Le Conseil de sécurité de la Fédération de Russie : le cœur occulte du pouvoir

Un pouvoir occulte, doté de moyens qui absorbent la rente du pays, n’est pas qu’oligarchique et mafieux. Il orchestre le chaos du monde et s’en repaît.

Depuis 1996, la Fédération de Russie s’est dotée d’un organe dont la nature, la fonction et la permanence méritent une attention particulière. Créé par la loi fédérale du 10 janvier 1996 « Sur la sécurité », le Conseil de sécurité de la Fédération de Russie (Sovbez) est officiellement un organe consultatif chargé de conseiller le président dans l’élaboration des politiques de sécurité intérieure, extérieure, militaire et stratégique. En réalité, cet organe est devenu l’instrument structurant de ce que l’on peut légitimement qualifier d’État profond russe.

La Constitution russe de 1993 stipule que le président dirige ce Conseil. Et pourtant, lorsque Vladimir Poutine laisse formellement la présidence à Dmitri Medvedev entre 2008 et 2012, il continue à contrôler les décisions du Sovbez depuis son poste de Premier ministre. Ce détail, souvent ignoré, constitue une preuve éclatante de la localisation du pouvoir réel en Russie: le Conseil de sécurité n’est pas une annexe, il est le noyau de la gouvernance russe. Plus qu’un État Profond, c’est celui des Abysses russes.

Composé de ministres régaliens, de chefs des services de renseignement, de représentants militaires, énergétiques et judiciaires, ce Conseil fonctionne sans contrôle parlementaire, sans publicité, sans délibération pluraliste. Son pouvoir dépasse celui des ministères, dont il orchestre les grandes orientations. Il valide les doctrines de défense, la stratégie d’information, les opérations extérieures. Il est aujourd’hui, sous le contrôle exclusif de Poutine, le pivot de la planification stratégique, militaire, numérique, territoriale et répressive du pays.

Ceux qui l’ont dénoncé sont morts ou réduits au silence

Plusieurs figures de la société civile, du journalisme, de l’opposition ou même de l’appareil d’État ont tenté de nommer, révéler ou exposer la structure parallèle que représente le Sovbez. Presque toutes ont été réduites au silence — souvent de manière définitive.

  • Anna Politkovskaïa, journaliste d’investigation, a révélé l’instrumentalisation de la guerre de Tchétchénie, la violence des structures sécuritaires, et le double pouvoir autour du Kremlin. Elle a été assassinée en 2006.
  • Boris Nemtsov, ancien vice-premier ministre devenu opposant, a dénoncé la corruption d’État, les guerres extérieures décidées par des cercles sécuritaires non élus, et l’existence d’un pouvoir de l’ombre. Il a été assassiné en 2015 devant le Kremlin.
  • Alexandre Litvinenko, ancien agent du FSB, a accusé ce même FSB d’avoir organisé les attentats d’immeubles de 1999, qui ont permis l’arrivée au pouvoir de Poutine. Il est mort empoisonné au polonium en 2006 à Londres.
  • Natalia Estemirova, collègue de Politkovskaïa et documentariste des exécutions extrajudiciaires en Tchétchénie, a été enlevée et exécutée en 2009.
  • Yuri Shchekochikhin, journaliste et député, mort dans des circonstances suspectes en 2003, enquêtait sur les réseaux de corruption et l’immunité des élites proches des services.
  • Sergeï Yushenkov, membre de la Douma, tentait d’enquêter sur les attentats de 1999 et la responsabilité de l’appareil sécuritaire. Il a été abattu en 2003.
  • Vladimir Kara-Murza, encore vivant, a nommément désigné le Conseil de sécurité comme centre de décision répressif. Il est à l’étranger et a été privé de passeport. Il est un opposant actif.
  • Alexeï Navalny, avocat, militant anticorruption et principal opposant politique à Vladimir Poutine, n’a pas explicitement nommé le Conseil de sécurité, mais a déconstruit l’ensemble du système qu’il dirige : les services de sécurité, les flux financiers occultes, les assassinats politiques, et l’impunité verticale. Il a démontré que les décisions les plus graves — y compris son propre empoisonnement — ne pouvaient être prises que dans un cercle restreint, au cœur de l’État profond, c’est-à-dire dans le Sovbez. Emprisonné, condamné à 25 ans de détention, il est mort en février 2024 dans la colonie pénitentiaire de Kharp, dans des circonstances suspectes. Il n’a pas nommé le centre du pouvoir — il l’a exposé par la méthode.

