Le maître des horloges dépouillé

En raccourcissant le mandat présidentiel, en synchronisant les élections et en limitant la durée d’exercice de la magistrature suprême, la Ve République a cru rapprocher le pouvoir du peuple. Un quart de siècle plus tard, une autre hypothèse mérite d’être examinée: à force de régler toutes les institutions sur l’heure du présent, n’avons-nous pas déréglé l’horloge qui permettait à la nation de se représenter dans le temps?

Il faudra peut-être un jour rebâtir ce que nous avons défait.

La proposition paraîtra réactionnaire à ceux qui confondent réforme et progrès, durée et immobilisme, accélération et démocratie. Elle ne procède pourtant d’aucune nostalgie du septennat ni d’une quelconque dévotion à l’exercice solitaire du pouvoir.

Elle naît d’une interrogation beaucoup plus simple: qu’avons-nous réellement modifié lorsque nous avons changé la durée et l’agencement des mandats de la Ve République ?

Nous avons répondu : le fonctionnement des institutions.

Peut-être avons-nous touché à quelque chose de plus profond : leur rapport au temps.

La Constitution confie au président de la République une fonction singulière. Son article 5 dispose qu’il assure, « par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État ».

Ces mots doivent être pris au sérieux.
L’arbitrage suppose une distance. La continuité suppose une durée.

Le chef de l’État n’était donc pas simplement le détenteur d’une série de prérogatives disposées au sommet d’un organigramme. La Constitution l’installait dans une temporalité particulière.

Le septennat, hérité certes d’une histoire antérieure à 1958, produisait sous la Ve République un effet remarquable: le président et l’Assemblée nationale n’étaient pas élus selon la même horloge.

Sept ans d’un côté. Cinq de l’autre.

De Gaulle avait parfaitement conscience de la nécessité de cette distinction. Dans sa conférence de presse du 31 janvier 1964, il récusait précisément l’idée que président et députés fussent élus simultanément. Le chef de l’État devait tirer sa légitimité de la nation sans devenir le produit du même mouvement partisan que la majorité parlementaire.

Il fallait donc que plusieurs temps coexistent.

Ce que l’on appellera beaucoup plus tard le « maître des horloges » n’était peut-être pas seulement une heureuse métaphore du pouvoir présidentiel.

Pour être maître des horloges, encore faut-il qu’il y en ait plusieurs.

Il existe à cet égard une propriété presque trop belle pour qu’on y prête spontanément une signification politique.

Deux cycles de sept et cinq ans partis du même point ne retrouvent leur coïncidence qu’au bout de trente-cinq ans.

Entre-temps, ils se croisent, s’écartent, se nourrissent de passions et de loisirs différents, se rapprochent, se décalent.

Une présidentielle intervient sous une majorité parlementaire issue d’un autre moment. Des législatives interrogent le pays au milieu d’un mandat présidentiel. Une dissolution introduit encore un autre instant. Une cohabitation peut apparaître.

Ce que nous avons longtemps considéré comme des imperfections ou des accidents était peut-être aussi la manifestation d’une propriété essentielle du régime : le peuple n’était jamais définitivement enfermé dans la photographie d’une seule élection, ni dans le selfie prédominant qu’une génération est susceptible de faire d’elle-même.

Le temps continuait d’entrer dans les institutions.

Et avec lui entraient de nouveaux électeurs, de nouvelles expériences collectives, de nouveaux rapports sociaux, de nouvelles circonstances historiques.

Le peuple se représentait plusieurs fois, à différents âges de lui-même.

Une nation est un peuple dans le temps

C’est ici que la question institutionnelle rencontre la question démographique.

Une nation ne se réduit pas à l’addition des personnes vivantes sur son territoire un dimanche d’élection.

Elle constitue un peuple dans ses mémoires, donc dans le temps.

Elle reçoit des morts une langue, des institutions, des frontières, des œuvres, des dettes, des infrastructures, des traumatismes, des promesses et des obligations. Elle les transmettra à des êtres qui ne sont pas encore électeurs, et pour certains pas encore nés.

Le peuple souverain possède ainsi une profondeur temporelle que le corps électoral instantané ne peut épuiser.

Or la démographie française s’est profondément transformée.

La durée de la vie s’est allongée. La natalité s’est affaiblie. Le poids relatif des générations âgées augmente. Les nouvelles cohortes électorales sont moins nombreuses et, surtout, les jeunes générations participent moins régulièrement aux scrutins que leurs aînées.

Il ne s’agit évidemment pas de contester le suffrage des plus âgés. Une voix demeure une voix et l’égalité politique ne se divise pas selon l’espérance de vie.

Le problème est différent.

Population, population majeure, inscrits et votants effectifs constituent quatre ensembles dont les pyramides des âges ne se superposent plus nécessairement.

Ainsi peut progressivement apparaître un écart entre le peuple dans sa continuité historique et sa manifestation électorale à un instant donné.

C’est un désassemblage.

Nous avons accéléré l’horloge au moment où ralentissait le renouvellement des générations

C’est dans ce contexte qu’intervient le quinquennat.

Jacques Chirac avait longtemps manifesté ses réserves. Il finit par accepter en 2000, sous une pression intense, la réduction de sept à cinq ans du mandat présidentiel. La réforme fut présentée comme une modernisation démocratique: consulter plus fréquemment le peuple, réduire le risque des cohabitations, adapter les institutions au rythme contemporain.

L’argument était séduisant.

Il reposait cependant sur un présupposé rarement interrogé: « plus fréquemment » signifie-t-il nécessairement « plus démocratiquement »?

Le quinquennat fut suivi d’une décision dont la portée devait être plus considérable encore : placer les législatives après la présidentielle.

Dès 2002, les Français élisent le président puis, quelques semaines plus tard, sont invités à lui fournir une majorité.

Deux horloges commencent à n’en former pratiquement plus qu’une.

Présidentielle, législatives, majorité gouvernementale : le même moment politique se propage désormais presque instantanément à l’ensemble de l’architecture exécutive et parlementaire.

La réforme destinée à rapprocher la démocratie du peuple a ainsi produit un étrange résultat: elle a diminué le nombre de moments différents auxquels le peuple intervient dans la formation des pouvoirs nationaux.

Nous avons augmenté la fréquence de l’élection présidentielle mais diminué le déphasage démocratique et privé la République de l’amplitude de diction, de souveraineté, que l’architecture constitutionnelle originelle lui avait conféré.

Du peuple photographié au peuple selfie

La majorité parlementaire possède une propriété particulière: elle transforme un instant en durée.
Une élection a lieu. Le rapport des forces de ce dimanche devient un nombre de députés. Et ce nombre demeure tandis que la société, elle, continue de bouger.

La majorité est la solidification institutionnelle d’une photographie électorale.
Ce n’est pas une anomalie : toute représentation suppose nécessairement cette fixation.
Mais précisément parce qu’elle est statique, elle avait besoin de rencontrer d’autres temporalités.

Le septennat, le cycle législatif de cinq ans, la possibilité de dissolution, la succession des consultations faisaient entrer périodiquement le mouvement du pays dans cette statique et surplombait l’ensemble par le rythme régulier, tranquille, que représente cette inertie institutionnelle propre à notre système institutionnel.

En synchronisant présidentielle et législatives, nous avons voulu supprimer une friction.
Nous n’avons évidemment pas supprimé le mouvement de la société.
Nous avons seulement diminué le nombre de mécanismes permettant aux institutions de l’absorber.

Alors survient la dissolution.
On la décrit comme un événement politique, une décision tactique, quelquefois comme une faute.
Elle pourrait également être comprise comme autre chose : le retour brutal du temps dans une architecture qui avait cru pouvoir le synchroniser.

Lorsque la photographie parlementaire ne correspond plus suffisamment au mouvement politique du pays, il faut reprendre la photographie.
Mais si celle-ci produit une Assemblée sans majorité claire, le mécanisme se grippe.
Le Politique, et la nature des chambres, n’est pas d’afficher une série d’instantanés du peuple en selfies.

La statique parlementaire répercute alors des ondes de choc beaucoup plus profondes qu’une querelle de partis. Elle rencontre les transformations démographiques, la fragmentation sociale, la défiance, l’abstention, la dispersion électorale.

Et simultanément, le Parlement prétend imposer son propre temps à tout le système.

Car une seconde révolution s’est produite pendant que nous raccourcissions la première horloge. C’est celle de l’information.

Le temps médiatique quotidien est devenu continu. Le continu est devenu instantané. L’instantané est devenu algorithmique.

Déclaration, réaction, extrait vidéo, indignation, sondage, commentaire, contre-commentaire : la pulsation politique se mesure désormais en minutes, quelquefois en secondes.

Le Parlement en reçoit l’onde et l’amplifie.

Sa fonction délibérative risque alors de devenir une fonction réactive. La séance produit la séquence ; la séquence nourrit le média ; le média excite la séance. Chacun accélère le pouls de l’autre.

Le temps le plus court remonte ainsi toute la chaîne institutionnelle et prétend imposer sa fréquence aux autres.

Pourtant une nation ne vit pas à cette vitesse.
Une armée se construit en décennies.
Une politique énergétique se juge sur trente ou cinquante ans.
Une dette publique engage ceux qui ne votent pas encore.
Une politique démographique produit ses conséquences une génération plus tard.
Une infrastructure survit parfois un siècle à ceux qui l’ont décidée.

Le Parlement a toute légitimité pour en décider. Mais le temps du Parlement n’est pas le temps de ce sur quoi il décide.

C’est précisément pour cette raison qu’une République a besoin d’institutions capables d’habiter plusieurs temporalités.

Puis vint une autre réforme.

En 2008, sous Nicolas Sarkozy, l’exercice de la présidence fut limité à deux mandats consécutifs.

