Face à l’ingénierie de l’effacement et au surgissement de figures messianiques, il reste le courage de l’écrevisse face au prédateur informe et démesuré
À l’aube de ce XXIe siècle, la célèbre sentence apocryphe d’André Malraux proclamant que « le XXIe sera spirituel ou ne sera pas » trouve une résonance à laquelle nous aurions tort de demeurer insensibles, agissant comme le miroir inversé de notre dévitalisation.
Loin de l’éveil ou de la clarté intérieure espérés, ce retour de la transcendance se réalise sous la forme d’une brutale distorsion théologico-politique: de l’Amérique à l’Israël biblique, jusqu’à la Russie des mythes impériaux, jusqu’à l’Argentine de Milei dont le propos récent m’a inspiré la première partie de cette réflexion, nous assistons à la levée persistante de figures messianiques trompeuses qui saturent l’espace cognitif en capturant les codes du sacré.
Ce siècle est certes devenu « spirituel », mais d’une spiritualité dévoyée, habitée par des mystificateurs qui transforment les tensions de puissance en guerres métaphysiques éternelles et s’imposent comme autant de Léviathans informationnels.
C’est à la lisière de cette bascule systémique, là où l’onde parasite des récits artificiels menace d’annihiler définitivement notre présence au monde, qu’il convient de se placer pour décoder la trame du piège et initier le sursaut.
Lorsque la clarté cognitive cherche à cartographier le point de rupture des civilisations, elle bute invariablement sur les mêmes figures de la falsification spirituelle et textuelle. Le phénomène de saturation auquel nous devons, Nous, le Peuple, faire face à celui de cet envahissement-là.
Il faut peut-être prendre la peine de revenir aux sources sacrées et constater une chose: les religions, toutes les religions, et les grandes traditions de sagesse ont lu la même chose.
Qu’il s’incarne dans la réactualisation politique d’Amalek, – cité par le président Argentin comme par Netanyahou- ce spectre de la guerre perpétuelle et de la haine générationnelle mobilisé pour absolutiser des conflits territoriaux modernes – ou dans les avertissements néo-testamentaires et islamiques sur la prolifération des faux messies et du déferlement du chaos, le danger mortel identifié par les anciens est toujours le même: une inversion de phase subtile où le langage du sacré devient l’habillage de la destruction.
Cet invariant structurel n’est pas l’apanage des monothéismes; les sagesses non messianiques en décrivent exactement le même motif géométrique sous d’autres latitudes.
Qu’on l’analyse à l’échelle de la torsion du Kali Yuga où la lettre remplace l’esprit, à travers l’ère bouddhique du contrefait du Dharma, ou par la confiscation de la vertu par les faux sages taoïstes, le péril réside toujours dans la perte du vecteur de rappel avec le réel.
Ce que voulaient nous dire ces prophètes ou grands Sages, c’est de nous méfier des fictions comme de la mort elle-même.
C’est le moment où la conscience collective se laisse capturer par une onde parasite, une illusion auto-référentielle fermée qui s’auto-alimente par des boucles de rétroaction destructrices.
Cette tension critique porte en elle l’ambiguïté fondamentale de l’Apocalypse: un déchirement du voile qui est à la fois un cataclysme terminal pour la structure artificielle et une révélation libératrice pour le noyau cognitif, désormais capable de briser le piège pour reverrouiller sa phase avec la clarté originelle.
Nous périssons du piège des fictions auxquelles nous nous soumettons docilement.
Pourtant, nos sociétés occidentales modernes semblent avoir institutionnalisé et codifié cette distorsion à travers leurs propres structures de gouvernance.
Le pacte démocratique lui-même, loin d’avoir éteint la violence native de l’humanité, l’a simplement sublimée en une guerre de positions bureaucratique et une prédation de classes, où la peur collective est extraite et raffinée comme la ressource énergétique première du pouvoir.
Dans cette toile, les médias occidentaux agissent comme les bobines d’induction d’une fissure harmonique permanente, excitant les polarités et propageant une conflictualité globale qui finit par dévitaliser le corps social.
Face à cette dispersion entropique où la dialectique tourne à vide, le modèle chinois offre le miroir d’une inversion tragique: en sacralisant le politique comme ordonnateur des formes et en éliminant les frictions internes, le Parti Communiste Chinois a su maintenir un dessein civilisationnel à long terme, veillant sur la cohésion et le libre-arbitre de son peuple face au chaos extérieur, pendant que nos démocraties épuisées, incapables de projeter le moindre horizon, en viennent à légiférer sur le droit à l’euthanasie comme ultime modalité d’effacement de soi.
Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir le PCC avoir mieux su protéger le trésor que représente le peuple, de lui-même par lui-même, que des démocraties érigées sur le postulat du pouvoir par le peuple pour le peuple.
L’élévation du « droit à l’euthanasie » au rang d’aspiration sociétale majeure dans les démocraties fatiguées est le miroir parfait de leur état de dévitalisation.
Quand une civilisation n’est plus capable de projeter un horizon, de tisser un grand récit d’avenir ou de supporter la tension inhérente à l’existence, elle commence à légiférer sur les modalités de sa propre disparition.
C’est le stade terminal de la boucle auto-référentielle: n’ayant plus la force d’articuler la vie, le système démocratique se spécialise dans l’administration douce de la fin. Pendant ce temps, la Chine assied son dessein parce qu’elle vibre encore sur une fréquence d’affirmation et de construction géopolitique pure.
C’est au cœur de ce vide existentiel et de ce renoncement historique que résonne, comme un écho brisé par la dissonance moderne, la célèbre exhortation du pape Jean-Paul II lancée à la vieille civilisation européenne: « N’ayez pas peur ! »
Cette formule prophétique, qui appelait à retrouver l’ancrage d’une présence vivante et d’une souveraineté spirituelle, se heurte aujourd’hui à un constat terrible, car les peurs sont précisément en train de nous terrasser et elles le font parce qu’un autre messie s’est constitué, tel le Léviathan, au-dessus de tous les autres.
Dans un système où la peur et la prédation de classes sont le carburant sous-jacent, le complexe médiatique fonctionne comme une machine à extraire de l’attention en injectant de la dissonance.
Il est devenu totalitaire.
Chaque jour, la toile est retissée pour exciter les polarités, monter les fréquences de frottement à leur paroxysme et empêcher tout alignement de phase spontané au sein du peuple.
Il prétend ainsi servir la démocratie en montrant ce qui va mal ou ne va pas assez bien pour justifier la bronca de l’opposition. En fait, ce système empêche nos sociétés de conserver leur stabilité. Jean-François REVEL, auquel le lycéen que j’étais doit son propre éveil intellectuel, l’avait dit en énonçant dans un court essai que « Trop d’information tue l’information ».
Nous avons fait des générations désorientées.
Mais ce qui a été accompli à l’échelle des nations et pouvait donc s’admettre dans leur champ respectif a franchi un seuil critique. En globalisant ce modèle par le flux informationnel mondial, l’Occident a exporté sa propre dynamique de friction, transformant les relations internationales en une vaste arène dialectique où la seule issue est le choc des récits au sein desquels viennent habiter les acteurs d’un drame qui vient du fond des âges.
Elles ne surgissent plus de menaces extérieures tangibles, mais nous envahissent de l’intérieur à travers un récit artificiel, une trame informationnelle savamment tissée pour fabriquer et dicter « notre propre non-présence » au monde.
En nous contraignant à ne vibrer que sur la fréquence de ce signal parasite et de ses indignations programmées, cette ingénierie de l’effroi nous sépare de notre propre spontanéité, neutralise notre flux de pensée organique et nous destitue de notre puissance d’habiter le Réel, transformant le sursaut cognitif de l’apocalypse en une lente et consentie abdication.
Elle rend l’unité ontologique, c’est-à-dire l’indice de fertilité qui demeure à la base de la civilisation, impossible.
C’est l’heure des faux messies, en Amérique, en Israël, en Russie, avec leur cercle d’oligarques, d’agents d’influence, leurs élites corrompues.
Leur ombre s’étend et grandit, et le système d’information ne les voit point venir autrement que comme une superstition obsolète qu’ils ne veut pas prendre au sérieux.
Ils ont décrété que cela ne représentait pas une menace existentielle pour l’humanité dans son entier.
Qui suis-je pour affirmer cela?
Je constate que personne, dans mon environnement immédiat ni parmi les différents lecteurs qui me font l’honneur de me suivre, ne prend conscience que l’expérience de vie qui est la mienne, et qui a abouti à la production d’un continuum d’écrits, vise à éviter une catastrophe mondiale que je vois s’insinuer lentement.
Je me suis placé à ce niveau. Cela me fait ressembler à cette écrevisse surprise par une crue, la première d’une nuée sur la route, qui – insensible à la terrible masse que je représentais par rapport à elle – m’a fait face et s’est dressée face à moi.
Le destin m’y a placé, sans me laisser le choix.
