Du débat présidentiel au Medef à l’impasse du débat sur les retraites, la politique réduit trop souvent le Peuple à un agrégat de fatigues comptables. Il est temps d’abandonner le guichet de compensation pour rebâtir une architecture d’accomplissement : donner au Peuple l’oxygène pur qu’exige son rôle historique et faire de l’Europe un projet enfin irréductible.
J’ai suivi avec intérêt le premier débat présidentiel organisé par le Medef, hier après-midi.
Ce qu’il m’inspire, plutôt qu’une bataille des chiffres, c’est que la pire crainte que l’on puisse avoir à force de se montrer irréductible, c’est de finir par devenir insoluble à soi-même.
J’aime Astérix et Obélix. Ils ont nourri mon imaginaire. Mais le mythe du village des irréductibles gaulois transposé à la réalité du monde tel qu’il est, dans l’Europe telle qu’elle se doit d’être, c’est-à-dire la figure de proue de l’avancée d’un temps nouveau, risque d’échouer sur les rives de notre propre caricature.
Cela fait sourire jusqu’au moment où devant les grandes questions et les dimensions existentielles auxquelles l’Europe est confrontée le sourire s’efface pour laisser place à l’incompréhension.
Que savons-nous faire d’un Peuple ?
La République Française a dit qu’elle pouvait en faire un acteur de l’espace et de l’histoire.
Elle l’a proclamé avec force. Elle a eu cette audace.
Est-ce que nous sommes toujours à la hauteur de cette annonce et de notre identité lorsque des responsables politiques, leaders de leurs partis respectifs, réduisent la souveraineté du Peuple à une dispute permanente, le ramenant à ses fatigues naturelles – qu’il contribue à exacerber – lui offrant l’horizon de choisir à quel âge et dans quelles conditions une génération d’actifs cède la place à la suivante.
Quand se rendra-t-on compte que le débat sur la retraite, ouvert en 1981, relancé en 1996, et toujours au cœur de nos mésententes, débouche sur une impasse.
Cette évolution s’est subrepticement imposée pour réduire le Peuple à un agrégat de fatigues et de revendications comptables, sur lequel règnent médias et partis politiques et s’amplifient des intérêts illégitimes.
Là où la République lui promettait un rôle historique, on offre désormais au peuple les spasmes de l’actualité et les illusions du désordre.
« Que sait-on faire du Peuple ? » est le sujet. Toujours et encore.
Le spectacle politique qui est donné aujourd’hui, et les astuces respectives auxquelles s’emploient les différents candidats, témoignent du renoncement des partis politiques à faire du Peuple autre chose que l’instrument de sa propre impuissance.
Loin de moi l’idée de mettre les partis au ban de la République. La démocratie a besoin de structures organisées pour faire circuler et nourrir les débats. Ce n’est pas dans leur nature d’être prosaïques devant ce qui est sacré et le Peuple, Un et Indivisible, est tel.
La liberté d’expression ne saurait davantage être mise en cause.
Il s’agit de rappeler la responsabilité que la République fait peser au dessus des phénomènes qui saturent dans les basses atmosphères.
Le Peuple a besoin de respirer. Il a besoin de l’oxygène pur qu’est supposé générer le Politique pour développer ses idées, affermir sa constitution, produire la quantité d’efforts nécessaire et jouir, aussi, de tous les fruits qu’il mérite.
C’est le salaire de sa tranquillité qui, loin des polémiques stériles et à l’opposé de l’art de dresser les uns contre les autres, lui est dû.
C’est le principe d’une société équitable, construite autour du développement du bien public, suscitant de chacun, selon ses dispositions propres, sa meilleure contribution, dans le plus fertile système de liaisons sociales et économiques.
Est-ce de l’idéalisme ?
Non, c’est être terre à terre.
C’est voir se dessiner, dans le brouillard des disputes qu’il convient de dissiper, l’obsolescence programmée des statuts actifs/inactifs.
En érigeant le passage à l’inactivité comme le graal de l’existence et l’unique véritable « victoire » sociale, on a implicitement formulé un aveu terrible : celui que le travail est une peine sans grandeur dont il faut seulement chercher à s’évader, et que le citoyen n’a de valeur active que tant qu’il est exploitable par la machine économique.
Moralement et politiquement, cette grille de lecture est une défaite majuscule pour la communauté. Elle produit deux effets destructeurs :
- La dévaluation de la vie active : Si l’horizon ultime est la libération de l’effort, alors chaque année passée à travailler est vécue comme un vol, une punition infligée par la société.
- L’effacement de l’aîné : En assimilant la retraite à une sortie de la scène républicaine – une bascule vers le statut d’inactif comptable -, la nation se prive sciemment de la transmission, de la mémoire, de l’expérience et de l’ancrage de toute une partie de sa population.
C’est là que réside la démission : avoir substitué un guichet de compensation à une architecture d’accomplissement. Plutôt que de penser les métamorphoses de la contribution humaine au fil des âges de la vie (transmettre, former, conseiller, créer du lien hors de la dictature du rendement immédiat), le débat public ne sait plus que calculer la date d’expulsion de la sphère utile.
Tout se monnaye au détriment du bien public.
Il est possible – c’est ce que je fais ici – de conserver l’espoir que la République Française, avec ses poissons qui volent parfois, ses invectives, conserve la capacité magnanime inter pares de transformer un caractère irréductible en phénomène suffisamment soluble pour permettre, cette fois, au bout de cette séquence et de ce progrès, à l’Europe de l’Hymne à la Joie d’être aussi irréductible qu’un petit village gaulois.
Nous changeons d’ère.
