Shein: de la guerre commerciale à l’ingénierie de la valeur

Les excès de tension développent leur propre transformation de valeur, puisque qu’ils dégénèrent en course à l’armement, en fourches douanières, en accaparation territoriale, et transmutent les économies qui y cèdent inéluctablement en économies tournées vers la confrontation. La guerre peut être alors comprise, entre autres choses, comme l’un des mécanismes ultimes – et les plus destructeurs – par lesquels des sociétés attribuent une valeur à ce qu’elles n’ont pas su valoriser, garantir ou partager en temps de paix. L’enjeu d’une ingénierie de la valeur n’est donc pas seulement économique. Il consiste à construire suffisamment tôt les instruments permettant aux tensions de trouver une contrepartie avant qu’elles ne transforment elles-mêmes la valeur en puissance de coercition. C’est le point de départ de la proposition de La France d’Aplomb visant à empêcher que l’incapacité à valoriser et compenser un déséquilibre économique conduise les acteurs à convertir, jusqu’à un seuil difficilement réversible, leurs ressources productives en instruments de coercition.

La Chine a inventé le jeu de Go. Je ne crois pas qu’il soit très judicieux, même pour des raisons liées à la mise en scène de la politique intérieuse, de jouer à la marelle avec elle.

Hier matin, une dépêche de l’Agence France Presse rapporte que Pékin menace la France de rétorsions. Cela fait suite aux mesures prises pour imposer des pénalités forfaitaires à Shein et un ensemble de plateformes commerciales, taxées dans le cadre de la lutte contre la fast fashion.

Ces mesures étaient maladroites.

Un problème réel mal posé a moins de chances d’être réglé que s’il est bien et respectueusement posé. Ce qui légitime plus encore la fermeté de la position, c’est la raison réciproque.

Le problème existe. C’est un déficit commercial qui se creuse et le risque de déclassement qu’il fait peser sur la France, mais aussi sur l’Europe.

A la fin du mois d’août 2026, Ursula von der Leyen s’est alarmée du fait que le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine atteignait désormais près d’un milliard d’euros par jour, affichant une hausse de 10 % depuis le début de l’année.
Elle a appelé Pékin à rééquilibrer ses relations commerciales et à respecter ses engagements, sous peine de voir l’UE utiliser l’ensemble de ses leviers de rétorsion.

C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

Cette mise en garde de la présidente de la Commission Européenne est percutée, remise en avant sur X/Twitter, par une réaction à vif que le chancelier allemand avait livrée à son retour de Pékin en février 2026. Il avait déclaré que l’Allemagne n’était « tout simplement plus assez productive ». Il avait directement comparé la dynamique industrielle chinoise au modèle social allemand, s’en prenant ouvertement à la semaine de quatre jours et au culte du work-life balance.

J’ai interrogé la place de la Chine, il y a quelques jours, comme « ennemi économique ou partenaire négligé ». J’abandonne aux experts et aux économistes le soin d’examiner en profondeur et sous toutes les coutures – structurelle, politique, etc – les raisons de d’un déséquilibre nocif pour engager une approche plus apparentée à l’analyse des mouvement sur un jeu de Go.

Ma première démarche est de sortir de la crispation mutuelle et des postures pour constater, d’abord, que ce que met en évidence le premier plan de ce qui apparaît comme le début d’un bras de fer, fait ressortir un autre plan au sein duquel le niveau de lecture peut être affiné.
Ce qui a accéléré et précipité la crise, ce n’est pas la fast fashion. La fast fashion la cristallise aux yeux des opinions publiques et représente le chiffon rouge idéal, avec sa dimension moralisatrice, pour concentrer les colères et mobiliser l’hostilité.

Mais ce qui est en cause, c’est plutôt le commerce en ligne mis en place par la Chine en concurrence à Amazon. Ce qui semble évident, c’est que, derrière les pénalités infligées, au nom de la lutte contre la fast fashion, se cache une dimension dont le nom n’est pas dit.

Le commerce en ligne dépossède des entreprises, dans le textile, mais aussi d’autres secteurs, à la fois des marges qu’elles font sur des produits fabriqués en Chine qui sont vendus directement par des plateformes basées à Shenzhen, pour citer la plus grande ville-usine. C’est une double lame de concurrence qui ampute la chalandise des commerces européens et transfère hors de nos frontières les capacités de plus-values, comme le produit fiscal qui leur est associé.

