Guerre cognitive, souveraineté européenne et fracture transatlantique

La déclaration, postée il y a deux heures, du secrétaire d’État américain marque un tournant préoccupant dans les relations transatlantiques. Sous couvert de défense de la liberté d’expression, elle remet en cause la légitimité des dispositifs européens de protection contre la désinformation et les ingérences informationnelles. Cette prise de position intervient dans un contexte de guerre cognitive avérée, où l’intégrité informationnelle est devenue un attribut central de la souveraineté démocratique.

La déclaration du secrétaire d’État américain Marco Rubio ne relève pas d’un simple désaccord de principe sur la régulation des plateformes numériques. Elle trace une ligne de rupture dans l’Atlantique, dont il faut mesurer la portée stratégique. Cette ligne pourrait, à terme, se transformer en un véritable mur politique et normatif entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique.

Une telle situation est inédite. Elle ne trouve d’écho historique, pour de nombreuses nations européennes, que dans le souvenir du mur de Berlin, symbole d’une Europe divisée par des logiques de puissance antagonistes. Mais la comparaison révèle ici un paradoxe fondamental : le mur qui se dessine aujourd’hui ne vise pas à contenir une menace extérieure clairement identifiée ; il s’érige contre les dispositifs de protection que l’Europe a mis en place face à une menace contemporaine avérée : la guerre cognitive.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La conflictualité moderne ne se limite plus aux champs militaire, économique ou énergétique. Elle investit désormais l’espace informationnel, cognitif et symbolique. Elle ne cible plus seulement des territoires ou des infrastructures, mais les opinions publiques elles-mêmes, leur capacité de discernement, leur cohésion et, en dernière instance, leur libre arbitre. La guerre cognitive vise à altérer la perception du réel, à polariser artificiellement les sociétés ouvertes et à affaiblir leur capacité collective à décider souverainement.

Sous l’étendard ambigu de la « libre expression », la position américaine tend à délégitimer les efforts européens destinés à contenir des campagnes de désinformation organisées, massives et transnationales. Or ces campagnes ne sont ni spontanées ni neutres. Elles s’inscrivent dans des stratégies de long terme, dont les pratiques informationnelles de la Russie offrent un exemple désormais documenté, et auxquelles s’agrègent des plateformes devenues des vecteurs structurants de la guerre cognitive.

C’est ici qu’il convient de souligner avec clarté que le « pont » qui semble aujourd’hui se dessiner n’a rien de comparable avec celui que le plan Marshall avait établi pour sauver Berlin-Ouest du blocus soviétique.
Là où ce pont historique visait à préserver la liberté, la stabilité et la souveraineté démocratique face à une coercition manifeste, le mouvement actuel tend, à l’inverse, à rejoindre objectivement les intérêts du Kremlin, en affaiblissant la capacité des États européens à se défendre dans l’espace informationnel.

Cette convergence n’est peut-être ni revendiquée ni assumée. Elle n’en est pas moins stratégiquement lisible. En contestant la légitimité des dispositifs européens de protection contre les campagnes d’ingérence et de manipulation, elle sape ce que les pays européens sont en droit — et en devoir — de considérer comme relevant de leur souveraineté, de leur intégrité informationnelle et de leur défense, entendue dans son acception contemporaine, qui inclut pleinement le champ cognitif.

Qualifier ces mécanismes de « censure extraterritoriale » revient à nier la nature du conflit dans lequel les démocraties européennes sont engagées. Ce n’est pas la liberté d’expression qui est en cause, mais son instrumentalisation délibérée comme arme d’influence, destinée à fracturer les sociétés ouvertes, à miner la confiance dans les institutions et à altérer le libre arbitre des citoyens.

En confondant la défense absolue de la liberté d’expression avec le refus de reconnaître la guerre cognitive comme un champ de conflictualité à part entière, les États-Unis prennent un double risque : celui d’affaiblir leurs alliés européens, et celui d’exposer leurs propres sociétés aux mêmes stratégies de manipulation.
Il est profondément préoccupant de constater que l’Europe, déjà exposée en première ligne à ces menaces, voit désormais un allié historique se présenter à elle non plus comme un soutien dans la défense des démocraties, mais comme un partenaire devenu inamical sur la question décisive de l’intégrité informationnelle.

Aucune puissance ne peut s’acheter le libre-arbitre des peuples. Chacun se doit de le protéger.

Cognitive Warfare, European Sovereignty, and the Transatlantic Fracture

Posted just two hours ago, the statement by the U.S. Secretary of State marks a troubling inflection point in transatlantic relations. Framed as a defense of free speech, it challenges the legitimacy of European measures designed to counter disinformation and foreign interference at a time of active cognitive warfare.

The statement by U.S. Secretary of State Marco Rubio goes far beyond a technical disagreement over the regulation of digital platforms. It draws a line of fracture across the Atlantic whose strategic implications must be fully understood. That line could, over time, harden into a genuine political and normative wall between Europe and the United States.

Such a situation is unprecedented. For many European nations, it evokes only one historical parallel: the memory of the Berlin Wall, the symbol of a Europe divided by antagonistic power logics. Yet the comparison reveals a fundamental paradox. The wall now taking shape is not meant to contain an external threat; it is being erected against the protective mechanisms Europe has developed in response to a clearly identified contemporary threat: cognitive warfare.

For this is precisely what is at stake. Modern conflict no longer confines itself to military, economic, or energy domains. It now fully occupies the informational, cognitive, and symbolic space. Its targets are no longer only territories or infrastructures, but public opinion itself—its capacity for discernment, its cohesion, and ultimately its free will. Cognitive warfare seeks to distort perceptions of reality, to artificially polarize open societies, and to weaken their collective ability to decide sovereignly.

Under the ambiguous banner of “free speech,” the American position tends to delegitimize European efforts to counter organized, large-scale, transnational disinformation campaigns. Yet these campaigns are neither spontaneous nor neutral. They are embedded in long-term strategies, of which Russian information practices now provide a well-documented example, and they are amplified by platforms that have become structural vectors of cognitive warfare.

It must be stated clearly that the “bridge” now seemingly being built bears no resemblance whatsoever to the one established by the Marshall Plan to save West Berlin from the Soviet blockade.
Where that historic bridge aimed to preserve freedom, stability, and democratic sovereignty in the face of overt coercion, the current dynamic tends instead to **objectively converge with the interests of the Kremlin, by weakening Europe’s capacity to defend itself in the informational domain.

This convergence may be neither claimed nor intended. It is nonetheless strategically legible. By challenging the legitimacy of European safeguards against interference and manipulation, it undermines what European states are fully entitled—and indeed obliged—to regard as matters of sovereignty, informational integrity, and defense, understood in their contemporary sense, which unequivocally includes the cognitive domain.

Labeling these protective measures as “extraterritorial censorship” amounts to denying the very nature of the conflict in which European democracies are now engaged. What is at issue is not freedom of expression as such, but its deliberate instrumentalization as an influence weapon, designed to fracture open societies, erode trust in institutions, and compromise citizens’ free will.

By conflating an absolutist defense of free speech with a refusal to recognize cognitive warfare as a fully-fledged domain of conflict, the United States runs a double risk: weakening its European allies, and exposing its own society to the very same manipulation strategies.
It is deeply troubling that Europe—already on the front line of these threats—now finds itself facing a historic ally that no longer appears as a partner in the defense of democratic resilience, but rather as an increasingly unfriendly counterpart on the decisive issue of informational integrity.

No power is able to design the free will of people. The duty of each is to protect and elevate it.

Le visage de l’hydre

Contrairement à ce qu’insinue ce compte X, s’affichant comme « de réinformation »:

, si des tracteurs — outils de production — sont détournés en instruments de blocage massif et de paralysie territoriale, ce à quoi s’emploient les coordination rurale et confédération paysanne qui ont subverti l’entier du syndicalisme agricole, alors il est – juridiquement, symboliquement et surtout, opérationnellement – cohérent qu’ils rencontrent, sur leur route, des VBRG – Véhicules Blindés à Roues de la Gendarmerie.

