Si la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, notre problème contemporain est peut-être que la paix est devenue, trop souvent, la continuation de la guerre.
Sous d’autres formes. L’utopie fixe l’horizon ; la civilisation construit le chemin. La frustration est peut-être, parfois, une transition à laquelle personne n’a donné de chemin.
Nous ne pouvons qu’être admiratifs devant les prodiges accomplis par la Chine en quelques décennies. Il faut commencer par le reconnaître, sans réticence ni arrière-pensée, parce que toute réflexion sérieuse sur la relation que nous entretenons avec elle doit partir de cette réalité.
Mais, cet hommage sincère rendu, une autre question apparaît : jusqu’où ce chemin peut-il se prolonger sous sa forme actuelle ?
Il ne débouche pas sur un état définitif de la mondialisation. Il rencontre progressivement une butée. L’accumulation des excédents chez les uns, des déficits chez les autres, la captation successive de la production, puis de la distribution et désormais d’une partie de l’intermédiation commerciale, ne peuvent se poursuivre indéfiniment sans produire leurs propres réactions.
L’affaire Shein n’en constitue qu’une manifestation particulièrement visible.
Lorsque l’usine s’est déplacée, nous avons cru pouvoir conserver le comptoir. Lorsque le comptoir commence à se déplacer à son tour, nous découvrons que la division internationale du travail sur laquelle reposait une partie de notre prospérité n’était pas un état stable du monde mais un moment de sa transformation.
Ils ont dépensé les dividendes de la paix
sans suffisamment investir dans les conditions
permettant à cette paix de continuer à produire
ses mêmes dividendes.
Alors apparaissent les droits de douane, les clauses de sauvegarde, les restrictions technologiques, les subventions défensives, les contrôles des investissements, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et, plus loin encore, la sécurisation des ressources et des territoires.
Entre la paix et la guerre s’installe ainsi tout un continuum d’états larvés que l’expression même de « guerre commerciale »» révèle assez bien.
J’ai déjà proposé de renverser la célèbre formule de Clausewitz. Celui-ci faisait de la guerre la continuation de la politique par d’autres moyens. Notre époque invite à se demander si ce que nous appelons encore la paix ne tend pas, dans certaines circonstances, à devenir la continuation de la guerre sous d’autres formes.
Tarifs, sanctions, embargos, contrôle des technologies, extraterritorialité du droit, sécurisation des matières premières, constitution de stocks, réarmement : la violence n’a pas disparu. Elle change de support, d’intensité et de comptabilité.
C’est ici que la question de la valeur réapparaît.
La guerre possède une valeur décomposable, mais essentiellement négative : vies humaines perdues, infrastructures détruites, capital productif immobilisé ou anéanti, échanges interrompus, populations déplacées, compétences détournées, ressources consacrées à l’armement puis à la reconstruction. Elle prélève sur les sociétés une sorte de « tribut négatif ».
La paix possède symétriquement une valeur décomposable : infrastructures préservées, commerce maintenu, confiance conservée, capitaux disponibles pour l’investissement productif, temps humain épargné, continuité des apprentissages, accumulation des savoirs et des patrimoines. Elle peut donc être regardée non seulement comme l’absence d’un coût, mais comme un « investissement positif ».
Dès lors que ces deux valeurs sont décomposables, elles deviennent au moins partiellement mesurables. Et dès lors qu’elles sont mesurables, rien n’interdit d’essayer de les faire entrer dans les instruments par lesquels nous administrons nos anticipations.
C’est peut-être là que les pays développés, et particulièrement l’Europe, ont commis leur erreur la plus profonde après la fin de la guerre froide.
Ils ont dépensé les dividendes de la paix sans suffisamment investir dans les conditions permettant à cette paix de continuer à produire ses mêmes dividendes.
Le postulat selon lequel nos économies pouvaient devenir des sociétés prospères de biens et de services n’avait rien d’absurde.
Ce postulat correspondait même à une intuition raisonnable : laisser progressivement les productions les plus intensives en travail à des économies en développement, conserver les fonctions à forte valeur ajoutée, investir dans la connaissance, les technologies, les infrastructures, les services et l’amélioration du niveau de vie.