C’est là que le bât blesse. Le phénomène ne consiste donc pas nécessairement à substituer une production chinoise à une production européenne. Dans une partie des biens de consommation, la ligne de production était déjà chinoise.

Il consiste aussi à substituer une distribution chinoise à une distribution européenne de produits chinois. Le commerçant européen perd alors deux fois.
Il perd naturellement la vente.
Mais il perd également la marge d’intermédiation qu’il captait auparavant sur l’importation chinoise.

Posé dans ces premiers termes, ce qui apparaît, ce n’est pas seulement une concurrence entre produits. C’est une concurrence entre chaînes de valeur.

C’est probablement le nom qui manque dans une partie du débat sur la fast fashion.
Les 5,6 milliards d’euros de marchandises chinoises importées directement en France par ces plateformes de commerce en ligne, en 2025, ne signifient pas seulement 5,6 milliards supplémentaires d’importations.

Ils représentent potentiellement une quantité beaucoup plus importante de chiffre d’affaires final qui n’a jamais été réalisé dans le réseau commercial français.

C’est une distinction essentielle qu’il est nécessaire de faire.

La fast fashion serait alors une manifestation sectorielle d’un phénomène beaucoup plus général: la captation directe, depuis le pays producteur, de la valeur qui se formait auparavant entre l’usine chinoise et le consommateur européen et formait, depuis l’entrée de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce, le modus vivendi sur lequel les ensembles interagissaient.

En surtaxant des paquets acheminés vers le consommateur, nous croyons taxer un mode de consommation alors que nous sommes peut-être en train d’essayer, maladroitement, de répondre à une désintermédiation transfrontalière massive de notre appareil commercial.

Le distributeur européen n’est plus indispensable pour savoir quoi vendre, ni pour faire fabriquer, ni pour présenter le produit, ni pour encaisser, ni même nécessairement pour organiser sa livraison.

C’est une rupture considérable.

Ce qui permet de préciser notre notion de « captation » inopportune, et donc opposable, c’est que ce n’est pas la valeur existante qui est littéralement saisie. C’est la fonction économique permettant de la créer qui change de territoire.

Le commerçant européen ne se fait pas prendre sa marge: il devient inutile dans la transaction.

C’est économiquement beaucoup plus inquiétant car taxer Shein peut renchérir le vêtement sans restaurer la fonction économique du distributeur européen.

Abordée de cette manière, nous pouvons considérer, objectivement et sur des bases d’analyse solides et étayées, que les conditions initiales – c’est-à-dire celles pour lesquelles la délocalisation de la fabrication a longtemps pu sembler économiquement supportable puisque compensée dans la distribution – ont dérivé vers un point critique.

Le commerce électronique transfrontalier permet donc, aujourd’hui, au producteur – ou à une plateforme extrêmement intégrée à son écosystème productif – de demander en quelque sorte : pourquoi laisser au distributeur européen la différence entre le prix chinois et le prix européen puisque nous pouvons désormais atteindre directement son client ?

La Chine n’a pas pu ignorer l’opportunité. Elle ne peut pas ignorer la nature de la « captation » que cela représente puisque son volume saute aux yeux.

Si les intérêts respectifs et légitimes s’embrassaient jusqu’à l’éclosion de ce phénomène, ils divergent maintenant et sont au bord d’une fracture que même des opérations stratégiques ou marginales comme celle de Stellantis sur Leapsmotor, ou encore BHV avec Shein, ne parviennent plus à réduire.

Après avoir déplacé l’usine, la mondialisation numérique a déplacé le comptoir. Et après le comptoir, elle vient maintenant effacer la place de marché elle-même. Le marché ne peut que réagir.

L’enjeu du XXIe siècle est un enjeu des métamorphoses. Ne nous trompons pas sur la nature des phénomènes que traduisent les tensions que nous enregistrons actuellement, à cet endroit, sur le tissu de la mondialisation.

Ces tensions anticipent un butée: que se passera-t-il lorsque les réservoirs de croissance, de compétitivité, de délocalisation auront été épuisées? L’Afrique a-t-elle vocation à être la nouvelle frontière?

L’Afrique, pas davantage que n’importe quelle autre frontière, ne doit surtout pas devenir simplement la prochaine “réserve” dans laquelle la mondialisation irait chercher ce qu’elle a épuisé ailleurs.

