La Turquie, les sabres et le goupillon

Alors que l’islamophobie est devenue, depuis le 11-Septembre-2001, le marqueur de la vie citoyenne et électorale, n’est-il pas temps de comprendre et mesurer ce qui se joue derrière les « racines chrétiennes de l’Europe » érigées en étendard.

Il existe une manière différente de regarder les rapports entre l’Europe, la Turquie et la Russie. Elle consiste à oublier un instant les discours identitaires, dont la chaîne CNEWS, ostentatoirement « catho » et crypto-russe, forte de plumes incisives, s’est faite spécialiste, pour regarder la carte.

La Turquie appartient à l’OTAN depuis 1952. Elle dispose d’une des principales armées de l’Alliance, d’une population de près de 90 millions d’habitants, contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles, constitue l’articulation géographique entre Méditerranée, mer Noire, Caucase et Moyen-Orient et développe désormais une industrie de défense capable de produire drones, missiles, bâtiments de guerre, véhicules blindés et systèmes électroniques.

Cette puissance devait aussi, selon la perspective ouverte à la fin du XXe siècle et formalisée par l’ouverture des négociations d’adhésion en 2005, pouvoir rejoindre un jour l’Union européenne.

Elle ne l’a pas fait.

Il existe évidemment de nombreuses raisons à cet échec. Chypre, les relations avec la Grèce, les droits fondamentaux, l’État de droit et, progressivement, l’évolution autoritaire du pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan ont constitué des obstacles réels et parfois considérables qui ne doivent pas être considérés comme insurmontables au risque de faire de ce qui ne doit pas l’être la brèche dans le mur et la frontière fermée sur le pont.

A ce titre, une autre dimension de cette histoire, qui constitue un polarisateur puissant au sein des opinions publiques, mérite d’être examinée.
Pendant une vingtaine d’années, l’adhésion de la Turquie a aussi été combattue au nom de la définition civilisationnelle de l’Europe.

L’Europe aurait des « racines chrétiennes ». La Turquie serait musulmane. La géographie, l’histoire et la culture traceraient ainsi une frontière que les traités ne devraient pas franchir.

Cette opposition a constitué en France l’un des chevaux de bataille du Front national et des courants souverainistes avant de gagner une partie beaucoup plus large de la droite européenne.

Regardons maintenant cette histoire non plus depuis Paris, Berlin ou Bruxelles, mais depuis Moscou.

Que gagne la Russie à une Turquie profondément arrimée à l’Europe ?

Presque rien. Elle perd même.

Que gagne-t-elle, au contraire, à une Turquie suffisamment occidentale pour demeurer dans l’OTAN mais suffisamment éloignée de l’Europe politique pour conserver une position autonome entre Bruxelles, Washington et Moscou ?

Beaucoup. Un trouble tel qu’il offre la possibilité de réduire la capacité de mouvement de l’ensemble.

Car la Turquie n’est pas simplement un pays musulman situé aux marges de l’Europe.

C’est un verrou géopolitique.

La convention de Montreux octroie à la Turquie un rôle déterminant dans l’accès naval à la mer Noire. Son territoire borde ou approche plusieurs des principaux espaces de confrontation entre Russie et Occident. Son armée constitue une masse militaire considérable. Son industrie de défense lui donne progressivement une autonomie technologique que peu d’États européens possèdent individuellement.
Elle est la Sublime Porte. Difficile à atteindre parce qu’elle est sublime.

Et voici le paradoxe.

La Russie elle-même ne peut pas se définir simplement contre l’islam.

Elle comprend une importante population musulmane et Vladimir Poutine présente régulièrement « l’islam traditionnel » comme partie intégrante de l’histoire et du tissu culturel de la Fédération de Russie. L’islam peut donc être incorporé à la définition de la puissance russe.

Pourquoi devrait-il nécessairement être incompatible avec celle de la puissance européenne ?

La question mérite d’être d’autant plus posée qu’il y a une croisade médiatique, accompagnée d’un courant d’opinion islamophobe, sur certains médias ont établi leurs positions.

Elle l’est d’autant plus que les fractures civilisationnelles européennes présentent pour Moscou un intérêt stratégique objectif, qu’elles soient ou non directement provoquées par lui.

Une puissance n’a pas besoin d’inventer les fractures de son adversaire.

Il lui suffit de savoir les exploiter.

Une Europe persuadée que son identité exige de repousser durablement la Turquie produit elle-même un résultat remarquable : elle sépare son espace politique d’une puissance militaire que l’Alliance atlantique, elle, considère depuis plus de soixante-dix ans comme indispensable à son dispositif.

C’est peut-être ici que le débat sur les « racines chrétiennes de l’Europe » prend une dimension inattendue, qu’il faut aller chercher dans la mémoire cache.

Il ne s’agit plus de savoir si cette formule est historiquement exacte, philosophiquement satisfaisante ou religieusement légitime.

Il s’agit de savoir ce qu’elle coûte et, accessoirement, si elle correspond à la définition que les peuples veulent donner à leur temps.Normalement, c’est le Politique qui traite cela. Souverainement.

