De la guerre commerciale à la compensation dynamique : penser les interdépendances avant qu’elles ne deviennent des antagonismes. Quand l’IA, la tokenisation et la finance programmable ouvrent la possibilité de réguler les déséquilibres plutôt que de les convertir en conflits.
Je crois utile de prendre le contrepied, sans nier les difficultés dans lesquelles se trouve l’industrie européenne, d’une thèse unanimement partagée – à l’exception de LFI -, selon laquelle la Chine représente un ennemi économique et systémique. J’ai eu l’occasion d’en parler déjà dans une note intitulée Le moteur de la prospérité mondiale, version 2035.
Le contexte international, des plus incertains, mérite une lecture subtile. Avec pour premier rappel, que ce fut un choix de déléguer des secteurs de l’industrie à d’autres acteurs.
Des choix de qualité de vie, de pouvoir d’achat, d’écologie.
Était ce des choix? N’est-ce pas inscrit dans les trajectoires des quantités de travail disponibles, du rendement économique de ce travail, du coût de ce travail, des charges portées par cette quantité de travail?
La transformation de l’un et l’autre des protagonistes procède d’un double consentement et d’une double nécessité, avec pour variable la capacité d’absorption des défis respectifs à relever. La relation économique entre l’Europe et la Chine ne déroge pas à cette constante.
Cette évolution s’est accompagnée d’un sentiment de déclassement pour les premiers, et d’une sentiment de triomphe pour les autres.
L’un comme l’autre sont à manier avec prudence.
Chacun a besoin de confiance. Chacun connaît son propre régime de stress.
Chacun voit ses limites et suppose les limites de l’autre, le pire étant de ne voir que ses limites en supposant l’illimité de l’autre.
Ce que la Chine nous apprend, et elle sera rejointe par des nombreux autres pays, c’est que nous ne sommes plus donneurs d’ordre et nous n’avons plus affaire à des fournisseurs.
Loin des déclarations d’estrades et des harangues de campagne, je voudrais insister que nous ne sommes plus dans un rapport de sous-traitance, mais face à des équilibres de blocs et de compétences intégrées qu’aucun décret politique ne peut simplement défaire d’un revers de main.
Le commerce mondial, le développement de la logistique, ‘appréciation et le change des monnaies, articulent ces motifs de dépendance matériels et numériques.
Des transferts de technologie, des apprentissages accélérés, des changements d’échelle se sont opérés.
La question est moins de poser un jugement moral sur les effets massifs que cela a entraîné que de trouver les termes de l’échange sans nourrir d’illusions sur les capacités objectives de relocalisation dans des contraintes, héritées, de productivité, d’inflation et de pouvoir d’achat.
Celui qui veut être payé davantage dans son statut de producteur veut payer moins cher dans son statut de consommateur.
Vouloir tout relocaliser sans interroger les contraintes héritées de productivité et de fiscalité se heurte à un mur macroéconomique incontournable. C’est la contradiction intime de nos sociétés : celui qui exige une revalorisation de son statut de producteur refuse simultanément de payer le prix réel de ce qu’il consomme.
Tant que cette faille entre le coût du travail local et l’attente d’un flux de consommation bon marché ne sera pas repensée dans une architecture globale, les incantations à la souveraineté resteront des vœux pieux.
La Chine représente toujours une opportunité pour l’Europe et l’Europe représente toujours une opportunité pour la Chine. Il faut trouver et mettre en œuvre, au-delà des réaction à des effets conjoncturels, la rhétorique politique, les mesures d’équilibre pour rendre le possible possible.
L’extrême droite, qui s’est alignée et navigue sur un axe géographique précis, – et donc la Russie qui en télécommande une partie des postures – joue avec cela pour l’isoler au moment où la Chine pourrait imposer son initiative de gouvernance globale, proposition restée lettre morte en apparence.
La Russie délègue la posture qu’elle ne peut évidemment pas assumer directement, car elle contreviendrait à son alliance avec Pékin, à ses relais idéologiques, mais il est à peu près certains que Poutine n’a pas envie de la voir tenir un rôle géopolitique de premier plan.
Cette approche n’est pas la plus facile ni la plus spontanée, car elle impose de dépasser les réflexes d’autodéfense primaires, ceux, justement, sur lesquels Trump et Poutine excellent dans l’art d’alimenter les dissensions et d’attiser les colères en désignant des boucs-émissaires.
Et elle prive les locuteurs d’une rhétorique de mobilisation.
Il ne s’agit pas de succomber à une sinophilie, à une russophobie ou américanophobie exagérées, mais de regarder lucidement les cartes qui sont abattues par les uns, les pièces du jeu d’échecs qui sont déplacés par l’autre et les mouvements sur le jeu de go du dernier.