C’est un coresponsabilité, au titre d’une gouvernance globale appaisée, que l’Europe et la Chine devrait être en mesure de partager pour en construire l’effet désiré.

Le sujet devient vraiment intéressant lorsqu’on cesse de chercher un « coupable » unique pour qualifier la réalité d’un système arrivé au point où chacun commence à subir les effets secondaires du modèle dont il a bénéficié et cherche le moyen d’y surseoir.

La Chine a dit qu’elle allait se tourner vers son marché intérieur.
Elle souffre actuellement d’une demande intérieure insuffisante.

Pékin doit réorienter progressivement son modèle vers la consommation domestique. Pour assurer cette orientation, qui correspond aux orientations du plan quinquennal adopté fin 2025 à l’horizon 2035, il faut que les ménages chinois disposent d’une part plus importante du revenu national : meilleurs salaires, meilleure protection sociale, moindre besoin d’épargne de précaution, éventuellement réduction du temps de travail, etc.
Mais si l’on augmente fortement le coût du travail sans gains correspondants de productivité, on menace l’un des avantages ayant permis l’expansion extérieure chinoise.

L’euro ou le yuan savent dire: un euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Capter davantage de valeur en aval pourrait permettre de mieux rémunérer le système productif chinois sans augmenter dans la même proportion le prix sortie-usine.

C’est, potentiellement, une manière de financer la montée du revenu chinois par la désintermédiation internationale plutôt que par une hausse équivalente du prix industriel.
Et les effets contre-productifs se multiplient : plus la Chine capture l’aval, plus elle fragilise les distributeurs étrangers ; plus elle les fragilise, plus les réactions protectionnistes deviennent probables ; plus ces réactions se multiplient, plus le moteur exportateur chinois devient vulnérable.

L’Europe vieillit.
La Chine vieillit.
Toutes deux ont besoin de davantage de productivité, d’automatisation, de revenus par actif et de conditions permettant aux jeunes générations de construire une famille.

Elles ont donc, sous leurs conflits commerciaux immédiats, un problème structurel étonnamment semblable.

L’idée qui apparaît est celle-ci: la relation sino-européenne ne devrait peut-être plus être négociée autour du prix auquel nous échangeons nos produits, mais autour des conditions auxquelles deux sociétés vieillissantes peuvent continuer à créer suffisamment de valeur pour financer leur modèle social, leur transition technologique et leur renouvellement démographique.

C’est à partir d’ici que l’idée, développée, il y a quelques jours, d’un « crypto-actif », devient beaucoup plus précise si l’on cesse de parler de cet instrument comme d’une monnaie alternative pour parler plutôt d’un instrument tokenisé de compensation programmable.

Il s’agit de créer une unité de compte capable d’enregistrer plusieurs déséquilibres hétérogènes, de leur attribuer une valeur, puis de déclencher automatiquement des contreparties jusqu’à compensation. Techniquement, c’est beaucoup plus proche de ce que la BRI appelle aujourd’hui un unified ledger : des actifs, de la monnaie et des engagements programmables sur une même infrastructure, permettant des transactions conditionnelles et atomiques.

Imaginons une relation UE-Chine dans laquelle on mesure plusieurs écarts: excédent commercial chinois, part de valeur ajoutée localisée, accès réciproque aux marchés, investissements productifs, différence de normes sociales ou environnementales, contribution à la recherche, éventuellement certains déséquilibres liés à la transition démographique. On ne les additionnerait évidemment pas naïvement en euros. Il faudrait construire des coefficients de conversion conventionnels.

C’est là que sa plasticité apporte quelque chose que les monnaies classiques font mal. L’euro ou le yuan savent dire: 1 euro vaut tant de yuans. Ils ne savent pas dire qu’un milliard d’euros de déficit commercial peut être partiellement compensé par tant d’investissement productif, tant d’emplois localisés, tant d’accès supplémentaire au marché ou tant de réduction d’une externalité donnée.

Un actif programmable peut porter ces règles.

Et surtout il peut rendre la compensation conditionnelle. La BRI (Banque des règlements internationaux) insiste justement sur cette possibilité : sur un registre tokenisé, plusieurs obligations peuvent être composées et exécutées de manière atomique – soit toutes les conditions sont satisfaites, soit aucune transaction n’est réglée.

