Pour une restauration du temps long, de la souveraineté et de la dignité politique. Un homme du peuple a le droit de parler à la hauteur à laquelle il se hisse. La mienne vient là.
La Ve République n’était pas un régime fait pour un homme. Elle fut pensée pour un peuple. Un grand peuple, capable de projeter sa volonté dans le temps, de produire des femmes et des hommes d’État à la hauteur des exigences qu’il formule pour lui-même. Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas la crise d’un modèle dépassé, mais l’affaissement progressif de ce qui lui donnait sa force : le temps long, la hiérarchie des fonctions, la clarté des responsabilités. Le moment est venu de nettoyer les écuries d’Augias — non en brisant les cadres, mais en retrouvant leur sens profond.
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Réflexions sur l’épuisement des équilibres démocratiques
La Constitution de la Ve République n’avait pas été fondée sur de si mauvais principes.
Conçue dans un moment de grande instabilité politique, elle portait en elle un équilibre subtil entre autorité et représentativité, entre verticalité et légitimité populaire. Ce qui a été abîmé depuis ne tient pas tant à sa lettre qu’à son adaptation progressive à des logiques qui lui étaient étrangères. D’où la nécessité d’envisager, non une table rase, mais une révision sérieuse, instruite par l’expérience.
Voici quelques pistes de réflexion, issues d’un regard porté sur plusieurs décennies d’évolution politique.
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1. Le couplage du mandat présidentiel avec le mandat législatif : une erreur de conception
La réforme de 2000, réduisant le mandat présidentiel à cinq ans pour l’aligner sur celui de l’Assemblée nationale, a opéré une confusion durable des temporalités. Elle a gommé la distinction entre le temps long — celui de la vision, de la souveraineté, de l’arbitrage — et le temps court, propre à la logique parlementaire, aux jeux de majorité, et aux cycles électoraux rapides.
Cette réforme a dévitalisé la fonction présidentielle. Le chef de l’État, pensé par la Constitution comme une figure de surplomb, garant de l’unité nationale et de la continuité de l’État, s’est retrouvé piégé dans une logique partisane, obligé de jouer le rôle de chef de majorité.
Le président n’arbitre plus vraiment : ou plutôt, lorsqu’il arbitre encore — comme ce fut le cas récemment avec la décision souveraine de reconnaître l’État de Palestine —, il le fait dans un espace saturé par les tensions du temps court, sans échappée temporelle.
Car il n’existe plus de distance institutionnelle suffisante pour accueillir le temps long. L’arbitrage présidentiel, au lieu d’émerger comme une décision posée dans l’Histoire, est aussitôt absorbé, évalué, commenté, relativisé, et souvent délégitimé dans le flux d’actualités, au sein d’un système d’information devenu un précipité permanent. Le chef de l’État agit — mais sa parole n’imprime plus la durée. Elle est dévorée dans l’instant.
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2. Une dissolution rendue inopérante
La prérogative de dissolution, à la discrétion du président, permettait de remettre le peuple au centre de la décision lorsqu’un désordre politique obstruait le fonctionnement institutionnel. Elle ne visait pas à résoudre un blocage juridique, mais une crise de loyauté ou de lisibilité des partis.
Par deux fois, cette arme a été utilisée pour tenter de trancher dans le vif : en 1997 par Jacques Chirac, en 2024 par Emmanuel Macron. Et par deux fois, elle a produit l’effet inverse : le peuple n’a pas arbitré, il a constaté. Il n’a pas choisi : il s’est absenté. La dissolution n’éclaircit plus le jeu démocratique, elle en révèle la fragmentation. L’outil n’est pas à remettre en cause — mais le contexte politique dans lequel on l’utilise l’a vidé de sa fonction régénératrice.
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3. L’égalité des temps de parole : un égalitarisme qui rend inégal
Sous la présidence de François Mitterrand, l’introduction du pluralisme médiatique et de l’égalité des temps de parole fut présentée comme un progrès démocratique. Mais dans un monde dominé par l’instant, le cynisme et la logique du clash, cette égalité formelle devient une inégalité réelle. Elle favorise les discours simplificateurs, les promesses intenables, les pulsions émotionnelles.
Le biais négatif — bien documenté par les sciences cognitives — donne toujours un avantage à la critique spectaculaire sur la parole responsable. Dans ces conditions, l’égalité des temps d’antenne n’assure plus un débat honnête, mais une compétition faussée où le plus bruyant écrase le plus sage.
Mais il faut aller plus loin. Nous ne sommes plus dans une simple crise de représentation médiatique, mais dans une faille systémique du système d’information.
Ce système — qui devrait informer, structurer, pondérer, éclairer — s’est mué en résonateur de tensions, accordant la prime au choc, à l’indignation, à la viralité. Les alertes formulées par le Chef d’État-Major des Armées (CEMA) sur la montée des opérations de guerre cognitive, de désinformation stratégique, notamment en provenance de la Russie, n’ont été que marginalement relayées.
Il y a là non seulement une crise démocratique, mais une question de sécurité nationale. Une nation qui ne maîtrise plus le récit qu’elle se fait d’elle-même est une nation vulnérable.
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4. Une Constitution n’est pas une abstraction : elle est organique et mémorielle
Une Constitution digne de ce nom ne saurait se réduire à une somme de principes idéaux. Elle doit incarner la mémoire des expériences, les échecs comme les progrès, les déséquilibres comme les ajustements. Elle doit connaître l’homme tel qu’il est, non tel qu’on aimerait qu’il soit.
À ceux qui reprochent à la Ve République d’avoir été « taillée sur mesure pour de Gaulle », il faut répondre avec fermeté : ce n’est pas de Gaulle que la Constitution a servi, mais la France. Elle fut pensée non pour un homme providentiel, mais pour un peuple à la hauteur de son Histoire.
Un grand peuple précède les grands hommes — ou les appelle.
Et l’architecture institutionnelle n’a de sens que si elle repose sur cette conviction : que le peuple français n’est pas un agrégat d’audiences ni une juxtaposition de colères, mais une conscience historique en quête de forme durable.
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Conclusion : retrouver la verticalité du temps et la dignité de la République
Nous ne devons pas abandonner la Ve République.
Mais il faut la ressaisir. La dégager des ajustements court-termistes, restaurer la logique de ses équilibres, redonner sens à ses temporalités différenciées.
Ce travail n’est pas technique. C’est un acte de salubrité politique.
On ne combat pas la désagrégation démocratique par des formules molles, mais en nettoyant les écuries d’Augias, c’est-à-dire en revenant aux fondations : une architecture institutionnelle qui fasse vivre l’intelligence, la durée, et la dignité de la République.
Une démocratie vivante ne se contente pas de refléter ce que nous sommes.
Elle nous oblige à devenir ce que nous prétendons être.
PS: j’ai oublié d’évoquer le rôle assez fondamental du deuxième personnage de l’Etat et celui du Sénat, éminent dans la représentation du pays réel, physique, du pays tranquille, dans le contrôle du gouvernement.
