Donald Trump prouve qu’il est le président de toutes les hubris. Dans la tragédie grecque, l’hubris est une faute morale grave qui provoque un châtiment inévitable. Les Grecs l’appelaient Nemesis. C’est le châtiment. Dans le droit français, cette dimension qui porte en elle la trahison de l’espoir du peuple, sa manipulation et son inscription dans le vice, se retrouve dans le terme « forfaiture », abandonné, sans doute pour le péremptoire de son indication morale, par une série de crimes et délits techniques.
Au moment où Reuters annonce que le 47e président américain, rompant avec la tradition, a pris un décret qui fera apparaître dès juin prochain sa propre signature sur le billet vert, la vieille anagramme forgée par le poète surréaliste André Breton pour dénoncer le goût invétéré de Salvador Dalí pour l’argent — « Avida Dollars » — trouve un usage anachronique et d’autant plus puissant pour désigner Donald Trump.
Sa signature est faite du sang de guerres illégales et injustes et, surtout, de pétrole. Car ce qui coule dans les veines de cette Amérique n’a plus rien à voir avec ce qui fascinait Bartholdi ou Tocqueville.
Ce n’est plus le sens de la démocratie — passant par sa défense, par le scrupule et la vertu auxquels elle oblige à tout instant — qui règne, mais un amour du lucre et de sa toute-puissance, puisée dans des forces obscures. Il ne suffit pas de s’associer au messianisme démonstratif et invocateur pour mystifier le monde.
C’est un fait totalement passé inaperçu parmi les motivations qui ont porté Donald Trump et son administration à capturer Nicolás Maduro et à mettre le Venezuela au pas. Les réserves pétrolifères colossales de ce pays y ont probablement un poids déterminant pour l’avenir.
Le vice-président J.D. Vance, dans une interview accordée à Fox News, répond à la question du journaliste Jesse Watters qui lui demande en quoi le renversement d’un dictateur au Venezuela aide l’Américain moyen. Le vice-président des États-Unis ne s’embarrasse pas de périphrases : « Cela signifie que nous allons pouvoir contrôler les incroyables ressources naturelles du Venezuela. »
Mais un autre dossier présente, lui aussi, un intérêt immédiat qu’il faut relier à la stratégie énergétique systémique qui se déploie actuellement avec une force titanesque. Cela met en lumière le fait que la guerre, ici, n’est finalement conçue, livrée et administrée que comme un effet de levier. Elle sert à assurer, d’un côté, les conditions de la domination pour les nouveaux alliés des États-Unis de Trump, et de l’autre, les conditions d’un asservissement et d’une dépendance pour les alliés historiques de l’Amérique et pour ceux qui restent ses ennemis.
Le tapis rouge déroulé, le 15 août 2025, pour Vladimir Poutine à Anchorage, avec le cynisme typique de l’humour trumpien — déstabilisateur cognitif en chef : « Vous êtes chez vous ici » — avait provoqué un malaise. Le tapis rouge déroulé hier par France 2, au journal de 20h, au chef de la diplomatie de la Fédération de Russie, Sergueï Lavrov, provoque le même sentiment. Beaucoup le dénoncent.
Soyons clairs : Lavrov se rit des questions et des pudeurs morales des journalistes. Il est comme son maître. Il manipule les apparences de légalité, les ambivalences et les duplicités. Pourtant, il y aurait bien eu une question à poser au chef de la diplomatie russe.
La guerre lancée contre l’Iran n’avantage-t-elle pas, objectivement, la Russie :
- sur le prix du pétrole et du gaz, qui culmine à nouveau, redonnant de l’oxygène à une économie qui s’asphyxiait il y a quelques semaines ?
- sur la suspension ou l’allègement de fait des sanctions, dont le pétrole russe bénéficie dans une telle situation d’urgence ?
- sur l’étau resserré autour de l’Europe et de la Chine, que les USA et la Russie empêcheraient ainsi d’atteindre le statut de grande puissance politique mondiale qui est à leur portée ?
