Yair Lapid et la rupture avec l’État profond du sionisme

Alors que les médias concentrent leur pouvoir critique et polémique sur la tournée du chef de l’Orchestre national d’Israël, le retrait de Yair Lapid des institutions qui orchestrent le sionisme constitue l’événement majeur du référentiel démocratique israélien. Yair Lapid n’est plus seulement un rival politique de Benjamin Netanyahou : il est la figure d’avenir d’Israël.

En se retirant de l’accord de partage du pouvoir au sein des institutions sionistes mondiales — World Zionist Organization, Agence juive, Keren Hayesod, KKL — Yair Lapid accomplit un acte inédit dans l’histoire d’Israël.
Pour la première fois, un leader politique d’envergure nationale rompt avec le sionisme institutionnel profond, celui qui relie depuis 1948 l’État israélien à son réseau mondial d’influence et de financement.

Ce geste ne traduit pas une désertion, mais une désidentification volontaire du politique à l’appareil métapolitique.
Il retire à la droite messianique la couverture morale d’une co-gestion et la laisse seule face à la machine idéologique qu’elle a capturée.

Comme je l’avais analysé dans L’Agence juive, organe profond de l’État israélien, ces institutions forment le système nerveux du sionisme mondial, opérant souvent en deçà du contrôle démocratique.
Lapid, en s’en retirant, révèle cette tension : la démocratie israélienne se heurte à ce que j’avais nommé l’État profond du sionisme.

C’est un acte fondateur.
Israël politique vient de se séparer, pour la première fois, du sionisme administratif et patrimonial.
Un fil se rompt — mais c’est peut-être la condition même d’une refondation accompagné, dans le contexte du plan de Paix et des Accords d’Abraham, des obstacles à une salutaire résolution du conflit respectueuse du droit mutuel des Palestine et des Israéliens.

🕯️ La silhouette rhétorique russo-israélienne dans la réactivation soudaine du “choc des civilisations” (VII)

Les récentes déclarations de Donald Trump sur le Nigeria sont sans ambiguïté : “If the Nigerian government continues to allow the killing of Christians, the U.S.A. will immediately stop all aid and assistance to Nigeria, and may very well go into that now-disgraced country, ‘guns-a-blazing’. (AP News, novembre 2025). Une force politique tente de cadrer le potentiel sans limites de ressentiment interconfessionnel, disponible en Afrique et au Moyen-Orient, dans la confrontation religieuse et la dialectique du clash des civilisations. Ce contexte invite Donald Trump sur la cause des Chrétiens au Nigéria ou pris dans l’engrenage de chaos soudanais. Au milieu de cet enfer, l’élection – le 4 Novembre dernier – de Zohran Mandani comme maire de New-York, est attaquée au vitriol, à l’échelle globale. Elle dresse une figure paratonnerre.

Sous couvert de défense des chrétiens, l’ancien président américain adresse un ultimatum diplomatique et moral à un État souverain.
Porté par son électorat évangélique et par l’imaginaire messianique de son propre parcours, il se présente en protecteur de la foi et en justicier des âmes.
Mais derrière cette posture que le sort des chrétiens, qui forment une population parmi toutes les autres à être sacrifiées, c’est un piège tendu : une injonction politique qui attise la confrontation religieuse mondiale et réactive la logique du clash des civilisations.
Dans ce piège se croisent aujourd’hui plusieurs forces: la droite chrétienne américaine, la connexion judéo-chrétienne téléguidée par Netanyahu, l’appareil narratif russe primaire, et la fragilité cognitive d’un monde désemparé par la prolifération des signes et injonctions.

1. La réactivation du récit civilisationnel

Sur X, la phrase du cardinal Robert Sarah« Les barbares sont déjà dans la ville » — a ressurgi, relayée par @75secondes, @Wolf, etc, au moment même où Trump annonçait vouloir “sauver les chrétiens du monde”.
En surface : deux appels à la vigilance spirituelle.
En profondeur : une même trame cognitive — celle d’un Occident assiégé, d’un christianisme encerclé par la barbarie.

Les violences africaines (Nigeria, Soudan, Sahel) deviennent les scènes symboliques d’une guerre sainte mondialisée ; la complexité politique, ethnique et économique s’efface derrière le vocabulaire de la croisade.
La foi n’explique plus : elle désigne.