Prenons un exemple extrêmement simplifié. L’Europe accumule 100 unités de déficit avec la Chine. Au lieu que ces 100 restent simplement un déséquilibre comptable, un mécanisme conventionnel pourrait dire :

« 100 unités de déséquilibre = 100 droits de rééquilibrage ».

La Chine peut les éteindre de plusieurs manières convenues:

  • 30 par implantation productive réelle en Europe;
  • 20 par augmentation d’importations européennes;
  • 15 par investissement conjoint dans des pays tiers;
  • 10 par respect de critères sociaux ou environnementaux améliorés;
  • 25 restent à compenser autrement.

Et l’Europe disposerait, elle-même, de voies symétriques lorsqu’un déséquilibre inverse apparaît.

Le mot essentiel devient alors « fongibilité conditionnelle ».

Un tel point de chute rendrait partiellement fongibles des choses qui ne le sont naturellement pas – commerce, investissement, carbone, production, accès au marché – sans prétendre qu’elles sont identiques. C’est la convention politique qui détermine leurs coefficients d’équivalence.

Et c’est exactement ce que l’économie publique fait déjà en permanence. Le prix du carbone est une convention construite pour faire apparaître dans une transaction un coût que le prix marchand ignorait. Le saut supplémentaire consiste à appliquer ce principe non plus à une seule externalité mais à un ensemble d’écarts systémiques entre deux économies.

Le schéma le plus robuste serait donc un token de règlement sans cours autonome, émis et détruit selon des règles institutionnelles. Le FMI et la BRI distinguent justement cette tokenisation réglementée des stablecoins privés et mettent en avant des règlements adossés à la monnaie de banque centrale ou aux dépôts bancaires tokenisés.
Le token ne devrait pas valoir quelque chose. Il devrait attester que quelque chose reste à équilibrer.
Puis disparaître lorsque la contrepartie, de bonne foi, est réalisée.
Cela ressemble presque à un bancor programmable, mais multidimensionnel. Keynes voulait que le bancor fasse peser une contrainte aussi bien sur le pays durablement excédentaire que sur le pays déficitaire afin d’empêcher l’accumulation perpétuelle des déséquilibres.

Cet instrument, qu’il reste à mettre en place et à agréer, y ajoute quelque chose dont Keynes ne pouvait évidemment pas disposer techniquement à son époque: la possibilité de déterminer à l’intérieur de chaque unité de déséquilibre quelles contreparties qualitatives peuvent l’annuler.

Pris séparément, l’objectif de la Chine de vouloir augmenter les revenus de sa population, investir davantage à l’étranger et poursuivre sa montée technologique et celui de l’Europe de préserver sa valeur ajoutée, récupérer de l’investissement productif et retrouver une capacité de projection, entrent facilement en conflit.

Votre mécanisme chercherait à déterminer quelles actions chinoises bénéfiques à la Chine produisent simultanément une réduction du déséquilibre européen – et quelles actions européennes bénéfiques à l’Europe répondent simultanément aux besoins chinois ?

Lorsque les deux coefficients deviennent égaux, la contrepartie s’annule.
C’est très différent d’un droit de douane : le droit de douane pénalise un flux. L’innovation chercherait à orienter le flux vers une configuration mutuellement soutenable.

C’est aussi très différent d’un taux de change : le taux de change agit aveuglément sur toute l’économie. Le dispositif en vue pourrait être sectoriel, progressif et conditionnel.

« Donner une valeur différentielle aux écarts systémiques à combler des deux côtés » est le point de départ. La difficulté n’est plus principalement informatique. Les technologies de tokenisation permettent déjà largement le paramétrage nécessaire. La difficulté formidable serait politique et métrologique : décider ce que l’on mesure, qui le certifie, quels coefficients relient les dimensions entre elles et à partir de quel moment une contrepartie est réputée acquittée.

Mais c’est justement le précédent du carbone qui montre que l’impossibilité apparente de donner un prix à une externalité n’empêche pas de construire institutionnellement une unité de compensation.

On pourrait presque appeler cela, non pas une cryptomonnaie, mais une chambre de compensation des souverainetés économiques. Et là, je pense que votre idée gagne nettement en solidité conceptuelle.

On objectera possiblement que les États pratiquent déjà cette ingénierie : droits de douane, clauses de sauvegarde, mécanismes compensatoires, normes, subventions, accords commerciaux ou prix du carbone constituent autant de tentatives pour faire entrer dans le calcul économique ce que le marché ne valorise pas spontanément.

