đŸ•Żïž La silhouette rhĂ©torique russo-israĂ©lienne dans la rĂ©activation soudaine du “choc des civilisations” (VII)

Les rĂ©centes dĂ©clarations de Donald Trump sur le Nigeria sont sans ambiguĂŻtĂ© : “If the Nigerian government continues to allow the killing of Christians, the U.S.A. will immediately stop all aid and assistance to Nigeria, and may very well go into that now-disgraced country, ‘guns-a-blazing’. (AP News, novembre 2025). Une force politique tente de cadrer le potentiel sans limites de ressentiment interconfessionnel, disponible en Afrique et au Moyen-Orient, dans la confrontation religieuse et la dialectique du clash des civilisations. Ce contexte invite Donald Trump sur la cause des ChrĂ©tiens au NigĂ©ria ou pris dans l’engrenage de chaos soudanais. Au milieu de cet enfer, l’Ă©lection – le 4 Novembre dernier – de Zohran Mandani comme maire de New-York, est attaquĂ©e au vitriol, Ă  l’Ă©chelle globale. Elle dresse une figure paratonnerre.

Sous couvert de dĂ©fense des chrĂ©tiens, l’ancien prĂ©sident amĂ©ricain adresse un ultimatum diplomatique et moral Ă  un État souverain.
PortĂ© par son Ă©lectorat Ă©vangĂ©lique et par l’imaginaire messianique de son propre parcours, il se prĂ©sente en protecteur de la foi et en justicier des Ăąmes.
Mais derriĂšre cette posture que le sort des chrĂ©tiens, qui forment une population parmi toutes les autres Ă  ĂȘtre sacrifiĂ©es, c’est un piĂšge tendu : une injonction politique qui attise la confrontation religieuse mondiale et rĂ©active la logique du clash des civilisations.
Dans ce piĂšge se croisent aujourd’hui plusieurs forces: la droite chrĂ©tienne amĂ©ricaine, la connexion judĂ©o-chrĂ©tienne tĂ©lĂ©guidĂ©e par Netanyahu, l’appareil narratif russe primaire, et la fragilitĂ© cognitive d’un monde dĂ©semparĂ© par la prolifĂ©ration des signes et injonctions.

1. La réactivation du récit civilisationnel

Sur X, la phrase du cardinal Robert Sarah — « Les barbares sont dĂ©jĂ  dans la ville » — a ressurgi, relayĂ©e par @75secondes, @Wolf, etc, au moment mĂȘme oĂč Trump annonçait vouloir “sauver les chrĂ©tiens du monde”.
En surface : deux appels Ă  la vigilance spirituelle.
En profondeur : une mĂȘme trame cognitive — celle d’un Occident assiĂ©gĂ©, d’un christianisme encerclĂ© par la barbarie.

Les violences africaines (Nigeria, Soudan, Sahel) deviennent les scĂšnes symboliques d’une guerre sainte mondialisĂ©e ; la complexitĂ© politique, ethnique et Ă©conomique s’efface derriĂšre le vocabulaire de la croisade.
La foi n’explique plus : elle dĂ©signe.

Un million de vues pour cette seule publication.
  • Elle vient d’un entretien de 2019 accordĂ© Ă  La Nef / The Catholic Herald, oĂč le cardinal Robert Sarah disait : « As a bishop, it is my duty to warn the West! The barbarians are already inside the city. ». CERC+1
  • Dans ce texte, il prĂ©cise ce qu’il appelle les barbares : « tous ceux qui haĂŻssent la nature humaine, qui piĂ©tinent le sens du sacrĂ©, ne respectent pas la vie, se rebellent contre Dieu
 » – en visant l’avortement, l’euthanasie, la pornographie, l’idĂ©ologie de genre, etc.
  • Plus loin dans le mĂȘme entretien, il parle aussi de l’islamisme comme d’une menace, mais dans un passage distinct, et en l’articulant Ă  la crise spirituelle de l’Occident.

Ce qui circule aujourd’hui, c’est donc une citation sortie de son contexte et recyclĂ©e :

  • On retrouve exactement la mĂȘme formule sur Facebook, Instagram, Threads, X, souvent sur fond de photo ou de mĂšme, sans le paragraphe explicatif qui Ă©largit sa dĂ©finition des “barbares”. Instagram+3Facebook+3Instagram+3
  • @75secondes ne fait qu’amplifier une phrase devenue slogan dans certains milieux conservateurs catholiques / identitaires, en la reliant au cardinal et Ă  la question de l’immigration de masse. Instagram+1

Sur le sous-entendu “on entendait l’islam
”

  • Dans le texte original, Sarah ne dit pas “les musulmans sont les barbares”. Il parle d’une barbarie morale occidentale et de l’islamisme comme menace politico-religieuse ; mais ce sont surtout les relais militants qui condensent tout ça en une punchline utilisable contre “l’islam” en bloc.