Ce qui est en jeu ici n’est pas la paysannerie, mais son instrumentalisation.
Exploiter sa figure pour affaiblir l’État, démobiliser ses forces de l’ordre et produire un renversement cognitif des légitimités relève d’une stratégie connue.

L’injection, dans l’espace public, d’un narratif qui renverse le sens des lieux, des rôles et des missions — au nom d’une prétendue “réinformation” — constitue une signature symbolique claire.

Ce travail de l’ombre ne vise pas à défendre le vivant, mais à troubler l’intégrité de l’État dans l’exercice de ses fonctions régaliennes.

Lorsqu’un tigre est accusé d’être violent parce qu’il garde la frontière de la jungle, ce n’est pas le tigre qui est en cause, mais le récit que l’on fabrique autour de lui.

Le compte @reseau_internat s’inscrit dans un écosystème informationnel identifié, caractérisé par:

  • une hostilité systémique à l’Union européenne,
  • une délégitimation constante de l’État français,
  • une valorisation implicite ou explicite des puissances autoritaires dites “souverainistes”, au premier rang desquelles la Russie.

Les publications analysées présentent des invariants rhétoriques:

  • recours à des sources non vérifiables ou circulaires,
  • usage intensif de témoignages anonymes ou émotionnels (« les policiers sont dégoûtés »),
  • cadrage des forces de l’ordre comme instrumentalisées contre le peuple,
  • inversion systématique des responsabilités (l’État comme cause exclusive du désordre).

Le post analysé (tracteurs face aux VBRG) — qui émane d’un compte qui n’est qu’un des innombrables tentacules de l’hydre à laquelle la France et l’UE ont affaire — ne vise pas à informer sur un événement, mais à produire trois effets cognitifs simultanés:

a) Séparer les forces de l’ordre de la République

En prétendant parler au nom des policiers et gendarmes [dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas], le compte tente de:

  • les extraire de leur mission régalienne,
  • les présenter comme moralement en rupture avec l’État.

C’est un classique des stratégies de subversion informationnelle.


b) Légitimer l’escalade par victimisation

La mise en scène d’un État « aux abois », « en fin de règne », ne vise pas à analyser, mais à:

  • normaliser l’idée d’un effondrement proche,
  • rendre acceptable une radicalisation ultérieure.

c) Renverser le symbolique

Le face-à-face tracteurs/VBRG est cadré pour:

  • essentialiser la paysannerie comme figure du peuple pur,
  • assimiler l’État à une force d’occupation.

Ce procédé est strictement homologue aux narratifs utilisés dans les théâtres ukrainien, balte ou moldave avant des phases de tension accrue.

En retournant un panneau indicateur en Français, ce qui se lit, c’est Moscou en cyrillique

Le compte @reseau_internat s’inscrit parfaitement dans un contexte plus large de renversement symbolique, illustré par le phénomène qui s’est étendue comme une trainée de poudre dans la ruralité et qui a consisté à renverser les panneaux indicateurs à l’entrée et au sortir des localités:

  • le retournement durable des panneaux d’entrée de communes,
  • l’acceptation, voire la valorisation, de ce geste par des élus locaux.

Ce phénomène:

  • n’exprime plus une revendication,
  • installe une inversion de l’ordre de signification du territoire.

Il constitue un terrain cognitif favorable aux stratégies de désorientation et de délégitimation de l’État.

Sans préjuger d’un pilotage direct, les contenus et méthodes observés sont compatibles point par point avec:

  • la doctrine russe de guerre informationnelle (Gerasimov),
  • l’usage de vecteurs locaux, idéologiquement marqués,
  • la stratégie de fragmentation des sociétés européennes de l’intérieur,
  • l’exploitation des fractures rurales, sociales et identitaires.

Il s’agit moins de convaincre que de désorganiser, moins de proposer que de faire douter.

Le compte @reseau_internat ne doit pas être compris comme un acteur central, mais comme:

  • une tentacule d’un dispositif d’Intelligence étrangère plus large,
  • un amplificateur local d’un narratif hostile à la République,
  • un agent de pollution cognitive durable.

La menace qu’il représente n’est pas militaire, elle est épistémologique, même si elle sait déployer quelques drones pour fixer notre vigilance sur le conventionnel et nous tromper sur le fait qu’elle attaque la capacité collective à distinguer critique légitime et délégitimation systémique.

Les médias, fascinés par l’expression des colères paysannes, sont à ce système frauduleux, médiatiquement et informationnellement, et parfaitement typique de la guerre cognitive, ce que les façades commerciales sont au blanchiment d’argent.

Une démocratie peut absorber la contestation.
Elle ne survit pas longtemps à la désorientation organisée.

Ce qui se joue réellement: une inversion de la hiérarchie des compétences

Dans une République moderne, le principe n’est pas que tout le monde sait tout,
mais que:

  • chacun parle depuis son champ de compétence,
  • les savoirs sont articulés, discutés, contredits,
  • la décision politique arbitre, elle ne remplace pas le savoir.

Or ce que qui se montre sous les traits de la colère, à laquelle il n’est pas anormal d’être empathique — et que nous observons — est autre chose:

la colère vécue comme titre de compétence supérieur.

Le paysan n’est plus:

  • un acteur économique,
  • un citoyen porteur d’intérêts légitimes,
  • un expert de son métier,

mais il est érigé en rival épistémique:

  • du vétérinaire,
  • de l’épidémiologiste,
  • de l’économiste,
  • du législateur.

Non pas contre eux, mais à leur place.

C’est exactement la matrice du Soviet suprême. Historiquement, le Soviet suprême ne reposait pas sur la compétence, mais sur:

  • la représentation immédiate,
  • la légitimité morale du “producteur”,
  • la suspicion envers les savoirs spécialisés (jugés bourgeois, technocratiques, dévoyés).

Le schéma était le suivant:

Celui qui produit (acier, blé, charbon) est réputé comprendre le monde mieux que celui qui l’étudie.

C’est ce que Lénine puis Staline ont institutionnalisé :

  • l’ouvrier contre l’ingénieur,
  • le paysan contre l’agronome,
  • le comité contre l’expertise.

Le résultat fut connu:

  • terreur idéologique contre les savants.
  • désastre agronomique (Lyssenko),
  • famines,
  • effondrement de la rationalité économique,

Ce qui ressurgit aujourd’hui n’est pas le communisme, mais sa pathologie cognitive exploitée avec une rare efficacité par Poutine:

Si je souffre, alors j’ai raison.
Si je suis en colère, alors la science ment.
Si je produis, alors je décide du vrai.

C’est exactement :

  • la délégitimation de la médiation,
  • la haine du tiers (expert, institution, règle),
  • le court-circuit du temps long par l’émotion.

Quand la colère devient une compétence; quand la production devient un droit au vrai; et quand l’expertise est disqualifiée comme ennemie du peuple; ce n’est pas la République qui s’approfondit —
c’est l’ombre du Soviet suprême qui réapparaît.

Et la créature antéhistorique qu’est Soviet suprême est l’antithèse de l’Etre Suprême que la République Française, elle, a érigé en son centre symbolique — non comme régime politique, mais comme structure mentale.
Retrouvons-le d’urgence et chassons l’alien!

PS: Cette analyse, très opérationnelle, touche au nœud central de la Théorie Etendue de l’Information, développée par ailleurs: le moment où l’information cesse d’être structurée par des champs et devient un rapport de force brut entre affects.

Emmanuel Macron, le mage du Kremlin et les ingénieurs du chaos

Les “ingénieurs du chaos” sont, dans la réalité géopolitique contemporaine, au service du “Mage du Kremlin”. Giuliano Da Empoli a écrit deux livres qui, mis bout à bout, décrivent exactement le dispositif à l’œuvre. C’est cet ennemi qu’affronte, chaque jour, Emmanuel Macron, comme ses pairs avant et autour de lui, sur l’échiquier européen.  Cet ennemi doit être vaincu.