Ce catalogue tragique n’est pas une coïncidence. Il révèle que ceux qui s’approchent de la structure réelle du pouvoir en Russie — qui franchissent le seuil entre l’analyse politique et la mise en cause du Sovbez — sont frappés. Par le silence, la prison ou la mort. Et il est probable qu’aucun de ces dénonciateurs, si lucides aient-ils été, n’avaient encore pleinement mesuré la nature opérationnelle et doctrinale de cet organe. Ils ont vu un système de prédation, un appareil mafieux, une oligarchie sécuritaire. Mais peu — peut-être aucun — n’ont perçu qu’ils faisaient face à un organe stratégique total, conçu pour penser, planifier et mener des opérations globales, à la fois militaires, informationnelles, économiques, et psychologiques auxquelles d’ailleurs la Russie de Poutine n’entend pas renoncer, comme si cela relevait de son bon droit.

Le Conseil de sécurité de la Fédération de Russie n’est donc pas un simple organe de coordination : c’est un centre de pouvoir autonome, opaque, agissant au-dessus du droit et contre toute tentative de transparence. Il ne protège pas l’État: il se protège lui-même, de la société, du droit, de l’opinion, de la mémoire, du monde.

Et son budget ? Dissimulé mais tentaculaire

Il n’existe aucune ligne budgétaire publique identifiant les ressources du Conseil de sécurité. Rattaché administrativement à la Présidence, il est financé par la ligne budgétaire présidentielle, dont une part croissante — près de 30 % en 2023 — est classée « secrète » ou « fermée ». On estime qu’environ 90 milliards d’euros échappent ainsi à toute transparence dans le budget russe.

Le Sovbez ne gère pas de fonds en propre : il oriente, valide et contrôle l’utilisation des ressources stratégiques de l’État profond russe, à travers les services suivants:

Domaine Budget estimé (2023):

  • FSB (Service fédéral de sécurité) Non publié. Estimé à 1 200 Mds RUB ~12 Mds € – augmentation constante depuis 2014
  • Rosgvardia (Garde nationale) ≈ 400 Mds RUB (≈ 4 Mds €) Force intérieure, protection du régime
  • Ministère de la Défense ≈ 6 400 Mds RUB (≈ 64 Mds €) Une part importante classifiée couvre les investissements liés aux systèmes de renseignement et cybersécurité Données classées Opérations hybrides, censure, guerre informationnelle
  • Administration présidentielle (APRF) ≈ 30 Mds RUB (≈ 300 M €) dont dépend formellement le Sovbez
  • Fonds de réserve présidentielle > 650 Mds RUB Utilisables sans justification publique

Ce « budget de l’ombre » consolidé représente au bas mot 100 à 120 milliards d’euros par an, hors tout contrôle parlementaire, mais sous l’œil direct du président et du Secrétaire du Conseil de sécurité.

Le Sovbez ne paie rien. Il contrôle tout et fait peser sur la Russie une omerta que rien ne brise.

Tant que ce Conseil restera hors d’atteinte des regards, des enquêtes et de la justice, la Russie ne pourra pas sortir du cycle autoritaire dans lequel elle est enfermée. Et les crimes de ce pouvoir de l’ombre, qu’ils soient nationaux ou transnationaux, resteront enveloppés dans une impunité institutionnalisée.

> Le pouvoir visible gouverne,
le pouvoir invisible décide,
et celui qui le nomme meurt.

C’est ce système qui fait la guerre à l’Occident. Partout, jusque dans notre parlement aux affinités affichées hier avec fierté, aujourd’hui avec beaucoup plus de retenue, certes, mais avec la même fidélité.  On ne mord pas la main qui vous nourrit ou vous fait roi.

>Réflexion entamée en juillet 2025.