Un million de vues pour cette seule publication.
  • Elle vient d’un entretien de 2019 accordé à La Nef / The Catholic Herald, où le cardinal Robert Sarah disait : « As a bishop, it is my duty to warn the West! The barbarians are already inside the city. ». CERC+1
  • Dans ce texte, il précise ce qu’il appelle les barbares : « tous ceux qui haïssent la nature humaine, qui piétinent le sens du sacré, ne respectent pas la vie, se rebellent contre Dieu… » – en visant l’avortement, l’euthanasie, la pornographie, l’idéologie de genre, etc.
  • Plus loin dans le même entretien, il parle aussi de l’islamisme comme d’une menace, mais dans un passage distinct, et en l’articulant à la crise spirituelle de l’Occident.

Ce qui circule aujourd’hui, c’est donc une citation sortie de son contexte et recyclée :

  • On retrouve exactement la même formule sur Facebook, Instagram, Threads, X, souvent sur fond de photo ou de mème, sans le paragraphe explicatif qui élargit sa définition des “barbares”. Instagram+3Facebook+3Instagram+3
  • @75secondes ne fait qu’amplifier une phrase devenue slogan dans certains milieux conservateurs catholiques / identitaires, en la reliant au cardinal et à la question de l’immigration de masse. Instagram+1

Sur le sous-entendu “on entendait l’islam…”

  • Dans le texte original, Sarah ne dit pas “les musulmans sont les barbares”. Il parle d’une barbarie morale occidentale et de l’islamisme comme menace politico-religieuse ; mais ce sont surtout les relais militants qui condensent tout ça en une punchline utilisable contre “l’islam” en bloc.

2. La résonance russe : miroir du messianisme évangélique

Depuis 2014, le Kremlin, appuyé par le patriarche Kirill, promeut la Russkiy Mir — le “monde russe” — présenté comme dernier bastion du christianisme face à la décadence occidentale et à la menace islamiste.
La rhétorique de Trump s’y superpose comme un calque.

ThèmeRhétorique russeRhétorique trumpiste
MissionMoscou protectrice de la foi orthodoxeWashington sauveur des chrétiens persécutés
Ennemi symboliqueOccident libéral et “dénaturé”Islam radical et “barbarie” du Sud
RegistreMétaphysique du salutThéologie de la puissance
FinalitéLégitimer la verticalité russeRe-sacraliser la suprématie américaine

Ces deux narrations s’auto-alimentent : l’une cherche à fracturer l’Occident, l’autre à le rallier sous l’étendard du sacré.
L’effet est identique : un monde polarisé autour des fractures, rendues abyssales et irrémédiables, du religieux décliné sous la forme de mouvements de fractales dans un monde où les chimères sont faites pour régner en maîtres

3. L’ingénierie cognitive de la croisade

Ce champ narratif repose sur une architecture précise :

  • Amplifier sélectivement les massacres chrétiens en Afrique ;
  • Détourner la compassion en colère ;
  • Recycler les mots prophétiques (“barbares”, “mal”, “sacré”) ;
  • Fusionner les discours politiques, spirituels et militaires.

C’est une véritable machinerie cognitive, qui transforme la douleur en énergie politique.
Trump y trouve un levier électoral, Mel Gibson y ajoute une aura mythique (“Defend what’s sacred”), et Moscou y glisse sa grammaire civilisationnelle : la guerre du bien contre le chaos.

En mêlant mystique et brutalité, Mel Gibson construit un imaginaire où le salut passe par la violence — un miroir parfait du temps présent, où l’on confond de plus en plus la sainteté avec la revanche.

4.L’effet Mamdani : le paratonnerre du récit

Au cœur de cette tempête, l’élection à New York de Zohran Mamdani, premier maire musulman d’origine ougandaise, agit comme un paratonnerre cognitif.
Plus qu’une dissonance, c’est une zone d’absorption du choc symbolique.
Son élection résonne avec la promesse d’un pluralisme pacifié — mais, dans les flux polarisés, elle devient la cible parfaite :

  • pour certains, preuve que l’Occident et dispose des outils cognitifs pour résister à l’onde de haine qui déferle partout et, ainsi, reste ouvert, aspace d’équilibre et de résolution au service de la Paix ;
  • pour d’autres, c’est le signe que “l’ennemi est déjà dans la place”.
Comme Benjamin Franklin saisissant la foudre, Zohran Mamdani dresse le paratonnerre sur la plus orageuse des ères. Les haines se concentrent sur sa personne symbolique.

La dissonance que Zohran Mamdani incarne révèle l’intensité du champ magnétique : plus la société réelle s’apaise, plus la sphère numérique s’enflamme et déverse anathèmes préfabriqués et excommunications politiques.
@ZohranMamdani devient malgré lui le test de résistance du vivre-ensemble face à la montée des récits guerriers. Il s’est installé, à partir de Ground Zero, sur le seuil d’un monde attiré irrésistiblement vers les profondeurs insondables de son propre enfer, et ouvre un autre chemin vers le possible retour à soi.