Cette réflexion m’est inspirée par un énième post circulant aujourd’hui, sur X pour forcer le trait entre l’“incroyable différence” entre un 11-Novembre soi-disant « lugubre » sous Emmanuel Macron, et celui de Chirac et Jospin, présenté comme radieux, chaleureux, populaire.
Ce n’est évidemment pas la première fois que ce type de comparaison est instrumentalisé.
C’est même devenu une mécanique récurrente, systématique, consistant, a installant un référentiel émotionnel et subjectif fallacieux.

Chaque événement public — du 1er mai 2018 au 11-Novembre 2025, en passant par le Salon de l’Agriculture qui est pourtant une véritable liturgie nationale — est pourri, déformé, corrompu, s’ils le peuvent,  par les protagonistes qui ne méritent rien d’autre que d’être qualifiés « d’ingénieurs du chaos », pour atteindre l’image du président.

Lorsqu’un même schéma se répète pendant des années, toujours avec les mêmes ressorts psychologiques, c’est qu’on n’est plus dans la critique politique.
On est dans une technique, qui admet la création et la manipulation opportuniste d’événements contestataires et émeutiers, comme la crise des gilets jaunes l’a prouvé.

Comparer des foules pour fabriquer du chaos : voilà l’art le plus discret de nos ingénieurs du trouble — et la matière première de leur guerre contre la démocratie.

C’est là que le tableau devient clair: l’action d’Intelligence  —  car il s’agit bien de l’élément fondamental d’une action stratégique — appliquée au président de la République, vise,  méthodiquement, au long cours, à le discréditer, l’isoler, l’invisibiliser.

Ce n’est pas une succession d’incidents: c’est une méthode, une coordination, un processus visant à immobiliser la proie dans la toile du désamour patiemment tissée, avec la soie de la défiance, au coeur de la République.

Ce mécanisme, auquel le système médiatique ne veut voir que du feu, contrefait l’apparence de la démocratie

Contrairement à ce que l’on veut laisser croire, cette stratégie n’a pas épargné les anciens chefs d’État. Elle a simplement trouvé, avec l’actuel président, son point de raffinement maximal, son terrain d’expérimentation le plus abouti. Sa conclusion espérée par les ennemis de la France, c’est la destitution ou la démission du président de la République.

Le schéma observable en France présente des similitudes troublantes avec ce qui se passe dans toutes les autres démocraties européennes: mêmes leviers psychologiques, mêmes relais, mêmes séquences d’usure, mêmes mécanismes de déplacement du réel.

Ce mécanisme, auquel le système médiatique ne veut voir que du feu, contrefait l’apparence de la démocratie, dont il détourne les prérogatives, au point de se confondre en elle.
Mais il n’en est qu’un camouflage: celui d’une guerre menée contre la démocratie elle-même, une guerre déclarée à la République française.

Pourquoi ?

Parce que certains faits de l’actualité de ces dernières années — si vous les examinez objectivement, rationnellement — font apparaître des pivots, des alignements, des interférences qui amplifient le mouvement et expliquent sa brutalité.

La souveraineté n’existe réellement que si les conditions du débat qui l’a fait naître sont garanties.
Autrement dit : elle n’est pas étrangère au fait que, sans un débat authentique, libre et constitutif, il n’y a plus de souveraineté véritable.

Et si, d’aventure, vos propres signaux d’alerte ne s’allument pas, demandez-le à ChatGPT ou à n’importe quelle intelligence artificielle: elle vous ressortira la carte, les nœuds, les pressions, et les intérêts qui, mis bout à bout, composent le tableau réel.

> Giuliano da Empoli, Les Ingénieurs du chaos (2019) et ** Le Mage du Kremlin (2022)**.
Deux œuvres complémentaires : la première analyse les stratégies contemporaines de perturbation cognitive et de manipulation politique ; la seconde éclaire, par le biais du roman, la logique de pouvoir et la dramaturgie du réel qui inspirent ces mécanismes — offrant ainsi une grille de lecture précieuse pour comprendre certaines dérives observables aujourd’hui dans plusieurs démocraties européennes.

Réseau puis Boulevard, l’ombre de Voltaire

Voltaire et Rousseau s’affrontent encore, au-delà des siècles. L’un a survécu sous forme d’ombre, l’autre sous forme d’idéal blessé. De l’esprit critique, on a fait une arme ; du contrat social, un champ de bataille. Et ceux qui continuent d’y croire passent pour des naïfs — ou pour des Bisounours. 🐺 Atenti al lupo

Curieux destin que celui du nom de Voltaire, devenu au tournant du siècle le sceau commun de deux entreprises en apparence éloignées :
le Réseau Voltaire, fondé par Thierry Meyssan en 1994, et Boulevard Voltaire, créé en 2012 par Robert Ménard, actuel maire de Béziers et chroniqueur patenté de l’actualité, et Emmanuelle Duverger.

Le premier, né à gauche dans la défense de la laïcité et de la liberté d’expression, a glissé vers le conspirationnisme géopolitique, trouvant appui à Damas, Téhéran et Moscou.


Le second, issu du journalisme de combat, s’est mué en tribune identitaire, accompagnant la métamorphose du Front National en Rassemblement National.
Tous deux se réclamaient d’un même héritage — l’esprit libre contre les dogmes — mais l’ont retourné : l’esprit voltairien s’y est changé en surplomb, posture de celui qui sait, face à un monde supposé trompé.

Alain Soral, dans ce paysage, fait figure de lien mobile entre ces univers.
Ses ambiguïtés récentes vis-à-vis de La France Insoumise, sa reprise de thèmes “anti-impérialistes” ou “anti-OTAN”, révèlent le degré d’hybridation atteint :
les extrêmes ne se rencontrent plus sur le plan des programmes, mais sur celui de la grammaire cognitive.


Ils partagent une même forme — la défiance voltairienne devenue réflexe —, et une même proie : la République elle-même, dans l’esprit de tolérance qui en anime le cœur à travers la laïcité de l’apaisement.
De ce principe de concorde, ils ont fait une machine de guerre.
Là où Voltaire éclairait le débat, ils en ont fait une lampe torche braquée sur l’adversaire.

Le Rassemblement National, longtemps fasciné par la Russie de Poutine et la Syrie d’Assad, a joué sa part dans ce dispositif.
Son anti-sunnisme implicite, hérité du soutien à Damas, répondait en miroir à l’anti-occidentalisme de certains courants de LFI.
Deux pôles d’une même tension, deux mâchoires d’un même dispositif :
l’une fixe, l’autre mobile — mais toutes deux refermées sur le corps politique français.

Ainsi est née la guerre cognitive interne :
celle où les oppositions s’alimentent mutuellement,
où les médias servent de turbocompresseur à la combustion,
et où la “raison” voltairienne, revendiquée de toutes parts, se retourne contre elle-même.

Un système d’information radicalisé peut-il générer autre chose que du radicalisme? Ce qui s’est passé à l’occasion de l’effroyable virée sanglante mercredi sur l’île d’Oléron qui a vu un automobiliste d’une trentaine d’années faucher volontairement cinq piétons et cyclistes au gré de son itinéraire dit quelque chose sur le désir des rédactions excitées par l’odeur du sang qui constitue l’encre.

Quelques minutes à peine après le drame de l’île d’Oléron, les rédactions étaient déjà, en effet, sur les dents.
On percevait, à travers les bandeaux et les boucles d’antenne, le désir impatient d’un mot : terrorisme islamique.
Le mot qui fait sens, le mot qui fait peur, celui qui ramène le chaos à une catégorie connue.
Mais dans le même temps, les praticiens du réel — magistrats, policiers, responsables publics — résistaient à cette pression lexicologique, refusant de céder à la logique de précipitation.
Cette tension, entre l’attente du mot et la prudence du fait, dit tout du déséquilibre actuel : le média moderne ne supporte plus le silence ni l’incertitude, il lui faut du sens immédiatement consommable.

Ainsi, chaque drame devient un test de réflexe cognitif : non pas une enquête sur la réalité, mais une course à la narration dominante.
Et c’est dans ce court-circuit — entre la vitesse de l’interprétation et la lenteur de la vérité — que s’engouffre la guerre cognitive.

