De l’Iran à l’Europe : polarisation informationnelle, coagulation des colères et fragilisation institutionnelle et (ou) démocratique
Nous devons partir de la situation iranienne, qui suscite aujourd’hui une adhésion émotionnelle largement aveugle. Indépendamment du jugement que chacun peut porter sur le régime lui-même, cette séquence ouvre à des parallèles qui devraient nous alerter.
Non pas seulement sur l’Iran, mais sur les mécanismes de mobilisation, de polarisation et de narration qui s’imposent désormais dans l’espace public mondial.
L’expérience irakienne de 2003 devrait pourtant nous inciter à la prudence. Le récit de la libération, porté par une certitude morale et médiatique, a alors précédé un effondrement stratégique durable. Rien ne permet d’exclure que des dynamiques comparables soient aujourd’hui à l’œuvre, dans un environnement informationnel infiniment plus instable.
Les manifestations observées en Iran sont nourries, dans une proportion qui reste à établir, par des opérations d’influence et d’intelligence. Il serait naïf d’ignorer que des services occidentaux cherchent à exploiter des dynamiques sociales réelles que le sanctions imposées à l’Iran expliquent probablement, offrant un terreau à la contestation. Reconnaître cela ne revient ni à nier l’existence de colères légitimes, ni à défendre un régime autoritaire, mais à refuser une lecture simplifiée du réel.
Les vagues de printemps dits « arabes » devraient nous inciter à un certain recul sur les « événements ».
Nous devons aussi nous garder de conclusions hâtives et nous poser des questions en observant des parallèles potentiels en Europe :
- Parallèle britannique avec la manière dont le Brexit a été poussé (Cambridge Analatyca)
- Parallèle autour des « agressions sexuelles » du Premier de l’an 2016 à Cologne, avec l’émergence de l’AfD et le rôle troublant, a postériori, de l’ex chancelière Angela Merkel.
- Parallèle avec la manière dont X, propriété d’Elon Musk, pave ouvertement le chemin des Extrêmes-Droites en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, pour ne citer qu’elles.
- Parallèle avec la manière dont les colères populaires sont systématiquement attisées pour produire des émeutes et mettre les gouvernements dans le coin du ring, en posture défensive.
- Parallèle avec le président Trump, relayé par son appareil doctrinaire, qui n’hésite pas à remettre en cause la souveraineté de l’appareil judiciaire de l’Etat français s’agissant de la condamnation de Marine Le Pen.
Parmi les dangers les plus sous-estimés figure l’incapacité collective à considérer les convergences d’intérêts stratégiques qui s’exercent, dans ce canal informationnel, entre Donald Trump, Benyamin Netanyahou et Vladimir Poutine. Il ne s’agit pas d’une coordination explicite, mais d’une convergence objective, produite par des logiques politiques, judiciaires et géopolitiques distinctes, qui trouvent pourtant un point de renforcement commun.
Personne ne peut négliger cet arc s’il regarde la scène internationale dans son ensemble, sans se contenter de se laisser commander par l’empire des désirs.
Trois logiques distinctes… mais compatibles
1. Donald Trump : la délégitimation de l’État de droit
L’intérêt central de Trump est:
- la contestation des institutions judiciaires,
- la remise en cause de la légitimité électorale,
- la substitution de la souveraineté institutionnelle par la souveraineté émotionnelle directe.
Toute dynamique qui :
- fragilise les normes démocratiques,
- banalise l’exception,
- légitime la rupture au nom du peuple,
sert objectivement son agenda, y compris hors des États-Unis.
2. Benyamin Netanyahou: la fuite en avant sécuritaire
Netanyahou a un intérêt vital à:
- maintenir un état de tension sécuritaire,
- déplacer le centre du débat hors du champ judiciaire,
- inscrire son action dans un récit existentiel,
- évacuer le 7-Octobre-2023 hors de son agenda.
Une escalade régionale :
- rehiérarchise les priorités,
- suspend les débats internes,
- rend inaudibles les critiques.
Toute polarisation géopolitique majeure neutralise la question de sa responsabilité personnelle.