C’est exact.

Ce qui manque n’est donc pas nécessairement l’instrument, mais son architecture. Ces mécanismes demeurent compartimentés : chacun mesure un écart particulier, lui applique sa propre unité, sa propre temporalité et sa propre réponse.

L’hypothèse proposée ici consiste à franchir une étape supplémentaire : rendre certains de ces écarts conventionnellement commensurables afin qu’une création de valeur vérifiable d’un côté puisse constituer la contrepartie d’un déséquilibre constaté de l’autre. Non plus seulement taxer, sanctionner ou subventionner, mais mesurer, inscrire, attendre, compenser puis éteindre.

La technologie ne crée pas cette politique. Elle peut désormais lui donner une infrastructure.

La proposition de La France d’aplomb pour traiter la dette

Hier, dans la dernière déclaration émise dans le cadre du mouvement « La France d’aplomb, je m’engageais à aborder le thème de la transmission des patrimoines dans le contexte d’un pays surendetté, comme l’est le nôtre, totalisant 3 536 milliards d’euros de dettes. C’était mon engagement. J’y réponds.

Si Napoléon avait pu dire que du haut des Pyramides vingt siècles nous contemplaient, que peut-on dire du gouffre qui nous contemple, aujourd’hui, de haut de cette montagne de dettes ?

Cette dette ne vient pas de nulle part.

C’est une accumulation de déficit glissants sur une bonne trentaine d’années. C’est celle qui correspond à la génération dite des babyboomers et de leurs enfants.
Le dernier budget à l’équilibre date de 1974.

Vingt-quatre ans plus tard, Alain Peyrefitte convoquait devant le Sénat une étrange créature de l’Antiquité, le catoblépas : animal fabuleux dont la tête, trop lourde, traîne à terre et qui finit par dévorer ses propres jambes. Il en faisait la métaphore d’un budget qui, incapable de relever la tête, se consume lui-même.

Le dernier excédent annuel de la balance commerciale française de biens, lui, remonte à 2002 : environ +3,5 Md€ selon l’Insee.

Dès 2003, le solde redevient légèrement négatif, puis le déficit devient continu et structurel à partir de 2004.

Il serait trop facile de faire le procès de l’euro. Mais force est de constater que la monnaie unique ne nous a pas fortifiés comme elle a fortifié l’Allemagne et plusieurs autres économies de l’espace européen.

Une même monnaie n’a pas produit partout les mêmes effets, parce qu’elle s’est appliquée à des appareils productifs qui n’avaient ni la même structure, ni la même compétitivité, ni les mêmes disciplines.

Le passé français n’était donc pas aussi reluisant que tentent de le faire croire les nostalgiques du franc.

Sur les performances du commerce extérieur ondulait régulièrement le serpent monétaire : lorsque l’écart de compétitivité devenait trop important, la dévaluation permettait de rendre artificiellement de l’air aux exportations françaises et de renchérir les importations.

Le taux de change absorbait une partie des déséquilibres que l’économie réelle n’avait pas corrigés.
L’euro a supprimé cette soupape.

Il n’a donc peut-être pas tant créé notre faiblesse qu’il nous a interdit de continuer à la corriger, périodiquement, par la monnaie.

Dès lors, la compétitivité devait se reconstruire ailleurs : par la productivité, l’innovation, l’investissement, la montée en gamme, l’énergie, la formation et la maîtrise des coûts.
Et nous n’y sommes manifestement pas suffisamment parvenus.

Il faut désormais payer pour cela.

Payer pour ces deux décrochages : celui des finances publiques, installé dans la durée depuis les années 1970, et celui de notre commerce de biens, devenu structurel au début des années 2000.

Je reprendrai donc le principe émis par plusieurs candidats à la présidentielle 2027 d’inscrire une règle d’or dans la Constitution, mais en l’assortissant d’un mécanisme d’atterrissage pour ne pas en faire un vœu pieu auquel il serait possible, sous telle ou telle injonction périodique, dont nous avons le secret, de déroger.

La première exigence est donc de faire de la règle d’or autre chose qu’une ornementation et, donc, de comprendre comment, sur plusieurs générations – et dans le contexte d’un système d’information sinon défaillant, au moins désinvolte -, nous nous trouvons, aujourd’hui, au pied de cette montagne de dettes qui nous toise de haut.

