Israël à l’heure de trancher entre Salomon et Gidéon

Il y a quelques jours, dans une interview accordée à une radio, Yair Golan a surpris en affirmant qu’un État palestinien serait « ruineux » pour Israël. Le mot frappe par sa sécheresse autant que par sa lucidité. En le prononçant, il déplace la discussion au-delà de la seule sécurité: il introduit la question du coût total — économique, moral et historique.

Si l’on ouvre cette porte, alors il faut aller jusqu’au bout: compter aussi la charge latente que porte Israël, celle qui pourrait surgir un jour devant le droit international ou devant l’histoire.

Les zones d’ombre entourant la stratégie de Netanyahou vis-à-vis du Hamas — transferts de fonds facilités, affaiblissement délibéré de l’Autorité palestinienne, propos rapportés sur la nécessité de « renforcer le Hamas pour bloquer un État palestinien » — constituent un fardeau moral et juridique. Si un jour ils étaient établis et reconnus par l’intéressé qui se garde bien de lescassumer, Israël pourrait être appelé à répondre, non seulement de crimes de guerre éventuels, mais aussi de réparations matérielles et morales d’une ampleur considérable.

Mais la vérité est que chaque camp porte son gage réciproque:

  • le Hamas, celui de l’horreur et d’être un instrument de manipulations géopolitiques extérieures;
  • Israël, celui de la ruine potentielle si la responsabilité de ses choix stratégiques était reconnue.

Et il est sage de penser qu’il vaut mieux éviter de se livrer à des comptes d’apothicaire: l’horreur ne se compense pas avec la ruine, et inversement. Ces gages ne s’annulent pas l’un l’autre; ils se répondent, comme les deux faces d’une tragédie commune.

La communauté internationale ne peut que chercher une équité lucide, en se gardant des illusions comptables et en exigeant la reconnaissance des responsabilités respectives.

Dans un tel contexte, un gouvernement isolé peut s’effondrer. La perte d’une majorité parlementaire, une mobilisation civique massive, une crise stratégique mal gérée, ou un arrêt judiciaire cinglant, ou la concomittance de plusieurs de leurs manifestations: les circonstances d’une chute sont multiples.

Et le désarroi est tel, aujourd’hui, que ses dirigeants, acculés, en viennent à convoquer des images antiques — « Athènes et Sparte » — comme si le refuge dans le mythe pouvait compenser l’impuissance du présent.

Reste alors l’ultime recours: la Cour suprême. Gardienne des Lois fondamentales dans un pays sans Constitution écrite, elle détient aujourd’hui le sort non seulement du gouvernement, mais de la nature même d’Israël. Elle incarne, à sa manière, le choix entre trois héritages, qui s’inscrivent dans un ordre chronologique précis:

  • Gidéon, figure des Juges, chef guerrier épisodique qui refuse la royauté;
  • David, oint roi, fondateur politique et dynastique;
  • Salomon, héritier et accomplissement de la sagesse et de la justice.

Revenir à Gidéon, et à ses chars, c’est donc un retour en arrière: c’est nier la royauté davidique et la sagesse salomonienne, renier ce qui fut oint pour replonger dans le provisoire et la violence des origines.

C’est entre ces figures que se joue l’avenir. Si Israël choisit Gidéon seul, il s’enfermera dans le cycle de la guerre et de la ruine.

S’il choisit David et Salomon ensemble, il honorera l’intuition politique et la justice qui furent sa marque et sa relation originelle, et pourra ouvrir la voie à une réconciliation durable.

Jérusalem: la complétude en souffrance

Jérusalem n’est pas seulement une cité disputée: elle est une promesse brisée, une plénitude toujours différée. Tandis que le pouvoir s’emploie à l’ériger en trophée d’expansion, c’est dans l’épreuve du peuple palestinien et dans la persistance fragile des témoins diplomatiques que se manifeste la véritable complétude de la Ville. Une complétude en souffrance, douloureuse mais irréductible, qui résiste aux effacements et rappelle que Jérusalem n’appartient à personne parce qu’elle appartient à tous. Ce que maintient la France, par sa représentation consulaire à Jerusalem-Est, c’est ce lien. Israël veut le briser.

Jérusalem — Yerushalayim, que les langues antiques disent « fondement de la paix« , « ville de la plénitude ».
Mais quelle plénitude ? Celle promise, invoquée, projetée dans l’abstraction messianique, ou celle qui se révèle dans la chair meurtrie de ceux qui subissent l’histoire ?

La vérité est que la complétude se manifeste aujourd’hui, non dans les proclamations triomphantes, mais dans l’adversité du peuple palestinien, dans l’expérience partagée du malheur et de la dépossession. Leur douleur, cumulative et obstinée, dessine une unité paradoxale: elle fait d’eux, malgré eux, les porteurs de cette plénitude que les pierres de Jérusalem revendiquent depuis des millénaires.

