De l’illusion du « machin » à la supralégitimité du droit: le rendez-vous incontournable de l’Histoire

En septembre 1960, le général de Gaulle tranchait d’une formule restée célèbre le rôle de l’Organisation des Nations Unies, la qualifiant de « machin ». Ce mot d’esprit, né des tensions de la guerre d’Algérie et de la crise du Congo, actait une vision strictement réaliste des relations internationales: les États-nations seraient les seuls acteurs légitimes de l’Histoire, et les instances supranationales de simples théâtres d’ombres ou des assemblées bavardes.

Pourtant, cette posture gaullienne commet une erreur d’appréciation fondamentale en corrélant, et par là même en subordonnant, l’État de droit à la seule souveraineté nationale. Elle feint d’ignorer que la nature profonde du droit n’est pas d’être souverain par la force, mais d’être supralégitime par la suprématie d’une norme supérieure. Établi hors cause, le droit international a pour vocation de servir une juridiction universelle au bénéfice de l’intérêt commun. Prétendre le mesurer à l’aune de la seule puissance physique des États, c’est condamner sa propre vision à la distorsion.

C’est précisément parce que le droit possède cette autorité intrinsèque que les souverains qui le transgressent se voient contraints de falsifier le dictionnaire. Pour échapper à la qualification du crime et se soustraire à la juridiction universelle, l’État souverain invente des « jargons » spéciaux, opérant une fragmentation sémantique et spatio-temporelle de ses actes.

  • La France a feint pendant des décennies de ne mener en Algérie que des opérations de « maintien de l’ordre » ou d’arbitrer des « événements ».
  • La Russie contemporaine s’enferme dans le paravent juridique de l' »opération militaire spéciale » pour masquer une guerre d’agression.
  • Israël distribue son projet de domination dans le temps et l’espace, fragmentant la réalité pour dénier le caractère structurellement génocidaire de sa politique et éviter qu’elle ne soit perçue pour ce qu’elle est. Cela lui procure les moyens de priver la victime du processus qui lui est appliqué de toute légitimité et capacité à se défendre tandis que l’agresseur, lui, jouit des fruits empoisonnés de sa mystification.

Ce camouflage sémantique est, pourtant, l’hommage involontaire que la force finit par rendre au droit: le souverain triche parce qu’il sait que la norme supérieure existe et qu’elle le condamne.

Mais l’Histoire ne se laisse pas toiser de haut par les États. Lorsqu’un souverain tente de forcer le système ou d’introduire un décalage de phase entre ses actes et ce qui est dû aux principes de la justice universelle, il contracte une dette envers la réalité. L’Histoire se charge toujours de faire payer les manquements.

C’est ici que s’impose, dans toute sa rigueur, la notion juridique de doloris.

Transposé à l’échelle des nations, le pretium doloris n’est plus seulement l’indemnisation d’un préjudice individuel, mais la mesure systémique de la souffrance infligée au tissu humain et à la conscience collective. Cette charge accumulée de douleurs niées, de mémoires froissées et de dignités piétinées constitue une créance inaliénable. L’Histoire ne connaît pas de prescription pour le doloris: elle se charge toujours, tôt ou tard, d’en recouvrer le prix et de faire payer les manquements.

La France en sait quelque chose. L’Algérie « l’aimée » était investie d’une utopie progressiste et saint-simonienne qui prétendait marier l’Orient et l’Occident sous l’égide des Droits de l’Homme et des grands travaux. Mais pour avoir greffé ce projet sur la violence d’une domination asymétrique en niant le droit supérieur des peuples, la France a brisé une trajectoire. Aujourd’hui encore, nous éprouvons toutes les peines du monde à recoller les morceaux de cette histoire brisée. Des deux côtés;, il faudra pourtant y parvenir.

Ce verdict systémique sera le même pour la Russie, aujourd’hui isolée et enlisée dans sa propre fiction sémantique. Elle peut agiter le spectre de l’apocalypse nucléaire autant de fois qu’elle le veut, elle est tremblante et veule sous la radiographie des rayons X.

Ce sera tout aussi vrai pour Israël.

En 1948, trois ans seulement après sa création, l’ONU entérinait la naissance de cet État, foulant au pied la dignité des populations autochtones, ouvrant pour le droit international et l’autorité de ses résolutions une véritable boîte de Pandore où la légitimité textuelle s’est retrouvée piégée par les faits accomplis sur le terrain et les coups tordus dans la représentation et dans le champ déséquilibré de la communication.

À terme, la sédimentation des violations de la norme universelle produit une accumulation de résidus critiques que la force brute ne peut plus contenir.

Nous en sommes là. L’Amérique en a pris acte en signant, le 17 juin 2026, dans le cadre majestueux du château de Versailles, le MoU (Memorandum of Understanding) avec la République Islamique d’Iran. Israël se refuse de le faire.

L’enjeu de #UN80: une autorité assise, non un gendarme

L’erreur du XXe siècle a été de croire que pour exister, le droit international avait besoin d’un « gendarme du monde », rôle que les Etats-Unis d’Amérique se sont empressés d’investir au cours de la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, avec des résultats contrastés.

C’était maintenir le droit sous la dépendance de la force physique, celle-là même qui le paralyse via le droit de veto au Conseil de sécurité. Le contexte d’alors, la division du monde en deux blocs « idéologiques » proéminents, favorisait ce besoin. Une gouvernance globale digne de ce ce nom, aujourd’hui, autorise un nouveau paradigme.

C’est là tout l’enjeu de l’échéance #UN80. La refondation de l’institution multilatérale ne doit pas viser l’utopie d’une force supranationale, mais l’assise définitive d’une loi de cohérence élémentaire. Si l’autorité du droit est pleinement intégrée comme la condition sine qua non de la viabilité d’un État au sein du réseau interconnecté mondial, le contrevenant se placera de lui-même hors-jeu et le saura.

Le droit n’est pas un « machin »; il est la matrice. Et les États qui choisissent de l’ignorer ne font qu’accélérer leur propre déphasage face à ce qu’imprime le logos de l’Histoire.

Ce n’est pas prendre un risque que de sortir d’une époque pour entrer dans une nouvelle ère.

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