Car une frontière civilisationnelle peut devenir une frontière stratégique. Et une frontière stratégique peut devenir une diminution de puissance.

La Russie postsoviétique n’a pas accepté que ses frontières juridiquement définies constituent nécessairement les limites définitives de son espace de puissance.

L’Europe pourrait ainsi avoir commis une erreur singulière : croire qu’en réduisant son amplitude elle augmentait sa souveraineté.

Or la puissance fonctionne souvent exactement à l’inverse.

Elle consiste à agréger.

Des territoires, des populations, des capacités industrielles, des ressources, des technologies, des armées, des accès maritimes, des alliances et, surtout, des différences que l’organisation politique rend compatibles. Des différences.

Les États-Unis sont une puissance d’agrégation et la Chine, qui sait parfaitement l’être, est aussi une puissance d’échelle.
La Russie elle-même administre sa diversité ethnique et religieuse au nom de la continuité de sa puissance. Vladimir Poutine fait tous les ans ce que les contempteurs de l’Union Européenne ou de la France, et autres zélotes médiatiques, ironisent de voir faire à nos dirigeants: il présente ses voeux aux musulmans russes pour l’Aïd al-Fitr et l’Aïd al-Adha.

Il condamne « l’islam radical », mais en 2015, il a critiqué les caricatures de Mahomet. Il ne peut être que curieux, voire symptomatique, de considérer que les partis souverainistes, leurs cercles d’influence, travaillent l’Europe au corps pour que cette Europe ne fasse pas ce que Poutine, pour lequel ils nourrissent une certaine admiration, fait lui-même.

Le rejet de l’entrée de la Turquie dans l’UE a été le fer de lance du FN et des souverainistes au nom des racines chrétiennes de l’Europe. C’est le propulseur de la fusée Le Pen.

Le dernier étage appartient à quelle souveraineté?

Pourquoi l’Europe devrait-elle chercher sa souveraineté dans le rétrécissement ? La Turquie constitue à cet égard un extraordinaire cas d’école.

Il ne s’agit pas de refaire, rétrospectivement, son procès d’adhésion ni d’affirmer que son entrée dans l’Union aurait nécessairement été souhaitable ou possible. Cela appartient à un très vieux débat: celui portant sur le sexe des anges.

Il s’agit de poser une question beaucoup plus inconfortable :

Combien de puissance l’Europe a-t-elle sacrifiée à la définition identitaire d’elle-même ?

Et surtout : qui bénéficie de cette perte ?

Moscou regarde depuis longtemps vers Ankara.

Ankara regarde alternativement vers Moscou, Washington, Bruxelles, l’Asie centrale, le Caucase, le Moyen-Orient et l’Afrique.

C’est précisément ce qu’une puissance devenue suffisamment autonome peut se permettre de faire : mettre sa position géographique, militaire et industrielle aux enchères de la géopolitique.

L’Europe, elle, regarde la Turquie de l’autre côté de sa frontière.

Elle pourrait un jour découvrir qu’elle n’avait pas seulement tracé une frontière culturelle.

Elle avait tracé la limite de sa propre puissance.

Il y avait donc quelque chose d’étrangement éloquent dans le revolver offert par Recep Tayyip Erdoğan aux dirigeants réunis à l’occasion du 36e sommet de l’OTAN, tenu à Ankara les 7 et 8 juillet 2026.

L’objet était encombrant. Le symbole beaucoup moins.

Pendant que l’Europe se demandait si la Turquie appartenait à sa civilisation, la Turquie construisait les instruments de sa souveraineté.

Et la puissance, contrairement aux civilisations, ne demande pas de certificat de baptême.

Shein: de la guerre commerciale à l’ingénierie de la valeur

Les excès de tension développent leur propre transformation de valeur, puisque qu’ils dégénèrent en course à l’armement, en fourches douanières, en accaparation territoriale, et transmutent les économies qui y cèdent inéluctablement en économies tournées vers la confrontation. La guerre peut être alors comprise, entre autres choses, comme l’un des mécanismes ultimes – et les plus destructeurs – par lesquels des sociétés attribuent une valeur à ce qu’elles n’ont pas su valoriser, garantir ou partager en temps de paix. L’enjeu d’une ingénierie de la valeur n’est donc pas seulement économique. Il consiste à construire suffisamment tôt les instruments permettant aux tensions de trouver une contrepartie avant qu’elles ne transforment elles-mêmes la valeur en puissance de coercition. C’est le point de départ de la proposition de La France d’Aplomb visant à empêcher que l’incapacité à valoriser et compenser un déséquilibre économique conduise les acteurs à convertir, jusqu’à un seuil difficilement réversible, leurs ressources productives en instruments de coercition.

La Chine a inventé le jeu de Go. Je ne crois pas qu’il soit très judicieux, même pour des raisons liées à la mise en scène de la politique intérieuse, de jouer à la marelle avec elle.

Hier matin, une dépêche de l’Agence France Presse rapporte que Pékin menace la France de rétorsions. Cela fait suite aux mesures prises pour imposer des pénalités forfaitaires à Shein et un ensemble de plateformes commerciales, taxées dans le cadre de la lutte contre la fast fashion.