> Dans ce jeu d’ombres, Voltaire ne veille plus sur la liberté de conscience: il la dévore.

🗽 Zohran Mamdani, Mayor of New York

November 4, 2025, enters history not as the symbol of radical Islam’s entry into the establishment—with its undertones of suspicion toward what is “ethnically pure” or “civilizationally sound”—but as a moment of moral rebirth and reconstruction. As New York emerges from the shadow of September 11, 2001, the shadow of October 7, 2023 now tries to catch up with the momentum of the city that never sleeps.

For several weeks, Zohran Mamdani’s candidacy for mayor of New York had crystallized tensions and fantasies. His critical stance toward Israel’s policy in Gaza was enough to trigger a wave of hostility. Neoconservative circles, supported by certain Republican lawmakers, tried to turn him into the symbol of ideological infiltration.
Thus, Congressman @RepOgles posted, with the caption “WAKE UP NEW YORK!”, the video of the first plane crashing into the North Tower of the World Trade Center.
This gesture, seemingly trivial, reactivates the deepest wound in contemporary America: September 11 as a matrix of fear and a tool of political disqualification.

Yet where others might have faltered, Zohran Mamdani embodied a generational rupture.
The son of immigrants, a practicing Muslim and an avowed socialist, he represents the New York that no longer lives under the shadow of 9/11, but emerges from it.
His discourse does not deny trauma; it transmutes it into collective responsibility.
Where the hawks built a moral order out of fear, he proposes a civic order rooted in social justice and reconciled memory.

His emergence signals a profound shift: Ground Zero, which one must not forget also served—under the guise of Western solidarity—as a global stage for Vladimir Putin and Benjamin Netanyahu, finally offers a face of inner reconstruction.
Where tragedy once cemented alliances of fear, legitimized wars, and founded a new security order, a face of reconciliation now rises.
Ground Zero, once the symbolic epicenter of a world divided between Good and Evil, becomes, with Zohran Mamdani, a site of moral reconciliation.

In this sense, his election marks a historic turning point. Twenty-four years after the collapse of the towers, New York no longer speaks from its wound but from its scar.
The America that emerges here is no longer one that seeks enemies, but one that seeks meaning.

Yet the danger remains. For the manipulation of fear has its mirror image: ideological capture.
While conservative circles attempt to demonize Mamdani, others—on the far left or in Islamist-leaning movements, such as La France insoumise in Europe—hasten to recycle him as a symbol of communal revenge.
This, too, is a betrayal of what he represents. His victory must not become a banner of identity, but a signal of reconciliation—a moral and democratic reappropriation of the city by itself.

Between fear and recuperation, Mamdani stands as a fragile yet decisive figure: the first serene heir of a traumatized system.
Through him, New York ceases to be the wounded city of 9/11 and becomes once more what it was always meant to be: a living laboratory of resilience and courage.

Subliminal / Supraliminal

Some still circulate the image of 9/11 to shame those who have “forgotten”, as if voting freely were a betrayal.
That is the power of a subliminal image: it works below consciousness, reawakens fear, and lulls reason to sleep.

But Zohran Mamdani’s election reverses the mechanism.
It belongs to the realm of the supraliminal — no longer the image that haunts, but the one that reveals.
New York is no longer hypnotized by trauma; it finally faces itself.

Twins Towers

De l’image subliminale à l’effet supraliminal

On sait ce que sont les images subliminales : celles qui s’imposent à la mémoire sans passer par la conscience, qui réveillent la peur sans qu’on sache pourquoi.
Depuis le 11-Septembre, le plan de l’avion percutant la tour nord appartient à cette catégorie d’images : il ne se regarde pas, il s’imprime. Et certains l’utilisent encore aujourd’hui pour culpabiliser ceux qui ont simplement permis qu’un maire soit élu conformément au processus démocratique.

Mais il existe un inverse du subliminal : le supraliminal.
C’est l’image qui ne cherche plus à hanter, mais à révéler. Elle ne se cache pas sous la conscience : elle l’éveille.
Le 11-Septembre, utilisé comme arme symbolique, fige New York dans la peur.
Zohran Mamdani, élu maire de la ville, lui rend au contraire sa capacité de voir, de comprendre, de décider — en un mot, de penser librement.

Là où les images subliminales endorment les peuples, les images supraliminales les réveillent.
Et c’est peut-être cela, la véritable victoire de New York en 2025 : avoir substitué à la mémoire traumatique une conscience éveillée.

🗽 Zohran Mamdani, maire de New-York (VI)

Ce 4 novembre 2025 entre dans l’histoire moins comme le symbole de l’entrisme de l’islamisme radical dans l’establishment, avec son fond de soupçon de trouble à l’ethniquement pur civilisationnel, que comme un moment de renaissance et de reconstitution morale. Alors que New-York sort de l’ombre du 11-Septembre-2001, celle du 7-Octobte-2023 tente de rattraper l’élan de « the city that never sleep ».

Depuis plusieurs semaines, la candidature de Zohran Mamdani à la mairie de New York a déclenché une série d’attaques d’une rare intensité. Ses prises de position critiques à l’égard de la politique israélienne à Gaza ont suffi à faire de lui une cible privilégiée des cercles néoconservateurs et pro-israéliens les plus radicaux. C’est dans ce contexte qu’un membre du Congrès, @RepOgles, a publié une séquence du 11-Septembre — l’instant où le premier avion s’écrase sur la tour nord — accompagnée du slogan : “WAKE UP NEW YORK!”.


Ce geste n’est pas anodin : il révèle comment l’imaginaire du 11-Septembre-2001, matrice de la peur et de la cohésion nationale américaine, continue d’être instrumentalisé à des fins de disqualification politique.

On ne montre plus l’avion pour commémorer, mais pour réactiver la peur — pour raviver le réflexe d’assimilation entre critique d’Israël, islamisme et menace terroriste. Or, la trajectoire de Zohran Mamdani, né à Kampala de parents immigrés indiens, musulman pratiquant et socialiste déclaré, incarne précisément la génération qui émerge du traumatisme. Il ne vit plus sous l’ombre du 11-Septembre : il en sort. Là où les faucons ont bâti un ordre moral sur la peur, Mamdani propose un ordre civique fondé sur la justice sociale et la mémoire réconciliée. Il ne nie pas la blessure de l’Amérique, il la transmute en responsabilité.

Son émergence traduit une mutation profonde : Ground Zero, dont nul ne doit oublier comment, sous couvert de solidarité avec l’Occident, il a aussi servi de tribune mondiale à Vladimir Poutine et Benyamin Netanyahou, offre enfin un visage de reconstruction intérieure. Là où, hier, la tragédie fut instrumentalisée pour cimenter des alliances de peur, légitimer des guerres ou fonder un nouvel ordre sécuritaire, émerge aujourd’hui un visage de réconciliation.
Ground Zero, jadis le centre symbolique d’un monde fragmenté entre le Bien et le Mal, devient, avec Zohran Mamdani, le lieu d’une possible réconciliation morale.

A la manipulation par la peur répond, aussi, la récupération par l’idéologie

New York, avec lui, ne parle plus depuis la plaie mais depuis la guérison. L’Amérique qu’il incarne n’est plus celle qui cherche des ennemis, mais celle qui cherche du sens. En cela, sa candidature constitue un acte politique majeur : elle fait vaciller vingt ans de narratif sécuritaire et identitaire.

Mais le danger inverse est réel. Car à la manipulation par la peur répond, aussi, la récupération par l’idéologie. Tandis que les milieux conservateurs tentent de diaboliser Mamdani, certains courants islamistes ou d’extrême gauche — à l’image de La France insoumise en Europe — s’empressent de le recycler en figure de revanche communautaire.

Or cette récupération est tout aussi illégitime : elle trahit le sens même de son engagement, qui n’est pas de représenter une communauté contre une autre, mais de réconcilier la ville avec elle-même, de réinsuffler un humanisme politique au cœur d’un espace saturé de mémoire et de peur.

