đŸ•ŻïžComment Huntington a filmĂ© sur fond vert le XXIᔉ siĂšcle avant qu’il ne commence (V)

L’idĂ©e d’un “choc des civilisations”, formulĂ©e par Samuel P. Huntington au tournant des annĂ©es 1990-2000, n’a pas seulement proposĂ© une lecture : elle a dressĂ© le dĂ©cor mental d’un monde en guerre cognitive. Au moment oĂč la laĂŻcitĂ© semblait pouvoir servir de fil d’Ariane pour les dĂ©mocraties occidentales, Huntington a tracĂ© une architecture cognitive selon laquelle l’identitaire, le religieux et le culturel remplaceraient l’idĂ©ologique et l’économique comme moteurs des conflits.
MĂȘme s’il se dĂ©fendait d’incarner ou de promouvoir ce “clash”, il a offert, Ă  partir de 1993, aux adversaires de l’ordre mondial – qu’ils soient idĂ©ologues, terroristes ou stratĂšges – le fond vert idĂ©al pour insĂ©rer leurs agissements dans un dĂ©cor idĂ©al pour eux.
Ce chapitre s’ouvre donc sur un constat simple : nous avons tournĂ© un quart de notre siĂšcle sur ce drap vert idĂ©ologique, et dĂ©sormais la scĂšne s’éclaire — mais faut-il encore savoir ce que nous voyons. Et reprendre la copie.

Prologue – Le flash du siùcle

Le 11 septembre 2001 fut plus qu’un attentat : ce fut un flash planĂ©taire, un instant d’illumination violente oĂč la prophĂ©tie de Huntington se projeta, d’un seul coup, dans toutes les consciences.
En quelques minutes, l’image de deux avions frappant les tours jumelles grava dans la rĂ©tine collective le scĂ©nario du “choc des civilisations”.

L’évĂ©nement pulvĂ©risa les distances : il abolit la mĂ©diation, fit exploser la temporalitĂ© politique et transforma la peur en expĂ©rience simultanĂ©e de l’humanitĂ© tout entiĂšre.
Ce jour-lĂ , la planĂšte dĂ©couvrit qu’elle pouvait ĂȘtre unie
 dans la sidĂ©ration. La mondialisation de la confiance, avec ses organes de rĂ©gulation basĂ©s sur le droit, cĂ©dait Ă  la mondialisation de la peur.

Le “fond vert” imaginĂ© par Huntington devint l’écran mental sur lequel chacun — gouvernant, idĂ©ologue, croyant ou simple spectateur — projetait son rĂ©cit du monde.
La prophétie trouva son projecteur : la télévision.
Et son amplificateur : Internet.

En une journée, le langage de la fracture remplaça celui du dialogue.
Les nuances se dissociĂšrent, les appartenances se raidissent, les croyances se politisĂšrent.
Ce flash inouï fertilisa un terreau propice à la violence verbale, à l’anathùme, à la radicalisation et au terrorisme.
Il inocula dans les sociĂ©tĂ©s modernes une peur transmissible : celle de l’autre.

Depuis ce jour, chaque crise majeure — terroriste, migratoire, identitaire — rĂ©active, sous d’autres formes, ce choc initial.
Le XXIᔉ siĂšcle tout entier se dĂ©roule dans la lumiĂšre brĂ»lĂ©e du 11 septembre,
comme si le monde n’avait jamais quittĂ© ce plan unique de feu et de poussiĂšre.

Where fear votes, the ideologue writes, and terrorism strikes.

I. Le fond vert du monde

Il est des idées qui ne décrivent pas le monde : elles le fabriquent. En 1996, Samuel Huntington, professeur à Harvard, spécialiste des relations internationales et du développement politique, publie The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order.
Ce texte, souvent citĂ© mais rarement relu, est devenu l’un des plus puissants gĂ©nĂ©rateurs de mythes politiques du monde contemporain.

Car, mĂȘme s’il s’est toujours dĂ©fendu d’ĂȘtre le prophĂšte d’un affrontement global, il en a dressĂ© le dĂ©cor — comme un rĂ©alisateur tendant un drap vert derriĂšre des acteurs encore hĂ©sitants, sur lequel viendraient s’incruster, plus tard, les images de toutes les haines du XXIᔉ siĂšcle.

Sur ce fond abstrait, chacun projeta son propre film :

  • Alexander Dugin, thĂ©oricien d’un eurasianisme mystique, y inscrivit la guerre sacrĂ©e contre l’Occident matĂ©rialiste.
  • Oussama Ben Laden y lut la validation d’un combat eschatologique entre islam pur et monde corrompu.
  • Et l’Occident lui-mĂȘme, croyant rĂ©pondre Ă  la menace, y trouva la justification d’une militarisation de la pensĂ©e et d’une Ă©conomie de la peur.