Note stratégique — Israël, l’Iran et l’engrenage recherché

À une époque où l’on ne sait plus qui agit pour qui — qui est le proxy, ou même le proxy du proxy — la souveraineté des nations ne se mesure plus seulement à leurs frontières ou à leurs armées. Elle se joue d’abord dans la souveraineté du renseignement et de l’analyse : la capacité à distinguer les faits des narratifs injectés, les preuves des montages, et à décider sans être happé dans l’engrenage d’autrui. Plusieurs signaux récents obligent, en effet, à la prudence

La cargaison du navire arraisonné en mer Rouge : côté israélien, certains ont évoqué des armes chimiques ; le CENTCOM américain, lui, a strictement parlé de missiles, de drones et de composants. Cette divergence de langage n’est pas anecdotique : elle montre comment le récit peut être ajusté selon les objectifs politiques.

L’affaire de Canberra : l’Australie a expulsé l’ambassadeur d’Iran et trois diplomates, accusant l’IRGC d’avoir orchestré des attaques antisémites. Officiellement, la preuve repose sur les enquêtes d’ASIO et de la police fédérale. Mais plusieurs indices suggèrent que l’affaire a pu être amorcée ou amplifiée par du renseignement américano-israélien — électronique, financier, voire lié aux flux crypto. Ici encore, la frontière entre sécurité nationale et fabrique du récit international s’efface.

Ces deux dissonances révèlent une constante : Israël dispose d’un avantage informationnel qui lui permet d’injecter des éléments narratifs, de guider les lectures et de transformer chaque incident en pièce supplémentaire du dossier à charge contre l’Iran.

1. L’objectif stratégique israélien

Depuis deux décennies, Netanyahu poursuit un objectif immuable : entraîner les États-Unis dans une confrontation terminale avec l’Iran.

Après l’échec de la mobilisation sur le dossier nucléaire (Washington préférant sanctions et JCPOA à une guerre ouverte), Israël a choisi de multiplier les fronts : Houthis, Hezbollah, milices chiites.

Le but : démontrer que l’Iran est la matrice universelle du terrorisme, et contraindre les alliés à le désigner comme tel.

2. La mécanique de l’engrenage

Chaque cycle suit la même logique :

1. Frappe israélienne (ex. : élimination d’un dirigeant houthis à Sanaa).

2. Riposte des proxys (Houthis, Hezbollah, etc.).

3. Attribution à Téhéran : présenté comme l’architecte de toutes ces menaces.

4. Pression sur les alliés : les États-Unis et l’ONU se retrouvent face au dilemme — condamner Israël ou reconnaître la culpabilité iranienne.

Ainsi, chaque incident renforce la centralité de l’Iran comme ennemi absolu.

3. Le rôle du renseignement et l’asymétrie informationnelle

Israël possède un avantage décisif en SIGINT, traçage des flux financiers/crypto et influence médiatique.

Il peut fournir à ses alliés des “tips” orientés, amorcer des enquêtes, et colorer les conclusions.

Ce qui apparaît comme un dossier purement national (ex. Canberra) peut donc être le fruit d’une chaîne hybride, nationale dans sa forme, mais orientée en amont par des intérêts extérieurs.

4. Le paradoxe russe

L’économie russe, sous sanctions, a un besoin vital d’un baril élevé pour financer sa guerre en Ukraine.

Une guerre ouverte contre l’Iran entraînerait une flambée des prix (détroit d’Ormuz, tensions régionales).

Objectif israélien et intérêt russe convergent donc : Netanyahu cherche à piéger Washington dans le conflit, et Poutine profiterait d’un choc pétrolier salvateur.

5. L’axe Tel-Aviv–Moscou et la question de Washington

Un axe israélo-russe existe déjà : coopération militaire implicite en Syrie, absence de soutien à Kyiv, poids de la diaspora ex-soviétique en Israël (près de 20 % de la population, faisant du russe la troisième langue du pays).

Cet enracinement démographique et linguistique crée un pont intérieur qui lie Tel-Aviv à Moscou plus intimement qu’on ne l’admet.

La vraie interrogation n’est donc plus : « Existe-t-il un axe Tel-Aviv–Moscou ? » — il est établi.

Mais plutôt : Cet axe inclut-il, volontairement ou par engrenage, Washington ? Car si les États-Unis sont entraînés dans une guerre contre l’Iran, ce sera le vœu exaucé à la fois de Netanyahu et, en contre-jour, de Poutine.

✅ Conclusion

Les dissonances récentes — cargaison ambiguë en mer Rouge, affaire de Canberra — rappellent qu’il faut faire preuve d’une circonspection extrême et que les narratifs et incriminations toxiques saturent l’atmosphère.