Ces mesures étaient maladroites.

Un problème réel mal posé a moins de chances d’être réglé que s’il est bien et respectueusement posé. Ce qui légitime plus encore la fermeté de la position, c’est la raison réciproque.

Le problème existe. C’est un déficit commercial qui se creuse et le risque de déclassement qu’il fait peser sur la France, mais aussi sur l’Europe.

A la fin du mois d’août 2026, Ursula von der Leyen s’est alarmée du fait que le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine atteignait désormais près d’un milliard d’euros par jour, affichant une hausse de 10 % depuis le début de l’année.
Elle a appelé Pékin à rééquilibrer ses relations commerciales et à respecter ses engagements, sous peine de voir l’UE utiliser l’ensemble de ses leviers de rétorsion.

C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

Cette mise en garde de la présidente de la Commission Européenne est percutée, remise en avant sur X/Twitter, par une réaction à vif que le chancelier allemand avait livrée à son retour de Pékin en février 2026. Il avait déclaré que l’Allemagne n’était « tout simplement plus assez productive ». Il avait directement comparé la dynamique industrielle chinoise au modèle social allemand, s’en prenant ouvertement à la semaine de quatre jours et au culte du work-life balance.

J’ai interrogé la place de la Chine, il y a quelques jours, comme « ennemi économique ou partenaire négligé ». J’abandonne aux experts et aux économistes le soin d’examiner en profondeur et sous toutes les coutures – structurelle, politique, etc – les raisons de d’un déséquilibre nocif pour engager une approche plus apparentée à l’analyse des mouvement sur un jeu de Go.

Ma première démarche est de sortir de la crispation mutuelle et des postures pour constater, d’abord, que ce que met en évidence le premier plan de ce qui apparaît comme le début d’un bras de fer, fait ressortir un autre plan au sein duquel le niveau de lecture peut être affiné.
Ce qui a accéléré et précipité la crise, ce n’est pas la fast fashion. La fast fashion la cristallise aux yeux des opinions publiques et représente le chiffon rouge idéal, avec sa dimension moralisatrice, pour concentrer les colères et mobiliser l’hostilité.

Mais ce qui est en cause, c’est plutôt le commerce en ligne mis en place par la Chine en concurrence à Amazon. Ce qui semble évident, c’est que, derrière les pénalités infligées, au nom de la lutte contre la fast fashion, se cache une dimension dont le nom n’est pas dit.

Le commerce en ligne dépossède des entreprises, dans le textile, mais aussi d’autres secteurs, à la fois des marges qu’elles font sur des produits fabriqués en Chine qui sont vendus directement par des plateformes basées à Shenzhen, pour citer la plus grande ville-usine. C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

C’est là que le bât blesse. Le phénomène ne consiste donc pas nécessairement à substituer une production chinoise à une production européenne. Dans une partie des biens de consommation, la ligne de production était déjà chinoise.

Il consiste aussi à substituer une distribution chinoise à une distribution européenne de produits chinois. Le commerçant européen perd alors deux fois.
Il perd naturellement la vente.
Mais il perd également la marge d’intermédiation qu’il captait auparavant sur l’importation chinoise.

Posé dans ces premiers termes, ce qui apparaît, ce n’est pas seulement une concurrence entre produits. C’est une concurrence entre chaînes de valeur.

C’est probablement le nom qui manque dans une partie du débat sur la fast fashion.
Les 5,6 milliards d’euros de marchandises chinoises importées directement en France par ces plateformes de commerce en ligne, en 2025, ne signifient pas seulement 5,6 milliards supplémentaires d’importations.

Ils représentent potentiellement une quantité beaucoup plus importante de chiffre d’affaires final qui n’a jamais été réalisé dans le réseau commercial français.

C’est une distinction essentielle qu’il est nécessaire de faire.

La fast fashion serait alors une manifestation sectorielle d’un phénomène beaucoup plus général: la captation directe, depuis le pays producteur, de la valeur qui se formait auparavant entre l’usine chinoise et le consommateur européen et formait, depuis l’entrée de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce, le modus vivendi sur lequel les ensembles interagissaient.

En surtaxant des paquets acheminés vers le consommateur, nous croyons taxer un mode de consommation alors que nous sommes peut-être en train d’essayer, maladroitement, de répondre à une désintermédiation transfrontalière massive de notre appareil commercial.

Le distributeur européen n’est plus indispensable pour savoir quoi vendre, ni pour faire fabriquer, ni pour présenter le produit, ni pour encaisser, ni même nécessairement pour organiser sa livraison.

C’est une rupture considérable.

Ce qui permet de préciser notre notion de « captation » inopportune, et donc opposable, c’est que ce n’est pas la valeur existante qui est littéralement saisie. C’est la fonction économique permettant de la créer qui change de territoire.

Le commerçant européen ne se fait pas prendre sa marge: il devient inutile dans la transaction.

C’est économiquement beaucoup plus inquiétant car taxer Shein peut renchérir le vêtement sans restaurer la fonction économique du distributeur européen.