L’intention démocratique pouvait, là encore, sembler incontestable : empêcher l’accaparement durable du pouvoir et favoriser son renouvellement.

Mais Nicolas Sarkozy avait lui-même identifié le point de rupture. En juillet 2008, il déclarait que la véritable controverse institutionnelle aurait dû avoir lieu au moment du passage du septennat au quinquennat, parce que c’était alors que s’était produit, selon ses propres termes, le « vrai bouleversement institutionnel ».

Il avait raison.
Pris séparément, chacun des changements pouvait être défendu.
Cinq ans plutôt que sept : davantage de responsabilité démocratique.
Les législatives après la présidentielle : davantage de cohérence.
Deux mandats consécutifs : davantage d’alternance.
Pris ensemble, ils ont produit autre chose.

Ils ont transformé le rapport du président au temps.

On ne lui a pas nécessairement retiré ses pouvoirs. L’article 5 demeure. Le droit de dissolution demeure. Il reste chef des armées. Il nomme le Premier ministre. Il préside le Conseil des ministres.

On lui a retiré du temps.

Et, plus précisément encore, on lui a retiré une partie de la maîtrise du déphasage.

Le maître des horloges a été dépouillé parce que nous avons progressivement supprimé les horloges qu’il devait accorder.

la Ve République n’avait pas seulement distribué des compétences.
Elle avait distribué des durées.

C’est peut-être ainsi que meurent certaines architectures institutionnelles.
Pas nécessairement par un coup d’État.
Pas nécessairement par l’abrogation solennelle d’une Constitution et la proclamation d’une suivante.
Elles peuvent changer de nature par modifications successives de leurs paramètres.

On conserve les articles. On conserve les palais. On conserve les titres et les cérémonies. Le président reste président, le Premier ministre reste Premier ministre, l’Assemblée reste Assemblée.

Mais on change la durée, puis le calendrier, puis les limites.

Et le système, extérieurement identique, ne produit plus les mêmes relations entre ses organes.

On peut changer de régime simplement en déréglant son horloge interne.

Voilà peut-être ce que nous n’avons pas suffisamment mesuré depuis 2000.

La Ve République avait été construite pour empêcher que le temps court des combinaisons parlementaires absorbe le temps long de l’État. Un quart de siècle plus tard, l’accélération médiatique donne au présent une puissance que les fondateurs du régime ne pouvaient imaginer, tandis que l’architecture temporelle qui devait lui opposer de la durée a été considérablement affaiblie.

Nous pensions rendre la République plus démocratique.

Mais si une nation constitue un peuple dans le temps, la démocratie ne consiste pas seulement à demander plus souvent au peuple ce qu’il veut maintenant pour maintenant, mais de lui demander qui il veut être pour durer, grandir, progresser.

Elle consiste également à permettre à ce peuple de demeurer politiquement relié à ce qu’il était hier et à ceux qu’engageront demain les décisions qu’il prend aujourd’hui.

C’est peut-être là que le peuple s’est perdu.

La conclusion ne saurait être: revenons mécaniquement au septennat.

Ce serait précisément commettre l’erreur inverse: transformer une interrogation sur l’architecture en fétichisme du chiffre sept.

La question est autrement plus exigeante.

De quelles horloges une démocratie a-t-elle besoin pour représenter un peuple dans le temps?

Faut-il redonner au mandat présidentiel une durée différente de celle de l’Assemblée? Faut-il désynchroniser les élections? Faut-il reconsidérer la limitation des mandats? Faut-il inventer d’autres mécanismes permettant aux générations nouvelles d’entrer dans la décision nationale sans attendre la grande synchronisation quinquennale?

Ces questions méritent mieux que des réponses nostalgiques.
Mais elles méritent désormais d’être posées.
Car nous pourrions découvrir que la Ve République n’avait pas seulement distribué des compétences.
Elle avait distribué des durées.

Et que cette architecture temporelle constituait l’un de ses systèmes de stabilité les plus subtils.

Nous avons cru moderniser la montre en supprimant ses complications.
Nous avons peut-être retiré quelques-uns des rouages qui lui permettaient de donner l’heure.
Il faudra alors les rebâtir.
Non pour restaurer le passé, mais pour rendre au peuple le seul temps dans lequel il constitue une nation.

Inesthétique de la dialectique politique

Autres temps, autres moeurs. Autres moeurs, autre temps. Ce qu’impose, avec le soutien d’Elon Musk, qui en est un fervent adepte, à la communication politique, la pratique de mèmes, relève de l’amputation de la capacité cognitive des masses. C’est, à la démocratie, ce qu’est l’analogique les formats compressés. Mais qu’est-ce qui est altéré et perdu?

Trump publie régulièrement des mêmes, à haute fréquence: dernier en date sur le changement de nom du lac Ontario en lac America.

Cette communication « sous-réaliste », tellement inattendue de la part de l’hôte de la Maison Blanche, choque, amuse, brise les codes politiques, détourne l’attention peut-être, écrase les circuits de la critique de la raison.

Le surréalisme cherchait à libérer l’esprit par-delà le réel ; le sous-réalisme politique pourrait chercher à l’atteindre en deçà de la raison.

Peut-être, pire, de manière massive, ce mode d’expression représente, s’appuyant sur ce curieux objet qu’est le méme, le déploiement d’une technologie, urbi et orbi, de guerre cognitive. Elle installe un puissant comité central qui régit la perception du réel, détermine ce que doit être la volonté, qui la commande et comment elle est commandée.

Le mème possède, en effet, une propriété politique assez extraordinaire: il court-circuite l’argumentation. Il ne demande presque aucun temps de lecture, ne développe aucun raisonnement susceptible d’être réfuté et produit immédiatement une émotion : rire, indignation, sidération, jubilation, colère.

Une étude universitaire publiée cette semaine décrit précisément le mème politique comme une unité sémiotique comprimée, conçue pour la circulation algorithmique et l’activation émotionnelle avec une très faible « friction cognitive ». Elle observe que la communication de Trump et de la Maison-Blanche en a fait une véritable technologie institutionnelle de production de visibilité, d’affect et de controverse.

L’étude en question est celle-ci: « When power speaks in memes: contemporary political communication in the age of artificial intelligence in democracy ». Elle a été publiée le 26 août 2026 dans Cogent Social Sciences.
Les auteurs analysent plus d’un millier de commentaires, réactions et métriques autour de contenus audiovisuels et mémétiques.

Une seconde étude, publiée, elle, le 10 août 2026 dans Social Media Society, beaucoup plus quantitative : « Make Campaigns Dance Again: The Trumpdance and the Memeaesthetic Logic of TikTok ». Elle analyse 6 799 vidéos TikTok liées à la fanfaronade dansée que figure le Trumpdance et développe le concept de « memeaesthetic »: le geste politique devient un modèle esthétique reproductible, imitable et circulant indépendamment de l’argument politique initial.

Le cerveau du peuple est-il le cerveau d’un consommateur comme un autre?

Car les technologies utilisées ici ne sont pas nées pour gouverner. Elles ont été perfectionnées pour capter l’attention, provoquer le désir, susciter l’engagement, mesurer la réaction, recommencer et optimiser. Elles ont appris à connaître le consommateur par ses impulsions avant même de prétendre s’adresser au citoyen par sa raison.

Le problème démocratique commence peut-être exactement là : lorsque les techniques qui permettaient hier de faire préférer une marque, une vidéo ou un produit deviennent suffisamment puissantes pour faire préférer une représentation du réel.

Le consommateur peut être ciblé. Segmenté. Profilé. Sollicité jusqu’à l’achat.

Mais le Peuple ?

Dans une démocratie, le peuple n’est précisément pas un marché disponible. Il est le souverain.

Si les mêmes technologies de captation peuvent agir sur l’un et sur l’autre sans rencontrer de différence fondamentale de régime, alors ce n’est plus seulement la communication politique qui est transformée. C’est le lieu même où réside la souveraineté qui devient vulnérable.

La guerre cognitive commencerait peut-être ainsi : non pas lorsque quelqu’un nous impose ce que nous devons penser, mais lorsqu’une technologie acquiert suffisamment de puissance pour décider de ce à quoi nous allons penser avant même que nous ayons commencé à penser.

Pour rappel, simplement : Versailles était un gigantesque objet de communication politique. Le Sacre de Napoléon, de Jacques-Louis David, était de la communication politique. Michel-Ange l’était aussi lorsqu’il recevait des papes la commande de la chapelle Sixtine et du Jugement dernier. Sans parler des Médicis, faisant de Florence l’épicentre d’un courant artistique qui portait en lui-même la puissance de leur paradigme.

Ces objets de communication, d’une complexité, d’une ambition et parfois d’une beauté vertigineuses, étaient ceux que les pouvoirs adressaient à des peuples souvent rustres, largement illettrés.

Comparons-les aux objets que les hégémons contemporains adressent à des peuples massivement alphabétisés, éduqués, souvent cultivés, disposant théoriquement d’un accès presque illimité à la connaissance.

Versailles, David, Michel-Ange, Florence (pour ne citer qu’eux) d’un côté. Le mème et ses avatars de l’autre.

Avant, le pouvoir cherchait la puissance par la densité symbolique ; aujourd’hui, une certaine forme de pouvoir cherche la puissance par la compression cognitive.

Le problème du mème politique n’est pas seulement ce qu’il dit du pouvoir qui l’émet. Il est ce qu’il suppose du peuple auquel il s’adresse.

Le paradoxe est cruel.

La Chine, ennemi économique ou partenaire négligé?

De la guerre commerciale à la compensation dynamique : penser les interdépendances avant qu’elles ne deviennent des antagonismes. Quand l’IA, la tokenisation et la finance programmable ouvrent la possibilité de réguler les déséquilibres plutôt que de les convertir en conflits.