La Chine est tentée d’évoluer. Elle a fait des gestes dans ce sens et ignore les appels du pied de Donald Trump pour s’engager, comme lui le fait, dans la brutalité.
Le 15ᵉ Plan quinquennal (2026-2030), formellement adopté en mars dernier, acte officiellement ce changement de phase de l’économie chinoise.
Les documents stratégiques de ce plan reposent précisément sur ces axes :
- La stratégie de la « double circulation » : Le moteur se tourne vers l’intérieur. La demande domestique devient le piston principal de la croissance pour absorber la capacité de production, ce qui programme mécaniquement la fin du low-cost destiné à subventionner l’Occident.
- L’autonomie technologique et le développement de « haute qualité » : La priorité n’est plus l’accumulation de volume, mais le verrouillage des technologies fondamentales de « 0 à 1 » (IA, robotisation de pointe, semi-conducteurs).
- La transition verte comme levier de sécurité : Domination absolue sur les nouvelles énergies (batteries, solaire, réseaux intelligents) pour s’affranchir de toute vulnérabilité systémique et dicter les standards mondiaux.
C’est l’illustration parfaite d’un resserrement du tissage. La Chine consolide le centre de sa toile et elle modifie la tension de l’ensemble du réseau mondial. Elle ne cherche pas à rompre les fils qui la relient à l’Europe, mais à faire vibrer une nouvelle résonance où elle dicte l’architecture au lieu de fournir la main-d’œuvre.
L’Europe subit de plein fouet cette modification de tension. Si elle cède à la panique ou aux forces de dissipation cognitive injectées par la Russie, elle ratera le rendez-vous de sa propre puissance et sera incapable de soutenir cette nouvelle géométrie.
La question centrale qui s’impose à l’Europe est donc celle de sa synchronisation: comment traverser les dix prochaines années sans se faire broyer entre la fermeture progressive du modèle d’exportation massif chinois et le repli isolationniste ou imprévisible des États-Unis, tout en subissant la guerre d’usure cognitive menée par la Russie?
Cela, à un tel niveau d’imbrication, n’a jamais été fait et réussi.
J’ai une sainte horreur de ce qui est réputé incontournable. Le génie du temps et de l’espèce a toujours permis de mettre à notre disposition les briques élémentaires, souvent dans le désordre, permettant de surmonter les impossibilités.
L’échec à le faire, et c’est la guerre, qui porte la fracture économique.
Dans une économie mondiale devenue trop complexe pour être réglée exclusivement par le prix instantané, la monnaie continuera à régler la transaction, mais de nouveaux instruments devront apprendre à en régler le temps.
Alors, aujourd’hui, de nouveaux espaces s’ouvrent à partir de la science et de la technologie, qu’il s’agisse d’IA, de quantique, d’énergie, pour remettre en question notre rapport au temps et à l’espace, nous nous rendons compte que la pensée économique et la pensée politique stagnent, et si elles stagnent, nous régressons, ce qui se traduit par un retour aux désinhibitions.
On voit l’épreuve de force, archaïque et sanguinaire, que la Russie imposé.
On voit le visage que présente l’Amérique de Tocqueville, celle qui, en écho à la République française, appelait les rejetés de la Terre, depuis Ellis Island, à rejoindre ses rives.
Il y a quelques chose que l’on n’est pas encore parvenu à exploiter. C’est le potentiel des « crypto monnaies », auxquelles je me suis intéressé pour – à titre entrepreneurial, et sans un grand succès, je me dois de le reconnaître – non pas comme substitut mais comme champ de compensation des déséquilibres non pas structurels mais dynamiques.
Il reste alors à faire passer cette intuition du registre de la métaphore à celui de l’architecture économique.
Le point essentiel serait de ne pas chercher à créer une monnaie nouvelle, encore moins un actif spéculatif supplémentaire, mais un instrument de compensation capable d’enregistrer dans le temps les écarts que le prix immédiat ne sait pas absorber sans provoquer ailleurs une rupture.
Une relation économique complexe ne se résume jamais au montant figurant sur une facture. Elle porte avec elle des différences de coût du travail, de productivité, d’énergie, de fiscalité, de contenu carbone, de dépendance stratégique, de change, de financement et de sécurité. Tant que ces différences restent tolérables, elles sont absorbées silencieusement. Lorsqu’elles ne le sont plus, elles réapparaissent sous d’autres formes : droits de douane, subventions, inflation, dette, chômage, désindustrialisation, dépenses militaires ou sanctions.
Autrement dit, la friction économique ne disparaît pas. Elle change de compte.
C’est précisément là que pourrait intervenir un actif de compensation programmable.