Et c’est pourquoi l’enjeu du statut de Jérusalem-Est ne relève pas seulement de la diplomatie. Il touche à l’âme même de la cité. En menaçant de fermer la représentation consulaire ouverte par la France, M. Netanyahou ne ferme pas une porte entre chancelleries: il cherche à effacer un témoin. Car ce poste, modeste dans ses fonctions, portait une valeur symbolique immense — il maintient que Jérusalem n’est pas réductible à une seule souveraineté, qu’elle demeure une ville ouverte, une ville double, multiple, une ville qui doit accueillir l’autre.

Ainsi, l’obstination du peuple palestinien à survivre et à témoigner, et la persistance de nations comme la France à maintenir un regard et une présence diplomatique à Jérusalem-Est, sont deux visages d’une même vérité:
que la complétude de Jérusalem n’est pas celle des vainqueurs, mais celle des humiliés, des survivants, des peuples qui refusent l’effacement.

Et si le pouvoir croit pouvoir rebaptiser les opérations de noms bibliques, s’approprier la mémoire de Gédéon et clore le livre à sa manière, qu’il entende ceci: la plénitude de Jérusalem ne se décrète pas, elle se manifeste dans l’histoire vécue. Et cette histoire, aujourd’hui, crie que la douleur palestinienne est la vraie mémoire de la ville.

C’est pourquoi, à l’heure des menaces et des fermetures, il convient de rappeler prophétiquement que la Jérusalem terrestre ne se laissera pas confisquer par les calculs d’un pouvoir au seul nom bafoué de la Jérusalem céleste.
Car sa véritable complétude réside dans l’ouverture, dans la reconnaissance de l’autre, et dans le refus de réduire la paix à un mot trafiqué, manipulé et vidé de son sens.

Dans la tradition hébraïque et surtout dans la Kabbale, la notion de complétude (shlemout – שלמות, de la racine sh-l-m) est fondamentale.

La France universaliste, laïque, démocratique et républicaine,  sans avoir à aller au delà de sa seule expression diplomatique, se situe, bien plus que le gouvernement Netanyahou qui la dénigre, dans la tradition hébraïque et surtout celle de la Kabbale,  où la notion de complétude (shlemout – שלמות, de la racine sh-l-m) est fondamentale.

Elle donne, en effet, shalom (paix), mais aussi shalem (entier, complet) et shlemout (complétude, perfection).

Dans le judaïsme, la paix véritable n’est pas simplement l’absence de guerre, mais un état de plénitude, d’intégration de toutes les parties du réel.

Note stratégique — Israël, l’Iran et l’engrenage recherché

À une époque où l’on ne sait plus qui agit pour qui — qui est le proxy, ou même le proxy du proxy — la souveraineté des nations ne se mesure plus seulement à leurs frontières ou à leurs armées. Elle se joue d’abord dans la souveraineté du renseignement et de l’analyse : la capacité à distinguer les faits des narratifs injectés, les preuves des montages, et à décider sans être happé dans l’engrenage d’autrui. Plusieurs signaux récents obligent, en effet, à la prudence

La cargaison du navire arraisonné en mer Rouge : côté israélien, certains ont évoqué des armes chimiques ; le CENTCOM américain, lui, a strictement parlé de missiles, de drones et de composants. Cette divergence de langage n’est pas anecdotique : elle montre comment le récit peut être ajusté selon les objectifs politiques.

L’affaire de Canberra : l’Australie a expulsé l’ambassadeur d’Iran et trois diplomates, accusant l’IRGC d’avoir orchestré des attaques antisémites. Officiellement, la preuve repose sur les enquêtes d’ASIO et de la police fédérale. Mais plusieurs indices suggèrent que l’affaire a pu être amorcée ou amplifiée par du renseignement américano-israélien — électronique, financier, voire lié aux flux crypto. Ici encore, la frontière entre sécurité nationale et fabrique du récit international s’efface.

Ces deux dissonances révèlent une constante : Israël dispose d’un avantage informationnel qui lui permet d’injecter des éléments narratifs, de guider les lectures et de transformer chaque incident en pièce supplémentaire du dossier à charge contre l’Iran.

1. L’objectif stratégique israélien

Depuis deux décennies, Netanyahu poursuit un objectif immuable : entraîner les États-Unis dans une confrontation terminale avec l’Iran.

Après l’échec de la mobilisation sur le dossier nucléaire (Washington préférant sanctions et JCPOA à une guerre ouverte), Israël a choisi de multiplier les fronts : Houthis, Hezbollah, milices chiites.

Le but : démontrer que l’Iran est la matrice universelle du terrorisme, et contraindre les alliés à le désigner comme tel.

2. La mécanique de l’engrenage

Chaque cycle suit la même logique :

1. Frappe israélienne (ex. : élimination d’un dirigeant houthis à Sanaa).

2. Riposte des proxys (Houthis, Hezbollah, etc.).

3. Attribution à Téhéran : présenté comme l’architecte de toutes ces menaces.

4. Pression sur les alliés : les États-Unis et l’ONU se retrouvent face au dilemme — condamner Israël ou reconnaître la culpabilité iranienne.

Ainsi, chaque incident renforce la centralité de l’Iran comme ennemi absolu.

3. Le rôle du renseignement et l’asymétrie informationnelle

Israël possède un avantage décisif en SIGINT, traçage des flux financiers/crypto et influence médiatique.