Abordée de cette manière, nous pouvons considérer, objectivement et sur des bases d’analyse solides et étayées, que les conditions initiales – c’est-à-dire celles pour lesquelles la délocalisation de la fabrication a longtemps pu sembler économiquement supportable puisque compensée dans la distribution – ont dérivé vers un point critique.

Le commerce électronique transfrontalier permet donc, aujourd’hui, au producteur – ou à une plateforme extrêmement intégrée à son écosystème productif – de demander en quelque sorte : pourquoi laisser au distributeur européen la différence entre le prix chinois et le prix européen puisque nous pouvons désormais atteindre directement son client ?

La Chine n’a pas pu ignorer l’opportunité. Elle ne peut pas ignorer la nature de la « captation » que cela représente puisque son volume saute aux yeux.

Si les intérêts respectifs et légitimes s’embrassaient jusqu’à l’éclosion de ce phénomène, ils divergent maintenant et sont au bord d’une fracture que même des opérations stratégiques ou marginales comme celle de Stellantis sur Leapsmotor, ou encore BHV avec Shein, ne parviennent plus à réduire.

Après avoir déplacé l’usine, la mondialisation numérique a déplacé le comptoir. Et après le comptoir, elle vient maintenant effacer la place de marché elle-même. Le marché ne peut que réagir.

L’enjeu du XXIe siècle est un enjeu des métamorphoses. Ne nous trompons pas sur la nature des phénomènes que traduisent les tensions que nous enregistrons actuellement, à cet endroit, sur le tissu de la mondialisation.

Ces tensions anticipent un butée: que se passera-t-il lorsque les réservoirs de croissance, de compétitivité, de délocalisation auront été épuisées? L’Afrique a-t-elle vocation à être la nouvelle frontière?

L’Afrique, pas davantage que n’importe quelle autre frontière, ne doit surtout pas devenir simplement la prochaine “réserve” dans laquelle la mondialisation irait chercher ce qu’elle a épuisé ailleurs.

C’est un coresponsabilité, au titre d’une gouvernance globale appaisée, que l’Europe et la Chine devrait être en mesure de partager pour en construire l’effet désiré.

Le sujet devient vraiment intéressant lorsqu’on cesse de chercher un « coupable » unique pour qualifier la réalité d’un système arrivé au point où chacun commence à subir les effets secondaires du modèle dont il a bénéficié et cherche le moyen d’y surseoir.

La Chine a dit qu’elle allait se tourner vers son marché intérieur.
Elle souffre actuellement d’une demande intérieure insuffisante.

Pékin doit réorienter progressivement son modèle vers la consommation domestique. Pour assurer cette orientation, qui correspond aux orientations du plan quinquennal adopté fin 2025 à l’horizon 2035, il faut que les ménages chinois disposent d’une part plus importante du revenu national : meilleurs salaires, meilleure protection sociale, moindre besoin d’épargne de précaution, éventuellement réduction du temps de travail, etc.
Mais si l’on augmente fortement le coût du travail sans gains correspondants de productivité, on menace l’un des avantages ayant permis l’expansion extérieure chinoise.

L’euro ou le yuan savent dire: un euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Capter davantage de valeur en aval pourrait permettre de mieux rémunérer le système productif chinois sans augmenter dans la même proportion le prix sortie-usine.

C’est, potentiellement, une manière de financer la montée du revenu chinois par la désintermédiation internationale plutôt que par une hausse équivalente du prix industriel.
Et les effets contre-productifs se multiplient : plus la Chine capture l’aval, plus elle fragilise les distributeurs étrangers ; plus elle les fragilise, plus les réactions protectionnistes deviennent probables ; plus ces réactions se multiplient, plus le moteur exportateur chinois devient vulnérable.

L’Europe vieillit.
La Chine vieillit.
Toutes deux ont besoin de davantage de productivité, d’automatisation, de revenus par actif et de conditions permettant aux jeunes générations de construire une famille.

Elles ont donc, sous leurs conflits commerciaux immédiats, un problème structurel étonnamment semblable.

L’idée qui apparaît est celle-ci: la relation sino-européenne ne devrait peut-être plus être négociée autour du prix auquel nous échangeons nos produits, mais autour des conditions auxquelles deux sociétés vieillissantes peuvent continuer à créer suffisamment de valeur pour financer leur modèle social, leur transition technologique et leur renouvellement démographique.

C’est à partir d’ici que l’idée, développée, il y a quelques jours, d’un « crypto-actif », devient beaucoup plus précise si l’on cesse de parler de cet instrument comme d’une monnaie alternative pour parler plutôt d’un instrument tokenisé de compensation programmable.

Il s’agit de créer une unité de compte capable d’enregistrer plusieurs déséquilibres hétérogènes, de leur attribuer une valeur, puis de déclencher automatiquement des contreparties jusqu’à compensation. Techniquement, c’est beaucoup plus proche de ce que la BRI appelle aujourd’hui un unified ledger : des actifs, de la monnaie et des engagements programmables sur une même infrastructure, permettant des transactions conditionnelles et atomiques.

