La vague d’opérations exécutée entre 2023 et 2025 ne constitue pas une simple phase de consolidation routinière. Par son échelle financière, sa structure bilancielle et sa logique industrielle, elle représente la recomposition la plus brutale et ciblée du secteur énergétique américain depuis les grandes fusions de la fin des années 1990. La structure finit toujours par parler.
J’ai déposé, hier, un nouvel article analysant ce que, depuis des mois, je pense être ce vers quoi se dirige le 45/47e président des Etats-Unis, à savoir une déconnexion du marché domestique cajolé, à l’approche des midterms de novembre, dans le sens du « America First ». Il m’a semblé utile et nécessaire d’analyser plus profondément les conditions qui permettraient un choc protectionniste tel que je le vois se préparer.
Donald Trump a laissé monter les tensions sur le gallon, intentionnellement, avec l’intention de provoquer un retournement de la situation à son seul avantage. Mais, pour réaliser de telles opérations dans une dynamique qui n’handicape pas le secteur pétrolier américain et lui donne, au contraire, des ailes, des conditions préalables doivent être remplis.
La période 2023-2025 apporte un contexte particulièrement troublant. Cette période précède celle qui a vu Trump décomplexer ses « visées » sur le Venezuela, le Canada, le Groenland, aboutissant le 22 février 2026, à l’attaque conjointe de l’Iran.
En l’espace de 18 mois (fin 2023 à mi-2025), le secteur américain de l’amont pétrolier (upstream) a vu plus de 250 milliards de dollars de transactions « Fusions & Acquisitions » s’accumuler.
Pour l’exercice 2023–2024 seul : Les transactions dans l’amont américain ont dépassé les plus hauts historiques du boom du schiste.
Pendant la décennie 2010–2020, le pétrole de schiste était contrôlé par des centaines d’opérateurs indépendants (wildcatters). Ces acteurs creusaient à crédit, augmentaient les volumes sans se soucier des marges et créaient un désordre logistique récurrent qui écrasait les cours.
La vague 2023–2025 achève le verrouillage oligopolistique du bassin du Permien (Texas/Nouveau-Mexique) :
- Avant 2023 : Un marché hautement fragmenté, imprévisible et impossible à piloter politiquement.
- Après 2025 : Plus de 50 % de la production du Permien (le cœur battant du brut léger américain) est concentrée entre les mains de 3 ou 4 acteurs majeurs (ExxonMobil, Chevron, ConocoPhillips, Diamondback).
C’est décisif pour le découplage car aucune administration ne pourrait imposer une discipline de marché ni négocier une allocation préférentielle avec 200 producteurs indépendants aux abois. On peut en revanche exercer une pression réglementaire ou fiscale ciblée sur un cartel de 4 supermajors.
Cela s’apparente à une action concertée sur les éléments de la chaine de valeur, la gestion de réserves. En absorbant Pioneer, Endeavor et CrownRock, les géants ont verrouillé 15 à 20 ans de forage à très faible coût de revient. Elles ont ainsi sécurisé la rentabilité du WTI, même en cas d’écrasement artificiel des cours intérieurs, même en cas d’envol des cours extérieurs.
La déconnexion du marché domestique, sanctuarisé par le WTI (West Texas Intermediate) du marché global dont le pouls est pris par le fameux cours du Brent, est, de ce point de vue, prévisible mécaniquement. Les forces, l’organisation du marché et la logique d’ensemble conduisent à cela.
Donald Trump, qui parle exactement la même langue que Poutine, ferait ainsi d’une pierre trois coups:
- un coup électoraliste: comblant sa majorité au moment d’affronter les urnes,
- un coup économique: permettant, lui qui en est si friand, aux majors américaines de crouler sous le cashflow
- un coup géopolitique: il se libèrerait du poids de la pression de sa propre opinion publique pour continuer à sceller toujours plus le destin de l’Amérique dans la viscosité manipulable de l’or noir.
Le WTI ne serait plus dès lors un bouclier. Il doit être perçu comme un vecteur d’attaque.
Mais, pour permettre aux compagnies américaines de découpler le marché domestique du marché global, il faut des infrastructures dédiées, parfaitement dimensionnées pour répondre au marché que l’on veut voir muter. Il faut notamment un réseau de ports francs, de bases Offshores, desquels le gaz ou le pétrole destiné au marché global pourrait être exporté car il n’est pas possible de maintenir deux régimes de prix étanches sans une étanchéité physique et douanière.