Il peut fournir à ses alliés des “tips” orientés, amorcer des enquêtes, et colorer les conclusions.

Ce qui apparaît comme un dossier purement national (ex. Canberra) peut donc être le fruit d’une chaîne hybride, nationale dans sa forme, mais orientée en amont par des intérêts extérieurs.

4. Le paradoxe russe

L’économie russe, sous sanctions, a un besoin vital d’un baril élevé pour financer sa guerre en Ukraine.

Une guerre ouverte contre l’Iran entraînerait une flambée des prix (détroit d’Ormuz, tensions régionales).

Objectif israélien et intérêt russe convergent donc : Netanyahu cherche à piéger Washington dans le conflit, et Poutine profiterait d’un choc pétrolier salvateur.

5. L’axe Tel-Aviv–Moscou et la question de Washington

Un axe israélo-russe existe déjà : coopération militaire implicite en Syrie, absence de soutien à Kyiv, poids de la diaspora ex-soviétique en Israël (près de 20 % de la population, faisant du russe la troisième langue du pays).

Cet enracinement démographique et linguistique crée un pont intérieur qui lie Tel-Aviv à Moscou plus intimement qu’on ne l’admet.

La vraie interrogation n’est donc plus : « Existe-t-il un axe Tel-Aviv–Moscou ? » — il est établi.

Mais plutôt : Cet axe inclut-il, volontairement ou par engrenage, Washington ? Car si les États-Unis sont entraînés dans une guerre contre l’Iran, ce sera le vœu exaucé à la fois de Netanyahu et, en contre-jour, de Poutine.

✅ Conclusion

Les dissonances récentes — cargaison ambiguë en mer Rouge, affaire de Canberra — rappellent qu’il faut faire preuve d’une circonspection extrême et que les narratifs et incriminations toxiques saturent l’atmosphère.


Israël ne cherche pas seulement à se défendre : il construit méthodiquement un récit où chaque menace converge vers Téhéran, afin de piéger les États-Unis et l’ONU dans une confrontation ultime.


Mais cette trajectoire, si elle s’accomplit, ne servirait pas seulement l’agenda israélien : elle exaucerait aussi celui de Moscou, pour qui une guerre avec l’Iran signifierait un pétrole cher et une survie économique prolongée.

🌍La Terre sainte, problème à trois corps

Les Palestiniens ne sont pas illégitimes, s’ils en étaient chassés par l’arbitraire des circonstances, à enraciner dans leur mémoire-voeu l’inexpugnable serment d’un retour à Gaza et Ramallah.

La Terre sainte n’obéit pas aux équations simples.
Elle est devenue un problème à trois corps.

D’un côté, les Israéliens, portés par la mémoire de l’exil, qui transforment l’antisémitisme en Alyah et l’Alyah en peuplement, jusqu’à vouloir graver dans la pierre la certitude d’un retour accompli.

En face, les Palestiniens, enracinés dans leur terre mais menacés comme jamais de dispersion, qui pourraient à leur tour transmettre, génération après génération, le vœu de retour — « L’an prochain à Ramallah », ce qui constituerait une catastrophe pour l’humanité au même titre que l’a été la dispersion des juifs aux quatre vents de l’histoire.

Enfin, la communauté internationale, troisième force oscillante, tantôt arbitre, tantôt spectatrice, tantôt complice, dont l’action brouille encore les trajectoires au lieu d’imposer un équilibre à travers une solution équitable.

Comme en mécanique céleste, un problème à trois corps ne se résout pas par une formule unique. Il ne produit pas de stabilité durable, mais des orbites chaotiques, imprévisibles, souvent destructrices.


La Terre sainte est ainsi condamnée à la turbulence, jusqu’à ce qu’un principe supérieur — non pas la force brute, mais celui que dicte la seule justice — vienne briser le cycle et offrir une trajectoire nouvelle caralysant le nouvel ordre mondial dont l’humanité a besoin.

L’Agence juive : organe profond de l’État israélien

A la lumière des dernières déclarations du président Isaac Herzog déniant tout légitimité aux Palestiniens, l’Agence Juive qu’il a présidé avant d’accéder à la magistrature suprême en 2021, apparaît à la fois fois comme un tremplin et un instrument destiné à convertir l’antisémitisme en peuplement. Israël ne peut se parer davantage d’être insoupçonnable moralement. Le consensus israélon possède une face obscure.

En tant qu’ancien président de l’Agence Juive, le président Herzog était donc directement impliqué dans les politiques d’encouragement à l’alyah et dans le rôle quasi-étatique qu’assume l’Agence dans la stratégie démographique d’Israël. Cela explique aussi pourquoi, lorsqu’il est devenu président de l’État en 2021, il a gardé une sensibilité forte à la dimension diasporique et identitaire du projet sioniste — mais aussi pourquoi ses propos sur l’ »inacceptabilité »  d’un État palestinien et sur les colonies comme « mission »  ne sont pas des dérapages, mais le prolongement d’une vision qui fait de la terre et du peuplement les clés de la survie nationale.