Je crois utile de prendre le contrepied, sans nier les difficultés dans lesquelles se trouve l’industrie européenne, d’une thèse unanimement partagée – à l’exception de LFI -, selon laquelle la Chine représente un ennemi économique et systémique. J’ai eu l’occasion d’en parler déjà dans une note intitulée Le moteur de la prospérité mondiale, version 2035.

Le contexte international, des plus incertains, mérite une lecture subtile. Avec pour premier rappel, que ce fut un choix de déléguer des secteurs de l’industrie à d’autres acteurs.

Des choix de qualité de vie, de pouvoir d’achat, d’écologie.

Était ce des choix? N’est-ce pas inscrit dans les trajectoires des quantités de travail disponibles, du rendement économique de ce travail, du coût de ce travail, des charges portées par cette quantité de travail?

La transformation de l’un et l’autre des protagonistes procède d’un double consentement et d’une double nécessité, avec pour variable la capacité d’absorption des défis respectifs à relever. La relation économique entre l’Europe et la Chine ne déroge pas à cette constante.

Cette évolution s’est accompagnée d’un sentiment de déclassement pour les premiers, et d’une sentiment de triomphe pour les autres.

L’un comme l’autre sont à manier avec prudence.

Chacun a besoin de confiance. Chacun connaît son propre régime de stress.

Chacun voit ses limites et suppose les limites de l’autre, le pire étant de ne voir que ses limites en supposant l’illimité de l’autre.

Ce que la Chine nous apprend, et elle sera rejointe par des nombreux autres pays, c’est que nous ne sommes plus donneurs d’ordre et nous n’avons plus affaire à des fournisseurs.

Loin des déclarations d’estrades et des harangues de campagne, je voudrais insister que nous ne sommes plus dans un rapport de sous-traitance, mais face à des équilibres de blocs et de compétences intégrées qu’aucun décret politique ne peut simplement défaire d’un revers de main.

Le commerce mondial, le développement de la logistique, ‘appréciation et le change des monnaies, articulent ces motifs de dépendance matériels et numériques.

Des transferts de technologie, des apprentissages accélérés, des changements d’échelle se sont opérés.

La question est moins de poser un jugement moral sur les effets massifs que cela a entraîné que de trouver les termes de l’échange sans nourrir d’illusions sur les capacités objectives de relocalisation dans des contraintes, héritées, de productivité, d’inflation et de pouvoir d’achat.

Celui qui veut être payé davantage dans son statut de producteur veut payer moins cher dans son statut de consommateur.

Vouloir tout relocaliser sans interroger les contraintes héritées de productivité et de fiscalité se heurte à un mur macroéconomique incontournable. C’est la contradiction intime de nos sociétés : celui qui exige une revalorisation de son statut de producteur refuse simultanément de payer le prix réel de ce qu’il consomme.

Tant que cette faille entre le coût du travail local et l’attente d’un flux de consommation bon marché ne sera pas repensée dans une architecture globale, les incantations à la souveraineté resteront des vœux pieux.

La Chine représente toujours une opportunité pour l’Europe et l’Europe représente toujours une opportunité pour la Chine. Il faut trouver et mettre en œuvre, au-delà des réaction à des effets conjoncturels, la rhétorique politique, les mesures d’équilibre pour rendre le possible possible.

L’extrême droite, qui s’est alignée et navigue sur un axe géographique précis, – et donc la Russie qui en télécommande une partie des postures – joue avec cela pour l’isoler au moment où la Chine pourrait imposer son initiative de gouvernance globale, proposition restée lettre morte en apparence.

La Russie délègue la posture qu’elle ne peut évidemment pas assumer directement, car elle contreviendrait à son alliance avec Pékin, à ses relais idéologiques, mais il est à peu près certains que Poutine n’a pas envie de la voir tenir un rôle géopolitique de premier plan.

Cette approche n’est pas la plus facile ni la plus spontanée, car elle impose de dépasser les réflexes d’autodéfense primaires, ceux, justement, sur lesquels Trump et Poutine excellent dans l’art d’alimenter les dissensions et d’attiser les colères en désignant des boucs-émissaires.
Et elle prive les locuteurs d’une rhétorique de mobilisation.

Il ne s’agit pas de succomber à une sinophilie, à une russophobie ou américanophobie exagérées, mais de regarder lucidement les cartes qui sont abattues par les uns, les pièces du jeu d’échecs qui sont déplacés par l’autre et les mouvements sur le jeu de go du dernier.

La Chine est tentée d’évoluer. Elle a fait des gestes dans ce sens et ignore les appels du pied de Donald Trump pour s’engager, comme lui le fait, dans la brutalité.

Le 15ᵉ Plan quinquennal (2026-2030), formellement adopté en mars dernier, acte officiellement ce changement de phase de l’économie chinoise.

Les documents stratégiques de ce plan reposent précisément sur ces axes :

  • La stratégie de la « double circulation » : Le moteur se tourne vers l’intérieur. La demande domestique devient le piston principal de la croissance pour absorber la capacité de production, ce qui programme mécaniquement la fin du low-cost destiné à subventionner l’Occident.
  • L’autonomie technologique et le développement de « haute qualité » : La priorité n’est plus l’accumulation de volume, mais le verrouillage des technologies fondamentales de « 0 à 1 » (IA, robotisation de pointe, semi-conducteurs).
  • La transition verte comme levier de sécurité : Domination absolue sur les nouvelles énergies (batteries, solaire, réseaux intelligents) pour s’affranchir de toute vulnérabilité systémique et dicter les standards mondiaux.

C’est l’illustration parfaite d’un resserrement du tissage. La Chine consolide le centre de sa toile et elle modifie la tension de l’ensemble du réseau mondial. Elle ne cherche pas à rompre les fils qui la relient à l’Europe, mais à faire vibrer une nouvelle résonance où elle dicte l’architecture au lieu de fournir la main-d’œuvre.

L’Europe subit de plein fouet cette modification de tension. Si elle cède à la panique ou aux forces de dissipation cognitive injectées par la Russie, elle ratera le rendez-vous de sa propre puissance et sera incapable de soutenir cette nouvelle géométrie.

La question centrale qui s’impose à l’Europe est donc celle de sa synchronisation: comment traverser les dix prochaines années sans se faire broyer entre la fermeture progressive du modèle d’exportation massif chinois et le repli isolationniste ou imprévisible des États-Unis, tout en subissant la guerre d’usure cognitive menée par la Russie?

Cela, à un tel niveau d’imbrication, n’a jamais été fait et réussi.

J’ai une sainte horreur de ce qui est réputé incontournable. Le génie du temps et de l’espèce a toujours permis de mettre à notre disposition les briques élémentaires, souvent dans le désordre, permettant de surmonter les impossibilités.
L’échec à le faire, et c’est la guerre, qui porte la fracture économique.

Dans une économie mondiale devenue trop complexe pour être réglée exclusivement par le prix instantané, la monnaie continuera à régler la transaction, mais de nouveaux instruments devront apprendre à en régler le temps.

Alors, aujourd’hui, de nouveaux espaces s’ouvrent à partir de la science et de la technologie, qu’il s’agisse d’IA, de quantique, d’énergie, pour remettre en question notre rapport au temps et à l’espace, nous nous rendons compte que la pensée économique et la pensée politique stagnent, et si elles stagnent, nous régressons, ce qui se traduit par un retour aux désinhibitions.

On voit l’épreuve de force, archaïque et sanguinaire, que la Russie imposé.
On voit le visage que présente l’Amérique de Tocqueville, celle qui, en écho à la République française, appelait les rejetés de la Terre, depuis Ellis Island, à rejoindre ses rives.

Il y a quelques chose que l’on n’est pas encore parvenu à exploiter. C’est le potentiel des « crypto monnaies », auxquelles je me suis intéressé pour – à titre entrepreneurial, et sans un grand succès, je me dois de le reconnaître – non pas comme substitut mais comme champ de compensation des déséquilibres non pas structurels mais dynamiques.

Il reste alors à faire passer cette intuition du registre de la métaphore à celui de l’architecture économique.

Le point essentiel serait de ne pas chercher à créer une monnaie nouvelle, encore moins un actif spéculatif supplémentaire, mais un instrument de compensation capable d’enregistrer dans le temps les écarts que le prix immédiat ne sait pas absorber sans provoquer ailleurs une rupture.

Une relation économique complexe ne se résume jamais au montant figurant sur une facture. Elle porte avec elle des différences de coût du travail, de productivité, d’énergie, de fiscalité, de contenu carbone, de dépendance stratégique, de change, de financement et de sécurité. Tant que ces différences restent tolérables, elles sont absorbées silencieusement. Lorsqu’elles ne le sont plus, elles réapparaissent sous d’autres formes : droits de douane, subventions, inflation, dette, chômage, désindustrialisation, dépenses militaires ou sanctions.

Autrement dit, la friction économique ne disparaît pas. Elle change de compte.

C’est précisément là que pourrait intervenir un actif de compensation programmable.

Sa fonction ne serait pas de déterminer arbitrairement un « juste prix », mais de rendre visible la partie du déséquilibre qui ne peut être réglée immédiatement. Cette part pourrait être inscrite dans un compte commun, valorisée selon des critères convenus et progressivement éteinte par des contreparties réelles : investissement productif, implantation industrielle, achat de biens et services, transfert technologique, réduction d’une dépendance critique, amélioration vérifiée du bilan carbone ou participation à des infrastructures communes.

L’intérêt de la tokenisation serait alors moins monétaire que temporel.

Elle permettrait de transformer une contradiction instantanée en engagement mesurable dans la durée.

Ce qui est aujourd’hui vécu comme une dette politique, une frustration commerciale ou une menace stratégique pourrait devenir, dans certains cas, un solde économique explicite, traçable et susceptible d’être apuré.

