il a fallu convaincre la CIA, le MI6 et d’autres agences occidentales de la réalité d’armes de destruction massive — réalité qui ne fut jamais prouvée. Deux intoxications complémentaires semblent avoir convergé : l’une sur Saddam Hussein lui-même, pour le pousser à refuser les inspections de l’ONU ; l’autre sur l’Amérique des Faucons, traumatisée par le 11-Septembre, avide de frapper. Dans ce ballet d’illusions, une hypothèse se dessine : celle d’une main subtile et invisible qui aurait « aidé » les services à croire ce qu’ils désiraient croire. Israël ? À l’époque, l’idée semblait inconcevable. Et pourtant… La porosité idéologique entre certains cercles néoconservateurs américains et la droite israélienne, les affinités stratégiques, les recoupements sur le terrain syrien ou iranien, laissent entrevoir une connivence. Le récent lapsus de George W. Bush, évoquant que "la Russie était l'agresseur en Irak" avant de se corriger: "en Ukraine", pourrait être entendu comme une accusation voilée. À tout le moins, il appelle à rouvrir des dossiers trop vite refermés. Car si l’Israël de Netanyahou cultive, en surface, l’hostilité à Moscou, il entretient en coulisse une neutralité ambivalente vis-à-vis de Poutine, confirmée par certaines abstentions aux votes de l’ONU.
Cette convergence discrète entre les puissances de fragmentation ne doit pas éclore. Elle doit être dévoilée.