5. Le piège du sacré politique

Sous des apparences de ferveur, c’est une architecture de domination symbolique qui se met en place.
Le sacré devient vecteur d’influence, la foi devient vecteur d’ordre, et la liberté spirituelle devient l’appât d’une guerre cognitive mondiale.
Le piège de Trump n’est donc pas seulement diplomatique : il est psychologique.
Il invite l’humanité à choisir un camp dans un conflit que la raison n’a pas décidé.

Et dans cette bataille des signes, ce ne sont plus les croyants qui prient — ce sont les algorithmes qui recrutent.

Aviv Kohavi sur le chemin de vérité


Aviv Kohavi, ancien chef d’état-major de Tsahal jusqu’en janvier 2023, relit la documentation parce que quelque chose « pue » de manière insupportable au sommet de la chaîne de commandement qui a abouti à ouvrir le front au Hamas . Les familles des victimes et des otages craignent que la vérité soit écrasée. Elle fait son chemin. Elle éclatera si elle doit.

Ancien chef d’état-major de Tsahal, Aviv Kohavi a entamé au mois d’août un examen méthodique des événements du 7 octobre 2023 suscitant la protestation des familles de victimes d’otages et de victimes qui exigent l’accès à cette documentation, et craignent une dissimulation de la vérité.
Ce n’est pourtant pas à un geste de communication ni à un réflexe de défense institutionnelle que s’adonne l’ancien chef d’état-major de Tsahal.
C’est un acte de conscience que trop de questions, maintenant que l’effet de sidération est dissipé, remettent à l’ordre du jour de la démocratie et de l’armée qui veille sur elle, impérieusement, qu’il effectue.

Selon les informations disponibles, l’accès privilégié de l’ancien chef d’état-major Aviv Kohavi à des documents confidentiels portant sur l’attaque du 7 octobre 2023 – qui a fait 1200 morts et près de 250 personnes enlevées, dont des enfants, des femmes, des personnes âgées, des soldats – a été confirmé au début du mois d’août 2025.
Ce transfert intervient en pleine montée des critiques quant à la transparence des institutions sécuritaires, et tandis que les familles endeuillées dénoncent un traitement inéquitable de l’information.

Plusieurs rapports affirment que certains bataillons israéliens initialement positionnés pour sécuriser des manifestations pacifistes, festivals ou lieux civils ont été détournés vers des colonies en Cisjordanie avant le 7 octobre. Ce retrait a fragilisé la frontière sud de Gaza, expliquant en partie la facilité de l’infiltration massive du Hamas.

Ce n’est donc pas un fait isolé, mais une série de choix ordonnancés :

  • Une réallocation vers la protection des colons expansionnistes plutôt que des festivaliers au pacifisme sans doute jugé béat, livré à ce qui prend la tournure d’un massacre des innocents.
  • Des troupes éloignées de zones civiles à risque ;
  • Un manque de réaction face aux alertes ;

Face à la tragédie, face aux failles béantes qui ont permis l’infiltration massive du Hamas, l’heure n’est pas à la diversion mais à la vérité. Et ce que Aviv Kohavi semble porter aujourd’hui, c’est très probablement cela : une exigence morale de haut vol.

Répondre, d’abord, à cette question centrale :
👉 Qui a donné l’ordre de réaffecter les troupes, exposant, sciemment ou pas, les civils d’un festival de pacifistes aux horreurs du 7 octobre ?

Et si ce choix a été fait par calcul politique, stratégique, ou idéologique, alors ce n’est plus une faute :
c’est une manipulation historique d’une brutalité sans égale.

Il ne s’agit donc pas pour l’ancien chef d’état-major de Tsahal de sauver l’image d’Israël telle que le 7-Octobre-2023 l’a façonné dans l’onde cognitive créée, mais de préserver l’honneur de l’Armée dont il a eu la charge et celui de la nation qu’elle protège. De ne pas laisser l’effroi ou la sidération anesthésier les vraies questions. Il ne parle pas à la place des familles des otages, mais il cherche – avec la rigueur qui s’impose – à comprendre pourquoi tant de signaux ont été ignorés, tant d’alarmes étouffées, tant de décisions aberrantes prises.

  • Pourquoi, quelques jours avant l’attaque, deux unités de commandos ont-elles été déplacées de la zone sud vers Huwara, en Cisjordanie, pour protéger des colons ?
  • Pourquoi les festivaliers civils de Supernova n’ont-ils pas bénéficié de la vigilance minimale que requiert tout rassemblement en zone instable ?
  • Qui a validé ces décisions ? Dans quel cadre, avec quelle information en main ?