Avant 1948, l’Agence juive a tenu lieu de gouvernement du Yichouv : Ben-Gourion et Moshe Sharett en sont sortis pour devenir les premiers dirigeants de l’État.
Après l’indépendance, son rôle s’est déplacé vers la diaspora et l’Alyah, mais elle a gardé une position nodale : transformer les flux identitaires et les crises (notamment l’antisémitisme) en ressources démographiques stratégiques.

La présidence de l’Agence juive concentre trois dimensions :

  • Le politique : lien avec les partis, légitimité nationale.
  • Le diaspora : relais des communautés juives mondiales, réponse aux menaces antisémites. C’est un véritable pôle d’influence et, dans des climats de tension, une caisse de résonance à l’international.
  • Le démographique : orientation des nouveaux arrivants vers l’espace israélien, y compris dans les colonies.

C’est un poste qui ne se voit pas comme un centre de pouvoir, mais qui en est un — un organe profond de l’État, à la fois hors et dans les institutions.

Herzog : de la synthèse invisible à la magistrature suprême

Isaac Herzog, en présidant l’Agence juive de 2018 à 2021, a incarné cette fonction dans toute sa profondeur. Héritier d’une grande dynastie travailliste, il portait déjà une légitimité politique forgée au sein du système partisan israélien. À la tête de l’Agence, il s’est trouvé au cœur du levier démographique : celui qui convertit l’insécurité des diasporas en Alyah, et l’Alyah en peuplement stratégique. Puis, en accédant à la présidence de l’État en 2021, il a transporté cette logique discrète au sommet officiel de la République israélienne. Sous son visage modéré et son image de consensus international, c’est en réalité la fonction invisible de l’Agence qui s’est hissée au plus haut niveau de visibilité politique.

L’élément militaire : Doron Almog

Depuis 2022, l’Agence est présidée par Doron Almog, ancien général de Tsahal (Commandement Sud).
C’est la première fois qu’un général de carrière prend la tête de cette institution.
Cela dit beaucoup :

  • La sécurité militaire et la sécurité démographique sont désormais tenues ensemble.
  • L’Alyah est considérée non seulement comme un enjeu identitaire, mais comme un outil stratégique de défense nationale.

✅ Conclusion

La présidence de l’Agence juive n’est pas un poste décoratif. Elle est le lieu d’une synthèse invisible : convertir la peur de l’antisémitisme en Alyah, l’Alyah en peuplement, et le peuplement en colonisation.
Avec Herzog, cette synthèse a atteint la présidence de l’État.
Avec Almog, elle se rattache directement au champ militaire.

Ensemble, cela montre que l’Agence n’est pas périphérique : elle est un organe profond qui structure Israël, au même titre que l’armée ou le gouvernement.

Faire revivre la Charte des Nations Unies

La décision des États-Unis de refuser des visas à des représentants palestiniens avant l’Assemblée générale de septembre est plus qu’un incident diplomatique. Elle révèle une faille structurelle : l’Organisation des Nations Unies, garante du multilatéralisme, demeure dépendante des contraintes intérieures de son pays hôte.

Cette faille s’ajoute à une autre, plus profonde : la paralysie du Conseil de sécurité. Depuis le 24 février 2022, la guerre en Ukraine a montré avec cruauté que le veto d’un seul État peut bloquer toute action — même face à une agression manifeste. Là où la Charte devait protéger la paix et la sécurité collectives, elle s’est transformée en carcan.

Deux crises, deux continents, une même réalité : l’ONU, dans sa forme actuelle, ne peut plus tenir ses promesses fondatrices.

Pourtant, le droit lui-même offre une voie. L’Article 109 de la Charte des Nations Unies permet la convocation d’une Conférence générale de révision de la Charte. Ce mécanisme n’était pas une utopie : il avait été prévu dès 1945, avec la clairvoyance que l’institution devrait un jour être réformée. Cette disposition est toujours en vigueur aujourd’hui.

Au-delà de la question de délocaliser, circonstantiellement, l’Assemblée Générale dans un site neutre: Genève, comme cela avait été le cas lorsqu’en 1988, les USA avaient révoqué le visa de Yasser Arafat, le moment est venu de s’en saisir. Non pas seulement pour déplacer l’Assemblée générale hors de New York, mais pour ouvrir un chantier plus vaste : repenser la gouvernance mondiale, limiter le veto, garantir l’égalité d’accès de tous les États aux débats et rendre à l’ONU la crédibilité qu’elle a perdue.

De Kyiv à Gaza, le monde assiste à la démonstration brutale d’un système qui ne protège plus. C’est précisément dans ces fractures que réside l’opportunité d’une refondation.

Invoquer l’Article 109, c’est transformer la paralysie en résolution. C’est affirmer que la Charte, loin d’être une relique, peut revivre — si les nations et les peuples choisissent d’en écrire ensemble le nouveau chapitre.

Le mécanisme existe déjà dans la Charte. La seule question est : qui, parmi les nations intègres constituées en Nations Unies, osera réveiller l’Article 109 ?

Y a-t-il un pilote américain dans la politique moyen-orientale des USA ?

Trois signaux, à 10 jours de l’AG de l’ONU :

À Paris, l’ambassadeur Charles Kushner réduit la cause palestinienne au seul Hamas et remet en cause la politique étrangère de la France, respectueuse de plusieurs principes qui fondent les Nations Unies.