Nous avons déjà admis, avec le carbone, qu’une externalité jusque-là invisible pouvait être mesurée, valorisée puis intégrée à l’échange. Il n’est donc pas absurde d’imaginer que certaines externalités dynamiques du commerce international puissent, elles aussi, acquérir une représentation économique.

Il faudrait évidemment poser des limites très strictes. Tout ne peut pas être tokenisé. Tout ne doit pas devenir marché. La souveraineté, la sécurité ou la dignité sociale ne se réduisent pas à des unités de compte.

Mais entre ce qui relève irréductiblement du politique et ce qui peut être objectivé économiquement existe probablement un espace beaucoup plus vaste que celui que nous utilisons aujourd’hui.

C’est peut-être cet espace que les technologies de registre distribué rendent désormais accessible.

Elles ne résoudraient pas les divergences entre l’Europe et la Chine. Elles pourraient en revanche offrir un langage supplémentaire pour éviter que toute divergence ne se transforme automatiquement en confrontation.

Et ce serait déjà considérable.

Car le véritable enjeu des prochaines décennies n’est peut-être pas de supprimer les interdépendances, ce qui paraît à la fois impossible et indésirable, mais d’apprendre à les gouverner lorsqu’elles deviennent asymétriques.

L’Europe doit certainement reconstruire des capacités industrielles, technologiques, énergétiques et militaires. La Chine doit rééquilibrer son propre modèle. Les États-Unis redéfinissent leur rapport au monde. Aucun de ces mouvements ne se fera sans friction.

La question est de savoir si nous continuerons à traiter ces frictions avec les instruments presque exclusivement binaires dont nous disposons aujourd’hui – acheter ou ne plus acheter, taxer ou subventionner, dépendre ou découpler, coopérer ou sanctionner – ou si nous serons capables d’inventer des mécanismes intermédiaires.

La technologie paraît désormais capable d’enregistrer une infinité de conditions, d’événements et de contreparties.

Il serait singulier que notre imagination politique demeure, elle, enfermée dans une alternative entre libre-échange naïf et guerre commerciale.

La Chine n’est ni un fournisseur que l’Europe pourrait remplacer d’un claquement de doigts, ni une fatalité industrielle devant laquelle elle devrait s’incliner.

Elle est devenue l’un des pôles d’un système d’interdépendances qu’il nous appartient désormais de savoir co-gouverner.

Et peut-être faut-il commencer par reconnaître cette évidence : dans une économie mondiale devenue trop complexe pour être réglée exclusivement par le prix instantané, la monnaie continuera à régler la transaction, mais de nouveaux instruments devront apprendre à en régler le temps.

C’est dans cet intervalle, entre ce qui doit être payé aujourd’hui et ce qui peut être compensé demain, que pourrait se situer l’un des prochains territoires de la pensée économique.

À condition, naturellement, que la politique accepte de s’y aventurer avant que la guerre ne le fasse à sa place.

L’IA pourrait se spécialiser dans ce domaine. Elle pourrait continuellement estimer les interactions entre les variables et surtout effectuer des simulations contrefactuelles : si l’Europe impose 20 % de droits de douane ici, quel sera l’effet probable dans trois ans sur les prix, l’emploi, les investissements chinois en Europe, les représailles commerciales, les dépenses de défense et les chaînes d’approvisionnement ? Puis comparer ce scénario avec celui d’une compensation partielle par investissement, transfert industriel ou autre contrepartie.

Le saut conceptuel est là : ne plus attendre que la tension produise son coût pour lui donner une valeur.

Le cryptoactif deviendrait alors l’instrument comptable de cette anticipation.

Il ne « vaudrait », dans le cas qui nous préoccupe aujourd’hui, pas 1 euro ou 1 yuan par nature. Il représenterait une quantité conventionnelle de déséquilibre reconnu mais non encore résolu.

Podcast Episode: D’irréductibles européens

Pip: En attendant la Renaissance — le titre du site dit tout : on attend, on espère, et pendant ce temps-là, le Medef organise un débat présidentiel.

Mara: Daniel Ciccia publie une réflexion sur ce que la politique fait — ou défait — du Peuple, et sur ce que l'Europe pourrait encore devenir. C'est le territoire de cet épisode.

Pip: Commençons par les irréductibles européens, et la question qui traverse tout le texte.

D'irréductibles européens

Mara: Le point de départ, c'est un constat sur le débat présidentiel organisé par le Medef : la politique réduit trop souvent le Peuple à une dispute comptable, au lieu de lui proposer un horizon à la hauteur de ce qu'il est censé être.

Pip: Et la métaphore choisie pour cadrer tout ça, c'est Astérix — ce qui est soit très français, soit très courageux, soit les deux.

Mara: L'image est assumée, et elle est retournée : "le mythe du village des irréductibles gaulois transposé à la réalité du monde tel qu'il est, dans l'Europe telle qu'elle se doit d'être, c'est-à-dire la figure de proue de l'avancée d'un temps nouveau, risque d'échouer sur les rives de notre propre caricature."

Pip: Ce qui est dit ici, c'est que l'irréductibilité peut devenir une prison. Rester soi-même à tout prix, c'est risquer de n'être plus soluble dans rien — ni dans l'histoire, ni dans le projet commun.

Mara: Et c'est là que le texte bascule vers le fond. La question posée est directe : que sait-on faire d'un Peuple ? La République française a dit qu'elle pouvait en faire un acteur de l'espace et de l'histoire. Est-on encore à la hauteur de cette promesse ?

Pip: Parce que le débat sur les retraites — ouvert en 1981, relancé en 1996, toujours en cours — est présenté comme le symptôme d'un renoncement plus profond.

Mara: Le texte est précis sur ce point. Ériger le passage à l'inactivité comme "le graal de l'existence" revient à formuler un aveu : que le travail est une peine sans grandeur dont il faut s'évader, et que le citoyen n'a de valeur que tant qu'il est exploitable.

Pip: Ce que ça produit concrètement, c'est double : la dévaluation de la vie active, vécue comme une punition, et l'effacement de l'aîné — la nation se privant de la transmission, de la mémoire, de l'expérience.

Mara: La formule du texte est nette : "avoir substitué un guichet de compensation à une architecture d'accomplissement." C'est ça, la démission décrite ici — non pas un mauvais calcul, mais un abandon de sens.

Pip: Et pourtant, le texte ne se ferme pas sur le désenchantement.

Mara: Non. Il se termine sur une espérance explicite : que la République française conserve la capacité de transformer un caractère irréductible en quelque chose d'assez soluble pour que l'Europe de l'Hymne à la Joie devienne, enfin, aussi irréductible qu'un petit village gaulois. L'image revient, mais inversée — l'irréductibilité comme horizon partagé, pas comme repli.

Pip: Ce n'est pas de l'idéalisme, dit le texte — c'est être terre à terre. Voir ce qui se dessine dans le brouillard des disputes.


Mara: Ce qui reste, c'est cette question sur le rôle du Peuple — pas comme agrégat de revendications, mais comme acteur d'un projet qui le dépasse.

Pip: On attend la Renaissance. Apparemment, elle n'a pas encore répondu au Medef.

D’irréductibles européens

Du débat présidentiel au Medef à l’impasse du débat sur les retraites, la politique réduit trop souvent le Peuple à un agrégat de fatigues comptables. Il est temps d’abandonner le guichet de compensation pour rebâtir une architecture d’accomplissement : donner au Peuple l’oxygène pur qu’exige son rôle historique et faire de l’Europe un projet enfin irréductible.

J’ai suivi avec intérêt le premier débat présidentiel organisé par le Medef, hier après-midi.
Ce qu’il m’inspire, plutôt qu’une bataille des chiffres, c’est que la pire crainte que l’on puisse avoir à force de se montrer irréductible, c’est de finir par devenir insoluble à soi-même.

J’aime Astérix et Obélix. Ils ont nourri mon imaginaire. Mais le mythe du village des irréductibles gaulois transposé à la réalité du monde tel qu’il est, dans l’Europe telle qu’elle se doit d’être, c’est-à-dire la figure de proue de l’avancée d’un temps nouveau, risque d’échouer sur les rives de notre propre caricature.

Cela fait sourire jusqu’au moment où devant les grandes questions et les dimensions existentielles auxquelles l’Europe est confrontée le sourire s’efface pour laisser place à l’incompréhension.

Que savons-nous faire d’un Peuple ?

La République Française a dit qu’elle pouvait en faire un acteur de l’espace et de l’histoire.

Elle l’a proclamé avec force. Elle a eu cette audace.

Est-ce que nous sommes toujours à la hauteur de cette annonce et de notre identité lorsque des responsables politiques, leaders de leurs partis respectifs, réduisent la souveraineté du Peuple à une dispute permanente, le ramenant à ses fatigues naturelles – qu’il contribue à exacerber – lui offrant l’horizon de choisir à quel âge et dans quelles conditions une génération d’actifs cède la place à la suivante.

Quand se rendra-t-on compte que le débat sur la retraite, ouvert en 1981, relancé en 1996, et toujours au cœur de nos mésententes, débouche sur une impasse.

Cette évolution s’est subrepticement imposée pour réduire le Peuple à un agrégat de fatigues et de revendications comptables, sur lequel règnent médias et partis politiques et s’amplifient des intérêts illégitimes.
Là où la République lui promettait un rôle historique, on offre désormais au peuple les spasmes de l’actualité et les illusions du désordre.

« Que sait-on faire du Peuple ? » est le sujet. Toujours et encore.

Le spectacle politique qui est donné aujourd’hui, et les astuces respectives auxquelles s’emploient les différents candidats, témoignent du renoncement des partis politiques à faire du Peuple autre chose que l’instrument de sa propre impuissance.

Loin de moi l’idée de mettre les partis au ban de la République. La démocratie a besoin de structures organisées pour faire circuler et nourrir les débats. Ce n’est pas dans leur nature d’être prosaïques devant ce qui est sacré et le Peuple, Un et Indivisible, est tel.