- sur la pénurie d’armements, au grand dam des Européens qui ont payé 750 millions de dollars aux États-Unis pour obtenir du matériel, et qui constatent que cet armement est désormais « priorisé » pour la guerre en Iran ?
Il faudrait, pour poser une telle question à Monsieur Lavrov, sortir des cadres narratifs et des conditionnements de pensée, et comprendre que cette région (le Moyen-Orient) est la soupape d’insécurité dont ce plan très rationnel a besoin pour fonctionner.
Pour oser porter cela, pour mettre à nu ces fils logiques, il faudrait s’affranchir du consensus général et chercher le vrai pour ce qu’il est. Ce pas, je l’ai franchi il y a déjà quelques semaines, et mentalement, il y a encore plus longtemps.
Il ne fait pas de doute qu’il y a un « deal » avec Poutine : les Russes font le service minimum dans leur ancien modèle stratégique pour embrasser le nouveau, qui intègre la puissance américaine et son messianisme. Par conséquent, les Russes acceptent d’être accusés, sur un plan stratégique limité au Moyen-Orient, de fournir leurs renseignements aux Iraniens. Cela ne fera pas gagner la guerre aux Iraniens. Cela nourrit simplement l’escalade et plonge la région dans la violence. Les tensions sur le marché des matières premières qui en découlent leur sont extrêmement profitables.
Trump s’en accommode et passe pour un imbécile ; cela l’arrange. Être pris pour un être fantasque et inculte permet de réaliser l’impensable.
Mais revenons au Venezuela, qui mérite d’être regardé au-delà de ses propres réserves gigantesques pour focaliser l’attention sur les opérations qui concernent Chevron et ExxonMobil. Chevron est aujourd’hui la seule major américaine encore opérationnelle au Venezuela. Sa production actuelle y est limitée à 250 000 barils/jour et les conditions ne se prêtent toujours pas à des investissements massifs. ExxonMobil est dans une posture très différente : ayant refusé les conditions de Chavez en 2007, elle a été expropriée. Le Venezuela est jugé « non investissable » dans son état actuel.
Avec la capture de Nicolás Maduro et son remplacement (au sein du même régime) par Celda Rodriguez, le Venezuela est pris dans une autre tenaille que les compagnies américaines sauront faire jouer. L’articulation qui donne toute sa puissance à cette tenaille, c’est le Guyana, et particulièrement le gisement pétrolifère offshore situé dans l’Essequibo, qui recèle 11 milliards de barils. La compagnie Hess a fait cette découverte. Elle a été rachetée par Chevron en 2025 pour un montant compris entre 53 et 60 milliards de dollars.
C’est une usine à cash absolue. Car au-delà de l’importance du gisement, le coût d’extraction y est l’un des plus bas au monde. Contrairement au brut vénézuélien qui exige un traitement lourd et coûteux (entre 65 et 90$ le baril pour les nouveaux projets), le brut du Guyana s’extrait entre 17 et 20$ le baril dans ses meilleures phases, et en moyenne entre 25 et 35$. Il rivalise avec les coûts de l’Arabie Saoudite, passant parfois même en dessous du pétrole de schiste américain.
C’est dans l’Essequibo qu’ExxonMobil a placé ses billes. L’ancien régime bolivaro-militariste de Maduro exerçait une revendication territoriale et militaire pressante sur cette région, menaçant directement de prendre le contrôle de ces gisements.
La capture de Maduro, et la démonstration de puissance de l’armée américaine qui l’a accompagnée, dévitalise totalement les prétentions inacceptables du Venezuela sur le Guyana. Le destin de la région est désormais tenu par les investisseurs américains.
Nous devrions voir le plan global dans lequel s’inscrivent ces grandes manœuvres. Rien ne justifie cette manœuvre capitalistique des majors américaines, soutenue par l’armée des États-Unis, qui agit ici bien au-delà de la simple sécurisation de ses intérêts. Car l’Amérique de Trump déploie, dans le même temps, des prétentions de mainmise sur les routes énergétiques stratégiques mondiales (le Canal de Panama et le passage du Nord-Ouest), ce qui lui procurerait, de concert avec la Russie, une capacité de contrôle inadmissible sur le monde.