Entre l’instrumentalisation du 11-Septembre et sa captation par la rhétorique victimaire, Mamdani se trouve au centre d’un champ de forces qui excède sa propre personne. Mais c’est justement là que réside sa portée symbolique : s’il parvient à résister à ces deux logiques de capture — celle du nationalisme blessé et celle de la victimisation militante —, alors il deviendra bien plus qu’un candidat.
Il sera le premier héritier apaisé d’un système traumatisé, celui qui, au cœur même de New York, rappelle que le courage du XXIe siècle consiste à désarmer la peur.

En lui, New York cesse d’être la ville blessée du 11-Septembre pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être: le laboratoire vivant de la résilience et du courage.

Une cité normale.

🕯️Comment Huntington a filmé sur fond vert le XXIᵉ siècle avant qu’il ne commence (V)

L’idée d’un “choc des civilisations”, formulée par Samuel P. Huntington au tournant des années 1990-2000, n’a pas seulement proposé une lecture : elle a dressé le décor mental d’un monde en guerre cognitive. Au moment où la laïcité semblait pouvoir servir de fil d’Ariane pour les démocraties occidentales, Huntington a tracé une architecture cognitive selon laquelle l’identitaire, le religieux et le culturel remplaceraient l’idéologique et l’économique comme moteurs des conflits.
Même s’il se défendait d’incarner ou de promouvoir ce “clash”, il a offert, à partir de 1993, aux adversaires de l’ordre mondial – qu’ils soient idéologues, terroristes ou stratèges – le fond vert idéal pour insérer leurs agissements dans un décor idéal pour eux.
Ce chapitre s’ouvre donc sur un constat simple : nous avons tourné un quart de notre siècle sur ce drap vert idéologique, et désormais la scène s’éclaire — mais faut-il encore savoir ce que nous voyons. Et reprendre la copie.

Prologue – Le flash du siècle

Le 11 septembre 2001 fut plus qu’un attentat : ce fut un flash planétaire, un instant d’illumination violente où la prophétie de Huntington se projeta, d’un seul coup, dans toutes les consciences.
En quelques minutes, l’image de deux avions frappant les tours jumelles grava dans la rétine collective le scénario du “choc des civilisations”.

L’événement pulvérisa les distances : il abolit la médiation, fit exploser la temporalité politique et transforma la peur en expérience simultanée de l’humanité tout entière.
Ce jour-là, la planète découvrit qu’elle pouvait être unie… dans la sidération. La mondialisation de la confiance, avec ses organes de régulation basés sur le droit, cédait à la mondialisation de la peur.

Le “fond vert” imaginé par Huntington devint l’écran mental sur lequel chacun — gouvernant, idéologue, croyant ou simple spectateur — projetait son récit du monde.
La prophétie trouva son projecteur : la télévision.
Et son amplificateur : Internet.

En une journée, le langage de la fracture remplaça celui du dialogue.
Les nuances se dissocièrent, les appartenances se raidissent, les croyances se politisèrent.
Ce flash inouï fertilisa un terreau propice à la violence verbale, à l’anathème, à la radicalisation et au terrorisme.
Il inocula dans les sociétés modernes une peur transmissible : celle de l’autre.

Depuis ce jour, chaque crise majeure — terroriste, migratoire, identitaire — réactive, sous d’autres formes, ce choc initial.
Le XXIᵉ siècle tout entier se déroule dans la lumière brûlée du 11 septembre,
comme si le monde n’avait jamais quitté ce plan unique de feu et de poussière.

Where fear votes, the ideologue writes, and terrorism strikes.

I. Le fond vert du monde

Il est des idées qui ne décrivent pas le monde : elles le fabriquent. En 1996, Samuel Huntington, professeur à Harvard, spécialiste des relations internationales et du développement politique, publie The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order.
Ce texte, souvent cité mais rarement relu, est devenu l’un des plus puissants générateurs de mythes politiques du monde contemporain.

Car, même s’il s’est toujours défendu d’être le prophète d’un affrontement global, il en a dressé le décor — comme un réalisateur tendant un drap vert derrière des acteurs encore hésitants, sur lequel viendraient s’incruster, plus tard, les images de toutes les haines du XXIᵉ siècle.

Sur ce fond abstrait, chacun projeta son propre film :

  • Alexander Dugin, théoricien d’un eurasianisme mystique, y inscrivit la guerre sacrée contre l’Occident matérialiste.
  • Oussama Ben Laden y lut la validation d’un combat eschatologique entre islam pur et monde corrompu.
  • Et l’Occident lui-même, croyant répondre à la menace, y trouva la justification d’une militarisation de la pensée et d’une économie de la peur.

Huntington, en voulant prévenir le choc, a fourni la matrice cognitive où il allait se produire.
Il a offert au monde post-soviétique un langage totalisant — celui de la fracture civilisatrice — et donné à la guerre sans nom des années 2000 un cadre conceptuel où s’enraciner.

Ce n’était pas un manifeste : c’était un fond vert.
Et sur ce fond, les puissances du ressentiment ont tourné leur film.

Puis, le 11 septembre 2001, le scénario prit vie.
Alors que la fumée montait de Manhattan, un acteur monta sur scène : Benjamin Netanyahou, déclarant :

“Now we know what is attacking us. You understand us now. We can bring you our experience and expertise.”

En une phrase, il fit ce que Huntington n’avait pas osé faire : désigner l’ennemi et assigner un camp.
L’Occident sidéré s’aligna sur la grille du choc ; le paradigme civilisationnel devenait opératoire.
Dès lors, chaque attentat, chaque crise, chaque guerre ne ferait que rejouer la même scène, sur le même décor.
La guerre hybride, avec sa perverse composante que représente, la guerre cognitive, pouvait, dès lors, commencer. A ce jeu, certains se sont révélés plus habile à maîtriser les dimensions tactiques et stratégiques de ce haut et insidieux de gré de conflictualisation.

II. Le piège de la prophétie : penser le monde avec les catégories de ses ennemis

Une prophétie ne devient dangereuse que lorsqu’elle s’accomplit dans l’esprit de ceux qui la redoutaient.
Le Choc des civilisations fut de cette nature : une métaphore devenue carte du monde.

L’Occident, en cherchant à nommer ce qui le menaçait, a fini par penser avec les catégories de la menace.
Il s’est enfermé dans la logique du “eux” et du “nous”, du “monde libre” contre “l’axe du mal”, du “raisonnable” contre le “fanatique”.
Ces mots, jadis outils d’analyse, sont devenus frontières mentales.

Le piège se referma comme une cage logique : le réel ne pouvait plus être vu que dans le langage du choc.
Et, à mesure que les bombes tombaient et que la peur se banalisait, la pensée occidentale s’est appauvrie, totalitarisée par son propre lexique.

Ainsi, ceux qui prétendaient combattre le fanatisme lui ont emprunté sa structure :
ils ont transformé le monde en un théâtre binaire,
où la nuance équivalait à la trahison et la complexité à la faiblesse.

Le 11 septembre ne fut pas seulement un attentat : ce fut la consécration d’une prophétie auto-réalisatrice.
En cherchant à conjurer la guerre des civilisations, l’Occident l’a pensée, dite, puis mise en scène.
Et tandis qu’il se croyait lucide, il devint figurant de sa propre tragédie et, saturé de foulards islamiques, d’Allah Akbar, de têtes de cochons devant les mosquées, de tags antisémites, de croix gammées sur les synagogues, d’église qui brûlent, et de profanations en série, de sa propre perte de souveraineté dans l’écriture de son propre récit, dans la maîtrise de l’essence qui fait son être.

III. La mondialisation du choc : comment l’Apocalypse est devenue un marché

Le Choc des civilisations a cessé d’être une théorie pour devenir un produit dérivé.
Une marque mondiale.
Une trame narrative universelle sur laquelle les pouvoirs, les médias et les entreprises ont appris à capitaliser.

La guerre du sens, d’abord idéologique, s’est industrialisée.
Elle alimente aujourd’hui un écosystème où la peur est cotée, la colère monétisée, et l’indignation convertie en parts d’audience.
Chaque crise, chaque attentat, chaque polémique devient matière première pour l’économie de l’attention.

