Aux Grands Hommes (et Femmes), la Patrie ingrate

Ce n’est pas tant la reconnaissance tardive ou refusée de tel ou tel destin individuel qui importe — aussi grands soient-ils — que la blessure infligée à la France elle-même. Car lorsque la Patrie se montre ingrate envers ceux qui l’élèvent, ce n’est pas leur gloire personnelle qu’elle brise, mais sa propre grandeur. La Ve République est à la mesure d’un grand peuple. D’où la nécessité de la tuer.

En 1996, à l’image des mots du flamboyant Boris Vallaud dans l’hémicycle,
celui qui n’était alors — de mémoire — qu’un homme d’appareil,
Premier secrétaire du Parti socialiste,
avait lancé à Alain Juppé une estocade dont il a le secret:

“La démocratie n’est pas le problème. Elle est la solution.”

Il faut être de la trempe d’un de Gaulle ou d’un Churchill, aimer le Peuple au point d’en faire le pari constant  et si souvent détrompé (de la dissolution ou du référendum)
pour faire dire au Peuple cette vérité sans la trahir.

Car, oui, il y a des bouches qui font de la démocratie un problème.
Que ces bouches se taisent. Elles ont infligé à François Bayrou – Libé est magique dans ces instants de décrépitude puisque c’est son titre du jour – une super trempe, par 364 voix contre 194, au nom de la représentation nationale.

Un Premier ministre de la France est tombé. 9 mois après son prédecesseur.

François Bayrou, hier, a défendu la République et la Démocratie
comme l’honnête homme qu’il est profondément
— et qui mérite d’être salué.

Il l’a fait comme Juppé l’avait fait avant lui:
l’un droit dans ses bottes,
l’autre debout dans son âme.

Il l’a fait comme Jacques Chirac acculé. Comme Emmanuel Macron encerclé. Ces présidents n’était pas dans leur tour d’ivoire. Ils était dans l’ultime sanctuaire face à des partis politiques d’opposition ivres de leur capacité de nuisance, eux dans leur tour d’ivoire. Aveugles au sort de la France, la transformant en un nombrilisme purulent.

Mais les preux ne peuvent rien contre la malédiction – Bayrou a eu raison de faire appel à cet mot puissant –
qui s’abat sur la France. Et que rien ne permet de conjurer.

Cette malédiction, je la combats aussi, depuis 1996.
Année charnière : les mouvements sociaux venaient de mettre la France sur cette orbite désastreuse.
J’ai quitté le journalisme,
pour suivre une voie singulière,
et porter le fardeau — le cadavre, comme a dit Malraux déplorant que cette même France eût répudié le général en le sanctionnant, le 27 avril 1969, lors du référendum sur la régionalisation—
d’une certaine idée de la France.

Rien ne doit être grand, au-dessus des mêlées. Personne ne doit être providentiel, même pas la providence. Des forces s’emploient a réduire le pays à n’être que l’ombre de lui-même.

Ce qui arrive à notre pays n’aurait pas été et ne serait pas possible sans un système d’information parfaitement défaillant, qui assimile le peuple à des représentations fictives et le livrent à ce jeu pervers, alors qu’il est transformé en poupée vaudou en haut, remplacé, en bas, en objet virtuel sur lequel des politiciens de métier, plus que de vocation, appliquent leurs recettes faites de sondages creux, de micro-trottoirs biaisés, d’injonctions démagogiques, qu’exploite un appareillage de bidouille crépusculaire.

Un système endogamique s’est constitué et impose au peuple sa volonté en prétendant le servir et en excluant celles et ceux qui le servent sans faillir.

On aime à croire que la République sait honorer ses enfants dévoués et illustres serviteurs, mais l’Histoire démontre trop souvent le contraire. Les plus lucides, les plus courageux, les plus visionnaires sont d’abord contestés, parfois rejetés, puis salués… tard, parfois trop tard. Aux grands hommes — et aux grandes femmes — la Patrie se montre souvent ingrate. C’est le prix amer de la clairvoyance, mais aussi le sceau de leur vérité.

Il faut aimer le peuple pour le sauver.

Il faut le reconnaître plus grand que tout.

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