La liberté d’expression ne saurait davantage être mise en cause.

Il s’agit de rappeler la responsabilité que la République fait peser au dessus des phénomènes qui saturent dans les basses atmosphères.

Le Peuple a besoin de respirer. Il a besoin de l’oxygène pur qu’est supposé générer le Politique pour développer ses idées, affermir sa constitution, produire la quantité d’efforts nécessaire et jouir, aussi, de tous les fruits qu’il mérite.

C’est le salaire de sa tranquillité qui, loin des polémiques stériles et à l’opposé de l’art de dresser les uns contre les autres, lui est dû.

C’est le principe d’une société équitable, construite autour du développement du bien public, suscitant de chacun, selon ses dispositions propres, sa meilleure contribution, dans le plus fertile système de liaisons sociales et économiques.

Est-ce de l’idéalisme ?

Non, c’est être terre à terre.

C’est voir se dessiner, dans le brouillard des disputes qu’il convient de dissiper, l’obsolescence programmée des statuts actifs/inactifs.

En érigeant le passage à l’inactivité comme le graal de l’existence et l’unique véritable « victoire » sociale, on a implicitement formulé un aveu terrible : celui que le travail est une peine sans grandeur dont il faut seulement chercher à s’évader, et que le citoyen n’a de valeur active que tant qu’il est exploitable par la machine économique.

Moralement et politiquement, cette grille de lecture est une défaite majuscule pour la communauté. Elle produit deux effets destructeurs :

  • La dévaluation de la vie active : Si l’horizon ultime est la libération de l’effort, alors chaque année passée à travailler est vécue comme un vol, une punition infligée par la société.
  • L’effacement de l’aîné : En assimilant la retraite à une sortie de la scène républicaine – une bascule vers le statut d’inactif comptable -, la nation se prive sciemment de la transmission, de la mémoire, de l’expérience et de l’ancrage de toute une partie de sa population.

C’est là que réside la démission : avoir substitué un guichet de compensation à une architecture d’accomplissement. Plutôt que de penser les métamorphoses de la contribution humaine au fil des âges de la vie (transmettre, former, conseiller, créer du lien hors de la dictature du rendement immédiat), le débat public ne sait plus que calculer la date d’expulsion de la sphère utile.

Tout se monnaye au détriment du bien public.

Il est possible – c’est ce que je fais ici – de conserver l’espoir que la République Française, avec ses poissons qui volent parfois, ses invectives, conserve la capacité magnanime inter pares de transformer un caractère irréductible en phénomène suffisamment soluble pour permettre, cette fois, au bout de cette séquence et de ce progrès, à l’Europe de l’Hymne à la Joie d’être aussi irréductible qu’un petit village gaulois.

Nous changeons d’ère.

Podcast Episode: L’Homme de Sitruve dans l’enfer numérique

Pip: Vingt milliards de dollars pour éviter un procès au fond — Meta s'en tire, et la question de ce qu'on a bien voulu appeler un "réseau social" reste entière. Daniel Ciccia l'a posée cette semaine sur En attendant la Renaissance, et elle mérite qu'on s'y arrête.

Mara: C'est exactement ça. On va parcourir ce que ce règlement révèle sur le droit, le langage et ce que ces plateformes font réellement de nous — et de notre capacité à former un jugement. Commençons par l'analogie avec l'industrie du tabac.

L'Homme de Sitruve face aux plateformes cognitives

Pip: Le point de départ, c'est un glissement sémantique qui a tout changé : le moment où l'on a accepté d'appeler "réseau social" ce qui était, en réalité, un dispositif industriel de capture comportementale. Et ce glissement, il a eu des conséquences juridiques considérables.

Mara: Le texte le formule directement : "En qualifiant de « sociaux » des dispositifs industriels de médiation comportementale, nous avons commis une erreur fondamentale. Quand le dommage devient statistiquement incontestable, la transformation anthropologique a déjà eu lieu."

Pip: Ce qui signifie qu'on ne peut pas attendre la preuve du dégât pour nommer l'objet. Avec le tabac, la réglementation est venue après les statistiques. Avec les plateformes algorithmiques, le dommage, c'est peut-être déjà l'environnement cognitif lui-même.

Mara: Le parallèle avec Big Tobacco structure tout le raisonnement. La question juridique s'est déplacée : "Pourquoi les gens fument-ils ?" est devenue "Qu'a fait l'industriel pour qu'ils continuent à fumer ?" Le même déplacement est en cours avec Meta.

Pip: Et le règlement à vingt milliards, conclu en cinq jours à Oakland, n'a fait que confirmer que ce déplacement est désormais juridiquement acté — sans trancher les questions de fond.

Mara: C'est là que le texte dresse une liste de six chantiers à anticiper : la captation de l'attention, la formation du jugement, la simulation du social, la délégation cognitive à l'IA, l'agentivité, et enfin l'intégrité anthropologique. Ce ne sont pas des préoccupations abstraites — ce sont des angles morts du droit actuel.

Pip: L'agentivité, notamment : un agent IA qui contracte, achète, négocie à notre place. Le consentement ne peut plus se résumer au clic initial.

Mara: Et la conclusion juridique qui en découle est nette : "Le RGPD demande essentiellement : 'Que faites-vous de mes données ?' Le droit qui vient devra également demander : 'Que faites-vous de moi à partir de mes données ?'" C'est une différence de niveau — on passe de la donnée à la conscience.

Pip: Ce qui distingue aussi ce cas du tabac : Big Tobacco créait une dépendance dans l'individu. Ces technologies modifient simultanément l'individu et l'environnement dans lequel il construit sa représentation du réel.

Mara: Ce que le texte appelle l'intégrité anthropologique — non pas défendre un homme "naturel" contre la technique, mais préserver les conditions qui lui permettent de demeurer auteur de ses représentations, de ses relations, de ses décisions.


Pip: La vraie question n'est pas "vos données sont-elles en sécurité" — c'est "êtes-vous encore l'auteur de ce que vous pensez."

Mara: Et c'est précisément là que le droit doit apprendre à anticiper, avant que les usages n'aient acquis la force du fait accompli. À la prochaine.

L’Homme de Sitruve dans l’enfer numérique

En qualifiant de « sociaux » des dispositifs industriels de médiation comportementale, nous avons commis une erreur fondamentale. Quand le dommage devient statistiquement incontestable, la transformation anthropologique a déjà eu lieu.

Le jugement transactionnel accepté par Meta, la compagnie créée par Mark Zuckerberg à partir de Facebook, à près de 20 milliards de dollars, permet de faire un parallèle avec le processus progressif et de plus en plus sévère de bannissement de l’industrie du tabac. Au terme d’un procès de 5 jours, organisé à Oakland, en Californie, cette transaction a permis d’éviter, à ce jour, une avalanche de procédures.

Il ne reporte pas les questions de fond. Il y en a. Elles sont lourdes.

Parmi elles, le moment juridique à partir duquel a été admise l’idée que des applications, auxquelles Facebook a ouvert la voie, pouvaient être qualifiées de « réseaux sociaux » mérite, à ce titre, un examen méticuleux car, à l’épreuve des faits, rien n’est plus étranger à un réseau social que ce que nous nommons sous le label générique de « réseaux sociaux ».

Quelque chose de fondamental, ici, au premier degré, si j’ose dire, a cédé aux pulsions et au miroir des illusions.

On pourrait reconstituer une généalogie juridique et sémantique assez vertigineuse.

Au commencement, Facebook est essentiellement un service informatique privé : une entreprise fournit une interface permettant à des individus de publier, d’échanger, de constituer des listes de relations et de produire des données.

Puis nous avons accepté collectivement de désigner cet objet comme un « réseau social ».

Or le glissement n’est pas innocent. Le réseau existait réellement ; mais qu’il fût social au sens où l’on parle du lien social, de la société ou de l’espace public était déjà une proposition beaucoup plus considérable.

Car Facebook ne reproduit pas simplement les relations sociales. Il les formalise, les mesure, les classe, les recommande et, surtout, en organise l’intermédiation selon ses propres finalités économiques.

C’est ici que le parallèle Big Tobacco devient puissant en même temps qu’il présente une limite.

Pendant très longtemps, la cigarette a été juridiquement appréhendée essentiellement comme un produit de consommation. L’individu était supposé souverain : il achetait, fumait, assumait.

Progressivement, cette représentation s’est effondrée à mesure qu’étaient établis trois éléments : le dommage, la dépendance et la connaissance qu’en avait l’industriel.

La question juridique s’est alors déplacée :

« Pourquoi les gens fument-ils ? »

est devenue :

« Qu’a fait l’industriel pour qu’ils continuent à fumer ? »

C’est exactement le déplacement auquel nous assistons avec Meta, premier finalement à encourir les foudres de la justice des Hommes, comme en témoigne l’audience à laquelle il a dû faire face et dont Meta s’est tirée en limitant substantiellement, même si la somme paraît astronomique, les dégâts.

Nous avons peut-être commis une erreur fondamentale en considérant ces entreprises comme les fabricants de nouveaux espaces sociaux, alors qu’elles fabriquaient d’abord des dispositifs industriels de médiation du comportement humain.

Cette confusion leur a conféré une extraordinaire légitimité.

On parlait de « communauté », d' »amis », de « partage », de « conversation », de « réseau social ».

Tout le vocabulaire provenait du registre anthropologique et affectif, alors que le modèle économique relevait de l’industrie: acquisition, rétention, engagement, segmentation, monétisation.

C’est presque une privatisation du vocabulaire de la sociabilité.

À quel moment le droit a-t-il accepté de qualifier de « social », un dispositif industriel dont l’objet économique consistait précisément à capturer, mesurer et monétiser les interactions sociales?