Imaginons une relation UE-Chine dans laquelle on mesure plusieurs écarts: excédent commercial chinois, part de valeur ajoutée localisée, accès réciproque aux marchés, investissements productifs, différence de normes sociales ou environnementales, contribution à la recherche, éventuellement certains déséquilibres liés à la transition démographique. On ne les additionnerait évidemment pas naïvement en euros. Il faudrait construire des coefficients de conversion conventionnels.

C’est là que sa plasticité apporte quelque chose que les monnaies classiques font mal. L’euro ou le yuan savent dire: 1 euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Un actif programmable peut porter ces règles.

Et surtout il peut rendre la compensation conditionnelle. La BRI (Banque des règlements internationaux) insiste justement sur cette possibilité : sur un registre tokenisé, plusieurs obligations peuvent être composées et exécutées de manière atomique – soit toutes les conditions sont satisfaites, soit aucune transaction n’est réglée.

Prenons un exemple extrêmement simplifié. L’Europe accumule 100 unités de déficit avec la Chine. Au lieu que ces 100 restent simplement un déséquilibre comptable, un mécanisme conventionnel pourrait dire :

« 100 unités de déséquilibre = 100 droits de rééquilibrage ».

La Chine peut les éteindre de plusieurs manières convenues:

  • 30 par implantation productive réelle en Europe;
  • 20 par augmentation d’importations européennes;
  • 15 par investissement conjoint dans des pays tiers;
  • 10 par respect de critères sociaux ou environnementaux améliorés;
  • 25 restent à compenser autrement.

Et l’Europe disposerait, elle-même, de voies symétriques lorsqu’un déséquilibre inverse apparaît.

Le mot essentiel devient alors « fongibilité conditionnelle ».

Un tel point de chute rendrait partiellement fongibles des choses qui ne le sont naturellement pas – commerce, investissement, carbone, production, accès au marché – sans prétendre qu’elles sont identiques. C’est la convention politique qui détermine leurs coefficients d’équivalence.

Et c’est exactement ce que l’économie publique fait déjà en permanence. Le prix du carbone est une convention construite pour faire apparaître dans une transaction un coût que le prix marchand ignorait. Le saut supplémentaire consiste à appliquer ce principe non plus à une seule externalité mais à un ensemble d’écarts systémiques entre deux économies.

Le schéma le plus robuste serait donc un token de règlement sans cours autonome, émis et détruit selon des règles institutionnelles. Le FMI et la BRI distinguent justement cette tokenisation réglementée des stablecoins privés et mettent en avant des règlements adossés à la monnaie de banque centrale ou aux dépôts bancaires tokenisés.
Le token ne devrait pas valoir quelque chose. Il devrait attester que quelque chose reste à équilibrer.
Puis disparaître lorsque la contrepartie, de bonne foi, est réalisée.
Cela ressemble presque à un bancor programmable, mais multidimensionnel. Keynes voulait que le bancor fasse peser une contrainte aussi bien sur le pays durablement excédentaire que sur le pays déficitaire afin d’empêcher l’accumulation perpétuelle des déséquilibres.

Cet instrument, qu’il reste à mettre en place et à agréer, y ajoute quelque chose dont Keynes ne pouvait évidemment pas disposer techniquement à son époque: la possibilité de déterminer à l’intérieur de chaque unité de déséquilibre quelles contreparties qualitatives peuvent l’annuler.

Pris séparément, l’objectif de la Chine de vouloir augmenter les revenus de sa population, investir davantage à l’étranger et poursuivre sa montée technologique et celui de l’Europe de préserver sa valeur ajoutée, récupérer de l’investissement productif et retrouver une capacité de projection, entrent facilement en conflit.

Votre mécanisme chercherait à déterminer quelles actions chinoises bénéfiques à la Chine produisent simultanément une réduction du déséquilibre européen – et quelles actions européennes bénéfiques à l’Europe répondent simultanément aux besoins chinois ?

Lorsque les deux coefficients deviennent égaux, la contrepartie s’annule.
C’est très différent d’un droit de douane : le droit de douane pénalise un flux. L’innovation chercherait à orienter le flux vers une configuration mutuellement soutenable.

C’est aussi très différent d’un taux de change : le taux de change agit aveuglément sur toute l’économie. Le dispositif en vue pourrait être sectoriel, progressif et conditionnel.

« Donner une valeur différentielle aux écarts systémiques à combler des deux côtés » est le point de départ. La difficulté n’est plus principalement informatique. Les technologies de tokenisation permettent déjà largement le paramétrage nécessaire. La difficulté formidable serait politique et métrologique : décider ce que l’on mesure, qui le certifie, quels coefficients relient les dimensions entre elles et à partir de quel moment une contrepartie est réputée acquittée.

Mais c’est justement le précédent du carbone qui montre que l’impossibilité apparente de donner un prix à une externalité n’empêche pas de construire institutionnellement une unité de compensation.

On pourrait presque appeler cela, non pas une cryptomonnaie, mais une chambre de compensation des souverainetés économiques. Et là, je pense que votre idée gagne nettement en solidité conceptuelle.