L’Apocalypse est devenue un format.
Et plus l’humanité se fracture, plus le système prospère.
La haine, la désinformation, la suspicion ne sont plus des pathologies : elles sont des valeurs d’échange.

Là où l’on croyait voir le conflit des civilisations, on découvre désormais le commerce des narrations.
Le monde ne se divise plus entre Est et Ouest, ni entre foi et raison, mais entre ceux qui manipulent les récits et ceux qui les subissent.

IV. Le retour du sens : restaurer la souveraineté cognitive de l’Europe

Nous vivons aujourd’hui la phase terminale d’une métastase mentale.
Ses symptômes ne sont plus invisibles : ils se manifestent chaque jour dans la difficulté, même pour ceux dont c’est le rôle — journalistes, diplomates, chercheurs, gouvernants —, de penser le mal qui submerge tout sans se laisser happer par la logique qu’il impose.
Car le mal, désormais, ne se contente plus d’agir : il prescrit sa propre grille d’analyse,
et rares sont ceux qui échappent à son magnétisme tant il invite tous les protagonistes à le rejoindre, à l’alimenter, à un titre ou à un autre.

Du Soudan aux attentats sur le sol européen, du Crocus City Hall à Moscou à la crise migratoire que nul État ne parvient à maîtriser, le gagnant politique est presque toujours celui qui exploite le mieux la dialectique du choc : celui qui sait transformer la peur en légitimité, la souffrance en récit, et le chaos en outil de pouvoir.

Ce monde est devenu un livre qui s’écrit tout seul.  Ses nouvelles pages s’ouvrent les unes après les autres sitôt qu’un sujet est consommé dans les précédentes.
Dans ce flot, les dissonances sont rares : la plupart des voix, qu’elles croient s’opposer ou s’affronter, finissent par se répondre à l’intérieur du même système narratif, celui du choc et de la peur, ce qui produit une auto-combustion inextinguible.

Ce sont précisément ces dissonances, ces éclats de pensée non synchronisés, qu’il faut désormais rechercher car elles permettent de tisser le réseau matriciel et ce sont elles, les dissonances, qui trahissent la nature des opérations qui téléguident la pensée publique dans ce corridor de la mort.

Sortir du piège, ce n’est donc pas nier le conflit, mais restaurer la hiérarchie du sens.
L’Europe, héritière des Lumières, ne vaincra pas par la force, mais par la lucidité.
Elle doit cesser d’être la caisse de résonance du chaos pour redevenir l’atelier du discernement.

Il faut apprendre à voir le fond vert, à reconnaître le décor truqué, à réapprendre la mise au point.
Car la liberté ne se mesure plus à la taille du territoire, mais à la clarté de l’esprit collectif.

Restaurer la souveraineté cognitive, c’est rendre au réel sa profondeur,
et au peuple sa conscience.

La souveraineté du XXIᵉ siècle ne se fera pas à partir des puissances exclusivement militaire ni monétaire : elle est et sera cognitive. Elle dépendra de la capacité des peuples à discerner ce qu’ils pensent de ce qu’on leur fait penser, ce qui constitue une hygiène élémentaire pour ne pas être que le punching-ball de poings tapant sur la matière grise.
Le champ de bataille est là. La dimension autoritaire de la Chine se développe, pour grande partie, dans ce contrôle plus légitime que jamais.

Les démocraties ont à établir le leur pour manifester que leur sort n’est pas scellé et encore moins désespéré. Qu’elles savent avancer dans le brouillard cognitif qui leur est imposé de l’extérieur pour n’illuminer que la voie ouverte à l’extrême-droite qui veut démanteler la puissance collective européenne, et enrayer sa dynamique.

Le moment que cela forme dans l’histoire rejoint ce qu’avait tenté de formuler André Malraux – propos apocryphe cependant conforme à toute sa pensée et à toute son œuvre – selon lequel « Le XXIe siècle serait spirituel ou ne serait pas ».
C’était une manière de dire que ce siècle, aux potentiels si contradictoires, sortirait vainqueur par la puissance et l’acuité de l’Esprit.
C’est le combat de ce siècle. Le combat de ce siècle ce n’est pas la liberté d’expression.
Le libre-arbitre en est la clé.
Ce combat décisif qui déterminera – pour longtemps – le monde dans lequel grandira notre postérité, se mène et, surtout, se gagne – ou se perd – aujourd’hui ou dans les semaines qui viennent.

Je suis obligé de rendre hommage à André Malraux. Il fait partie des gens à avoir décelé – dans l’air du temps et ce qu’il recèle de mutations invisibles aux intelligences sensibles – ce qui nous est arrivé avant que le nuage sur forme et se transforme en ouragan dévastateur dans la psyché humaine. Il ne lui a suffit peut-être que la sensation de quelques ailes de papillons invisibles, un demi-siècle avant sa survenue – pour comprendre ce changement de climat et comment, dans un formule extraordinairement pénétrante et péremptoire, en conjurer les effets.

Je ne peux pas conclure ce chapitre V sans citer, aussi, Paul Valery. Il avait formé une partie du prologue à ma propre réflexion stratégique, que j’avais engagée en 2016 sous le titre « Vulnérabilité des Démocraties à l’âge de la Mondialisation ». Je l’avais rédigée, sans être allé au bout de la réflexion, qui est encore alimentée ici même, en réaction aux attentats du 13-Novembre-2015, dont nous allons bientôt commémorer les 10e anniversaire.

En 1936, quelques années avant le déclenchement de ce qui allait devenir la seconde guerre mondiale, dans son essai « Regards sur le monde actuel », le philosophe et poète sétois avait parfaitement situé le changement de matrice auquel il assistait.

« Mais sans doute des moyens un peu plus puissants, un peu plus subtils, permettront quelque jour d’agir à distance non plus seulement sur les sens des vivants, mais encore sur les éléments plus cachés de la personne psychique. Un inconnu, un opérateur éloigné, excitant les sources mêmes et les systèmes de vie mentale et affective, imposera aux esprits des illusions, des impulsions, des désirs, des égarements artificiels. »

Paul Valéry

Ces mots, écrits il y a près d’un siècle, sonnent aujourd’hui comme une prophétie accomplie.
L’homme moderne, connecté, surexposé, démultiplié, est devenu le médium de sa propre manipulation.
Les “égarements artificiels” dont parlait Valéry ne sont plus des fictions : ils sont devenus notre écosystème mental.

V. La bombe humaine : la guerre invisible de Vladimir Poutine

Vladimir Poutine exhibe son arsenal comme un prestidigitateur montre ses illusions : torpilles à tsunamis radioactifs levant des vagues de deux cents mètres, missiles à propulsion nucléaire capables de sillonner le ciel sur vingt mille kilomètres avant d’atteindre leur cible, promesses de supériorité hypersonique.
Il en est là : dans l’ostentation du spectaculaire.
Mais derrière ce théâtre de métal et de feu, il dissimule la véritable panoplie d’armes de destruction massive : les armes cognitives.

Ces armes ne détruisent pas les infrastructures ; elles fissurent les consciences.
Elles ne visent pas les villes ; elles infectent les représentations.
Elles ne pulvérisent pas la matière ; elles dévissent le réel.

Chacun, dans ce champ de bataille global, devient une grenade à fragmentation mentale, projetant autour de lui des éclats d’opinion, de peur, de certitude ou de haine.
Les frontières n’y existent plus : ni géographiques, ni politiques, ni morales.
La guerre n’est plus ce qui se livre “là-bas” ; elle s’invite dans la langue, dans les images, dans la mémoire, dans le rêve.

Pour en dire l’intuition poétique la plus juste, il faut revenir à Téléphone — ce groupe qui, au début des années 1980, pressentit la mutation à venir.
Dans La bombe humaine, Jean-Louis Aubert chantait :

Je veux vous parler de l’arme de demain,
Enfantée du monde, elle en sera la fin.
Je veux vous parler de moi, de vous.
Je vois à l’intérieur des images, des couleurs,
Qui ne sont pas à moi, qui parfois me font peur,
Sensations qui peuvent me rendre fou.
Nos sens sont nos fils, nous pauvres marionnettes,
Nos sens sont le chemin qui mène droit à nos têtes.