Le sujet de cette double imbrication du droit et de la technologie – le premier accusant constamment un retard devant la surprise créée par la seconde – apparaît alors dans toute son ampleur. Le droit nomme tardivement ce que la technologie a déjà installé dans les usages; mais, en le nommant, il lui confère une réalité juridique qui contribue en retour à le naturaliser.

Cela entraîne les démocraties à subir le phénomène qui les transforme et dénature les rapports sociaux authentiques.

Big Tobacco captait une dépendance individuelle.

Les prétendus « réseaux sociaux » captent et organisent l’attention, la perception et jusqu’aux conditions de formation du jugement collectif. Ils agissent sur les masses, selon des opérateurs et des intérêts qui nous échappent.

Leur marché est l’espace cognitif plus que celui du psychisme individuel. C’est là que se développe toute une catégorie d’influences nocives, à la rencontre de ce potentiel et des sources de lucre.

Je ne parle pas des messageries cryptées de type Telegram qui ouvrent à la fois d’autres brèches et d’autres passerelles.

Et cela change complètement l’orientation juridique.
Le RGPD demande essentiellement: « Que faites-vous de mes données? »
Le droit qui vient devra également demander: « Que faites-vous de moi à partir de mes données ? »

Pour ne pas perdre cette course entre le droit et la technologie, au cœur de la notion de souveraineté et de l’intégrité anthropologique, que faut-il anticiper?

Il ne suffit plus d’anticiper les technologies ; il faut anticiper ce qu’elles rendent possible avant que leurs usages aient acquis la force du fait social.

Autrement dit, le droit ne gagnera jamais la course s’il attend le dommage pour qualifier l’objet. La cigarette pouvait être réglementée après constatation statistique de ses effets. Avec l’IA, les plateformes algorithmiques, les interfaces neuronales ou les agents autonomes, lorsque le dommage devient statistiquement incontestable, la transformation anthropologique peut déjà avoir eu lieu.

Six choses à anticiper :

1. La captation de l’attention.

Nous avons longtemps protégé le corps, la propriété, la correspondance, les données personnelles. L’attention reste beaucoup moins constituée juridiquement comme un bien à protéger. Or une industrie capable d’organiser continuellement ce que nous regardons, dans quel ordre, pendant combien de temps et avec quelles sollicitations possède quelque chose qui ressemble à un pouvoir d’administration de la disponibilité mentale.

2. La formation du jugement.

C’est l’étape supérieure. Le problème n’est plus seulement : mes données ont-elles été utilisées sans mon consentement ? Il devient : dans quelles conditions mon opinion s’est-elle formée ? Une démocratie protège jalousement le secret du vote, beaucoup moins l’intégrité du processus cognitif qui précède le vote. Il y a là, à mon sens, un immense chantier juridique.

3. La simulation du social.

Après avoir appelé « amis » des relations médiatisées par Facebook, nous allons appeler interlocuteurs, conseillers, compagnons, peut-être collègues ou amants, des entités synthétiques. Le droit devrait cette fois poser la question avant la naturalisation du vocabulaire : quelle différence voulons-nous juridiquement préserver entre relation humaine et simulation industrielle d’une relation humaine ?

4. La délégation cognitive à l’IA.

Il ne s’agit pas seulement de savoir si une IA donne une bonne réponse. À partir de quel degré de délégation — chercher, résumer, choisir, écrire, négocier, acheter, décider — l’utilisateur cesse-t-il progressivement d’exercer certaines facultés ? Cela ne conduit évidemment pas à interdire l’IA ; l’écriture elle-même est une technologie de délégation de la mémoire. Mais une société doit pouvoir déterminer quelles facultés elle juge constitutives de l’autonomie humaine et politique.

5. L’agentivité.

C’est peut-être le prochain grand choc juridique. Une plateforme nous recommandait quoi faire. Un agent d’IA pourra faire à notre place : contracter, acheter, négocier, communiquer avec un autre agent, filtrer l’information, engager certaines ressources. Le droit devra déterminer très tôt où s’arrête la délégation et où commence l’abandon de souveraineté individuelle. Le consentement ne peut plus être seulement le clic initial donnant accès à un système susceptible d’enchaîner ensuite des milliers d’actes.

6. Enfin, l’intégrité anthropologique.

Il ne s’agit pas de la concevoir comme la défense d’un homme supposément « naturel » contre la technique — l’humanité est technicienne depuis toujours — mais comme la conservation des conditions permettant à un être humain de demeurer auteur de ses représentations, de ses relations et de ses décisions.

Et cela change complètement l’orientation juridique.
Le RGPD demande essentiellement : « Que faites-vous de mes données? »
Le droit qui vient devra également demander : « Que faites-vous de moi à partir de mes données ? »

C’est une différence considérable puisqu’elle se signale au niveau de la conscience de soi, de soi dans une communauté, dans une société, dans une humanité.

Elle permet aussi de comprendre pourquoi le parallèle avec Big Tobacco possède une limite qui, loin de l’affaiblir, rend tout raisonnement sérieux sur l’horizon plus inquiétant.

Big Tobacco pouvait produire une dépendance dans l’individu. Les technologies cognitives peuvent simultanément agir sur l’individu et modifier l’environnement dans lequel cet individu construit sa représentation du réel.

L’Europe à la recherche de sa signature: du rendement du risque au rendement de la confiance

L’Europe Puissance ne pourra pas exister tant que l’Union Monétaire ne sera pas accomplie. Le peut-elle sans un marché obligataire unifié?

Il faut peut-être sortir des catégories habituelles dans lesquelles nous enfermons la question de la dette européenne.

Nous raisonnons presque toujours à partir du risque. Un État emprunte ; le marché apprécie sa solvabilité; il lui attribue un taux. L’écart avec la signature considérée comme la plus sûre — en Europe, celle de l’Allemagne — constitue le spread. Plus le risque paraît élevé, plus sa rémunération doit l’être.

Cette mécanique est parfaitement rationnelle. Mais elle révèle en même temps l’inachèvement de l’Union monétaire.

Sur la face de l’euro, nous avons réalisé l’unité: un euro français est un euro allemand, italien ou espagnol. Au revers, lorsque les États empruntent, cette unité se fracture. Le marché retrouve les frontières que la monnaie avait abolies. Il ne prête pas véritablement à l’Europe: il prête à la France, à l’Allemagne, à l’Italie ou à l’Espagne, et donne à chacune de ces signatures un prix différent.

Le spread est ainsi davantage qu’un indicateur financier. Il est la mesure quotidienne de ce qui demeure politiquement fragmenté derrière notre monnaie commune.

Cette situation produit même un paradoxe.

Une dégradation relative de la signature française peut, jusqu’à un certain point, rendre l’OAT plus attractive. À risque toujours jugé faible, le supplément de rendement devient une opportunité. L’investisseur accepte volontiers une différence de risque qu’il estime surrémunérée.

La faiblesse relative de l’emprunteur devient ainsi, dans certaines limites, la source de l’attractivité de son produit.

Il ne faut évidemment pas confondre cela avec de la spéculation pure. Des banques centrales, assureurs, fonds de pension ou gestionnaires de réserves procèdent eux aussi à des arbitrages entre sécurité, liquidité et rendement. Mais la logique demeure : une partie de la rémunération offerte par l’OAT française relativement au Bund provient précisément de la différence que le marché établit entre deux signatures souveraines pourtant libellées dans la même monnaie.

Et si nous renversions le problème?

Imaginons que la convergence européenne devienne suffisamment forte pour permettre l’apparition d’un véritable actif souverain européen : permanent, profond, liquide, abondant, soutenu par une capacité budgétaire commune et suffisamment crédible pour devenir l’un des grands actifs de réserve du monde.

L’investisseur ne choisirait plus principalement entre le risque français, la sécurité allemande, le rendement italien ou la trajectoire espagnole.

Il achèterait la signature de l’Europe. Il ne mesurerait et ne rémunèrerait plus seulement le risque de l’émetteur, accepté par l’investisseur, mais la confiance en un bloc politique, économique, la confiance en un seul et cher peuple européen.

Le rendement ne disparaîtrait évidemment pas. Il continuerait de traduire le temps, l’inflation anticipée, les taux directeurs, la liquidité, l’offre et la demande et, toujours, une appréciation du risque.

Mais quelque chose aurait fondamentalement changé.

La valeur du titre ne reposerait plus autant sur la rémunération des différences entre nos faiblesses nationales. Elle reposerait davantage sur la confiance accordée à notre force commune.

Nous passerions, en quelque sorte, du rendement de la fragmentation au rendement de la confiance.

C’est ici que la monnaie retrouve son sens le plus profond.

La monnaie fiduciaire est affaire de fiducia, de confiance. Un actif souverain européen commun permettrait d’aller au terme de cette logique : transformer la confiance accordée non plus seulement à notre monnaie, mais à la permanence politique, économique et institutionnelle de l’Europe, en un actif financier mondial.

C’est ce que les États-Unis ont réussi à accomplir, historiquement, avec le Treasury.

Celui qui acquiert un titre du Trésor américain n’achète pas la solvabilité particulière du Texas, de la Californie ou de l’Illinois. Il acquiert une créance sur les États-Unis d’Amérique. Les différences internes existent; elles ne déterminent pas la signature fédérale.

La Chine poursuit, par une architecture politique et financière profondément différente, le même objectif de puissance: faire de la cohérence de son système un instrument de confiance, d’influence et de développement.

L’Europe se trouve encore de l’autre côté de ce seuil.

Une dette souveraine commune suppose un sujet politique commun. Elle suppose aussi de sortir du point aveugle de la souveraineté nationale pour reconnaître le lieu nouveau où celle-ci peut désormais s’accomplir: l’Europe, l’Europe complète et l’Europe complètement.