On objectera possiblement que les États pratiquent déjà cette ingénierie : droits de douane, clauses de sauvegarde, mécanismes compensatoires, normes, subventions, accords commerciaux ou prix du carbone constituent autant de tentatives pour faire entrer dans le calcul économique ce que le marché ne valorise pas spontanément.

C’est exact.

Ce qui manque n’est donc pas nécessairement l’instrument, mais son architecture. Ces mécanismes demeurent compartimentés : chacun mesure un écart particulier, lui applique sa propre unité, sa propre temporalité et sa propre réponse.

L’hypothèse proposée ici consiste à franchir une étape supplémentaire : rendre certains de ces écarts conventionnellement commensurables afin qu’une création de valeur vérifiable d’un côté puisse constituer la contrepartie d’un déséquilibre constaté de l’autre. Non plus seulement taxer, sanctionner ou subventionner, mais mesurer, inscrire, attendre, compenser puis éteindre.

La technologie ne crée pas cette politique. Elle peut désormais lui donner une infrastructure.

Le maître des horloges dépouillé

En raccourcissant le mandat présidentiel, en synchronisant les élections et en limitant la durée d’exercice de la magistrature suprême, la Ve République a cru rapprocher le pouvoir du peuple. Un quart de siècle plus tard, une autre hypothèse mérite d’être examinée: à force de régler toutes les institutions sur l’heure du présent, n’avons-nous pas déréglé l’horloge qui permettait à la nation de se représenter dans le temps?

Il faudra peut-être un jour rebâtir ce que nous avons défait.

La proposition paraîtra réactionnaire à ceux qui confondent réforme et progrès, durée et immobilisme, accélération et démocratie. Elle ne procède pourtant d’aucune nostalgie du septennat ni d’une quelconque dévotion à l’exercice solitaire du pouvoir.

Elle naît d’une interrogation beaucoup plus simple: qu’avons-nous réellement modifié lorsque nous avons changé la durée et l’agencement des mandats de la Ve République ?

Nous avons répondu : le fonctionnement des institutions.

Peut-être avons-nous touché à quelque chose de plus profond : leur rapport au temps.

La Constitution confie au président de la République une fonction singulière. Son article 5 dispose qu’il assure, « par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État ».

Ces mots doivent être pris au sérieux.
L’arbitrage suppose une distance. La continuité suppose une durée.

Le chef de l’État n’était donc pas simplement le détenteur d’une série de prérogatives disposées au sommet d’un organigramme. La Constitution l’installait dans une temporalité particulière.

Le septennat, hérité certes d’une histoire antérieure à 1958, produisait sous la Ve République un effet remarquable: le président et l’Assemblée nationale n’étaient pas élus selon la même horloge.

Sept ans d’un côté. Cinq de l’autre.

De Gaulle avait parfaitement conscience de la nécessité de cette distinction. Dans sa conférence de presse du 31 janvier 1964, il récusait précisément l’idée que président et députés fussent élus simultanément. Le chef de l’État devait tirer sa légitimité de la nation sans devenir le produit du même mouvement partisan que la majorité parlementaire.

Il fallait donc que plusieurs temps coexistent.

Ce que l’on appellera beaucoup plus tard le « maître des horloges » n’était peut-être pas seulement une heureuse métaphore du pouvoir présidentiel.

Pour être maître des horloges, encore faut-il qu’il y en ait plusieurs.

Il existe à cet égard une propriété presque trop belle pour qu’on y prête spontanément une signification politique.

Deux cycles de sept et cinq ans partis du même point ne retrouvent leur coïncidence qu’au bout de trente-cinq ans.

Entre-temps, ils se croisent, s’écartent, se nourrissent de passions et de loisirs différents, se rapprochent, se décalent.

Une présidentielle intervient sous une majorité parlementaire issue d’un autre moment. Des législatives interrogent le pays au milieu d’un mandat présidentiel. Une dissolution introduit encore un autre instant. Une cohabitation peut apparaître.

Ce que nous avons longtemps considéré comme des imperfections ou des accidents était peut-être aussi la manifestation d’une propriété essentielle du régime : le peuple n’était jamais définitivement enfermé dans la photographie d’une seule élection, ni dans le selfie prédominant qu’une génération est susceptible de faire d’elle-même.

Le temps continuait d’entrer dans les institutions.

Et avec lui entraient de nouveaux électeurs, de nouvelles expériences collectives, de nouveaux rapports sociaux, de nouvelles circonstances historiques.

Le peuple se représentait plusieurs fois, à différents âges de lui-même.

Une nation est un peuple dans le temps

C’est ici que la question institutionnelle rencontre la question démographique.

Une nation ne se réduit pas à l’addition des personnes vivantes sur son territoire un dimanche d’élection.

Elle constitue un peuple dans ses mémoires, donc dans le temps.

Elle reçoit des morts une langue, des institutions, des frontières, des œuvres, des dettes, des infrastructures, des traumatismes, des promesses et des obligations. Elle les transmettra à des êtres qui ne sont pas encore électeurs, et pour certains pas encore nés.