Ce texte, quarante ans avant l’avènement de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux, annonçait la bombe H de l’esprit — non pas “hydrogène”, mais humaine.
Une arme dont l’effet ne se mesure pas en mégatonnes, mais en degrés d’aliénation.

Pour la première fois dans l’histoire, l’homme a conçu des armes dont la cible principale n’est pas la matière vivante, mais la conscience vivante ;
des armes dont la puissance se constate non dans les ruines, mais dans le consentement de ceux qui croient encore penser librement.

Et, comme la bombe H, les armes cognitives ont cette particularité terrible qu’elles laissent debout les infrastructures, intactes les villes, apparemment paisibles les sociétés —
mais elles annihilent ce qui fait d’elles des civilisations.

VI. Le dernier refuge de l’esprit : comment résister sans devenir ce que l’on combat

Les civilisations ne meurent pas toutes de la même manière.
Certaines s’effondrent sous le poids des invasions ou des famines.
La nôtre, si elle devait s’éteindre, le ferait dans la lumière aveuglante de sa propre information.

Les armes cognitives ne détruisent pas les corps, elles dissolvent le sens.
Elles ne font pas couler le sang, mais le discernement.
Elles ne s’attaquent pas à la raison pour la nier, mais pour la saturer.
Le génie du chaos contemporain est d’avoir compris que la destruction n’a plus besoin de violence physique —
il suffit de remplir l’esprit jusqu’à ce qu’il se taise.

L’homme du XXIᵉ siècle ne craint plus la censure : il craint le vide laissé par l’abondance.
Il ne se révolte plus contre le mensonge : il s’y réfugie, pour ne plus penser seul.
Il ne combat plus l’ennemi : il cherche dans son propre camp un miroir rassurant de sa peur.
Ainsi se forment les masses liquides du monde postmoderne : mobiles, nerveuses, sans mémoire, prêtes à s’enflammer au contact du moindre signal.

Résister à cela ne consiste plus à dénoncer — le bruit du monde s’en charge déjà.
Résister, désormais, c’est rétablir la ligne claire :
celle qui distingue la pensée du réflexe, la foi du fanatisme, l’attention de la pulsion.
C’est redonner à la parole sa lenteur, à la raison sa gravité, à la vérité son coût.

Le dernier refuge de l’esprit, c’est la conscience.
Pas celle qui juge, mais celle qui veille.
Elle seule peut se soustraire à l’hypnose collective, refuser la contagion,
et faire de la lucidité une forme active de courage.

Les mots de Malraux résonnent alors comme un viatique pour ce siècle :

« Le XXIᵉ siècle sera spirituel ou ne sera pas. »
Il ne parlait pas de religion, mais de la reconquête de l’humain sur la technique, de la réappropriation du sens dans un monde saturé de signes.

C’est à cela que nous sommes rendus.
À l’heure où les bombes humaines se multiplient, où les intelligences artificielles prédisent nos désirs avant que nous les éprouvions, où la parole publique devient un champ de mines émotionnelles, il faut retrouver ce point fixe que ni la peur ni la propagande ne peuvent atteindre :
la présence lucide à soi-même.

Le dernier front de la guerre cognitive n’est pas militaire.
Il est intérieur.
Et c’est là que se jouera, silencieusement, le destin du monde.

Le Jour de l’Apocalypse Républicaine : voir, savoir, renaître (IV)

Le 9 juin 2024, la dissolution surprise de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron fit vaciller le pays. Ce jour-là, la République s’est vue dans le miroir de ses contradictions : les visages décomposés du pouvoir, les fractures de la société, la confusion d’un peuple saturé d’opinions.
Beaucoup y virent un pari, d’autres un aveu de faiblesse — mais l’Histoire, elle, retiendra peut-être autre chose :
le moment où la démocratie française, épuisée par la comédie des apparences, fut contrainte de se regarder en face. Ce jour fut celui où le rideau se leva sur le désordre latent d’une nation gouvernée par le bruit. Et de cette crise, pourrait naître un nouvel agenda : celui d’un redressement du discernement, où l’information, la parole et le jugement retrouveraient leur juste place dans la hiérarchie du sens.

Cette photo de Soazig de la Moissonnière, la photographe officielle de la Présidence, immortalisant le chef de l’Etat au moment où il annonce la dissolution le 9 juin 2024.

Tout ce qui menace, même de manière diffuse, l’intégrité du système démocratique ou la cohésion de la République, ne saurait être considéré comme un sujet secondaire.
C’est au contraire une question de première importance, car la démocratie, à la différence des régimes de force, ne dispose d’aucun blindage extérieur : elle ne tient que par la solidité intérieure du jugement collectif.

Or, cette solidité s’effrite.
Sous l’effet d’un lent dérèglement, l’Assemblée nationale elle-même est devenue le théâtre d’ombres d’un désordre plus vaste : celui d’un espace politique saturé de signaux contradictoires, où le vrai et le faux, le plausible comme l’inimaginable, dans tous les sens, s’entremêlent jusqu’à se confondre sous le feu nourri d’un système d’injection permanentes.
Ce spectacle n’est pas un accident de conjoncture : c’est la quintessence d’un processus de long terme.

Depuis plus d’un quart de siècle, des intelligences étrangères, appuyées sur des relais idéologiques et un jeu multibande au sein même de nos élites — cette endogarchie que rien ne relie plus à la nation réelle — exploitent nos failles cognitives et nos fractures sociales.
Elles activent nos peurs primaires : l’immigration, la dilution de l’identité française dans l’Europe, la vaccination, la dépossession économique, etc.
Ces thèmes, travaillés, amplifiés, distordus, deviennent des leviers de désorientation et sont captés par les opportunistes du système politique, plongeant la démocratie dans un brouillard de plus en plus épais.

Cela a gonflé les voiles aux populismes et souverainismes portés sur ces flots déchaînés.

Chaque peur, chaque soupçon, chaque réaction immédiate alimente un marché du simplisme et de la démagogie.
Ce marché prospère parce qu’il fournit, à la demande, des réponses partisanes à des questions existentielles.
Il atrophie la pensée politique, qui ne cherche plus à comprendre, mais à s’imposer.
Ainsi, peu à peu, la colonne vertébrale de la nation s’est dissoute — cette verticalité sans laquelle aucune structure ne peut tenir,
et sans laquelle la République elle-même devient une forme sans force.

Car non, s’il y a une représentation nationale, ce n’est pas pour que ceux d’en haut disent plus fort ce que ceux d’en bas pensent tout bas. C’est pour que ceux d’en haut en tirent une matière politique noble, conforme à la République Française.

Cette situation inextricable et l’exigence profonde qui en découle peut justifier, dans un débat budgétaire en cours promis à toutes les dérives et aux pièges de la censure du gouvernement, de braver les éléments, sans 49-3.

Ce qui ressortira, dans un sens ou dans l’autre, sera sans appel.

I. L’économie du mensonge : quand le faux devient valeur d’échange

Le mensonge n’est plus aujourd’hui une déviance morale ou un accident du débat public.
Il est devenu un système de production — avec ses circuits, ses opérateurs, ses dividendes.
Il circule, s’achète, se revend, se convertit en influence, en audience, en pouvoir.
Le mensonge est entré dans l’économie politique du XXIᵉ siècle comme une matière première : inépuisable, adaptable, instantanément diffusable.

Ce que l’on appelle “désinformation” n’est qu’une apparence superficielle : un segment saillant et controversé d’une entreprise de dérèglement beaucoup plus vaste.
En réalité, il s’agit d’un modèle complet de la transaction politique, désormais altéré, puisqu’il repose sur la captation de l’attention et la stimulation des affects les plus immédiats.
Dans cette économie, la vérité ne vaut rien si elle ne fait pas vendre.
Et le faux, s’il fait cliquer, partager ou voter, devient un actif.