Mais une société de biens et de services ne se décrète pas.
Elle s’organise.
Elle suppose de savoir :
Quelles compétences doivent demeurer souveraines,
Quelles productions peuvent être externalisées,
Quelle valeur doit rester sur le territoire,
Quelles dépendances sont acceptables,
Comment les gains de productivité sont répartis,
Comment les travailleurs déplacés par les transformations économiques sont reconvertis
Et, surtout, comment la valeur libérée par la mondialisation est réinvestie dans l’étape suivante.
Or l’accélération technologique a été foudroyante tandis que nos représentations économiques et politiques sont demeurées beaucoup plus lentes, figées dans la chrysalide ancienne.
Comment investir
dans la compensation
avant de devoir investir
dans la coercition ?
Nous avons raisonné en secteurs quand les chaînes de valeur devenaient des réseaux. Nous avons compté les marchandises lorsque les plateformes commençaient à capter les données. Nous avons surveillé les usines lorsque se déplaçait le comptoir. Nous avons regardé les balances commerciales lorsque se constituait une nouvelle géographie mondiale des infrastructures, des technologies et de la puissance.
Et nous avons souvent traité comme une dépense ce qui aurait dû être un investissement d’anticipation.
C’est précisément à cet endroit que l’ingénierie de la valeur prend son sens.
Elle ne consiste plus seulement à demander comment corriger un déficit commercial entre l’Europe et la Chine. Elle pose une question beaucoup plus générale : « Comment donner aujourd’hui une valeur aux déséquilibres dont nous savons qu’ils produiront demain des coûts infiniment supérieurs si nous les laissons s’accumuler ? »
Autrement dit, comment investir dans la compensation avant de devoir investir dans la coercition ?
Car le capital que nous refusons de consacrer suffisamment tôt à l’organisation d’un équilibre ne disparaît pas nécessairement.
Il peut revenir plus tard sous une autre forme.
Et beaucoup plus cher.
Il peut apparaître sous forme de barrières commerciales, de subventions défensives, de sécurisation des approvisionnements, de course aux armements, d’accaparement territorial ou, au terme de la dégradation, de destruction et de reconstruction.
Il peut acquérir une forme intraitable.
C’est peut-être l’un des paradoxes majeurs de notre époque : nous hésitons devant le coût de l’anticipation, mais nous trouvons des centaines de milliards lorsque l’échec de cette anticipation transforme la tension en urgence.
L’ingénierie de la valeur aurait précisément pour fonction de faire apparaître avant la crise la valeur que la crise nous forcera, autrement, à reconnaître après elle.
Au terme de cette réflexion apparaît donc une question qui dépasse encore celle de la mondialisation.
Si nous savons décomposer le coût de la guerre, si nous pouvons identifier le tribut négatif qu’elle prélève sur les hommes, les infrastructures, les patrimoines, les échanges, les connaissances et la confiance ; si nous pouvons, symétriquement, décomposer les bénéfices produits par la paix et considérer leur préservation comme un investissement positif, alors la question n’est plus seulement de savoir comment commercer.
Elle devient celle des conditions économiques, politiques et institutionnelles du « vivre-ensemble », dont il est notable de constater que c’est cette notion même qui a été attaquée en premier par les extrêmes-droites réactionnaires.
Il ne s’agit évidemment pas de rêver d’un monde sans nations, sans frontières, sans intérêts divergents ni rapports de puissance. Une civilisation universelle ne saurait être une civilisation uniforme.
Elle devrait précisément permettre la différence.
Mais permettre la différence suppose d’organiser les conditions dans lesquelles aucune différence de puissance, de richesse, de modèle politique, de démographie, de ressources ou de développement ne soit condamnée à se transformer mécaniquement en domination, frustration ou affrontement.
C’est peut-être ce qui manque encore à la mondialisation pour que les bonheurs qu’elle pourrait dispenser ne soient pas qu’ilusions et mirages.
Nous avons formidablement organisé la circulation des marchandises, des capitaux, des informations et, dans une moindre mesure, des personnes. Nous avons beaucoup moins bien organisé la circulation et la compensation des conséquences que ces mouvements produisent.