Le peuple souverain possède ainsi une profondeur temporelle que le corps électoral instantané ne peut épuiser.

Or la démographie française s’est profondément transformée.

La durée de la vie s’est allongée. La natalité s’est affaiblie. Le poids relatif des générations âgées augmente. Les nouvelles cohortes électorales sont moins nombreuses et, surtout, les jeunes générations participent moins régulièrement aux scrutins que leurs aînées.

Il ne s’agit évidemment pas de contester le suffrage des plus âgés. Une voix demeure une voix et l’égalité politique ne se divise pas selon l’espérance de vie.

Le problème est différent.

Population, population majeure, inscrits et votants effectifs constituent quatre ensembles dont les pyramides des âges ne se superposent plus nécessairement.

Ainsi peut progressivement apparaître un écart entre le peuple dans sa continuité historique et sa manifestation électorale à un instant donné.

C’est un désassemblage.

Nous avons accéléré l’horloge au moment où ralentissait le renouvellement des générations

C’est dans ce contexte qu’intervient le quinquennat.

Jacques Chirac avait longtemps manifesté ses réserves. Il finit par accepter en 2000, sous une pression intense, la réduction de sept à cinq ans du mandat présidentiel. La réforme fut présentée comme une modernisation démocratique: consulter plus fréquemment le peuple, réduire le risque des cohabitations, adapter les institutions au rythme contemporain.

L’argument était séduisant.

Il reposait cependant sur un présupposé rarement interrogé: « plus fréquemment » signifie-t-il nécessairement « plus démocratiquement »?

Le quinquennat fut suivi d’une décision dont la portée devait être plus considérable encore : placer les législatives après la présidentielle.

Dès 2002, les Français élisent le président puis, quelques semaines plus tard, sont invités à lui fournir une majorité.

Deux horloges commencent à n’en former pratiquement plus qu’une.

Présidentielle, législatives, majorité gouvernementale : le même moment politique se propage désormais presque instantanément à l’ensemble de l’architecture exécutive et parlementaire.

La réforme destinée à rapprocher la démocratie du peuple a ainsi produit un étrange résultat: elle a diminué le nombre de moments différents auxquels le peuple intervient dans la formation des pouvoirs nationaux.

Nous avons augmenté la fréquence de l’élection présidentielle mais diminué le déphasage démocratique et privé la République de l’amplitude de diction, de souveraineté, que l’architecture constitutionnelle originelle lui avait conféré.

Du peuple photographié au peuple selfie

La majorité parlementaire possède une propriété particulière: elle transforme un instant en durée.
Une élection a lieu. Le rapport des forces de ce dimanche devient un nombre de députés. Et ce nombre demeure tandis que la société, elle, continue de bouger.

La majorité est la solidification institutionnelle d’une photographie électorale.
Ce n’est pas une anomalie : toute représentation suppose nécessairement cette fixation.
Mais précisément parce qu’elle est statique, elle avait besoin de rencontrer d’autres temporalités.

Le septennat, le cycle législatif de cinq ans, la possibilité de dissolution, la succession des consultations faisaient entrer périodiquement le mouvement du pays dans cette statique et surplombait l’ensemble par le rythme régulier, tranquille, que représente cette inertie institutionnelle propre à notre système institutionnel.

En synchronisant présidentielle et législatives, nous avons voulu supprimer une friction.
Nous n’avons évidemment pas supprimé le mouvement de la société.
Nous avons seulement diminué le nombre de mécanismes permettant aux institutions de l’absorber.

Alors survient la dissolution.
On la décrit comme un événement politique, une décision tactique, quelquefois comme une faute.
Elle pourrait également être comprise comme autre chose : le retour brutal du temps dans une architecture qui avait cru pouvoir le synchroniser.

Lorsque la photographie parlementaire ne correspond plus suffisamment au mouvement politique du pays, il faut reprendre la photographie.
Mais si celle-ci produit une Assemblée sans majorité claire, le mécanisme se grippe.
Le Politique, et la nature des chambres, n’est pas d’afficher une série d’instantanés du peuple en selfies.

La statique parlementaire répercute alors des ondes de choc beaucoup plus profondes qu’une querelle de partis. Elle rencontre les transformations démographiques, la fragmentation sociale, la défiance, l’abstention, la dispersion électorale.

Et simultanément, le Parlement prétend imposer son propre temps à tout le système.

Car une seconde révolution s’est produite pendant que nous raccourcissions la première horloge. C’est celle de l’information.

Le temps médiatique quotidien est devenu continu. Le continu est devenu instantané. L’instantané est devenu algorithmique.

Déclaration, réaction, extrait vidéo, indignation, sondage, commentaire, contre-commentaire : la pulsation politique se mesure désormais en minutes, quelquefois en secondes.

Le Parlement en reçoit l’onde et l’amplifie.

Sa fonction délibérative risque alors de devenir une fonction réactive. La séance produit la séquence ; la séquence nourrit le média ; le média excite la séance. Chacun accélère le pouls de l’autre.