Israël ne cherche pas seulement à se défendre : il construit méthodiquement un récit où chaque menace converge vers Téhéran, afin de piéger les États-Unis et l’ONU dans une confrontation ultime.


Mais cette trajectoire, si elle s’accomplit, ne servirait pas seulement l’agenda israélien : elle exaucerait aussi celui de Moscou, pour qui une guerre avec l’Iran signifierait un pétrole cher et une survie économique prolongée.

Deal US-UE armement: les Européens voient le verre à moitié vide, les Russes le voient plein

Le jeu des cris d’orfraie, des palinodies et des postures qui ne manqueront pas de s’amplifier à mesure que les gouvernements européens seront appelés à se prononcer sur l’accord Trump / von der Leyen doit être regardé pour ce qu’il est : au mieux une incompétence, au pire un alignement sur l’intérêt stratégique de Moscou.


On hurle au renoncement, à la capitulation tarifaire, à la soumission énergétique ou industrielle. Mais pendant ce temps, un fait demeure : le “verre plein”, ce sont 600 milliards de dollars d’équipements américains + environ 500 milliards d’euros d’effort de défense européen, mobilisés dans l’urgence d’une réorganisation stratégique occidentale.
En face, la Russie, avec une économie sous perfusion, annonce un plan de défense à 1 100 milliards de dollars, et prétend pouvoir le financer avec un baril fluctuant et des circuits logistiques fracturés.

Mais le Kremlin ne compte pas sur ses comptes. Il compte sur nos divisions, nos lenteurs, nos débats, et sur ce qu’il considère comme le syndrome européen de la paralysie morale.

> Ursula von der Leyen, pendant ce temps, a sécurisé un traité de partenariat stratégique renouvelé avec Pékin, incluant la stabilisation des flux commerciaux, la réaffirmation des normes climatiques, et des engagements sur la transparence technologique et les chaînes d’approvisionnement critiques.
Pendant que certains dénoncent – là aussi – une trahison, elle a posé les premiers jalons d’un encadrement du commerce avec la Chine — et les fondations matérielles d’un renforcement de l’OTAN.

Ce n’est donc pas un hasard si ses contempteurs habituels l’accusent d’avoir bradé la souveraineté.

> Elle n’a rien bradé : elle l’a matérialisée.
Elle l’a arrimée à du concret : de l’énergie, des équipements, des engagements croisés. Elle a, en somme, fait ce que la souveraineté exige en temps de guerre : préparer la paix, avec lucidité et détermination.

La capacité industrielle européenne de défense est-elle capable de contribuer, dès maintenant, à l’économie de guerre que la Russie nous impose ?

La réponse, pour être rigoureuse, doit être lucide, sans technocratie ni défaitisme.

L’économie de guerre n’est pas un choix : c’est un état de fait

> On continue de parler de “montée en puissance”, de “réarmement progressif”, de “soutien à l’Ukraine”. Mais il faut cesser les euphémismes : l’Europe est déjà engagée dans une économie de guerre par contrainte stratégique, que la Russie a, elle, assumée pleinement.

Le Kremlin a annoncé un plan de défense massif de 1 100 milliards de dollars d’ici 2028, soit plus que le budget cumulé de la plupart des membres de l’OTAN — et sans contrainte démocratique, industrielle ou sociale. Et ses relais européens ne se privent pas de vanter le défi insurmontable que cela représente.

⚙️ L’industrie de défense européenne : entre potentiel et goulets d’étranglement

L’Europe dispose d’une base industrielle de défense réelle, mais :

Elle est fragmentée, morcelée entre intérêts nationaux et contraintes budgétaires.

Elle est calibrée pour un temps de paix, ou tout au plus pour des opérations extérieures limitées.

Elle est incapable à court terme de produire à l’échelle que la situation exige, sauf à réorganiser d’urgence les chaînes de production, mutualiser la demande, et assumer une stratégie industrielle de guerre.

Ce que la Russie nous dicte aujourd’hui, ce n’est pas ce que nous pouvons faire. C’est ce que nous devons faire.

Ce que la Russie nous dicte aujourd’hui, ce n’est pas ce que nous pouvons faire. C’est ce que nous devons faire et c’est, exactement, ce que la présidente de la Commission Européenne, Ursula Von Der Leyen a scellé. Elle a scellé une capacité de répondre au monstre russe qui prétend nous imposer ses muscles sous testostérone.