Or aucun système ne peut durablement demander à certains de supporter les externalités de la prospérité des autres sans faire naître tôt ou tard une réaction.
La réussite chinoise elle-même en fournit une illustration remarquable. Elle doit être reconnue pour ce qu’elle est : l’une des transformations économiques, industrielles, scientifiques et humaines les plus considérables de l’histoire contemporaine.
Mais précisément parce qu’elle a réussi, elle transforme les conditions de l’équilibre qui avait permis son succès.
Le monde qui a permis à la Chine de devenir ce qu’elle est ne peut demeurer exactement le même lorsque la Chine est devenue ce qu’elle est.
Et la réponse ne peut raisonnablement consister à lui demander de cesser de réussir.
Elle ne peut davantage consister, pour l’Europe ou les États-Unis, à accepter indéfiniment les conséquences de transformations qu’ils ne parviennent plus à absorber politiquement, économiquement ou socialement.
Il faut donc passer de la recherche d’un équilibre statique à l’organisation permanente des métamorphoses.
C’est ici que pourrait commencer une véritable civilisation universelle du « vivre-ensemble ».
Non par l’abolition des intérêts, mais par leur explicitation.
Non par la disparition des déséquilibres, mais par leur mesure.
Non par l’interdiction des ambitions, mais par l’organisation de voies permettant de les réaliser sans prédation.
Non par la négation des frustrations, mais par l’existence de mécanismes permettant de les reconnaître avant qu’elles ne deviennent ressentiment.
Non par la promesse d’une paix éternelle, mais par l’investissement permanent dans les conditions qui rendent la guerre moins rationnelle que la coopération.
Une telle civilisation aurait donc besoin d’une grammaire.
Elle devrait savoir distinguer le prix de la valeur, le commerce de la prédation, la dépendance de l’interdépendance, l’ambition de l’accaparement, la souveraineté de l’autarcie, la sécurité de la domination et la concurrence de la destruction.
Elle devrait également apprendre à introduire le temps dans ses calculs.
Car une frustration peut être reconnue aujourd’hui et compensée demain. Une ambition peut être légitime sans devoir être immédiatement satisfaite. Un déséquilibre peut être toléré s’il existe une trajectoire crédible permettant de le réduire. Un investissement peut constituer la contrepartie future d’un avantage présent.
C’est tout l’intérêt du paramètre d’attente.
Il permet de passer d’une civilisation de la réaction à une civilisation de l’anticipation.
Nous savons déjà inscrire une dette dans le temps. Nous savons actualiser un revenu futur. Nous savons assurer un risque qui ne s’est pas encore réalisé. Nous savons donner aujourd’hui une valeur à une tonne de carbone dont les conséquences climatiques se déploieront pendant des décennies.
Pourquoi serions-nous incapables d’élaborer progressivement des instruments permettant de donner une valeur aux déséquilibres économiques, sociaux ou stratégiques dont nous savons qu’ils nourriront demain les tensions ?
La technologie rend désormais envisageables des systèmes de mesure, de certification, de conditionnalité et de compensation infiniment plus sophistiqués que ceux dont disposaient les architectes de l’ordre international du XXe siècle.
Mais elle ne décidera de rien à notre place.
Le véritable problème n’est pas informatique.
Il est politique, juridique et, finalement, civilisationnel : qu’acceptons-nous de reconnaître comme valeur chez l’autre afin qu’il puisse reconnaître comme valeur ce que nous voulons préserver chez nous ?
C’est peut-être cela, au fond, le vivre-ensemble à l’échelle du monde.
Non pas s’aimer.
Non pas se ressembler.
Non pas renoncer à défendre ce que nous sommes.
Mais construire suffisamment de langage, de mesure, de droit, de confiance et de contreparties pour que la poursuite de nos intérêts respectifs produise davantage de valeur à partager que de valeur à détruire.
La civilisation ne commencerait alors pas avec la disparition du conflit.
Elle commencerait avec notre capacité à lui donner d’autres instruments que la destruction.