Huntington, en voulant prĂ©venir le choc, a fourni la matrice cognitive oĂč il allait se produire.
Il a offert au monde post-soviĂ©tique un langage totalisant — celui de la fracture civilisatrice — et donnĂ© Ă  la guerre sans nom des annĂ©es 2000 un cadre conceptuel oĂč s’enraciner.

Ce n’était pas un manifeste : c’était un fond vert.
Et sur ce fond, les puissances du ressentiment ont tourné leur film.

Puis, le 11 septembre 2001, le scénario prit vie.
Alors que la fumée montait de Manhattan, un acteur monta sur scÚne : Benjamin Netanyahou, déclarant :

“Now we know what is attacking us. You understand us now. We can bring you our experience and expertise.”

En une phrase, il fit ce que Huntington n’avait pas osĂ© faire : dĂ©signer l’ennemi et assigner un camp.
L’Occident sidĂ©rĂ© s’aligna sur la grille du choc ; le paradigme civilisationnel devenait opĂ©ratoire.
DĂšs lors, chaque attentat, chaque crise, chaque guerre ne ferait que rejouer la mĂȘme scĂšne, sur le mĂȘme dĂ©cor.
La guerre hybride, avec sa perverse composante que représente, la guerre cognitive, pouvait, dÚs lors, commencer. A ce jeu, certains se sont révélés plus habile à maßtriser les dimensions tactiques et stratégiques de ce haut et insidieux de gré de conflictualisation.

II. Le piÚge de la prophétie : penser le monde avec les catégories de ses ennemis

Une prophĂ©tie ne devient dangereuse que lorsqu’elle s’accomplit dans l’esprit de ceux qui la redoutaient.
Le Choc des civilisations fut de cette nature : une métaphore devenue carte du monde.

L’Occident, en cherchant Ă  nommer ce qui le menaçait, a fini par penser avec les catĂ©gories de la menace.
Il s’est enfermĂ© dans la logique du “eux” et du “nous”, du “monde libre” contre “l’axe du mal”, du “raisonnable” contre le “fanatique”.
Ces mots, jadis outils d’analyse, sont devenus frontiùres mentales.

Le piĂšge se referma comme une cage logique : le rĂ©el ne pouvait plus ĂȘtre vu que dans le langage du choc.
Et, Ă  mesure que les bombes tombaient et que la peur se banalisait, la pensĂ©e occidentale s’est appauvrie, totalitarisĂ©e par son propre lexique.

Ainsi, ceux qui prétendaient combattre le fanatisme lui ont emprunté sa structure :
ils ont transformé le monde en un théùtre binaire,
oĂč la nuance Ă©quivalait Ă  la trahison et la complexitĂ© Ă  la faiblesse.

Le 11 septembre ne fut pas seulement un attentat : ce fut la consĂ©cration d’une prophĂ©tie auto-rĂ©alisatrice.
En cherchant Ă  conjurer la guerre des civilisations, l’Occident l’a pensĂ©e, dite, puis mise en scĂšne.
Et tandis qu’il se croyait lucide, il devint figurant de sa propre tragĂ©die et, saturĂ© de foulards islamiques, d’Allah Akbar, de tĂȘtes de cochons devant les mosquĂ©es, de tags antisĂ©mites, de croix gammĂ©es sur les synagogues, d’Ă©glise qui brĂ»lent, et de profanations en sĂ©rie, de sa propre perte de souverainetĂ© dans l’Ă©criture de son propre rĂ©cit, dans la maĂźtrise de l’essence qui fait son ĂȘtre.

III. La mondialisation du choc : comment l’Apocalypse est devenue un marchĂ©

Le Choc des civilisations a cessĂ© d’ĂȘtre une thĂ©orie pour devenir un produit dĂ©rivĂ©.
Une marque mondiale.
Une trame narrative universelle sur laquelle les pouvoirs, les médias et les entreprises ont appris à capitaliser.

La guerre du sens, d’abord idĂ©ologique, s’est industrialisĂ©e.
Elle alimente aujourd’hui un Ă©cosystĂšme oĂč la peur est cotĂ©e, la colĂšre monĂ©tisĂ©e, et l’indignation convertie en parts d’audience.
Chaque crise, chaque attentat, chaque polĂ©mique devient matiĂšre premiĂšre pour l’économie de l’attention.

L’Apocalypse est devenue un format.
Et plus l’humanitĂ© se fracture, plus le systĂšme prospĂšre.
La haine, la dĂ©sinformation, la suspicion ne sont plus des pathologies : elles sont des valeurs d’échange.