3. Vladimir Poutine: la fragmentation occidentale
Pour Poutine, l’enjeu est clair :
- affaiblir la cohésion occidentale,
- accentuer les divisions internes,
- nourrir la défiance envers l’UE, l’OTAN et les démocraties libérales
- voir les revenus pétroliers et son emprise sur le marché redevenir incontournable.
Les crises énergétiques, institutionnelles et informationnelles:
- renforcent son levier stratégique,
- desserrent l’étau des sanctions,
- déplacent l’attention.
Une déstabilisation prolongée autour de l’Iran sert directement ses intérêts.
Le danger n’est donc pas une alliance visible entre Trump, Netanyahou et Poutine, mais une convergence d’intérêts qui prospère dans un même régime informationnel de polarisation, où chacun trouve les conditions favorables à son propre agenda, agenda qui soumet tous les autres et asservit les opinions publiques à des mécanismes d’intérêt, parfaitement masqués mais intrinsèquement liés, qui les dépassent.
Il me semble que, si nous faisons cet effort analytique par rapport à ce à quoi nous portent les réflexes auxquels nous sommes conditionnés médiatiquement, nous ne sommes plus dans une simple phase de tension politique ou médiatique, mais dans un changement de régime informationnel qui expose n’importe quel régime, n’importe quel gouvernement, à des opérations de guerre et d’infiltration cognitives incompatibles avec l’exercice de la souveraineté.
L’arbitraire et des logiques d’intérêt implacables y règnent sous couvert de liberté, de démocratie et de souveraineté populaire.
Il n’est pas nécessaire de se faire un claquage du cerveau pour constater que, depuis des mois, les réseaux sociaux en France et X en particulier, en Europe et dans le monde (affaire Brigitte Macron) s’emploie à désigner le président de la République, légitimement élu, comme un usurpateur au sein d’une Union Européenne.
Les médias français ont choisi d’invisibiliser la pièce maîtresse de l’édifice constitutionnel dans ce moment si particulier de l’histoire. Grand bien leur fasse puisqu’ils prêtent leur immense potentiel à un phénomène qui s’apparente à une guerre cognitive engagée contre le peuple français.
Le président de la République française est présenté, et hélas, perçu par nombre de compatriotes et relais médiatiques, comme illégitime et nocif pour les intérêts du peuple.
La question qui suit n’appartient déjà plus à la fiction: dans ces conditions, que faudrait-il pour qu’un courant médiatique puissant justifie la destitution du président Macron?
La destitution n’a pas besoin d’être juridiquement fondée pour être médiatiquement légitimée.
Elle a seulement besoin d’être rendue pensable, puis désirable, puis inévitable.
C’est un processus en trois étages, que l’on a déjà vu ailleurs.
Étape 1 : la délégitimation symbolique (déjà largement engagée)
a) La contestation de l’identité ou de la “nature” du dirigeant
L’“affaire Brigitte Macron”, indépendamment de son absurdité factuelle, n’est pas anodine.
Ce type de rumeur ne vise pas :
- une politique,
- une décision,
- mais la réalité même de la personne.
C’est un mécanisme classique de désontologisation :
s’il ment sur ce qu’il est, il peut mentir sur tout.
b) La transformation du président en usurpateur
On ne dit plus:
- « je suis en désaccord avec lui »
mais : - « il n’est pas légitime »
- « il ne représente pas le peuple »
- « il est le produit d’un système truqué »
À partir de là, l’élection devient un artefact, pas un fondement.
c) L’extension de l’illégitimité à l’Union européenne
S’agissant de l’Union Européenne, le raisonnement implicite devient:
- UE illégitime
→ institutions nationales corrompues
→ élections biaisées
→ président illégitime
On débranche la source de légitimité, sans avoir besoin de la réfuter juridiquement.
3. Étape 2 : la fabrication d’un climat d’exception
Pour qu’un courant médiatique justifie une destitution, il faut sortir du régime normal.
Cela passe par :
a) Une crise présentée comme existentielle
Peu importe sa nature :
- sécuritaire,
- économique,
- sociale,
- migratoire,
- ou institutionnelle.