La seconde exigence à laquelle il convient de répondre, c’est d’établir ce qui relève de l’investissement et ce qui relève de la fuite en avant collective.

Cette analyse, la Cour des Comptes est en mesure de la faire.

Les générations qui transmettent et vont transmettre 15 000 milliards d’euros transmettent aussi 3 500 milliards de dettes publiques.
Il ne faut pas mettre la poussière sous le tapis.

Mais, plus importante encore est la nécessité de voir comment cette masse, qui peut finir en glissement de terrain, est stratifiée.

Plusieurs générations civiles, plusieurs générations électorales, y ont contribué.

La correction de ce qui est le produit d’habitudes, de dénis et de facilités, ne peut reposer sur une seule classe d’individus qui devraient se serrer la ceinture d’un nombre de crans qui excèdent le tour de taille et l’idée même d’une ceinture pour tenir le pantalon.

C’est ainsi qu’un Peuple se retrouve en caleçon. Ce n’est plus le tailleur qui est à l’œuvre pour définir le patron. C’est le FMI qui taille dans l’étoffe.
Tant que nous le pouvons, faisons appel aux professionnels qui savent tailler un costume sur mesure, à leur délicatesse d’ajustement.

Il faut toucher à l’héritage car l’héritage représente bien un patrimoine bâti sur une quantité de mérites personnels, mais il représente, aussi, un différentiel et une singularité, s’entremêlant dans la durée.

Fin 2024, le patrimoine net des ménages français près de 15 000  milliards d’euros. Les ménages détiennent ainsi 76,5 % du patrimoine économique national.

Ces 15 000 milliards ne seront évidemment pas transmis d’un seul coup, et une partie du patrimoine sera consommée, vendue, fiscalisée ou déjà donnée.

Mais, sur une période de 25 à 30 ans, il est possible d’estimer à entre 8 000 à 12 000 milliards d’euros le volume des transmissions patrimoniales cumulées, donations et successions comprises.

Les générations qui transmettent et vont transmettre 15 000 milliards d’euros transmettent aussi 3 500 milliards de dettes publiques.
Il ne faut pas mettre la poussière sous le tapis.

Le marché des recettes publicitaires nettes de l’ensemble des médias atteint près de 20 milliards d’euros par an. Le festin a aiguisé l’appétit des grands commensaux, mais en rien il n’a été dit qu’il devait finir par dévorer le peuple.

A un titre de responsabilité auquel je laisse à chacun le soin d’attribuer un qualificatif -, il faut mettre en cause, aussi, l’industrie spécifique qui, au cours de cette période, a accompagné cette dérive.

J’ai insisté aussi, il y a quelques jours, sur la responsabilité de la puissante industrie médiatique qui règne, désormais en maître absolu, sur la génération et l’orientation de l’opinion.
Je n’en fais pas un bouc-émissaire.

Mais quand l’opinion fabrique du déficit incontrôlable, cette industrie ne peut pas s’en tirer à bon compte.

Ce n’est en aucun cas une punition arbitraire, mais une responsabilisation sanctionnant, rétrospectivement, un échec démocratique devenu patent par sa propre dimension, celle qu’elle est supposée pouvoir empêcher.

L’Etat finance, au titre du pluralisme, la presse et est un annonceur.

Le marché des recettes publicitaires nettes de l’ensemble des médias atteint près de 20 milliards d’euros par an. Le festin a aiguisé l’appétit des grands commensaux, mais en rien il n’a été dit qu’il devait finir par dévorer le peuple.

Si l’on élargit la définition à l’ensemble des dépenses de communication des annonceurs, France Pub aboutit à 35,212 milliards d’euros en 2025. Ce périmètre comprend le digital, les médias traditionnels mais aussi marketing direct, promotion/PLV, événementiel, etc.
Il doit être mis à contribution car, bien plus que pour d’autres secteurs industriels, la part de la communication, omniprésente, dans la construction de la décision, des ressentis, dans la dialectique même qui détermine la qualité du débat public, sa responsabilité ne peut être dilué dans une responsabilité générale appelant les secteurs stratégiques.

Il n’est pas concevable d’affaiblir les industries et activités vitales au moment où nous avons le plus besoins d’elles.

Il faut donc savoir distinguer, dans la dimension constitutionnelle, ces industries de celles qui ont contribué à éloigner le Peuple de ce qu’il se doit à lui-même et de ses centres d’intérêts.
Le système d’information a un statut particulier.
Son indépendance a un prix.