LĂ  oĂč l’on croyait voir le conflit des civilisations, on dĂ©couvre dĂ©sormais le commerce des narrations.
Le monde ne se divise plus entre Est et Ouest, ni entre foi et raison, mais entre ceux qui manipulent les récits et ceux qui les subissent.

IV. Le retour du sens : restaurer la souverainetĂ© cognitive de l’Europe

Nous vivons aujourd’hui la phase terminale d’une mĂ©tastase mentale.
Ses symptĂŽmes ne sont plus invisibles : ils se manifestent chaque jour dans la difficultĂ©, mĂȘme pour ceux dont c’est le rĂŽle — journalistes, diplomates, chercheurs, gouvernants —, de penser le mal qui submerge tout sans se laisser happer par la logique qu’il impose.
Car le mal, dĂ©sormais, ne se contente plus d’agir : il prescrit sa propre grille d’analyse,
et rares sont ceux qui Ă©chappent Ă  son magnĂ©tisme tant il invite tous les protagonistes Ă  le rejoindre, Ă  l’alimenter, Ă  un titre ou Ă  un autre.

Du Soudan aux attentats sur le sol europĂ©en, du Crocus City Hall Ă  Moscou Ă  la crise migratoire que nul État ne parvient Ă  maĂźtriser, le gagnant politique est presque toujours celui qui exploite le mieux la dialectique du choc : celui qui sait transformer la peur en lĂ©gitimitĂ©, la souffrance en rĂ©cit, et le chaos en outil de pouvoir.

Ce monde est devenu un livre qui s’écrit tout seul.  Ses nouvelles pages s’ouvrent les unes aprĂšs les autres sitĂŽt qu’un sujet est consommĂ© dans les prĂ©cĂ©dentes.
Dans ce flot, les dissonances sont rares : la plupart des voix, qu’elles croient s’opposer ou s’affronter, finissent par se rĂ©pondre Ă  l’intĂ©rieur du mĂȘme systĂšme narratif, celui du choc et de la peur, ce qui produit une auto-combustion inextinguible.

Ce sont prĂ©cisĂ©ment ces dissonances, ces Ă©clats de pensĂ©e non synchronisĂ©s, qu’il faut dĂ©sormais rechercher car elles permettent de tisser le rĂ©seau matriciel et ce sont elles, les dissonances, qui trahissent la nature des opĂ©rations qui tĂ©lĂ©guident la pensĂ©e publique dans ce corridor de la mort.

Sortir du piĂšge, ce n’est donc pas nier le conflit, mais restaurer la hiĂ©rarchie du sens.
L’Europe, hĂ©ritiĂšre des LumiĂšres, ne vaincra pas par la force, mais par la luciditĂ©.
Elle doit cesser d’ĂȘtre la caisse de rĂ©sonance du chaos pour redevenir l’atelier du discernement.

Il faut apprendre à voir le fond vert, à reconnaßtre le décor truqué, à réapprendre la mise au point.
Car la libertĂ© ne se mesure plus Ă  la taille du territoire, mais Ă  la clartĂ© de l’esprit collectif.

Restaurer la souverainetĂ© cognitive, c’est rendre au rĂ©el sa profondeur,
et au peuple sa conscience.

La souverainetĂ© du XXIᔉ siĂšcle ne se fera pas Ă  partir des puissances exclusivement militaire ni monĂ©taire : elle est et sera cognitive. Elle dĂ©pendra de la capacitĂ© des peuples Ă  discerner ce qu’ils pensent de ce qu’on leur fait penser, ce qui constitue une hygiĂšne Ă©lĂ©mentaire pour ne pas ĂȘtre que le punching-ball de poings tapant sur la matiĂšre grise.
Le champ de bataille est là. La dimension autoritaire de la Chine se développe, pour grande partie, dans ce contrÎle plus légitime que jamais.

Les dĂ©mocraties ont Ă  Ă©tablir le leur pour manifester que leur sort n’est pas scellĂ© et encore moins dĂ©sespĂ©rĂ©. Qu’elles savent avancer dans le brouillard cognitif qui leur est imposĂ© de l’extĂ©rieur pour n’illuminer que la voie ouverte Ă  l’extrĂȘme-droite qui veut dĂ©manteler la puissance collective europĂ©enne, et enrayer sa dynamique.