Ce qui compte, c’est le narratif :
« Le pays ne peut plus attendre. »
La temporalité démocratique est alors décrite comme un luxe dangereux.
b) L’argument de la “volonté populaire empêchée”
On substitue au peuple réel (institutions, élections, droit) un peuple abstrait, supposé :
- homogène,
- unanime,
- trahi.
À partir de là, contourner les règles devient un acte moral.
c) La disqualification préventive de l’État de droit
Les juges deviennent:
- partiaux,
- complices,
- ou “déconnectés”.
Les institutions deviennent:
- lentes,
- corrompues,
- ou hostiles au peuple.
La destitution n’est plus un coup de force, mais une réparation.
4. Étape 3 : l’apparition d’un “recours” présenté comme salvateur
Un courant médiatique puissant n’appelle jamais frontalement à un renversement.
Il appelle à:
- une “clarification”,
- un “reset démocratique”,
- une “refondation”,
- une “transition”.
La destitution devient alors:
- soit un mal nécessaire,
- soit une formalité technique,
- soit une exigence morale supérieure.
Pour être clair et précis, il manque encore trois éléments pour que ce seuil soit franchi en France :
- Un événement catalyseur unique, spectaculaire, émotionnellement saturé.
- Une convergence explicite entre réseaux sociaux, médias alternatifs et relais politiques structurés.
- Un silence ou une ambiguïté prolongée des institutions européennes, qui validerait indirectement le doute.
Sans ces trois éléments réunis, on reste dans une zone grise de déstabilisation, pas dans une justification ouverte.
A l’heure où les agriculteurs tentent des coups de force et semblent ne pas se contenter d’avoir obtenu du pouvoir de ne pas ratifier l’adoption du Mercosur, la question n’est plus simplement théorique. A qui les agriculteurs français, et surtout leurs dirigeants, vont-ils faire avaler qu’ils ne savent pas à quoi ils prêtent leur influence?
Car, que font les agriculteurs, aujourd’hui même, sinon servir de catalyseur au service des extrêmes (droites et gauche, souverainistes et révolutionnaires) pour coaguler un convergence des frustrations et des discours de révolte?
Ils entrent de plain pied dans une surenchère qu’ils veulent la plus dévastatrice possible. Ils ne se contentent pas du geste, pourtant si lourd de symbole pour un pays fondateur, de ne pas voter l’accord sur le Mercosur, mais demandent à la France de ne pas payer sa quote-part au budget de l’union. En gros, ils demandent au pays fondateur de faire éclater l’Europe.
Ce faisant, ils font écho à l’appel de Marine Le Pen qui appelait, hier soir sur X, « le président de la République à défendre les intérêts de notre nation, et à annoncer, s’il le faut, la suspension de la contribution de la France au budget de l’Union européenne ».
Le danger n’est pas que les agriculteurs soient « manipulés »: ils le sont.
Le danger, désormais, est que:
- la conflictualité change de nature,
- la revendication se transforme en contestation de légitimité,
- l’État soit placé dans une alternative impossible :
- céder → précédent dangereux,
- tenir → accusation de trahison du peuple.
C’est exactement la configuration que recherchent les stratégies de déstabilisation.
Cette dynamique se déploie alors même qu’une motion de censure est déposée pour faire tomber le gouvernement, et doit être examinée par le Parlement dans les prochains jours.
Ce calendrier n’est pas anodin. Il inscrit la saturation émotionnelle, la coagulation des colères et la délégitimation institutionnelle dans une séquence de vulnérabilité politique aiguë, où l’architecture démocratique est directement exposée aux effets de l’emballement informationnel.
Une motion de censure relève, en droit, du fonctionnement normal des institutions. Mais lorsqu’elle s’inscrit dans un champ informationnel dominé par la polarisation, elle cesse d’être perçue comme un mécanisme de régulation pour devenir, aux yeux d’une partie de l’opinion, un acte de destitution symbolique, préalable à une remise en cause plus large de la légitimité du pouvoir exécutif.
