Et si le Proche-Orient n’était pas si compliqué

Le chaos structuré : du 11-Septembre à Daesh, de Durban à Dabiq, de Massoud à Poutine, de Tel-Aviv à Moscou. Il est des vérités qu’on ne peut approcher qu’en franchissant plusieurs voiles. En se forçant à risquer de trop embrasser du champ des « événements » pour mieux étreindre, comprendre et, finalement, étouffer les forces illégitimes qui sont à l’oeuvre.

Le 11-Septembre 2001 n’est pas seulement une tragédie ou un acte de guerre. C’est une onde de choc cognitive, une déflagration symbolique, une cassure dans l’histoire contemporaine. Il survient au croisement de deux événements ignorés, disjoints mais reliés par la coulisse stratégique :
– L’assassinat du commandant Massoud, deux jours plus tôt, par deux kamikazes déguisés en journalistes, dans un attentat trop précis pour n’être que marginal. On retient celui-ci comme le point majeur.
– Et, presque simultanément, la Conférence mondiale contre le racisme à Durban, où se noue un accord silencieux entre les révolutions sociales postmodernes (écologistes, anticapitalistes, altermondialistes) et la bannière théologico-politique de la Révolution islamique, qui s’infiltre par la cause palestinienne. C’est cet événement, dans sa banalité, qui était important.
C’est à Durban, en effet, que les drapeaux se croisent. Et le 11-Septembre les recouvre d’un souffle de feu.

La grande scène du XXIᵉ siècle commence là : dans ce trompe-l’œil monstrueux, où le choc des tours effondrées nourrit de son onde toutes les matrices révolutionnaires — sans qu’aucune ne sache, réellement, ce qu’elle vient d’absorber.


L’engrenage et la faute stratégique

Les États-Unis, frappés au cœur, réagissent en empire blessé. Mais leur réponse ouvre plus qu’elle ne ferme.
En Afghanistan d’abord, mais surtout en Irak, ils déclenchent une chaîne de ruptures dont l’Iran est le premier bénéficiaire objectif.
La chute de Saddam Hussein, la dissolution de l’armée irakienne, la débaathification, tout cela crée un vide — et dans ce vide, l’Iran s’étend.

Washington, croyant abattre l’Axe du Mal, brûle en réalité son propre magistère moral.
Et offre à la Révolution islamique une profondeur stratégique que ni Khomeini ni Khamenei n’auraient osé espérer aussi vite.


Le retour de Saddam… par l’ombre

C’est alors que réapparaît Saddam Hussein, non plus comme chef d’État, mais comme figure spectrale.

Juste avant l’invasion américaine, il se rend à Damas, espérant sans doute un dernier geste fraternel de la Syrie baathiste. Mais Bachar el-Assad ne joue plus la solidarité idéologique : il calcule. Saddam, en désespoir de cause, invoque l’islam qu’il avait combattu. Bachar, lui, prépare son chaos.

La Syrie devient entre 2003 et 2011 un couloir discret :
– pour les anciens baathistes,
– pour les djihadistes internationaux,
– pour les réseaux de contournement.
Ce sas syrien entre l’État profond, les tribus, et l’internationale salafiste, est l’incubateur du monstre.


Daesh : fruit empoisonné du vide américain

Ce monstre, c’est Daesh.

Né de la collision entre les ruines de l’Irak, les frustrations sunnites, la brutalité du désordre, et les ingénieries du renseignement, il réunit :
– des officiers baathistes,
– des djihadistes globalisés,
– des hommes de main,
– des russophones venus du Caucase.

Et là encore, la Syrie joue le rôle d’interface : le lieu de la porosité, de la circulation, de la mutation.


L’énigme russe n’est pas insaisissable

Mais voici l’énigme : Daesh frappe l’Occident. Pas la Russie. Ou si peu.

Dans Dabiq, le magazine officiel de l’État islamique, la Russie est citée, mais jamais désignée comme l’ennemi principal.

Elle est une présence rhétorique, mais une absence stratégique.

Et sur le terrain, les attentats de Daesh — Madrid, Paris, Bruxelles, Berlin, Nice — fragilisent les démocraties, nourrissent les peurs, font monter les partis identitaires.
Tout cela sert la Russie de Poutine :
– en sapant l’unité européenne,
– en légitimant son propre autoritarisme,
– en isolant ses opposants internes.

Il n’y a pas connivence. Il y a convergence.

Daesh dynamite par le bas. Poutine ronge par le haut. L’un frappe. L’autre récolte.