Sa fonction ne serait pas de déterminer arbitrairement un « juste prix », mais de rendre visible la partie du déséquilibre qui ne peut être réglée immédiatement. Cette part pourrait être inscrite dans un compte commun, valorisée selon des critères convenus et progressivement éteinte par des contreparties réelles : investissement productif, implantation industrielle, achat de biens et services, transfert technologique, réduction d’une dépendance critique, amélioration vérifiée du bilan carbone ou participation à des infrastructures communes.
L’intérêt de la tokenisation serait alors moins monétaire que temporel.
Elle permettrait de transformer une contradiction instantanée en engagement mesurable dans la durée.
Ce qui est aujourd’hui vécu comme une dette politique, une frustration commerciale ou une menace stratégique pourrait devenir, dans certains cas, un solde économique explicite, traçable et susceptible d’être apuré.
Nous avons déjà admis, avec le carbone, qu’une externalité jusque-là invisible pouvait être mesurée, valorisée puis intégrée à l’échange. Il n’est donc pas absurde d’imaginer que certaines externalités dynamiques du commerce international puissent, elles aussi, acquérir une représentation économique.
Il faudrait évidemment poser des limites très strictes. Tout ne peut pas être tokenisé. Tout ne doit pas devenir marché. La souveraineté, la sécurité ou la dignité sociale ne se réduisent pas à des unités de compte.
Mais entre ce qui relève irréductiblement du politique et ce qui peut être objectivé économiquement existe probablement un espace beaucoup plus vaste que celui que nous utilisons aujourd’hui.
C’est peut-être cet espace que les technologies de registre distribué rendent désormais accessible.
Elles ne résoudraient pas les divergences entre l’Europe et la Chine. Elles pourraient en revanche offrir un langage supplémentaire pour éviter que toute divergence ne se transforme automatiquement en confrontation.
Et ce serait déjà considérable.
Car le véritable enjeu des prochaines décennies n’est peut-être pas de supprimer les interdépendances, ce qui paraît à la fois impossible et indésirable, mais d’apprendre à les gouverner lorsqu’elles deviennent asymétriques.
L’Europe doit certainement reconstruire des capacités industrielles, technologiques, énergétiques et militaires. La Chine doit rééquilibrer son propre modèle. Les États-Unis redéfinissent leur rapport au monde. Aucun de ces mouvements ne se fera sans friction.
La question est de savoir si nous continuerons à traiter ces frictions avec les instruments presque exclusivement binaires dont nous disposons aujourd’hui – acheter ou ne plus acheter, taxer ou subventionner, dépendre ou découpler, coopérer ou sanctionner – ou si nous serons capables d’inventer des mécanismes intermédiaires.
La technologie paraît désormais capable d’enregistrer une infinité de conditions, d’événements et de contreparties.
Il serait singulier que notre imagination politique demeure, elle, enfermée dans une alternative entre libre-échange naïf et guerre commerciale.
La Chine n’est ni un fournisseur que l’Europe pourrait remplacer d’un claquement de doigts, ni une fatalité industrielle devant laquelle elle devrait s’incliner.
Elle est devenue l’un des pôles d’un système d’interdépendances qu’il nous appartient désormais de savoir co-gouverner.
Et peut-être faut-il commencer par reconnaître cette évidence : dans une économie mondiale devenue trop complexe pour être réglée exclusivement par le prix instantané, la monnaie continuera à régler la transaction, mais de nouveaux instruments devront apprendre à en régler le temps.
C’est dans cet intervalle, entre ce qui doit être payé aujourd’hui et ce qui peut être compensé demain, que pourrait se situer l’un des prochains territoires de la pensée économique.
À condition, naturellement, que la politique accepte de s’y aventurer avant que la guerre ne le fasse à sa place.
L’IA pourrait se spécialiser dans ce domaine. Elle pourrait continuellement estimer les interactions entre les variables et surtout effectuer des simulations contrefactuelles : si l’Europe impose 20 % de droits de douane ici, quel sera l’effet probable dans trois ans sur les prix, l’emploi, les investissements chinois en Europe, les représailles commerciales, les dépenses de défense et les chaînes d’approvisionnement ? Puis comparer ce scénario avec celui d’une compensation partielle par investissement, transfert industriel ou autre contrepartie.
Le saut conceptuel est là : ne plus attendre que la tension produise son coût pour lui donner une valeur.
Le cryptoactif deviendrait alors l’instrument comptable de cette anticipation.
Il ne « vaudrait », dans le cas qui nous préoccupe aujourd’hui, pas 1 euro ou 1 yuan par nature. Il représenterait une quantité conventionnelle de déséquilibre reconnu mais non encore résolu.