Pour que Big Oil puisse vendre son pétrole au cours mondial (Brent) tout en évitant que le marché intérieur américain (WTI) soit lui-même sous pression politique, il faut éviter à tout prix que les deux flux ne se mélangent dans les mêmes cuves.
Les compagnies américaines ne partent pas de zéro: cette infrastructure de déconnexion existait déjà et repose sur trois piliers logistiques et juridiques clés.
1. Les FPSO : les « ports francs » flottants du large
Sur les gisements internationaux ultra-rentables (comme le bloc Stabroek au Guyana opéré par ExxonMobil et Chevron, ou les concessions offshore vénézuéliennes), le pétrole ne touche jamais le sol américain ni son réseau de pipelines.
- La mécanique : L’extraction se fait directement en mer vers des FPSO (Floating Production Storage and Offloading), d’immenses usines-navires ancrées dans les eaux internationales ou les ZEE étrangères.
- L’exportation directe : Des superpétroliers (VLCC) viennent s’y amarrer directement en mer, chargent le brut et mettent le cap vers l’Asie ou l’Europe au prix fort (Brent), sans que la moindre goutte de ce pétrole n’entre dans l’espace douanier américain.
2. Les terminaux offshore et les Foreign Trade Zones (FTZ)
Sur le territoire américain même, l’isolation du pétrole destiné à l’exportation repose sur des enclaves juridiques et physiques :
- Les terminaux deepwater au large (ex. LOOP – Louisiana Offshore Oil Port) : Situés à plusieurs dizaines de kilomètres des côtes dans le Golfe du Mexique, ces terminaux en eau profonde permettent de charger des géants des mers sans faire passer le pétrole par les nœuds logistiques continentaux.
- Les Foreign Trade Zones (FTZ) : Ce sont des zones franches douanières installées le long de la côte du Golfe (Texas, Louisiane). Le pétrole qui y entre ou qui y est raffiné pour l’exportation est juridiquement considéré comme n’ayant jamais pénétré le territoire douanier américain. Il échappe ainsi aux réglementations de marché intérieur, aux allocations d’urgence et aux taxes domestiques.
3. La double tuyauterie du raffinage américain
Le marché intérieur américain repose sur le pétrole de schiste léger (light sweet) acheminé par pipelines continentaux vers le centre de stockage de Cushing (Oklahoma).
Pour maintenir la déconnexion:
- Les raffineries du Golfe du Mexique sont organisées pour traiter le brut lourd (importé ou capté en offshore) pour le marché intérieur,
- Tandis que les pipelines d’exportation contournent le réseau de distribution national pour injecter directement le surplus de schiste vers les terminaux maritimes d’exportation.
Ce système existait déjà. Les compagnies n’ont pas eu besoin de rebâtir une infrastructure : l’offshore mondial et les zones franches côtières constituent déjà ce réseau de « ports francs ». C’est ce réseau étanche qui permet d’encaisser la rente du baril mondialisé tout en protégeant artificiellement le réseau de stations-services américaines.
Mais là où se posent des questions, c’est qu’au moment où TotalEnergies, ou même Aranco, le géant saoudien, ont entrepris une politique de diversification vers le renouvable et la perspective du nucléaire civil, les compagnies américaines se sont délestées de leurs actifs.
Pour qu’un tel système fonctionne à l’échelle d’un État et de majors multinationales, deux conditions opérationnelles doivent être remplies :
- En amont (Upstream) : Séparer physiquement les gisements d’extraction (le schiste américain à bas coût d’un côté, l’offshore à haute marge de l’autre).
- En aval (Downstream & Logistique) : Construire une tuyauterie d’exportation étanche au sol américain pour expédier le surplus brut directement sur le marché mondial sans repasser par le circuit domestique.
Ce qui est remarquable, et contreintuitif à la logique économique, c’est que ce réseau de découplage a fait l’objet, au cours de la période 2023/2025, de la plus grande vague de restructuration capitalistique et industrielle du secteur énergétique américain depuis vingt ans. Il a mis ses œufs dans un même et seul panier quand d’autres les plaçaient dans plusieurs.
Fait-on cela sans savoir ce qui va se passer, sans avoir des « tuyaux » au milieu des pipelines?