La réponse ne peut venir uniquement de l’importation

Le deal signé avec les États-Unis, qui prévoit 600 milliards de dollars d’achats d’équipements militaires sur trois ans, ne saurait être une solution durable. Il répond à l’urgence, il ne répond pas, c’est vrai, à la souveraineté pleine et entière telle que les vélléités d’abandon de Trump du traité pouvaient nous amener à la considérer.

> En l’état, l’Europe achète sa sécurité immédiate au lieu de la produire, faute de l’avoir anticipée. Mais cette sécurité a un coût : celui de la dépendance, celui du renoncement industriel, et — à terme — celui de la perte d’autonomie stratégique.

Mais le deal n’est pas seulement douanier ou logistique : il marque le prix du retour américain dans l’OTAN

L’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord est le plus célèbre : celui de la clause de défense mutuelle en cas d’agression armée.
Mais c’est l’article 2 qui structure l’alliance politiquement et économiquement. Il appelle les États membres à :

> “renforcer leurs institutions libres, assurer une meilleure compréhension des principes sur lesquels elles reposent, et favoriser les conditions de stabilité et de bien-être.”

Et surtout :

> “[…] éliminer les conflits dans leurs politiques économiques internationales et encourager le développement de relations économiques de coopération.”

Le deal UE–US à 15 % répond précisément à cette logique d’“élimination des conflits économiques” dans un but stratégique.

L’administration Trump a marchandé son retour dans la solidarité atlantique, mais il vaut mieux un marchandage perfectible qu’un abandon en rase campagne

Depuis 2016, Trump a menacé à plusieurs reprises de se désengager de l’OTAN, en critiquant violemment l’insuffisance des dépenses européennes.

En juin 2025, lors du sommet de La Haye, il pose comme condition à l’engagement américain une contribution européenne de 5 % du PIB, dont 1,5 % pour des achats de défense liés à des systèmes interopérables avec l’arsenal US.

Moins d’un mois plus tard, l’UE signe un accord :

-Douanier à 15 % (paix économique),

-Energétique (750 Mds $ d’achats),

-Militaire (600 Mds $ d’équipements américains),

Et en creux : une reconduction implicite de l’adhésion américaine à l’architecture OTAN.

Ce n’est peut-être pas tant un deal commercial que l’armature de reconduction stratégique.

Ce que cela signifie

> On ne réarme pas matériellement une Europe si l’on se retire stratégiquement de son dispositif de sécurité collective.
Le deal est donc une clé de réintégration de l’allié américain, au moment même où la Russie cherche à tester l’autonomie de l’Europe, militairement et cognitivement.

> Le réalisme impose de nommer ce qui est en train de se jouer : une économie de guerre dictée non par ambition, mais par nécessité.


Si l’Europe veut rester maîtresse de ses choix, elle doit passer d’un modèle d’économie de paix sous-traitée à une économie de guerre assumée. Cela suppose des priorisations budgétaires, des commandes groupées, des dérogations ciblées, et surtout, une vision politique qui accepte d’appeler le danger par son nom.

Conclusion – Appel au peuple européen

J’en appelle enfin au peuple européen, à sa lucidité et à sa mémoire.
À ne pas céder aux sirènes suaves du désarmement moral, qui aujourd’hui chantent sous le masque du réveil souverainiste, et demain demanderont qu’on se couche.
Ces voix-là, trop bien huilées, ne sont pas celles de la souveraineté : elles sont l’écho d’un piège. Elles désignent comme trahison ce qui est en réalité une reconquête rationnelle, méthodique, pas à pas, de notre capacité d’agir.

> Hercule, dit-on, se boucha les oreilles pour ne pas entendre les sirènes.
L’Europe, elle, doit ouvrir les yeux. Et choisir de ne plus être vulnérable.

Car la vulnérabilité des démocraties n’est pas une fatalité.
C’est une stratégie, exploitée par ceux qui nous veulent divisés, immobiles, désarmés. Elle peut — elle doit — prendre fin.

> Par la clarté, le courage, la constance.