Les propos de Charles Kushner reprennent quasiment mot pour mot la position israélienne, affirmant que tout geste de reconnaissance renforcerait le « terrorisme » et fragiliserait la sécurité d’Israël.

À Washington, Shahed Ghoreishi est limogé, par le Secrétaire d’Etat Marc Rubio, pour avoir rappelé la ligne Trump : ‘Nous ne soutenons pas la relocalisation forcée des Palestiniens de Gaza. »

À New York, les États-Unis révoquent aujourd’hui les visas du Fatah et de l’Autorité palestinienne, effaçant leur voix à l’Assemblée générale.

Les informations disponibles (Reuters, NYPost, autres reprises) indiquent que la décision porte la marque de Marco Rubio, secrétaire d’État.

Un mémo interne relayé par la presse précise que Rubio a recommandé personnellement l’annulation des visas déjà délivrés aux responsables de l’Autorité palestinienne et de l’OLP, y compris Mahmoud Abbas.

Le département d’État invoque, sans plus de précision,  « des motifs de sécurité nationale » et la « violation des engagements de paix ».

Le rapprochement de l’Autorité Pzlestinienne avec les instances internationales (CPI, ONU élargie) ou le soutien aux initiatives pour la reconnaissance d’un État palestinien vont-ils jusqu’à constituer un problème de sécurite nationale, au même titre que celui qui est invoquépar Netanyahou?

Les États-Unis, en tant que pays hôte de l’ONU, sont liés par l’“Headquarters Agreement” (1947), signé avec l’ONU, qui stipule qu’ils doivent garantir l’accès aux représentants de tous les États membres et observateurs.

Il existe des exceptions de sécurité nationale, mais elles ont toujours été interprétées très restrictivement. Même l’Iran, Cuba ou la Corée du Nord ont continué à envoyer des délégués malgré des sanctions bilatérales très lourdes.

En refusant ou en révoquant des visas à Mahmoud Abbas et à des responsables de l’AP, Washington se place à la limite (voire en violation) de cet accord, ce qui revient à une forme de censure de la voix palestinienne au sein de l’Assemblée générale.

Cela s’apparente à censurer la voix d’un peuple alors que la question de la solution à deux États figure bien en bonne place, mais de façon distincte lors de la prochaine Assemblée générale de l’ONU (AG 80ᵉ session, prévue du 9 septembre 2025 au 8 septembre 2026, avec le débat général du 23 au 29 septembre 2025) .

Ce n’est pas la première fois que Washington tente de priver les Palestiniens de parole à l’ONU.
En 1988, les États-Unis refusèrent d’accorder un visa à Yasser Arafat pour s’adresser à l’Assemblée générale. Face à ce refus, l’ONU prit une décision exceptionnelle : transférer sa session à Genève afin de permettre au leader palestinien de prononcer son discours.

Ce précédent illustre un point essentiel : quand le pays hôte de l’ONU abuse de son privilège pour censurer une voix, la communauté internationale peut choisir de se déplacer ailleurs pour défendre le principe d’universalité.

Aujourd’hui, la révocation des visas des dirigeants de l’Autorité palestinienne résonne comme une répétition. Washington prend le risque de transformer une manœuvre tactique en faute stratégique, en se plaçant à nouveau en contradiction frontale avec l’esprit même des Nations Unies.

Après l’Irak et la Syrie, Washington s’avance donc, apparemment, vers une troisième erreur stratégique majeure au Moyen-Orient : bâillonner la représentation palestinienne et s’aligner la moindre sans nuance sur Tel-Aviv, alors même que la démocratie d’Israël comme celle des USA, comme les opinions publiques internationales, s’exaspèrent de plus en plus.

Israël : l’antisémitisme sert le peuplement

Comme frappés par un tabou, nul n’ose questionner l’antisémitisme. Alors, lorsque la polémique entre la France et Israël conduit le président de la République à évoquer son « instrumentalisation », y compris par Israël, personne n’interroge ce que cela recouvre. Pourtant, c’est gros comme des milliers de maisons.

Lorsque le président Emmanuel Macron, dans une lettre ouverte adressée, le 26 août dernier, au Premier ministre israélien, dénonce « l’instrumentalisation de l’antisémitisme », la plupart des observateurs s’en tiennent au choc diplomatique.
L’accusation de Benjamin Netanyahou – selon laquelle la France manquerait à son devoir de protection des Juifs – est qualifiée par Macron « d’offense à la France tout entière ». Et pourtant, cet échange d’une gravité exceptionnelle a suscité peu de réflexion médiatique, alors même qu’il touche au cœur d’une mécanique politique contemporaine : le rapport entre antisémitisme et peuplement.

Il faut l’énoncer sans détour : oui, il existe un antisémitisme réel en France et en Europe, qui blesse, inquiète et doit être combattu sans relâche.
Oui, il est naturel qu’un Juif qui se sent menacé cherche refuge en Israël.
Oui, il est naturel que l’État d’Israël ouvre ses portes.

