Le monde n’est plus séparé par les langues, mais par les représentations qu’il se fait de lui-même. Nous ne nous affrontons plus tant sur ce que nous sommes, mais sur ce que nous croyons être — et ce que nous croyons que l’autre est. Ainsi s’élève, pierre après pierre, la tour de Babel de l’image de l’Homme.
L’hostilité n’est plus unilatérale, mais symétrique : elle s’auto-alimente de part et d’autre d’un abîme cognitif qui se creuse à mesure que l’on prétend défendre sa civilisation contre l’autre.
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Mais ce qu’il révèle, au-delà de son audience, c’est une fracture.
Une fracture du regard.
Sous prétexte de défendre l’émancipation, une partie du monde s’indigne qu’une femme voilée puisse incarner le leadership.
Et face à cette indignation, l’ONU s’est crue obligée de préciser que la campagne s’adressait aux Soudanaises.
Cette justification ne porte pas.
Elle trahit, au contraire, la puissance d’une machine infernale qui dévaste aujourd’hui le champ cognitif — celui-là même où poussent les seules graines d’humanité qui vaillent : la reconnaissance, la nuance, l’écoute.

Ce rejet du code culturel de l’autre n’est pas un simple désaccord moral.
Il est devenu une arme stratégique, celle permettant, à partir d’a-orioris confortables, de déshumaniser l’Autre.
Cette corde est exploitée de manière analogue dans des camps prétendument opposés :
les uns au nom du progressisme, les autres au nom de la pureté identitaire. U
Tous participent au même sectarisme en miroir, dressant des murs d’intolérance et de haine des deux côtés du monde.
Le consensus de la haine progresse sur fond d’un choc des civilisations que même ceux qui devraient se garder de le nourrir au nom de leur progressisme s’empressent de tendre.
Ainsi s’érige une nouvelle tour de Babel — non plus seulement linguistique, mais mentale.
Une tour où chacun parle haut, sans plus rien entendre, persuadé que sa langue est la seule à exprimer le vrai.
Et dans ce vacarme universel, ce n’est pas seulement le dialogue des cultures qui s’effondre,
c’est la possibilité même du bon esprit — cette disposition à reconnaître l’autre, à se laisser déplacer par lui, à vouloir la paix non comme un concept, mais comme une cohabitation du sens.
L’ONU, en parlant à ces femmes soudanaises, ne leur imposait rien et part d’un espoir élémentaire.
Il s’exprime, cet espoir, à travers la reconnaissance en elles d’une part de cette humanité qui, dans les pires circonstances, continue d’allaiter, de nourrir, d’espérer, de relier. Un résilience de terre sèche. Sans fond de teint.
Mais pour une partie du monde, cette reconnaissance est devenue insupportable, parce qu’elle met à nu l’inaptitude viscérale d’une partie d’entre nous, probablement à l’égal d’entre eux, à reconnaître l’autre sans chercher à le reformater.
Mais il faut le dire : le terrorisme a cimenté cette tour de Babel.
Il a fait couler dans ses fondations la peur, la haine, la méfiance, la confusion morale.
Par la terreur des armes d’abord, puis par l’infection des idées, il a gangréné les esprits, retourné les symboles, travesti les traditions, et contaminé les consciences jusqu’à ce que l’altérité devienne soupçon.
Il a trouvé dans le conformisme de masse et les réflexes idéologiques ses meilleurs alliés — ceux qui, croyant combattre le fanatisme, en propagent la logique.
Mais cette tour penche déjà.
Elle vacille sous le poids de ses mensonges et de son arrogance.
Et le jour où le terrorisme sera vaincu — non seulement militairement, mais spirituellement, dans l’esprit de chacun — alors ses pierres se désuniront.
Car la victoire de la Paix, la vraie, n’est pas celle d’un camp sur un autre :
>c’est celle de l’Homme sur ses propres représentations.