Dans l’obscurité, l’étincelle du double langage

Le vice-président des États-Unis, J.D. Vance (@VP), a déclaré, le 22 juin 2025 :

> « La Russie et la Chine ne veulent pas que l’Iran développe des armes nucléaires. »

Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, lui a répondu sèchement :

> « La Russie et la Chine n’acceptent aucune ingérence des États-Unis dans leurs affaires intérieures. Toute personne parlant au nom de nos deux pays, sans le faire en notre nom, devrait s’en abstenir. »

Elle a insisté : la Russie et la Chine expriment elles-mêmes leurs positions, par la voie de leurs ministères respectifs. Toute prise de position conjointe doit être explicite, et non supposée.

Mais ce qui est curieux, c’est que Zakharova elle-même s’exprime ici au nom de la Chine — officiellement, et à ses risques et périls.

Ce miroir tendu soulève des questions :
– Vance a-t-il été induit en erreur par ses liens connus avec certains cercles pro-russes ?
– Ou bien a-t-il, sans le vouloir, révélé la duplicité du discours du Kremlin ?

Car, au même moment, Dmitri Medvedev déclarait publiquement que « plusieurs pays » pourraient fournir à l’Iran des ogives nucléaires — contredisant à la fois la position chinoise et la doctrine officielle de non-prolifération.

Ce désalignement tactique révèle une asymétrie plus profonde :

– L’Iran cherche une légitimité stratégique.
– La Russie cherche, elle, un chaos régional maîtrisé, particulièrement susceptible de faire grimper les prix du pétrole pour compenser l’hémorragie de son budget de guerre.

La République islamique d’Iran doit se poser la question :
Quel rôle la Russie veut lui faire jouer ?
Dans quel jeu est-elle réellement impliquée ?

Elle doit hâter sa métamorphose, ou elle pourrait bien se retrouver sacrifiée comme un pion.

Une interrogation existentielle.
Comme Shakespeare aurait pu le dire : To be, or to be used?

Soyons clairs :

Ce que nous voyons se dessiner est peut-être plus qu’une crise diplomatique.
C’est l’esquisse d’un troc silencieux, presque parfait, et difficile à arrêter.

Une reconfiguration des priorités mondiales, où le chaos au Moyen-Orient n’est pas une menace, mais un levier.
Une région volontairement inflammable pour faire grimper le prix des hydrocarbures.
Un Iran livré aux flammes pour payer le prix de l’abandon de l’Ukraine auquel Trump veut contraindre l’Europe et le monde.

Et, dans l’ombre, un nouvel axe en formation — non plus Est contre Ouest, mais une convergence de souverainismes durs, alignant Washington, Tel-Aviv et Moscou.
Une configuration déjà assumée, sans honte, par les droites radicales montantes sur plusieurs continents.

09/08/2035: cette version est, sans doute, à amender.

Kerbala doit être nulle part

Passer de « Kerbala is everywhere » à « Kerbala is nowhere » : déjouer l’instrumentalisation historique. Ne donnons pas à l’ayatollah Khamenei l’occasion de réaliser le coup parfait pour complaire aux calculs de Netanyahu, car lui aussi en fait un qui est loin d’être neutre.

Les tensions géopolitiques autour du dossier nucléaire iranien franchissent aujourd’hui un nouveau seuil critique, avec une radicalisation marquée de l’administration Trump, prête à engager directement les États-Unis aux côtés d’Israël face au régime des mollahs à Téhéran. Cette situation, déjà volatile, menace d’entraîner une escalade incontrôlable pouvant dépasser les frontières du Moyen-Orient.

En 2016, dans une réflexion stratégique intitulée « Vulnérabilité des démocraties à l’âge de la mondialisation », j’avais souligné comment une psyop conjointe orchestrée par la Russie de Poutine, utilisant la palette des nationalismes et des souverainismes en Europe, et l’Iran de Khamenei, instrumentalisaient idéologiquement la question palestinienne. Cette dernière était ainsi formatée pour nourrir diverses « révolutions » (anticapitalistes, altermondialistes, écologistes), cristallisant toutes les dimensions de l’injustice occidentale et des ressentiments anti-coloniaux comme levier stratégique. Pour l’avoir portée, je ne peux être suspect d’aucune sympathie envers ces régimes autoritaires et manipulateurs.