La Russie, dans son registre, a compris très tôt que la manipulation de l’information pouvait remplacer le coût des armes.
Mais ce qu’elle a perfectionné sur le plan géopolitique a trouvé, en Occident, son miroir libéral : les grandes plateformes, en monétisant la polarisation, ont fait du mensonge rentable une composante stable du marché global.
Elles n’ont pas besoin de mentir — il leur suffit d’optimiser la colère et d’en maîtriser les mouvements sur l’échiquier du chaos.

Ainsi s’est constituée, sans déclaration de guerre, une économie du trouble.
Les flux d’indignation, de peur ou de ressentiment y sont des courants d’échanges.
Les fausses nouvelles et les demi-vérités deviennent des instruments de placement.
Chaque crise devient un produit dérivé, chaque émotion un titre spéculatif.

L’opinion publique, hier encore pilier de la démocratie, est désormais une matière inflammable.
Les partis politiques, les États, les puissances étrangères s’y servent indistinctement, comme dans une bourse parallèle où s’échangent récits et contre-récits.
Ce marché de la confusion n’a pas besoin d’un régulateur : il s’autorégule par la peur.

II. L’implosion du jugement : quand le peuple ne sait plus ce qu’il pense

Dans les démocraties modernes, la vérité n’est plus seulement dissimulée : elle est fragmentée, concurrentielle, négociée en continu.
Le citoyen ne vit plus dans un espace de délibération, mais dans un flux de signaux contradictoires, calibrés pour provoquer des émotions, non pour éveiller la raison.
Il ne cherche plus à comprendre, mais à se situer.
L’opinion est devenue une posture, non un jugement.

Ainsi s’opère ce que l’on pourrait nommer une implosion du discernement.
Non pas une disparition brutale, mais une lente érosion des facultés critiques.
L’esprit public s’éparpille ; la conscience civique se dissout dans l’instantanéité.
L’homme démocratique, pourtant libre, devient un être réactif : il clique, partage, commente — sans jamais délibérer intérieurement.
Ce n’est plus lui qui pense : c’est la machine qui l’excite.

Les régimes autoritaires, eux, ne connaissent pas ce désordre : ils ont choisi le mensonge vertical, centralisé, assumé.
Nos démocraties, elles, ont inventé le mensonge horizontal, partagé, viral — le plus dangereux, car il ne se sait pas mensonge.
Il s’infiltre par le désir de comprendre, par la volonté d’avoir raison, par la peur d’être trompé.
Ainsi se referme le piège : en voulant traquer la manipulation, le citoyen finit par devenir agent involontaire de la confusion.

Le résultat est là : un peuple libre qui ne sait plus ce qu’il pense, un débat public où tout se vaut, une République où l’opinion a remplacé le jugement.

Et pourtant, c’est de cette confusion même que doit renaître la clarté.
Car si le mensonge est devenu un marché, la vérité peut encore redevenir un acte.
Mais pour cela, il faut restaurer la verticalité du sens — cette ligne intérieure qui relie la conscience individuelle à la responsabilité collective.

III. Le révélateur chimique : 9 juin 2024

Il y a des instants où l’Histoire se contracte.
Des moments où, sous la pression des circonstances, un système clos se dévoile à lui-même.
Le 9 juin 2024, lorsque le président Emmanuel Macron annonça la dissolution de l’Assemblée nationale, la République française connut l’un de ces instants.

Ce geste, perçu par beaucoup comme un pari fou, fut en réalité un acte d’une lucidité tragique.
Le chef de l’État, contre tous, précipita ce qui, depuis des mois, couvait chimiquement : la cristallisation d’un désordre invisible, fait de colères, de fractures et d’illusions accumulées.
En un mot, il donna forme au chaos — il le rendit visible.

L’image immortalisée par Soazig de la Moissonnière, photographe officielle de la Présidence, restera comme l’une des plus fortes de la Vᵉ République.
Autour de la table du pouvoir, les visages décomposés des ministres, la sidération palpable, la stupeur muette : autant de signes d’un corps politique qui, soudain, se découvre vulnérable, comme s’il comprenait enfin qu’une ère venait de s’achever. Emmanuel Macron ouvrait un autre agenda.

Cet instant n’est donc pas un simple épisode institutionnel.
Il marque une rupture chimique : la réaction d’un organisme saturé d’incohérences, d’excès d’opinion, de fatigue démocratique.
La dissolution du 9 juin 2024 ne fut pas une fuite, mais un acte de vérité, un moment de purgation nationale.
Elle a révélé ce que nous refusions de voir : l’épuisement d’un modèle politique réduit à la gestion des émotions et à la spéculation sur les peurs.

Mais toute dissolution porte en elle la promesse d’une recomposition.
Sous le choc, dans le vide soudain ouvert, quelque chose s’est mis à circuler :
le besoin de sens, le désir d’ordre juste, la nostalgie d’un lien commun.
Le chaos devint alors révélateur, non de la fin de la République, mais de la possibilité de sa renaissance.

> Ce 9 juin 2024 restera dans l’histoire comme un instant infiniment critique — et purgatoire — celui où la République française, en se voyant défaite, a commencé à se régénérer.

IV. De Marie-Antoinette à Brigitte Macron

L’Histoire, souvent, ne commence pas avec des lois, mais avec des récits.
La Révolution française elle-même prit racine dans une effervescence de mots, de pamphlets, de libelles, qui circulaient sous le manteau, de salon en salon, comme des éclats de vérité révélée.
La Reine Marie-Antoinette, livrée à la vindicte publique, y fut dépeinte comme une créature frivole, lubrique, presque démoniaque — une succube monarchique.
Ces écrits, d’une cruauté fascinante, préparèrent la chute d’un régime avant même que le peuple ne prenne la Bastille.

Il ne s’agissait pas encore de “fake news” : mais déjà, l’opinion faisait office de verdict.
Et la France entrait, sans le savoir, dans une ère où le destin politique dépendrait de la manière dont les récits s’imposent aux consciences.

Plus de deux siècles plus tard, les échos de cette violence symbolique résonnent encore et trouvent des terrains propices pour exercer leur virulence.
Certains chroniqueurs, commentant le cyberharcèlement dont fut et est encore victime l’épouse du président Macron, ont rappelé cette tradition pamphlétaire avec une indulgence ambiguë — comme si le lynchage public, sous prétexte d’égalité, faisait partie du folklore républicain.
Mais cette indulgence dit tout du désenchantement démocratique :
lorsqu’on confond la satire avec la cruauté, et la liberté d’expression avec la profanation de la dignité humaine, c’est le signe qu’une République s’est perdue de vue.

Il ne s’agit pas de nier l’héritage critique, ni de réhabiliter la révérence.
Il s’agit de reconnaître que le temps est venu d’une révolution dans la manière de traiter l’information, non pour la censurer, mais pour réhabiliter la conscience.
Une République moderne ne peut plus tolérer que chaque citoyen soit une cible cognitive, c’est-à-dire un être manipulable selon ses propres dispositions.
Elle doit former des esprits capables de discernement, d’attention, de recul : des citoyens qui lisent avant de réagir, pensent avant de partager, doutent avant d’accuser et réprouvent cette exaltation maladive qui leur est proposée.

Ce qui se joue désormais n’est pas seulement la survie d’un régime politique, mais la dignité du peuple lui-même.
Une démocratie sans verticalité du sens n’est plus qu’une arène : bruyante, volatile, sans mémoire.
La tâche de ce siècle n’est donc pas d’en faire une autre Révolution, mais, de ce point de vue, d’achever celle de 1789 par une Révolution du discernement et de la souveraineté complète qui fait des citoyens non plus des jouets de ficelles tirées dans l’ombre mais des citoyens à qui on ne l’a fait pas.

Quand les historiens du futur regarderont cette époque, ils n’y liront peut-être pas ce que les commentateurs d’aujourd’hui y voient.
Ils y verront peut-être, derrière le tumulte, une épreuve de transmutation, le moment où la République, confrontée à sa propre saturation, a choisi non la vengeance, mais la clairvoyance.
Et peut-être écriront-ils que c’est ici, dans ce chaos d’images et de mots, qu’a commencé la renaissance du peuple français.