Derrière le « patchwork » des rodomontades et l’apparente confusion cognitive qui affecterait Donald Trump se dessine une géométrie de puissance d’une clarté redoutable. Loin d’être un simple complexe de virilité territoriale, l’obsession pour l’annexion du Groenland, l’absorption du Canada et la mise sous tension du détroit d’Ormuz révèle une stratégie d’ensemble: la capture des nouvelles routes maritimes mondiales.
Un point de fragilité juridique et géopolitique dans le discours américain sur Ormuz commence à poindre et ce qu’il permet de considérer est très préoccupant, à l’aune d’ailleurs de la stratégie d’ensemble qui entoure l’entrée en guerre et la volonté délibérée, sous des prétextes qui appartiennent à des constructions narratives et informationnelles, d’empêcher un cessez-le-feu durable et la sortie de la crise.
Ici, Washington invoque, en effet, un principe de libre circulation maritime qu’il considère comme relevant du droit coutumier international, alors même que les États-Unis n’ont jamais ratifié la Convention de Montego Bay (CNUDM), et que l’Iran ne l’a pas ratifiée non plus.
Or, au passage le plus étroit du détroit d’Ormuz, il n’existe pratiquement plus de haute mer : les eaux territoriales iraniennes et omanaises se touchent ou se superposent juridiquement.
Cela signifie que la navigation passe nécessairement dans des eaux relevant de la souveraineté d’États côtiers et que l’Iran n’est peut-être pas tenu, si le droit international s’est montré incapable d’empêcher l’agression dont il a été victime de la part des USA et d’Israël, de le respecter.
La République Islamique d’Iran peut considérer, à bon droit, que, dans de telles conditions, il est légitime pour elle de remettre en cause le principe qui en découle.
La gestion de ce passage est du domaine indiscutable de la souveraineté. Il est entendu que ses décisions présentes et à venir seront sensibles et motivées par ce qui sera fait du droit aux réparations morales et économiques auxquelles la République Islamique d’Iran peut prétendre.
L’Iran a subi des destructions considérables et est en position de considérer que des réparations sont justifiées. Les taxes sur le passage que l’Iran veut imposer dans la partie du détroit qui est sous sa souveraineté exclusive et celle d’Oman sont, une manière, déguisée sans doute, habile certainement, de faire payer à l’économie mondiale, ou à certains des protagonistes de cette économie, les pots cassés.
Si le discours et les actes de la justice internationale ne produisent pas plus d’effet que ce soit sur le plan économique que de condamnation au niveau politique, sans transcender les logiques de blocs, le seul recours relève de la loi de la jungle.
La capacité de la communauté internationale à dire, via l’ONU, ce qui appartient au plus haut degré de justice et de lucidité sur les événements pèsera lourd. Cela va bien au-delà de la question iranienne vue de façon manichéenne.
Il n’est pas inutile, ici, de rappeler que jusqu’à l’attaque du 28 février 2026, perpétrée hors du droit international et alors que des négociations étaient engagées, l’Iran, sans avoir ratifié pour autant la convention de Montego Bay, en respectait l’application.
C’est le moment d’avoir la mémoire plus longue que ce à quoi l’administration américaine tient à la ramener pour voir le patchwork qui se dessine et se rappeler les phases qui ont ponctué, jusqu’à la publication du NSS 2026, en novembre 2025, rendant publique la nouvelle doctrine stratégique américaine et accepter l’idée que la valeur et la confiance détruites, pour une raison ou une autre, sur un détroit se transfère sur un autre.
Le discours sur le détroit d’Ormuz, le jeu qui s’y exerce, participe à une dialectique du droit de la mer, mais il porte, dans son ombre cachée, une dialectique sur le contrôle des nouvelles voies maritimes.
Cela regarde intensément le sort du Groënland, vers lequel, sans donner l’impression d’un strabisme compulsif, le rêve de l’Amérique devenue Grande de Trump louche.
Il faut garder en mémoire chacun des épisodes et ne rien perdre de vue parce que rien, dans la manière pour l’administration américaine de défrayer la chronique et de provoquer la stupéfaction générale, n’est dû au hasard. Toutes ces cartes, tous ces endroits, toutes ces régions du monde et ces nations, que la maison blanche ou Donald Trump a recouvert symboliquement d’une bannière étoilée, disent non pas un fantasme, mais un projet.
Un projet qu’il réalise et auquel il n’entendra pas renoncer même si les circonstances politiques, ici ou là, ne s’y prêtent pas et si les objectifs paraissent, en raison de la résistance à la prédation, plus complexe à atteindre. Pour le président des Etats-Unis, qui ne renoncera pas en si bon chemin, c’est une simple question de maturité et de croissance de sa puissance.
Le moment est venu de se souvenir du Venezuela, et du Groënland. Mais il faut se souvenir du Canada, aussi, et se demander quelle est l’architecture lisible et cohérente qui associe cet ensemble d’événements que sont:
- le contrôle du Moyen-Orient et d’Ormuz par l’Amérique, avec une Pax Americana troquée contre la ratification des Accords d’Abraham
- le fait que l’annexion du Groenland ait été décrétée comme existentielle par Donald Trump,
- la revendication portant sur l’annexion du Canada comme le 51e Etat d’Amérique;
- la sommation faite au Panama, aussi, de se tenir dans l’axe de l’intérêt stratégique américain
Contrairement à ce qui a été dit et répété, Trump n’a pas de complexe de virilité mal placée au point de vouloir accumuler un territoire plus grand que celui de Poutine, ce à quoi certains ont voulu ramener cette obsession pour le Groënland et le Canada.
Ce n’est pas un problème de terres ou de caillou de glace.
C’est un problème de mer.
Et, sous cette lumière, ce qui se passe aussi dans le détroit d’Ormuz sert à Trump et son administration à forger les nouvelles « libertés » maritimes. S’il se fait ici le héros de la liberté de passage dans le détroit d’Ormuz, affectant de faire ployer l’Iran, les faits témoignent qu’il fait tout pour obliger l’Iran à tenir une posture de résistance contradictoire.
C’est donc, probablement, qu’il n’est pas erratique mais qu’il a une idée en tête.
Il n’est pas impossible – pour ne pas en dire la haute probabilité – que Trump fasse tout pour acter, à reculons et sans économiser les cris d’orfraie, ce que l’Iran estime être devenu son droit, parce qu’il a été victime d’une agression injuste et illégale, au terme de plusieurs décennies de sanctions, pour consacrer son propre droit à transgresser le droit – CQFD: en exploitant le précédent ouvert par la crise iranienne – et l’ouvrir à d’autres puissances qui confondraient la puissance par la dignité et le droit avec la puissance par la capacité à manipuler les perceptions et à imposer la brutalité.
Malgré la confusion à laquelle participent les rodomontades et revirements auxquels le 45/47 président des Etats-Unis d’Amérique se livre depuis des mois, les intentions profondes et la volonté masquée semblent aussi claires que de l’eau, non pas l’eau pure de roche, mais celle des détroits.
S’il donne l’impression d’un désordre cognitif, c’est pour le provoquer chez les témoins de la scène de crime, car c’est un crime international, et permettre l’accomplissement de son plan, de ses investissements, de ses calculs, sans compromettre ses parties de golf.
Disons les choses le plus clairement possible: ceci est un complot contre la sécurité collective; ceci est un complot contre l’ordre des souverainetés; ceci est un complot contre la Paix mondiale; ceci est un complot contre le peuple.
Il faut en prendre la mesure.
Il faut le dénoncer tel qu’il est plutôt que tel qu’il s’affiche.
Sans quoi il parviendra à ses fins.