Le temps le plus court remonte ainsi toute la chaîne institutionnelle et prétend imposer sa fréquence aux autres.

Pourtant une nation ne vit pas à cette vitesse.
Une armée se construit en décennies.
Une politique énergétique se juge sur trente ou cinquante ans.
Une dette publique engage ceux qui ne votent pas encore.
Une politique démographique produit ses conséquences une génération plus tard.
Une infrastructure survit parfois un siècle à ceux qui l’ont décidée.

Le Parlement a toute légitimité pour en décider. Mais le temps du Parlement n’est pas le temps de ce sur quoi il décide.

C’est précisément pour cette raison qu’une République a besoin d’institutions capables d’habiter plusieurs temporalités.

Puis vint une autre réforme.

En 2008, sous Nicolas Sarkozy, l’exercice de la présidence fut limité à deux mandats consécutifs.

L’intention démocratique pouvait, là encore, sembler incontestable : empêcher l’accaparement durable du pouvoir et favoriser son renouvellement.

Mais Nicolas Sarkozy avait lui-même identifié le point de rupture. En juillet 2008, il déclarait que la véritable controverse institutionnelle aurait dû avoir lieu au moment du passage du septennat au quinquennat, parce que c’était alors que s’était produit, selon ses propres termes, le « vrai bouleversement institutionnel ».

Il avait raison.
Pris séparément, chacun des changements pouvait être défendu.
Cinq ans plutôt que sept : davantage de responsabilité démocratique.
Les législatives après la présidentielle : davantage de cohérence.
Deux mandats consécutifs : davantage d’alternance.
Pris ensemble, ils ont produit autre chose.

Ils ont transformé le rapport du président au temps.

On ne lui a pas nécessairement retiré ses pouvoirs. L’article 5 demeure. Le droit de dissolution demeure. Il reste chef des armées. Il nomme le Premier ministre. Il préside le Conseil des ministres.

On lui a retiré du temps.

Et, plus précisément encore, on lui a retiré une partie de la maîtrise du déphasage.

Le maître des horloges a été dépouillé parce que nous avons progressivement supprimé les horloges qu’il devait accorder.

la Ve République n’avait pas seulement distribué des compétences.
Elle avait distribué des durées.

C’est peut-être ainsi que meurent certaines architectures institutionnelles.
Pas nécessairement par un coup d’État.
Pas nécessairement par l’abrogation solennelle d’une Constitution et la proclamation d’une suivante.
Elles peuvent changer de nature par modifications successives de leurs paramètres.

On conserve les articles. On conserve les palais. On conserve les titres et les cérémonies. Le président reste président, le Premier ministre reste Premier ministre, l’Assemblée reste Assemblée.

Mais on change la durée, puis le calendrier, puis les limites.

Et le système, extérieurement identique, ne produit plus les mêmes relations entre ses organes.

On peut changer de régime simplement en déréglant son horloge interne.

Voilà peut-être ce que nous n’avons pas suffisamment mesuré depuis 2000.

La Ve République avait été construite pour empêcher que le temps court des combinaisons parlementaires absorbe le temps long de l’État. Un quart de siècle plus tard, l’accélération médiatique donne au présent une puissance que les fondateurs du régime ne pouvaient imaginer, tandis que l’architecture temporelle qui devait lui opposer de la durée a été considérablement affaiblie.

Nous pensions rendre la République plus démocratique.

Mais si une nation constitue un peuple dans le temps, la démocratie ne consiste pas seulement à demander plus souvent au peuple ce qu’il veut maintenant pour maintenant, mais de lui demander qui il veut être pour durer, grandir, progresser.

Elle consiste également à permettre à ce peuple de demeurer politiquement relié à ce qu’il était hier et à ceux qu’engageront demain les décisions qu’il prend aujourd’hui.

C’est peut-être là que le peuple s’est perdu.

La conclusion ne saurait être: revenons mécaniquement au septennat.

Ce serait précisément commettre l’erreur inverse: transformer une interrogation sur l’architecture en fétichisme du chiffre sept.

La question est autrement plus exigeante.

De quelles horloges une démocratie a-t-elle besoin pour représenter un peuple dans le temps?

Faut-il redonner au mandat présidentiel une durée différente de celle de l’Assemblée? Faut-il désynchroniser les élections? Faut-il reconsidérer la limitation des mandats? Faut-il inventer d’autres mécanismes permettant aux générations nouvelles d’entrer dans la décision nationale sans attendre la grande synchronisation quinquennale?

Ces questions méritent mieux que des réponses nostalgiques.
Mais elles méritent désormais d’être posées.
Car nous pourrions découvrir que la Ve République n’avait pas seulement distribué des compétences.
Elle avait distribué des durées.

Et que cette architecture temporelle constituait l’un de ses systèmes de stabilité les plus subtils.

Nous avons cru moderniser la montre en supprimant ses complications.
Nous avons peut-être retiré quelques-uns des rouages qui lui permettaient de donner l’heure.
Il faudra alors les rebâtir.
Non pour restaurer le passé, mais pour rendre au peuple le seul temps dans lequel il constitue une nation.