Par conséquent, certaines fonctions contemporaines de la souveraineté — monnaie de réserve, marché obligataire de profondeur mondiale, défense systémique, énergie — ne peuvent plus atteindre leur pleine puissance à la seule échelle nationale.

L’Europe n’est plus nécessairement le lieu où la souveraineté nationale se perd; elle peut devenir le lieu sans lequel elle ne peut plus pleinement s’exercer.

Nous avons créé la monnaie avant d’avoir complètement créé la signature qui devrait l’accompagner.

C’est pourquoi le marché obligataire unifié ne doit pas être compris seulement comme un dispositif technique destiné à faire baisser quelques points de base. Son enjeu est beaucoup plus considérable: donner une expression financière à l’existence politique de l’Europe.

Alors, la discipline budgétaire change elle-même de signification.

Respecter les critères de convergence ne consiste plus simplement à satisfaire Bruxelles, rassurer Berlin ou obéir à une orthodoxie comptable. Il s’agit de rendre possible la confiance mutuelle sans laquelle aucune signature commune ne peut exister.

La convergence devient le capital initial de la confiance.

Et cette confiance peut ensuite produire un phénomène infiniment plus puissant que la recherche du rendement maximal : la préférence mondiale pour un actif parce que chacun croit à la permanence de ce qu’il représente.

J’emploierais presque, avec toutes les précautions nécessaires, l’expression de foi dans le paradigme.

Non pas une foi aveugle. Une confiance rationnelle devenue si profondément installée qu’elle finit par constituer elle-même un fait économique.

La puissance monétaire commence peut-être exactement là: lorsqu’un ensemble politique n’a plus besoin de rémunérer généreusement le doute pour attirer le capital, parce que la solidité de son existence suffit à susciter la confiance.

Le véritable accomplissement de l’euro ne serait donc pas de produire l’obligation offrant le meilleur rendement du monde.

Ce serait de produire celle que le monde voudrait détenir.

Aujourd’hui, le spread donne un prix à nos divergences.

Demain, une signature souveraine européenne pourrait donner un prix à notre convergence.

Nous avons fait de la confiance une monnaie. Il nous reste à faire de l’Europe une signature.

#CredimusInOptimumHumanis

L’incendie derrières les incendies

C’est un dôme de chaleur informationnelle qui pèse sur la France produisant les mêmes effets convectifs que les dômes thermiques. La lutte contre les incendies est-elle une guerre comme les autres, ouverte à sa part d’hybridation et sa dimension cognitive?

La France brûle. L’Europe brûle. Les bandeaux rouges des chaînes d’information ont changé d’échelle en quelques heures, mais pas de registre. L’incendie est désormais partout : dans les forêts, dans les images et dans les esprits.

Il faut évidemment commencer par ce qui ne souffre guère de discussion. Les sécheresses et les canicules à répétition créent des conditions d’inflammabilité exceptionnelles. Elles augmentent la probabilité qu’un départ de feu devienne un incendie, qu’un incendie échappe aux premières interventions et qu’un foyer ordinaire se transforme en catastrophe.

Mais le climat explique le combustible. Il n’explique pas nécessairement l’allumette.

C’est pourquoi le nombre de départs de feu mérite d’être considéré indépendamment du nombre d’hectares brûlés. Et c’est pourquoi leur origine mérite davantage encore notre attention.

En France, la proportion considérable de mineurs parmi les personnes interpellées dans des affaires liées aux incendies – autour de 40 % selon les chiffres communiqués – constitue un signal. Pas une preuve. Encore moins la démonstration d’une entreprise coordonnée. Un signal qui oblige simplement à ne pas arrêter l’enquête à l’auteur matériel du geste.

Mais les 183 mineurs français ouvrent une deuxième piste, distincte.

Ils représentent presque quatre interpellés sur dix. C’est suffisamment inhabituel pour mériter une étude en soi. D’autant que les statistiques générales du ministère montrent que, tous domaines de délinquance confondus, le nombre de mineurs mis en cause par police et gendarmerie a au contraire diminué de 15 % entre 2016 et 2025. Autrement dit, on ne peut pas simplement expliquer cette forte présence parmi les suspects d’incendies par une augmentation générale de la délinquance des mineurs.

La DGSI connaît parfaitement ce modus operandi, pour d’autres domaines que celui des incendies. Elle vient encore d’avertir que des services étrangers pratiquent le recrutement à distance, utilisent Telegram, Signal ou WhatsApp et proposent des rémunérations inhabituelles, notamment en cryptomonnaies.

Qui allume, et pourquoi ?

Un mineur peut mettre le feu par imprudence, fascination, goût du danger ou de la transgression. Il peut relever d’une problématique individuelle. Mais le mineur, du fait de son statut juridique, occupe également une place particulière dans certaines économies criminelles contemporaines.

Le narcotrafic en a fait depuis longtemps une main-d’œuvre attractive. Sa vulnérabilité, sa facilité de recrutement, son rapport particulier à la responsabilité pénale et, parfois, quelques centaines d’euros suffisent à en faire l’exécutant d’un commanditaire qu’il ne connaît même pas.

Cette externalisation de l’acte criminel dépasse désormais le trafic de stupéfiants.

Les services européens observent le recrutement à distance de jeunes exécutants pour commettre violences, dégradations ou sabotages. Les opérations hybrides attribuées à la Russie en Europe, notamment en Pologne, ont également montré comment des intermédiaires peuvent recruter des exécutants locaux pour accomplir des actions ponctuelles, parfois contre une rémunération difficilement traçable.

Les messageries chiffrées facilitent la mise en relation. Les cryptoactifs peuvent faciliter certains paiements. Le donneur d’ordre n’a plus besoin de connaître celui qui accomplit matériellement son dessein.

Cela ne signifie nullement que les incendies français répondent à un tel mécanisme.

Cela signifie qu’en 2026, ne pas rechercher si ce mécanisme existe serait aussi imprudent que de prétendre qu’il existe sans preuve.

La bonne question adressée à un incendiaire présumé n’est donc peut-être plus seulement : Pourquoi avez-vous mis le feu ?

Elle doit aussi pouvoir devenir : Qui connaissiez-vous ? Avec qui avez-vous communiqué ? Quelqu’un vous l’a-t-il demandé ? Avez-vous été payé ? D’autres ont-ils reçu la même proposition ?

Il appartient aux enquêteurs et aux services de renseignement, au cours de ce dernier été précédant la Présidentielle 2027, d’y répondre et de pousser l’examen à ce niveau.

L’incendie possède une propriété singulière

Comme instrument éventuel de déstabilisation, le feu présente une caractéristique remarquable : son ambiguïté.

Une bombe désigne immédiatement une intention. Un rail saboté appelle la recherche d’un saboteur. Une forêt qui brûle possède spontanément son explication : il fait chaud, la végétation est sèche, le vent souffle.

Et pourtant ses conséquences dépassent très largement les hectares calcinés.

Il mobilise les pompiers et les moyens aériens. Il épuise les hommes. Il oblige à évacuer. Il détruit des activités économiques. Il expose immédiatement les moyens dont dispose l’État et ceux dont il ne dispose pas.

Puis commence un autre incendie.

Celui des représentations.

« La France en feu », annoncent sur les chaînes d’info les bandeaux rouges. Puis : « L’Europe en feu ».

Le fait devient récit.

Et ce récit rejoint une succession d’autres objets qui n’ont pourtant, à l’origine, presque rien en commun : immigration, terrorisme, narcotrafic, DZ Mafia, violences autour des stades, faits divers, émeutes, incendies.

Tous peuvent cependant être versés dans un même récipient sémantique : l’insécurité.

L’accumulation finit alors par raconter autre chose que chacun des événements pris séparément. Elle raconte un pays débordé. Un État qui ne maîtrise plus. Une société menacée de toutes parts.

Aucune information n’a nécessairement été falsifiée.

C’est précisément là que commence la question cognitive.

Une réalité peut produire une représentation trompeuse sans qu’un seul fait soit faux

Événement réel. Surexposition. Répétition. Agrégation avec d’autres événements. Sentiment de continuité. Généralisation. Impression de perte de contrôle. Mise en accusation de l’État.

Puis vient naturellement la demande politique d’ordre.

Il n’est même pas nécessaire d’imaginer derrière cette mécanique un grand ordonnateur. Les logiques concurrentielles des médias, les algorithmes des réseaux sociaux, les entrepreneurs politiques, les intérêts criminels et les opérations d’influence étrangères peuvent produire des effets convergents sans jamais s’être réunis autour d’une table.

Mais cette absence éventuelle de coordination ne dispense précisément pas de rechercher les coordinations lorsqu’elles existent.

Car l’incendie cognitif possède une propriété commune avec l’incendie forestier : il prospère sur un milieu préalablement desséché.

Et le milieu politique français l’est suffisamment pour que chaque catastrophe puisse devenir immédiatement la preuve de quelque chose.

Un Premier ministre se rend sur le terrain et se fait huer. Les moyens de la Sécurité civile sont interrogés. Des banderoles fleurissent: « Moins de canons, plus de services publics ». Les choix budgétaires deviennent le sujet.

La défense nationale est mise en concurrence avec les services publics. La catastrophe environnementale devient crise sociale, puis crise politique.

L’État est mis en accusation.

Ses forces matérielles sont éprouvées.

Ses forces morales le sont davantage encore.

Regarder aussi là où cela brûle moins

C’est ici que la comparaison européenne devient indispensable.

L’Espagne, le Portugal, la Turquie, l’Italie, mais également la Belgique, l’Allemagne ou le Royaume-Uni permettent de sortir du huis clos français. Et la Grèce constitue peut-être le cas le plus instructif.

Pays méditerranéen extrêmement exposé, frappé lui aussi par la chaleur et la sécheresse, elle semble parvenir certaines années à empêcher davantage de départs de franchir le seuil qui les transforme en grands incendies.