2. La résonance russe : miroir du messianisme évangélique

Depuis 2014, le Kremlin, appuyĂ© par le patriarche Kirill, promeut la Russkiy Mir — le “monde russe” — prĂ©sentĂ© comme dernier bastion du christianisme face Ă  la dĂ©cadence occidentale et Ă  la menace islamiste.
La rhĂ©torique de Trump s’y superpose comme un calque.

ThÚmeRhétorique russeRhétorique trumpiste
MissionMoscou protectrice de la foi orthodoxeWashington sauveur des chrétiens persécutés
Ennemi symboliqueOccident libĂ©ral et “dĂ©naturĂ©â€Islam radical et “barbarie” du Sud
RegistreMétaphysique du salutThéologie de la puissance
FinalitéLégitimer la verticalité russeRe-sacraliser la suprématie américaine

Ces deux narrations s’auto-alimentent : l’une cherche Ă  fracturer l’Occident, l’autre Ă  le rallier sous l’étendard du sacrĂ©.
L’effet est identique : un monde polarisĂ© autour des fractures, rendues abyssales et irrĂ©mĂ©diables, du religieux dĂ©clinĂ© sous la forme de mouvements de fractales dans un monde oĂč les chimĂšres sont faites pour rĂ©gner en maĂźtres

3. L’ingĂ©nierie cognitive de la croisade

Ce champ narratif repose sur une architecture précise :

  • Amplifier sĂ©lectivement les massacres chrĂ©tiens en Afrique ;
  • DĂ©tourner la compassion en colĂšre ;
  • Recycler les mots prophĂ©tiques (“barbares”, “mal”, “sacrĂ©â€) ;
  • Fusionner les discours politiques, spirituels et militaires.

C’est une vĂ©ritable machinerie cognitive, qui transforme la douleur en Ă©nergie politique.
Trump y trouve un levier Ă©lectoral, Mel Gibson y ajoute une aura mythique (“Defend what’s sacred”), et Moscou y glisse sa grammaire civilisationnelle : la guerre du bien contre le chaos.

En mĂȘlant mystique et brutalitĂ©, Mel Gibson construit un imaginaire oĂč le salut passe par la violence — un miroir parfait du temps prĂ©sent, oĂč l’on confond de plus en plus la saintetĂ© avec la revanche.

4.L’effet Mamdani : le paratonnerre du rĂ©cit

Au cƓur de cette tempĂȘte, l’élection Ă  New York de Zohran Mamdani, premier maire musulman d’origine ougandaise, agit comme un paratonnerre cognitif.
Plus qu’une dissonance, c’est une zone d’absorption du choc symbolique.
Son Ă©lection rĂ©sonne avec la promesse d’un pluralisme pacifiĂ© — mais, dans les flux polarisĂ©s, elle devient la cible parfaite :

  • pour certains, preuve que l’Occident et dispose des outils cognitifs pour rĂ©sister Ă  l’onde de haine qui dĂ©ferle partout et, ainsi, reste ouvert, aspace d’Ă©quilibre et de rĂ©solution au service de la Paix ;
  • pour d’autres, c’est le signe que “l’ennemi est dĂ©jĂ  dans la place”.
Comme Benjamin Franklin saisissant la foudre, Zohran Mamdani dresse le paratonnerre sur la plus orageuse des Ăšres. Les haines se concentrent sur sa personne symbolique.

La dissonance que Zohran Mamdani incarne rĂ©vĂšle l’intensitĂ© du champ magnĂ©tique : plus la sociĂ©tĂ© rĂ©elle s’apaise, plus la sphĂšre numĂ©rique s’enflamme et dĂ©verse anathĂšmes prĂ©fabriquĂ©s et excommunications politiques.
@ZohranMamdani devient malgrĂ© lui le test de rĂ©sistance du vivre-ensemble face Ă  la montĂ©e des rĂ©cits guerriers. Il s’est installĂ©, Ă  partir de Ground Zero, sur le seuil d’un monde attirĂ© irrĂ©sistiblement vers les profondeurs insondables de son propre enfer, et ouvre un autre chemin vers le possible retour Ă  soi.

5. Le piÚge du sacré politique

Sous des apparences de ferveur, c’est une architecture de domination symbolique qui se met en place.
Le sacrĂ© devient vecteur d’influence, la foi devient vecteur d’ordre, et la libertĂ© spirituelle devient l’appĂąt d’une guerre cognitive mondiale.
Le piùge de Trump n’est donc pas seulement diplomatique : il est psychologique.
Il invite l’humanitĂ© Ă  choisir un camp dans un conflit que la raison n’a pas dĂ©cidĂ©.

Et dans cette bataille des signes, ce ne sont plus les croyants qui prient — ce sont les algorithmes qui recrutent.

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