Le clou sur le cercueil

En mars 2024, Moscou est frappée : le Crocus City Hall.
Un attentat sanglant, revendiqué par Daesh.
Mais la première réaction de Vladimir Poutine n’est pas de pointer l’État islamique.
Il accuse Kyiv, l’Occident, l’axe atlantiste.

Ce n’est pas un déni. C’est un réflexe structurel.
Poutine sait que le visible est déjà un écran. Que le terrorisme est un langage à plusieurs voix.

Et que celui qui frappe n’est pas toujours celui qui parle par le coup.

Le maître du brouillard reconnaît le brouillard. Il le trace. Il y règne.


⚫ Le chaos n’est pas une dérive. C’est une méthode.

Daesh ne parle pas au nom de l’islam. Il parle au nom du vide.
Et dans ce vide, la Russie avance, en silence, avec méthode, jusqu’à ce que les États s’effondrent sous leur propre poids moral.

Architectes du morcellement

Les régimes de Vladimir Poutine et de Benyamin Netanyahou incarnent aujourd’hui un type de puissance particulier : les puissances de fragmentation. Elles ne cherchent pas à ordonner le monde selon un idéal ou un système, mais à le maintenir dans un état de dislocation maîtrisée, dans lequel elles seules peuvent affirmer une cohérence apparente. Elles gouvernent par érosion contrôlée des équilibres, par affaiblissement systématique des contre-pouvoirs, et surtout, par instrumentalisation du chaos.

Ces régimes ont appris à valoriser la rupture plutôt que la stabilité, à organiser la confusion plutôt qu’à la dissiper. Ils n’ont pas peur d’une certaine forme de mutilation symbolique : ils sont prêts à sacrifier une part de leur image, de leur cohérence, voire de leur propre population, pour préserver l’axe de domination verticale qu’ils incarnent. Poutine ne s’est ainsi jamais totalement affranchi des soupçons persistants autour des attentats de 1999 — frappes contre des immeubles d’habitation attribuées aux Tchétchènes, mais qui ont coïncidé avec son irruption sur la scène politique russe, face à un Eltsine laminé. De même, Netanyahou, en radicalisant la société israélienne de l’intérieur, n’hésite pas à fragmenter jusqu’à sa propre démocratie, si cela permet de verrouiller l’horizon politique autour d’un état de guerre permanent.

Ces logiques révèlent un modèle de pouvoir qui prospère non pas sur l’adhésion, mais sur la saturation, sur l’épuisement cognitif des peuples, sur la dislocation des solidarités. Et, en coulisse, un axe discret s’esquisse : un proto-occidentalisme stratégique, entre Tel-Aviv et Moscou. Non pas une alliance officielle, mais une convergence froide autour de la gestion technologique et sécuritaire du chaos. L’un comme l’autre, Moscou et Tel-Aviv savent qu’un Iran révolutionnaire incontrôlable — doté du nucléaire — est une menace commune. Et si Moscou proteste publiquement face aux frappes américaines ou israéliennes sur les installations iraniennes, sa retenue systématique, voire son silence, trahit un consentement stratégique implicite.

Pendant ce temps, la Révolution islamique d’Iran, confrontée à cet ordre feuilleté du désordre, apprend à son tour. Elle qui croyait que le chaos ouvrirait une brèche vers le réel, vers l’immanence politique d’un monde islamique nouveau, découvre que le chaos est structuré, surveillé, assigné. Que la visibilité publique de son projet est un piège cognitif, et que le vrai pouvoir se joue dans les marges grises, dans les seuils non-cartographiés du théâtre géopolitique. L’Iran s’adapte — clandestin, fractal, mobile — mais comprend aussi qu’il n’est pas l’initiateur du chaos : il en est la matière première.

C’est pourquoi, en regard de cette configuration, certains événements fondateurs doivent être réinterrogés non comme des faits sacrés, mais comme des structures politiques. Le 11-Septembre 2001 comme le 7-Octobre 2023 ne peuvent être regardés seulement à travers le prisme de l’émotion ou du récit officiel. Ils doivent être abordés avec la rigueur de la médecine légale, c’est-à-dire comme des corps sur une table d’autopsie. Autopsie, littéralement, signifie « voir de ses propres yeux » ; voir dedans. Refuser cela, c’est renoncer à toute justice. Sans cet effort, il ne reste que la commémoration comme rideau de fumée, et le chaos comme instrument du pouvoir.

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