Cette logique est moralement inattaquable. Mais c’est précisément là que réside le paradoxe : entre le fait incontestable et son exploitation politique, il existe un espace d’instrumentalisation. Là où il y a un enjeu aussi vital que celui de peupler un territoire, il y a nécessairement une tentation d’en instrumentaliser les ressorts.
Un Etat intègre s’y refuserait car on n’embrase pas le cristal des nuits impunément.


Vagues d’Aliyah et reconfigurations

  • Années 1990 : près d’1 million de Juifs de l’ex-URSS arrivent en Israël → bouleversement démographique et politique.
    Ces ashkénazes russophones renforcent le poids séculier, scientifique, mais aussi les implantations en Cisjordanie (par besoin de logement subventionné).
    Ils ont donné naissance à un parti spécifique (Israël Beitenou, Avigdor Lieberman), influent sur les questions de colonisation et de sécurité.
  • Années 2010–2020 : les flux russes, ukrainiens et français continuent d’alimenter la société israélienne.
    Résultat : la composition ashkénaze de la population israélienne s’est renforcée au moment même où les partis religieux-nationalistes gagnaient du terrain.

Historiquement, c’est déjà le cas : les ~1 million d’immigrants de l’ex-URSS ont transformé des implantations périphériques en villes. On estime qu’au moins 20–30 % des colons en Cisjordanie sont issus de l’ex-URSS. Le russe est aujourd’hui la troisième langue la plus parlée en Israël (après l’hébreu et l’arabe). Des journaux, chaînes TV, radios et sites d’information existent en russe (Vesti, 9 Kanal, Israel Plus).
Aujourd’hui, la même logique se reproduit, à échelle plus réduite : l’Aliyah récente sert de peuplement tampon dans les zones où Israël veut changer les équilibres démographiques.


L’instrumentalisation active

Mais il serait naïf de croire que ces flux migratoires ne sont que le produit spontané de l’histoire et de la peur. Ils sont aussi le résultat d’un climat travaillé, amplifié, instrumentalisé.

  • Opérations russes : depuis 2015, plusieurs enquêtes (DFRLab, Graphika) ont mis en évidence des campagnes de désinformation pilotées depuis Moscou, visant à exacerber les fractures communautaires en Europe. Les thèmes antisémites y sont régulièrement utilisés comme détonateurs.
  • Amplification israélienne : chaque incident antisémite en Europe (profanation, agression isolée) est immédiatement monté en épingle par certains relais politiques et médiatiques israéliens. Ce qui est marginal devient preuve d’un climat généralisé.
  • Narratif officiel : en accusant la France de « favoriser l’antisémitisme », Netanyahou ne se contente pas de dénoncer un danger : il crée un contexte où la vie dans la diaspora devient insoutenable, validant l’idée que l’avenir juif ne peut se jouer qu’en Israël.

L’autocombustion des provocations

Ce mécanisme produit un phénomène de rétroaction : une véritable autocombustion des provocations. Chaque fait antisémite, même mineur, devient un amplificateur en soi : repris sur les réseaux sociaux, grossi par les relais politiques, dramatisé par les médias.

Dans ce climat, certains acteurs n’hésitent pas à provoquer délibérément des incidents, conscients que leur impact sera démultiplié. Résultat :

  • les communautés juives se sentent piégées dans une inquiétude permanente ;
  • le narratif sécuritaire israélien est validé et renforcé ;
  • l’Aliyah apparaît comme unique issue rationnelle.

Les chiffres qui parlent

Les statistiques d’immigration vers Israël sont éclairantes :

  • 2015 : ~30 000 olim, dont plus de 7 000 de France (record historique).
  • 2022 : ~70 000 (Russie/Ukraine, guerre de Poutine).
  • 2023 : ~46 000.
  • 2024 : ~32 800.

En dix ans, ce sont environ 345 000 nouveaux arrivants, soit l’équivalent de 3,5 % de la population israélienne.

Chaque poussée d’antisémitisme ou chaque conflit majeur se traduit par un afflux massif vers Israël.


La profondeur tactique : le peuplement

C’est là l’enjeu que le propos de Macron touche, sans le dire explicitement. L’Aliyah n’est pas neutre. Elle modifie la démographie et la sociologie politique d’Israël.

  • Les vagues russophones (1990s, puis 2022–23) ont renforcé le bloc nationaliste, alimenté le Likoud et ses alliés.
  • La vague française de 2015 a consolidé des périphéries et accru la base électorale sécuritaire.
  • Les nouveaux arrivants sont souvent orientés vers des zones de colonisation (Cisjordanie, Néguev, Galilée).

Ainsi, l’antisémitisme, réel mais amplifié, devient un carburant démographique pour Israël : il nourrit les départs, restructure le corps social israélien et renforce la colonisation.


Projet West Bank

Lutter contre l’antisémitisme réel est une évidence absolue. Mais ignorer son instrumentalisation est une faute. Car au-delà des postures diplomatiques et des mémoires blessées, c’est une guerre du peuplement qui se joue : chaque incident antisémite, chaque sentiment d’insécurité dans la diaspora alimente le réservoir humain d’Israël, modifiant sa sociologie politique et consolidant son expansion territoriale.