Kohavi relit les courriels, les notes, les télégrammes internes. Il ne cherche pas des excuses. Il cherche les causes. L’initiative de Aviv Kohavi anticipe, peut-être, une commission d’enquête.
Il sait que le jour venu, il faudra des preuves, des documents, des dates, des noms.

Ce travail, il le fait pour l’armée. Mais aussi – surtout – pour les citoyens. Pour les familles des otages encore détenus. Pour que jamais un tel drame ne se répète. Pour que la sécurité d’Israël ne soit plus compromise par des logiques politiques court-termistes ou des prophéties d’éternité.

Car depuis la mort des signataires des Accords d’Oslo, une autre logique s’est imposée. Une stratégie de verrouillage. D’exception permanente. De mise sous cloche du débat démocratique.

Le 7-Octobre-2023 a tout fait voler en éclats. Il recompose le puzzle de la vérité.

Il faut le dire : ce n’est plus une politique, c’est un récit d’impunité. Une construction qui sacralise les décisions, détourne les critiques, et s’abrite derrière l’histoire au lieu de s’y confronter.

Aviv Kohavi ne se prête pas à la mascarade. Il interroge les faits et la structure du « moment » d’histoire, à la lumière de ce que s’autorise le gouvernement de son propre pays aujourd’hui sur Gaza et sur la question palestinienne. Avec courage. Avec méthode. Et, sans doute, avec une douleur intérieure immense.
Kohavi a confirmé qu’il était prêt à être audité, y compris sur les décisions prises durant son leadership:
« I am responsible for the decisions and actions made in the IDF during my time as chief of staff, and I constantly ask myself what we could have done differently » . The Times of Israel haaretz

Il a décrit l’attaque comme un effondrement complet de la défense technologique et humaine, qualifiant la brèche de la « muraille » comme irréparable par l’imagination. The Times of Israel

Il a insisté sur l’idée que la crise devait être examinée « from all angles« , non seulement tactiquement mais structurellement et avec une perspective pluriannuelle. Les mots employés par un ancien CEM ont un sens. Il ne parle pas de n’importe où. Il parle depuis la colonne vertébrale de l’État. Elle ne peut être que droite.

Les mots de Kohavi engagent — personnellement, historiquement, et institutionnellement. Et c’est précisément parce que Netanyahou, lui, semble vouloir empêcher ce type d’examen, que la parole et l’engagement de Aviv Kohavi peuvent apparaître comme un tournant moral majeur.

Il appelle à des réformes structurelles. À un recentrage éthique de Tsahal. À une doctrine qui protège les civils, qui valorise l’alerte humaine, qui refuse d’être instrumentalisée.

Ce qu’il propose, c’est un chemin de retour vers l’intégrité :
— un devoir de mémoire authentique,
— un examen lucide des responsabilités,
— une refondation des priorités.

Aviv Kohavi ne désigne pas d’ennemis à l’intérieur. Il ne cherche pas à humilier. Il agit, car il sait que la confiance d’un peuple ne se décrète pas. Elle se regagne, pas à pas, par la vérité. Il est dans cette quête.

Et c’est en cela qu’il faut, aujourd’hui, rassurer les familles des otages : ce général-là ne couvre pas. Il révèle. Non pour diviser, mais pour reconstruire.

Ce n’est pas de vengeance qu’il est question. C’est de justice.
Ce n’est pas d’image. C’est de conscience.

Et c’est peut-être cela, l’acte le plus patriotique qu’Israël pouvait espérer.

📚 Sources principales :

Des rapports font état de déploiements de commandos déplacés vers la Cisjordanie au lieu de renforcer la sécurité à Gaza, en pleine période de tension accrue. electronicintifada.net

Kohavi admet sa responsabilité et appelle à un examen pluriannuel des défaillances du 7 octobre (Times of Israel, 15 janvier 2024)
👉youtube.com+11
👉The Times of Israel

🎯 Dans cette analyse publiée dans le Washington Institute, Noga Halevi montre comment la prise massive d’otages par le Hamas le 7 octobre 2023 ne fut pas un chaos tactique, mais une stratégie calculée et anticipée visant à créer une guerre cognitive.
👉washingtoninstitute.org.
Manuels internes de prise d’otages et critères d’abduction selon la valeur émotionnelle
👉The Jewish Chronicle

Il exige que la période où il a commandé l’armée soit scrutée elle aussi

Les familles des victimes s’alarment que Kohavi ait un accès direct aux dossiers, alors qu’elles ont dû saisir la justice pour obtenir des informations (Jerusalem Post, 6 août 2025)
👉The Times of Israel