Les deux opérations géantes des supermajors américaines se sont alignées sur cette stratégie bicipitale. Elles ont gonflé deux muscles:
- ExxonMobil -> Pioneer Natural Resources (~60 milliards $) :En absorbant le premier producteur indépendant du bassin du Permien, ExxonMobil a pris le contrôle direct d’un gisement géant de pétrole de schiste continental.
- Rôle dans le découplage : Verrouiller le coût d’extraction du WTI à un niveau ultra-compétitif pour garantir l’approvisionnement du marché intérieur et fournir la matière première à bas prix aux raffineries américaines.
- Chevron -> Hess (~53 milliards $) :L’enjeu central de ce rachat résidait dans la prise de contrôle des 30 % détenus par Hess dans le bloc Stabroek au Guyana, l’un des gisements offshore les plus profitables de la planète.
- Rôle dans le découplage : Capturer du pétrole produit en mer profonde qui ne franchit jamais les douanes américaines et est vendu directement aux cours mondiaux (Brent) via des navires d’exportation.
Là où « bicéphale » relève de la politique ou du gouvernement (deux têtes qui pensent ou décident), « bicipital » réintroduit la mécanique des forces: deux chefs musculaires, deux points d’ancrage sous tension qui tirent sur la même charpente pour produire un levier.
Dans le cas de TotalEnergies, il ne s’agit pas juste d’une gouvernance à deux têtes, mais d’un effort mécanique de traction entre deux vecteurs antagonistes :
- Le tendon des hydrocarbures (qui génère le cash immédiat).
- Le tendon de l’électrification (qui prépare la structure de long terme).
Big Oil américain n’a pas seulement tranché une ligne politique : il a sectionné le deuxième tendon pour concentrer toute sa force de frappe sur un seul axe d’effort.
Cela ressemble à des manœuvres capitalistiques et des choix stratégiques. Ils pourraient être légitimes au pays de la libre entreprise reine. Cela cesserait d’être légitime, par contre, si ce grandes opérations acquisition/développement avaient obéi, dès l’origine et en amont, à une logique consistant à anticiper le choc que la guerre en Iran était condamné à propager sur le marché global, en termes de pénurie, en termes de dépendances, au reste du monde.
La souveraineté américaine serait passée sous l’emprise directe de ces logiques. La matrice impose des choix de plus en plus durs, dirige le système vers la confrontation avec les acteurs externes.
L’exemple le plus pur et peut-être éloquent de cette infrastructure de déconnexion existe déjà dans le Gaz Naturel Liquéfié (GNL). Des acteurs comme Venture Global (avec l’extension géante de Plaquemines LNG), Cheniere, ou Golden Pass LNG (joint-venture ExxonMobil/QatarEnergy) ont investi des dizaines de milliards de dollars le long du Golfe du Mexique, que Donald Trump, quelques mois avant le déclenchement de la guerre en Iran, a rebaptisé Golfe de l’Amérique.
C’est le véritable point aveugle de la rhétorique sécuritaire: la dépendance énergétique absolue des États-Unis envers le Mexique pour leurs exportations vers l’Asie.
Pendant que le débat politique se focalise sur les crises frontalières, les fermetures de postes de tir et les menaces de tarifs douaniers punitifs, les géants de l’énergie et la Maison-Blanche orchestrent en coulisses un pacte pragmatique et transactionnel.
Le terminal de liquéfaction n’est pas seulement un outil industriel : c’est une frontière tarifaire qui transforme une ressource captive bon marché en rente internationale géopolitique.
Pour exporter le gaz du Permien (Texas/Nouveau-Mexique) vers la Chine, le Japon ou l’Inde, les navires méthaniers américains doivent traditionnellement franchir le canal de Panama – une voie engorgée, soumise aux sécheresses récurrentes et aux péages prohibitifs.
La solution industrielle a consisté à transformer le nord du Mexique en pont terrestre et maritime de rechargement :
- Les mégaprojets de la côte Pacifique : Des projets colossaux comme Energía Costa Azul (ECA LNG) de Sempra en Basse-Californie ou Saguaro Energía de Mexico Pacific Limited dans le Sonora visent à capter le gaz américain par gazoducs transfrontaliers pour le liquéfier directement sur la côte ouest mexicaine.
- L’avantage géographique : Cela réduit de plus de 10 jours le temps de traversée vers l’Asie et évite le goulot d’étranglement de Panama.