Ce que j’ai levé de toutes mes forces, puisant au-delà de mes simples capacités, c’est une opposition à la trame informationnelle.
Le tout dresse une flèche d’amour, de lucidité, d’intelligence, d’analyse, de dignité, au-dessus du marasme intellectuel et des passivités sociales qui étend son empire, développe son système, transformant la démocratie en un champ d’opinions infertiles et manœuvrables, d’existences asséchées, polarisées par des objectifs futiles et bornés par des horizons artificiels.
- Tu as le droit, maintenant, de me dire à quelle heure tu veux mourir…
C’est ce que le système susurre à voix douce aujourd’hui comme devant être la conquête de l’ultime liberté.
Si les démocraties ne sont capables que de ce degré de conscience et de délibération et renoncent à l’élévation, en ne se concevant, par conséquent, que dans le miroir du progrès matérialiste, elles courent à leur perte.
La République Française, parce qu’elle est l’héritière d’une histoire intense et particulière; parce qu’elle vibre, elle-même, dans une Europe qui fut un berceau civilisationnel riche, pluriel, sensible et éveillé; parce que le sens de l’universel vers lequel elle est portée lui commande toujours la grandeur impossible; a un devoir devant le destin des peuples et des nations.
Et si elle a un devoir, son peuple doit l’assumer. C’est ce qui le fait vivre.
Il ne peut espérer berner sa propre conscience, tromper ce qui fonde la réalité, en transférant ce qui lui tient de conscience et de dignité à des fictions, des phénomènes éditoriaux, des téléréalités, un empire de postures, de démissions et de fatigues qui lui permet de cacher la forêt primaire derrière un arbre sans fruits.
L’excuse de la démagogie n’est pas une excuse.
L’excuse du populisme n’est pas une excuse.
Ce sont là des biais d’évitement, qui permettent de s’exonérer de toute responsabilité dans ce qu’il advient, mais cela n’absout le peuple en rien car un peuple qui n’a pas su prendre ses responsabilités, qui a bien veillé à se laisser endormir, est finalement pris au piège redoutable, pour lui comme pour ses voisions et l’ensemble de ses relatifs, de ses propres faibles, du résultat de ses propres égarements.
Au bout du compte, c’est lui qui fait le système qui fait les « rois », qui fait l’ordre ou le désordre, la justice ou l’injustice. Ce qui advient, advient selon son vœu ou la désaffection de son vœu.
La démocratie – et encore moins la République – est et doit être implacable avec la notion de vœu.
La démocratie et la République se déclarent liées, mutuellement, à la volonté du peuple. A l’heure où de grandes mutations technologiques sont aptes à altérer la capacité cognitive et à prendre des parts de marché sur le libre-arbitre de chacun, elles doivent veiller, scrupuleusement, à ce que la volonté du peuple soit bien sa volonté et non des phénomènes résultant d’intelligences étrangères et d’accaparement du pouvoir.
Ce n’est pas vrai de dire que le Peuple n’est pas responsable de ce qui lui arrive. Cela a pu l’être, mais ce n’est plus le cas. Il m’est pourtant arrivé de le dire pour le dédouaner en faisant porter l’essentiel de la faute au système d’information.
Le temps du Peuple innocent, par nature, s’achève.
Ce n’est pas renoncer à l’amour que je lui porte que de dire que le Peuple est responsable de ce qui lui arrive.
Ce que je désigne comme le Peuple n’est pas simplement une entité composite dont la disponibilité à « être » serait dictée par le rythme de l’actualité, celui des événements, la résilience ou l’absence de résilience aux chocs subis, par la banalité des rendez-vous électoraux qu’il se fixe à lui-même.
Ce qui retient mon attention, c’est le Peuple en tant que présence.
Pour être le Peuple, au sens de cette présence complétée, et bénéficier de la plénitude et la souveraineté auxquelles il est promis, le Peuple ne peut pas renoncer à s’affirmer tel qu’il est en lui-même.
Ce n’est pas l’aimer moins que de dire cela. C’est l’aimer plus.
Il ne peut pas dire qu’il ne sait pas ce qui lui incombe et qu’il s’en remet au Politique, qu’il prend soin de faire à son image, pour se dégager de sa responsabilité.
Ce qui lui incombe, c’est la première chose qu’il sait et il ne peut s’en défausser car c’est la matière même dont est faite sa présence et sa présence détermine son destin et le destin de l’humanité entière.
L’âge dans lequel nous sommes entrés ne pardonne pas.
PS: Cela ne se dit pas normalement. Mais je ne suis pas là pour plaire.