Le moment que cela forme dans l’histoire rejoint ce qu’avait tentĂ© de formuler AndrĂ© Malraux – propos apocryphe cependant conforme Ă  toute sa pensĂ©e et Ă  toute son Ɠuvre – selon lequel « Le XXIe siĂšcle serait spirituel ou ne serait pas ».
C’Ă©tait une maniĂšre de dire que ce siĂšcle, aux potentiels si contradictoires, sortirait vainqueur par la puissance et l’acuitĂ© de l’Esprit.
C’est le combat de ce siĂšcle. Le combat de ce siĂšcle ce n’est pas la libertĂ© d’expression.
Le libre-arbitre en est la clé.
Ce combat dĂ©cisif qui dĂ©terminera – pour longtemps – le monde dans lequel grandira notre postĂ©ritĂ©, se mĂšne et, surtout, se gagne – ou se perd – aujourd’hui ou dans les semaines qui viennent.

Je suis obligĂ© de rendre hommage Ă  AndrĂ© Malraux. Il fait partie des gens Ă  avoir dĂ©celĂ© – dans l’air du temps et ce qu’il recĂšle de mutations invisibles aux intelligences sensibles – ce qui nous est arrivĂ© avant que le nuage sur forme et se transforme en ouragan dĂ©vastateur dans la psychĂ© humaine. Il ne lui a suffit peut-ĂȘtre que la sensation de quelques ailes de papillons invisibles, un demi-siĂšcle avant sa survenue – pour comprendre ce changement de climat et comment, dans un formule extraordinairement pĂ©nĂ©trante et pĂ©remptoire, en conjurer les effets.

Je ne peux pas conclure ce chapitre V sans citer, aussi, Paul Valery. Il avait formĂ© une partie du prologue Ă  ma propre rĂ©flexion stratĂ©gique, que j’avais engagĂ©e en 2016 sous le titre « VulnĂ©rabilitĂ© des DĂ©mocraties Ă  l’Ăąge de la Mondialisation ». Je l’avais rĂ©digĂ©e, sans ĂȘtre allĂ© au bout de la rĂ©flexion, qui est encore alimentĂ©e ici mĂȘme, en rĂ©action aux attentats du 13-Novembre-2015, dont nous allons bientĂŽt commĂ©morer les 10e anniversaire.

En 1936, quelques annĂ©es avant le dĂ©clenchement de ce qui allait devenir la seconde guerre mondiale, dans son essai « Regards sur le monde actuel », le philosophe et poĂšte sĂ©tois avait parfaitement situĂ© le changement de matrice auquel il assistait.

« Mais sans doute des moyens un peu plus puissants, un peu plus subtils, permettront quelque jour d’agir Ă  distance non plus seulement sur les sens des vivants, mais encore sur les Ă©lĂ©ments plus cachĂ©s de la personne psychique. Un inconnu, un opĂ©rateur Ă©loignĂ©, excitant les sources mĂȘmes et les systĂšmes de vie mentale et affective, imposera aux esprits des illusions, des impulsions, des dĂ©sirs, des Ă©garements artificiels. »

Paul Valéry

Ces mots, Ă©crits il y a prĂšs d’un siĂšcle, sonnent aujourd’hui comme une prophĂ©tie accomplie.
L’homme moderne, connectĂ©, surexposĂ©, dĂ©multipliĂ©, est devenu le mĂ©dium de sa propre manipulation.
Les â€œĂ©garements artificiels” dont parlait ValĂ©ry ne sont plus des fictions : ils sont devenus notre Ă©cosystĂšme mental.

V. La bombe humaine : la guerre invisible de Vladimir Poutine

Vladimir Poutine exhibe son arsenal comme un prestidigitateur montre ses illusions : torpilles Ă  tsunamis radioactifs levant des vagues de deux cents mĂštres, missiles Ă  propulsion nuclĂ©aire capables de sillonner le ciel sur vingt mille kilomĂštres avant d’atteindre leur cible, promesses de supĂ©rioritĂ© hypersonique.
Il en est là : dans l’ostentation du spectaculaire.
Mais derriĂšre ce théùtre de mĂ©tal et de feu, il dissimule la vĂ©ritable panoplie d’armes de destruction massive : les armes cognitives.

Ces armes ne détruisent pas les infrastructures ; elles fissurent les consciences.
Elles ne visent pas les villes ; elles infectent les représentations.
Elles ne pulvérisent pas la matiÚre ; elles dévissent le réel.

Chacun, dans ce champ de bataille global, devient une grenade Ă  fragmentation mentale, projetant autour de lui des Ă©clats d’opinion, de peur, de certitude ou de haine.
Les frontiĂšres n’y existent plus : ni gĂ©ographiques, ni politiques, ni morales.
La guerre n’est plus ce qui se livre “lĂ -bas” ; elle s’invite dans la langue, dans les images, dans la mĂ©moire, dans le rĂȘve.