Sur le brut, la logistique s’est adaptée pour éviter les goulets d’étranglement continentaux:
- Les terminaux offshore pour VLCC (ex: SPOT, LOOP expansion) : Pour exporter le brut à très grand débit sans engorger les ports continentaux, les majors et les midstreamers (Enterprise Products, Enbridge) ont développé des infrastructures d’ancrage en eau profonde à plusieurs dizaines de kilomètres au large des côtes du Texas et de Louisiane. Ces bouées d’amarrage permettent de charger des Very Large Crude Carriers (VLCC) de 2 millions de barils en quelques heures.
- Le statut de Foreign Trade Zone (FTZ) : Ces installations logistiques sont juridiquement considérées comme des zones douanières hors-sol. Le pétrole qui y transite pour l’exportation n’est comptabilisé ni dans l’offre commerciale intérieure américaine, ni soumis aux contraintes de régulation des marchés locaux.
Dans ces conditions, la posture trumpienne sur l’immigration sert de spectacle populiste pour la scène intérieure, et de levier de pression sur le gouvernement de Claudia Sheinbaum, issu du parti Mouvement de Regénération Nationale. Il existe, enfin, une vulnérabilité opérationnelle majeure sur ce réseau: les gazoducs américains devant alimenter ces terminaux doivent traverser des zones du nord du Mexique (Sonora, Sinaloa) où la présence des cartels est forte.
Ce que les commentateurs décrivent comme un accès de fièvre populiste – Donald Trump fustigeant la « cupidité » des majors pétrolières tout en érigeant des barrières sécuritaires à la frontière mexicaine -n’est en réalité que la manifestation de surface d’une recomposition industrielle mûrie entre 2023 et 2025.
Le bras de fer engagé à la veille des midterms de novembre 2026 repose sur un triptyque d’une cohérence cynique :
- L’urgence électorale des midterms comme détonateur : Pour neutraliser le choc inflationniste d’une crise au Moyen-Orient, la Maison-Blanche n’a pas cherché à stabiliser le cours mondial du baril. Elle a entrepris d’extraire le marché américain du marché global. Le chantage judiciaire et les menaces de réquisitions contre ExxonMobil et Chevron ne visent pas à détruire Big Oil, mais à la contraindre d’accorder une subvention patriotique sur le WTI domestique.
- Le verrouillage industriel de Big Oil : Si cette manœuvre est techniquement possible, c’est parce que les majors américaines s’y sont préparées. En abandonnant la quête des renouvelables -refusant d’éparpiller leur capital dans un modèle bicipital à la européenne -, elles ont concentré leurs forces sur la maîtrise de l’amont continental (le schiste du Permien) et l’assise d’un réseau offshore hermétique (le brut du Guyana et les zones franches maritimes). Big Oil s’est taillé un outil parfait : approvisionner l’Amérique à bas coût sous la contrainte politique, tout en expédiant ses rentes mondiales au prix du Brent.
- Le Mexique comme nœud logistique et monnaie d’échange : Derrière le spectacle de la crise migratoire, le Mexique s’impose comme la soupape de sécurité indispensable de ce dispositif. En acceptant d’abriter les terminaux de liquéfaction du gaz texan sur sa côte Pacifique pour livrer l’Asie en contournant le canal de Panama, Mexico a monnayé son rôle infrastructurel contre une sanctuarisation de l’accord commercial nord-américain. Le théâtre frontalier masque un pacte fondamentalement transactionnel au sein duquel les Cartels sont susceptibles de tirer plusieurs épingles.
En transformant le dossier du narcotrafic d’un problème de sécurité publique en une question de sécurité nationale et de terrorisme, Washington s’est donné et conserve ainsi un moyen de pression juridique, militaire et politique permanent sur Mexico.
Dans l’architecture globale que nous analysons, la menace des cartels ne sert pas seulement la communication électorale de la Maison-Blanche ; elle est instrumentalisée pour contraindre le gouvernement de Claudia Sheinbaum sur tous les tableaux.
La tentation de maintenir une « pièce climatisée » américaine au milieu d’un marché mondial en flammes est un exercice de physique politique d’une extrême fragilité, mais si en contrôlant les cordes du narratif, en dirigeant les arcanes des marchés, en détenant les clés opérationnelles, et, surtout, en organisant la dépendance globale pour priver les autres acteurs du Big Game de latitudes d’action, Trump peut y parvenir.