En parlant d’« instrumentalisation de l’antisémitisme« , Emmanuel Macron ne dit pas ce qu’il désigne précisément, mais tout le monde sait ce qui s’annonce à Gaza martyrisée et ce qui se passe en Cisjordanie.

Israël a signé, il y a quelques jours, l’approbation finale du projet de colonisation dans la zone dite E1, située entre Jérusalem-Est et Ma’ale Adumim — une décision longtemps gelée, désormais relancée. Ce plan prévoit la construction d’environ 3 500 logements.
Le “projet West Bank” n’est pas une feuille de route officielle, mais une stratégie cumulative : peupler, administrer, annexer de fait, jusqu’à rendre impossible un État palestinien. C’est un projet de colonisation démographique et politique, aujourd’hui porté par Smotrich et Ben-Gvir, sous la couverture de Netanyahou.
Le sentiment d’insécurité qu’exacerbe l’antisémitisme est un levier pour Israël au regard de l’occupation des territoires dont il revendique la possession en défiant l’ordre international.
Et c’est là, aussi, que se joue la profondeur tactique du peuplement israélien.

Cela, Emmanuel Macron ne l’a pas dit.

Palestine: Thus Spoke “Gideon” — 2011–2025

Lead — Operation “Gideon’s Chariots” did not truly begin on May 16, 2025. Its matrix lies in the October 2011 Shalit exchange. The more the international environment tightens, the more Hamas’s actions reinforce Israel’s security posture — which in turn feeds back and strengthens itself. The biblical baptism of 2025 merely officialized a logic already at work fourteen years earlier.

In the first part of this analysis, I posed the question that jumps out at everyone but that no one asks and to which no one really wants to have to respond:

  • If Israel possessed an occult power to manipulate radical Islam, it would undoubtedly not obtain anything better than what Hamas naturally offers it? The question, it is true, thus provides its own answer: Gideon unofficially began in 2011. The name given in 2025 is not a mere dressing; it is the admission of a continuity.

With increasing international intensity (geopolitical shock, diplomatic pressure, hostage cycles), Hamas’s actions expand Israel’s politico-military latitude (security, internal coalition, external image).

Conversely, certain Israeli decisions reinforce Hamas’s strategic utility in the overall narrative. This coupling forms a co-production loop, with observable consequences:

  • Each « strike » by Hamas (rockets, incursions, underground operations) re-legitimizes Israel’s maximal response (ground operations, refusal of truce, displacement doctrine).
  • Israeli hardening requalifies Hamas as a central actor, to the detriment of Palestinian political alternatives.
  • The more the international scene ignites, the more the curve of credibility for Israel’s security narrative rises—and with it, the space for action.

It is not with a light heart—because it opens a dizzying core—that I see myself breaking the myth, but the operation « The Chariots of Gideon » did not truly begin on May 16, 2025.

Its founding act is situated much earlier: in October 2011, during the so disproportionate exchange of Gilad Shalit for 1027 Palestinian prisoners.

What seemed then like an insane imbalance—one single Israeli soldier against a crowd of cadres—was not so unbalanced in light of the facts. The Israeli prison is not a neutral space: it is a laboratory.

The long years of detention become a field of observation, profiling, sometimes conditioning.

The Shin Bet and the prison administration—to Israeli democracy to separate the wheat from the chaff—have transformed captivity into a matrix: learning Hebrew, studying the adversary’s military strategy, internal reorganization by clans. The future leaders of Hamas gained stature there, but also total exposure to the enemy’s gaze.

There is no other explanation, that is not far-fetched, in the face of the facts:

  • Yahya Sinwar, released in 2011, is the glaring example: « Butcher of Khan Younis » yesterday, undisputed leader of Hamas afterward, until becoming the architect of October 7, 2023.
  • Alongside him, other released individuals—Mazen Faqha, Zaher Jabarin, Fursan Khalifa—resumed key roles in finances, military direction, reorganization of the movement.

So many trajectories that prove, or at the very least give undeniable density to the bundle of presumptions, that the release was not a strategic defeat for Israel, but rather the opening of an invisible theater of control over Hamas.

Gideon, invoked to describe the terminal operation launched by the IDF, says that. There was no weakness; there was cunning.

Israel has since shown that it is a master in the art of infiltrating its enemies. The coordinated execution of Hezbollah cadres by the simultaneous explosion of their mobile phones, even in Iran, was the proud demonstration.

Why would it have acted differently in 2011?

The Shalit exchange was not a gift, but an extremely powerful maneuver. By releasing men it had deeply mapped, while being intransigent and cruel with Marwan Barghouti, publicly humiliated a week ago, we understand that Israel took the calculated risk of relaunching a dynamic it believed itself capable of controlling to produce the elements of tension and drama in the present situation.

This situation forces Israel’s destiny to align with the grand horizon.

The name came only later, like a biblical seal placed on a continuity.

Since 2011, Israel has carried within itself this logic: letting the adversary it knows intimately and undoubtedly manipulates grow, in order to better crush it at the chosen moment and complete its transformation by manifesting in broad daylight its messianic dimension, until then contained.

October 7, 2023, and the indelible « Sacrifice of the Innocents » that it fixes forever in memory, opened this gigantic fault.