Pour en dire l’intuition poĂ©tique la plus juste, il faut revenir Ă  TĂ©lĂ©phone — ce groupe qui, au dĂ©but des annĂ©es 1980, pressentit la mutation Ă  venir.
Dans La bombe humaine, Jean-Louis Aubert chantait :

Je veux vous parler de l’arme de demain,
Enfantée du monde, elle en sera la fin.
Je veux vous parler de moi, de vous.
Je vois Ă  l’intĂ©rieur des images, des couleurs,
Qui ne sont pas Ă  moi, qui parfois me font peur,
Sensations qui peuvent me rendre fou.
Nos sens sont nos fils, nous pauvres marionnettes,
Nos sens sont le chemin qui mĂšne droit Ă  nos tĂȘtes.

Ce texte, quarante ans avant l’avĂšnement de l’intelligence artificielle et des rĂ©seaux sociaux, annonçait la bombe H de l’esprit — non pas “hydrogĂšne”, mais humaine.
Une arme dont l’effet ne se mesure pas en mĂ©gatonnes, mais en degrĂ©s d’aliĂ©nation.

Pour la premiùre fois dans l’histoire, l’homme a conçu des armes dont la cible principale n’est pas la matiùre vivante, mais la conscience vivante ;
des armes dont la puissance se constate non dans les ruines, mais dans le consentement de ceux qui croient encore penser librement.

Et, comme la bombe H, les armes cognitives ont cette particularitĂ© terrible qu’elles laissent debout les infrastructures, intactes les villes, apparemment paisibles les sociĂ©tĂ©s —
mais elles annihilent ce qui fait d’elles des civilisations.

VI. Le dernier refuge de l’esprit : comment rĂ©sister sans devenir ce que l’on combat

Les civilisations ne meurent pas toutes de la mĂȘme maniĂšre.
Certaines s’effondrent sous le poids des invasions ou des famines.
La nĂŽtre, si elle devait s’éteindre, le ferait dans la lumiĂšre aveuglante de sa propre information.

Les armes cognitives ne détruisent pas les corps, elles dissolvent le sens.
Elles ne font pas couler le sang, mais le discernement.
Elles ne s’attaquent pas à la raison pour la nier, mais pour la saturer.
Le gĂ©nie du chaos contemporain est d’avoir compris que la destruction n’a plus besoin de violence physique —
il suffit de remplir l’esprit jusqu’à ce qu’il se taise.

L’homme du XXIᔉ siĂšcle ne craint plus la censure : il craint le vide laissĂ© par l’abondance.
Il ne se rĂ©volte plus contre le mensonge : il s’y rĂ©fugie, pour ne plus penser seul.
Il ne combat plus l’ennemi : il cherche dans son propre camp un miroir rassurant de sa peur.
Ainsi se forment les masses liquides du monde postmoderne : mobiles, nerveuses, sans mĂ©moire, prĂȘtes Ă  s’enflammer au contact du moindre signal.

RĂ©sister Ă  cela ne consiste plus Ă  dĂ©noncer — le bruit du monde s’en charge dĂ©jĂ .
RĂ©sister, dĂ©sormais, c’est rĂ©tablir la ligne claire :
celle qui distingue la pensĂ©e du rĂ©flexe, la foi du fanatisme, l’attention de la pulsion.
C’est redonner Ă  la parole sa lenteur, Ă  la raison sa gravitĂ©, Ă  la vĂ©ritĂ© son coĂ»t.

Le dernier refuge de l’esprit, c’est la conscience.
Pas celle qui juge, mais celle qui veille.
Elle seule peut se soustraire à l’hypnose collective, refuser la contagion,
et faire de la lucidité une forme active de courage.

Les mots de Malraux résonnent alors comme un viatique pour ce siÚcle :

« Le XXIᔉ siĂšcle sera spirituel ou ne sera pas. »
Il ne parlait pas de religion, mais de la reconquĂȘte de l’humain sur la technique, de la rĂ©appropriation du sens dans un monde saturĂ© de signes.

C’est à cela que nous sommes rendus.
À l’heure oĂč les bombes humaines se multiplient, oĂč les intelligences artificielles prĂ©disent nos dĂ©sirs avant que nous les Ă©prouvions, oĂč la parole publique devient un champ de mines Ă©motionnelles, il faut retrouver ce point fixe que ni la peur ni la propagande ne peuvent atteindre :
la prĂ©sence lucide Ă  soi-mĂȘme.

Le dernier front de la guerre cognitive n’est pas militaire.
Il est intérieur.
Et c’est là que se jouera, silencieusement, le destin du monde.

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