Cela oblige à distinguer trois choses que le spectacle des flammes tend à confondre : l’ignition, l’échappement et la propagation.

Le comportement humain intervient dans la première. L’organisation de la prévention, de la surveillance et des secours intervient massivement dans la deuxième. Le climat pèse terriblement sur la troisième.

C’est seulement en séparant ces variables que nous pourrons comprendre ce qui se passe.

Et c’est également ainsi que l’on résiste à la manipulation : non en choisissant un récit concurrent, mais en augmentant la résolution du réel.

Éteindre l’incendie cognitif

Le travail journalistique commence peut-être exactement ici.

Il ne consiste ni à annoncer une opération de déstabilisation dont nous ne possédons pas la preuve, ni à considérer comme pathologique, accidentel ou météorologique tout ce qui n’entre pas immédiatement dans une catégorie connue.

Il consiste à poser les questions que les faits rendent légitimes pour permettre au peuple que ne pas être la victime d’un récit.

Combien de départs ?

Combien sont d’origine humaine ?

Combien sont volontaires ?

Qui en sont les auteurs ?

Pourquoi une telle proportion de mineurs apparaît-elle parmi les personnes interpellées ?

Agissent-ils seuls ?

Existe-t-il des rémunérations, des sollicitations en ligne, des intermédiaires, des ressemblances entre des affaires géographiquement éloignées ?

Pourquoi certains pays soumis à des conditions météorologiques comparables semblent-ils mieux contenir la transformation des ignitions en grands incendies ?

Et enfin : comment ces événements sont-ils transformés en représentation politique de l’état du pays ?

Ce sont des questions. Pas des conclusions.

Mais refuser de les poser au motif qu’elles pourraient déranger, et continuer à dévider comme si de rien n’était le fil narratif que la succession d’événements secrètent, serait exactement l’inverse du travail journalistique.

La fumée possède cette propriété : elle dissimule autant qu’elle signale le feu.

Il faut donc regarder derrière elle.

Nous vivons une époque de sécheresses et de canicules à répétition. Nous savons ce qu’elles font aux forêts. Nous savons désormais aussi ce que les technologies numériques, les économies criminelles, les opérations d’influence et les stratégies hybrides permettent de faire aux sociétés.

Cela ne nous autorise à accuser personne sans preuve.

Cela nous interdit en revanche d’être naïfs.

Nous ne sommes pas nés de la dernière pluie.

Qu’on se le dise.

Pacte de la Mecque : la sécurité collective change de régime

Avec le pacte de la Mecque, la rupture n’est plus sécuritaire et conjoncturelle. Elle est ontologique. Les couleuvres sortent du menu des alliés de Washington et de Tel-Aviv. Changement de régime sécuritaire.

La portée de l’alliance qu’ont conclue il y a quelques heures, sous le qualificatif de « Pacte de la Mecque », l’Arabie Saoudite, le Pakistan et la Turquie ne doit pas être appréciée à l’aune de la conjoncture que représente la crise dans le détroit d’Ormuz.

Etablie sur le principe qui préside aux fondements qui unissaient ses membres, jusqu’à sa fragilisation et sa remise en cause récentes par les USA, de la charte du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), le Pacte de la Mecque possède à la fois une portée défensive, un mode de mise en œuvre opératoire ainsi qu’une vocation déclarée au développement de l’interopérabilité, qui en font un cadre structurel fondamental dont la vocation, pour être fondamentale, s’inscrit, nécessairement, dans une volonté de rééquilibrage dialectique des rapports de forces par rapport au risque de voir les conditions de la sécurité partagée à laquelle aspirent légitimement ses signataires leur échapper.

Un pacte à caractère défensif tel que celui que nous voyons naître aujourd’hui sous nos yeux est porté par la clarté dialectique.

Un des membres fondateurs de l’OTAN ayant pris le risque et la responsabilité d’altérer la dialectique sur laquelle repose l’autorité de l’OTAN, en voulant l’entraîner dans le règlement de la crise qu’il a, unilatéralement, choisi d’ouvrir au Moyen-Orient, un nouveau pacte prend racine.

Les spéculations, dans le contexte de la guerre menée par la coalition américano-israélienne contre la République Islamique d’Iran, ses effets dans le golfe arabo-persique ; le démembrement du Liban ;  et bien sûr l’épouvantable sort réservé à la Palestine, variable d’ajustement depuis la création d’Israël dans le contexte sécuritaire;  vont bon train pour considérer que la dite alliance est destinée à contenir la République Islamique d’Iran, reprenant ainsi une grande partie des « attendus » de surface faisant de l’Iran l’élément perturbateur à mettre au pas.

La posture de Riyad démontre que les garanties sécuritaires du Pentagone ne constituent plus l’unique horizon du monde arabo-musulman

Dans ces conditions, l’inconnue demeure sur ce que les signataires turcs, pakistanais et saoudiens considèreront, souverainement, être le seuil d’une ingérence inacceptable, dans sa forme et sa nature.

L’instance créée représente le plus haut niveau d’appréciation d’une situation générale. Rien d’autre ne justifie mieux la profondeur d’un pacte que la nécessité de contrer la profondeur d’une agression.

Ce n’est pas uniquement une addition de moyens que l’organisation engagé. C’est une multiplication des volontés.

Jusqu’où – et à partir de quels éléments caractéristiques – Riyad, Ankara et Islamabad laisseront-ils la logique d’escalade redessiner la carte de la région avant d’activer leur devoir de rééquilibrage ? C’est, précisément, l’incertitude sur ce seuil qui redéfinit le rapport de forces face aux initiatives unilatérales.

Il n’échappe à personne que cette alliance possède un poids militaro-industriel, une capacité financière et une tare précise puisque le Pakistan est une puissance nucléaire spécifique.

La dimension dissuasive est polyvalente. Elle « parle » sans doute à la République Islamique d’Iran et beaucoup semblent vouloir comprendre que c’est sa portée.

Je considère qu’elle est supérieure et qu’elle place l’Amérique de Trump dans une position géostratégique doublement délicate, vis-à-vis des alliés européens et vis-à-vis de ses partenaires arabo-musulmans que même, à supposer qu’un tel retournement soit possible après un tel déchaînement à son encontre, une détente circonstancielle sur Gaza et le sort des Palestiniens, c’est-à-dire en traitant la question sécuritairement et sur le plan humanitaire sans en déterminer le statut final, puisse décompenser.

Cette architecture oppose une dissuasion de deuxième niveau qui ne s’adresse plus seulement à Téhéran, mais vient directement verrouiller les marges de manœuvre de la coalition américano-israélienne.

​C’est précisément là que se noue l’impasse stratégique pour l’administration américaine.

En poussant unilatéralement l’escalade, Washington ne provoque pas un alignement forcé, mais précipite la cristallisation d’un pôle d’autonomie hors du contrôle occidental.

L’étau est majeur : d’un côté, la participation d’Ankara opère une prise de conscience sur l’alignement mécanique de l’OTAN ; de l’autre, la posture de Riyad démontre que les garanties sécuritaires du Pentagone ne constituent plus l’unique horizon du monde arabo-musulman.

La manifestation moyen-orientale d’une recomposition mondiale beaucoup plus vaste, dont le rapprochement Canada-Europe constitue, aussi, une autre expression

La République Islamique d’Iran n’est peut-être pas exclue durablement du dispositif.

Aucune concession de façade sur le théâtre palestinien ne pourra effacer le constat que la sécurité partagée a été compromise par l’unilatéralisme de son propre garant théorique.

Une dialectique de sécurité collective, émergeant des puissances moyennes du Moyen-Orient, est donc en train de se lever au beau milieu des ruines de la géopolitique ancienne.

Ce n’est pas un nouvel axe musulman qui vient de naître mais la capacité de voir le monopole occidental de la garantie de sécurité perdre son caractère d’évidence, et cette perte d’évidence modifie à elle seule le calcul stratégique.

Mark Carney, le Premier ministre canadien, et Emmanuel Macron le président français, disent pratiquement la même chose dans un autre vocabulaire : négocier individuellement avec un hégémon place les puissances moyennes en situation de faiblesse ; leur combinaison permet de construire une troisième voie.

Et le troisième terme produit quelque chose de nouveau : une puissance collective qui n’est plus « moyenne » dans ses effets. Le Pacte de La Mecque ne serait plus seulement la réponse régionale à la politique américano-israélienne, répondant à un problème isolé.

Il pourrait être la manifestation moyen-orientale d’une recomposition mondiale beaucoup plus vaste, dont le rapprochement Canada-Europe constitue, aussi, une autre expression, un autre besoin de représentation.

Le rôle central de la Turquie, dont les détracteurs ne se priveront pas de signaler sa double appartenance à l’OTAN et au Pacte de la Mecque, pour stigmatiser la duplicité qu’ils voudraient y voir, mérite une considération particulière.

Si le Pacte était simplement pensé comme la traduction militaire d’un « fondamentalisme » opposant un monde musulman à l’Occident, la présence d’un État membre de l’OTAN poserait, en effet, une contradiction majeure avec la possibilité que je viens de décrire. Il y a peu de doutes sur le fait que certains enfonceront le coin ici, avec la situation chypriote comme piège et exutoire.

Si, en revanche, on le comprend comme une architecture d’autonomie stratégique de puissances moyennes, la présence turque devient parfaitement intelligible.

C’est même Ankara qui permet de passer, intellectuellement, du bloc à l’interface.

Le monde qui semble apparaître n’est peut-être plus seulement organisé en blocs opposés, mais par des États-interface appartenant simultanément à plusieurs systèmes de coopération et empêchant ainsi qu’un seul centre puisse les absorber entièrement.

C’est un modèle de gouvernance globale qui devient politiquement visible et matériellement palpable.