Les sondages le disent.
La confiance du Peuple dans ses politiques comme dans les journalistes s’érode.
Son instinct le conduit donc à penser que le système d’information a une part de responsabilité dans son malheur, mais le Peuple ne sait pas quoi faire, précisément, de cet instinct.

Il est hors de question qu’il s’e défausse en accusant ses détracteurs de vouloir mettre, à travers lui, en cause le thermomètre.

Il est devenu le thermostat.

Dans une démocratie, les décisions qui produisent durablement la dette sont prises à l’intérieur d’un espace de délibération, de représentation et de hiérarchisation des problèmes ; or le système médiatique est l’un des principaux architectes de cet espace.

La sphère de la communication doit être frappée de la même manière, selon le degré d’influence porté par les types de médias. Il ne s’agit pas de dire, bien évidemment: « celui-ci est un bon média » et « tel autre un mauvais média », mais de sanctionner l’effet systémique.

Lorsqu’une industrie, sensée éclairer la décision d’un Peuple et l’édifier, affiche un tel bilan, elle ne peut se cacher derrière son petit doigt.

Pas plus qu’un ensemble de génération civiles et électorales ne peuvent le faire.

Bercy a les compétences pour affiner les ordres de grandeurs et définir les modalités précises qui permettraient à l’Etat d’amortir le choc annoncé de la dette, justement en mettant en place, contrepartie de la règle d’or, des règles de fiscalité sur les successions.

« Le fiduciaire de France », constitué pour assurer ce passage de témoin et garantir l’amortissement du poids mort de la dette, pourrait en être l’instrument de prédilection.
Mais ce n’est qu’un instrument à un coup.

La mise en place d’un tel dispositif suppose une modification de la Constitution.

Ne croyez pas que le patrimoine que constituent les successions n’est pas déjà gagé, quelque part, dans les tableaux Excell.

Quand une nation investit davantage pour des acquis que pour des projections dans son avenir, c’est le patrimoine qui est déjà, aux yeux des créanciers, dans la balance, avant de passer dans le collimateur.

L’idée que je porte donc devant vous aujourd’hui, et qui nécessite cette trop longue démonstration, est celle-ci :

Il ne s’agit pas de demander au créancier d’abandonner un centime de sa créance.
Le créancier sera remboursé.
Ce que nous devons restructurer n’est pas son droit, mais notre manière de l’honorer et de comprendre, le plus précidément possible, comment ce passif s’est amassé.

Une fraction du passif historique sera cantonnée, sur le modèle d’un dispositif mis en place après la seconde guerre mondiale, dans une sorte de « Fiduciaire de France ».

Il s’agit d’extraire d’un bilan ordinaire ce passif dont le traitement exige une logique particulière, les confier à une structure publique ad hoc, puis organiser leur extinction, leur réaffectation ou leur règlement selon des règles déterminées par la loi organique.

En contrepartie, la Constitution affectera au Fiduciaire une ressource qui ne pourra être employée à aucune autre fin : une fraction du formidable mouvement de transmission patrimoniale qui accompagnera, au cours des prochaines décennies, la disparition progressive des générations pendant lesquelles cette dette s’est accumulée.

L’industrie médiatique sera également taxée, ainsi que je viens de le décrire à grands traits, par un mécanisme « suprafiscal », puisque déterminé par la Constitution.

La règle d’or fermera le robinet par lequel est entrée sans retenue cette dette et entrera, lorsque des projects la justifient, la dette nouvelle.
Le Fiduciaire organisera l’écoulement de la dette ancienne.
Elle rachètera ainsi exclusivement de la dette française, intégralement compensée, pour l’éteindre.

Dans quelles proportions, selon quel calendrier et sous quelles conditions ces opérations, devront être conduites relève du Gouvernement, sous le contrôle du Parlement et dans les conditions déterminées par la loi.

La Constitution n’a pas à administrer. Elle doit déterminer le seuil de déclenchement, fixer la règle, garantir l’affectation des ressources, interdire leur détournement et imposer l’objectif d’extinction.

Au Gouvernement et au Parlement revient ensuite la responsabilité de piloter la trajectoire, d’en ajuster les paramètres et d’en rendre compte devant la Nation.

PEYRIAC-DE-MER
Le 03 Septembre 2026