Palestine : Ainsi parlait « Gédéon » — 2011–2025

L’opération « Les Chariots de Gédéon » n’a pas commencé le 16 mai 2025. Elle trouve sa matrice en octobre 2011 avec l’échange Shalit. Plus l’environnement international se tend, plus le Hamas — par ses coups de force — conforte la posture d’Israël, qui s’en nourrit et la renforce en retour. Ce texte explicite cette circularité et montre comment le baptême biblique de 2025 officialise une logique engagée quatorze ans plus tôt. Gédéon passa à table.

Dans la première partie de cette analyse, je posais la question qui saute aux yeux mais que personne ne pose et à laquelle personne ne souhaite avoir à répondre:

  • Si Israël possédait un pouvoir occulte pour manipuler l’islam radical, il n’obtiendrait sans doute pas mieux que ce que le Hamas lui offre naturellement. La question fait donc réponse : Gédéon a officieusement commencé en 2011. Le nom posé en 2025 n’est pas un habillage ; c’est l’aveu d’une continuité.

À intensité internationale croissante (choc géopolitique, pression diplomatique, cycles d’otages), les actions du Hamas augmentent la latitude politico-militaire d’Israël (sécurité, coalition interne, image externe).

Réciproquement, certaines décisions israéliennes renforcent l’utilité stratégique du Hamas dans le récit global. Ce couplage forme une boucle de co‑production,avec pour conséquences observables :

  • Chaque « coup » du Hamas (roquettes, incursions, opérations souterraines) re‑légitime la réponse maximale israélienne (opérations terrestres, refus de trêve, doctrine de déplacement).
  • Le durcissement israélien requalifie le Hamas en acteur central, au détriment d’alternatives politiques palestiniennes.
  • Plus la scène internationale s’embrase, plus la courbe de crédibilité du registre sécuritaire israélien monte — et avec elle, l’espace d’action.

Ce n’est pas de gaîté de coeur – car cela ouvre une noyau vertigineux – que je me vois casser le mythe, mais l’opération  « Les Chariots de Gédéon » n’a pas véritablement commencée le 16 mai 2025.

Son acte fondateur se situe bien plus tôt : en octobre 2011, lors de l’échange si disproportionné de Gilad Shalit contre 1027 prisonniers palestiniens.

Ce qui paraissait alors un déséquilibre insensé — un seul soldat israélien contre une foule de cadres — n’était pas si déséquilibré à la lumière des faits. La prison israélienne n’est pas un espace neutre : elle est un laboratoire.

Les longues années de détention deviennent un champ d’observation, de profilage, parfois de conditionnement.

Le Shin Bet et l’administration carcérale – à la démocratie israélienne de séparer le bon grain de l’ivraie – ont transformé la captivité en matrice : apprentissage de l’hébreu, étude de la stratégie militaire adverse, réorganisation interne par clans. Les futurs dirigeants du Hamas y ont gagné en stature, mais aussi en exposition totale aux regards de l’ennemi.

Il n’y a pas d’autre explication, qui ne soit pas à dormir debout, devant les faits:

  • Yahya Sinwar, libéré en 2011, en est l’exemple éclatant : « Boucher de Khan Younès » hier, chef incontesté du Hamas ensuite, jusqu’à devenir l’architecte du 7 octobre 2023.
  • A ses côtés, d’autres libérés — Mazen Faqha, Zaher Jabarin, Fursan Khalifa — ont repris des rôles clés dans les finances, la direction militaire, la réorganisation du mouvement.

Autant de trajectoires qui prouvent, ou à tout le moins donnent une densité  indéniable au faisceau de présomption, que la libération ne fut pas une défaite stratégique pour Israël, mais bien l’ouverture d’un théâtre de contrôle invisible sur le Hamas.

Gédéon dit cela. Il n’y a pas eu de faiblesse, il y a eu ruse.

Israël a montré depuis qu’il est passé maître dans l’art d’infiltrer ses ennemis. L’exécution coordonnée de cadres du Hezbollah par l’explosion simultanée de leurs téléphones portables, jusqu’à l’Iran, en fut la démonstration orgueilleuse.

Pourquoi aurait-il agi autrement en 2011 ? L’échange Shalit n’était pas un don, mais une manœuvre extrêmement puissante.

En libérant des hommes qu’il avait profondément cartographiés, tout en se montrant intraitable et cruel avec Marwan Barghouti, humilié publiquement il y a une semaine, on comprend qu’Israël a pris le risque, calculé,  de relancer une dynamique qu’il se croyait capable de contrôler pour produire les éléments de tension et de drame de la situation présente.

Cette situation force le destin d’Israël à rejoindre le grand horizon.

Le nom n’est venu que plus tard, comme un sceau biblique posé sur une continuité.

Depuis 2011, Israël a porté en lui cette logique : laisser croître l’adversaire qu’il connaît intimement et manipule sans aucun doute, pour mieux l’écraser au moment choisi et achever sa mue en manifestant au grand jour sa dimension messianique, jusque-là contenue.

Le 07-Octobre-2023 et l’indélébile « Sacrifice des Innocents » qu’il fixe à jamais dans la mémoire, a ouvert cette gigantesque faille.