Dans cette crise, il est vraiment impératif de rappeler un élément central, souvent négligé dans les calculs géostratégiques occidentaux : la profondeur symbolique et émotionnelle du chiisme, structuré autour de la martyrologie et d’un ressentiment historique profondément enraciné face au sunnisme. Au cœur de cette sensibilité historique se trouve la bataille de Kerbala (680), où l’imam Hussein, petit-fils du prophète Mahomet, fut tué par les troupes sunnites du calife Yazid. Cet événement tragique constitue, depuis, le noyau spirituel et politique du chiisme, incarnant à la fois l’oppression, le martyr et la nécessité éternelle de la résistance face à l’injustice.

Or, les Etats terroristes
doivent mourir
de leur plus belle mort,
sans faire l’objet
d’un culte
ou d’une réminiscence
quelconques.

Le régime de la République Islamique d’Iran, depuis sa fondation en 1979, a constamment mobilisé cette mémoire collective, cultivant une conscience victimaire qui peut être activée stratégiquement en cas d’agression extérieure. L’Iran a certes récemment cherché une certaine normalisation diplomatique avec l’Arabie Saoudite sous l’égide de la Chine, mais cela ne doit pas faire oublier que, pendant des décennies, Téhéran proclamait avec force « Kerbala is everywhere », vouant le Royaume Saoudien à la damnation et plaçant le martyr au cœur de son identité politique et religieuse.

Pourtant, il est essentiel de passer d’une emprise dans l’inconscient collectif qui scande « Kerbala is everywhere » à un constat lucide : « Kerbala must be nowhere », révélant ainsi que l’évocation permanente de ce martyr est un instrument conscient et délibéré de manipulation historique par la Révolution Islamique d’Iran. Cette dernière, tout en se rapprochant opportunément de l’Arabie Saoudite, masque son jeu par une instrumentalisation habile du conflit israélo-palestinien, espérant ainsi coaliser la Oumma (communauté musulmane mondiale). Ne lui donnons pas l’occasion de réaliser le coup parfait pour complaire aux calculs de Netanyahu, dont la stratégie est loin d’être neutre et elle aussi porte des arrière-pensées dangereuses.
Tout le monde y perdrait.

Aujourd’hui, les déclarations agressives de Donald Trump évoquant explicitement la possibilité d’éliminer physiquement le guide suprême iranien Ali Khamenei, bien que tentantes sur le plan tactique, seraient catastrophiques à long terme. Car un acte aussi brutal ne ferait qu’incarner davantage Kerbala dans le présent. La mort violente du leader spirituel suprême iranien, loin de décourager ses soutiens, risquerait de le sanctifier comme martyr, galvanisant les forces chiites bien au-delà de l’Iran, et enracinant une haine plus profonde et plus durable contre l’Occident.

L’Iran pourrait sombrer dans une instabilité politique profonde, certes, mais son idéologie de résistance et de revanche historique se répandrait, telle une onde de choc, alimentant de nouvelles générations prêtes à prolonger un conflit sans fin. La Révolution Islamique d’Iran n’hésiterait pas, même au-delà des dégâts militaires et civils qu’elle pourrait subir ou faire subir à ses ennemis, à exploiter pleinement ce potentiel martyrisant qu’elle a minutieusement cultivé.
Or, les Etats terroristes nous doivent ce service de mourir de leur plus belle mort, sans faire l’objet d’un culte ou d’une réminiscence quelconques.

Les récentes mobilisations dans les universités occidentales, conjuguant des mouvements anticapitalistes, altermondialistes et écologistes, jusqu’à associer des figures telles que Greta Thunberg et Rima Hassan dans des happenings pro-Gaza, montrent comment l’Iran a réussi à infiltrer subtilement les imaginaires politiques et sociaux occidentaux dont l’agitation et la bordélisation ce qui ne passe pas par pertes et profits pour tout le monde puisque cela sert, au passage, les partis politiques alliés de Poutine, en leur mâchant leur rhétorique, dans la stratégie de faire éclater l’Union Européenne.

L’Occident doit donc mesurer soigneusement ses actions et ses mots. Si la neutralisation de la menace nucléaire iranienne est légitime, elle doit se faire par des stratégies plus intelligentes que le recours à la violence immédiate. Ne jouons pas inconsciemment le scénario écrit il y a plus de mille ans sur les sables de Kerbala.

Il est impératif, aujourd’hui plus que jamais, d’éviter que l’histoire du martyr ne se répète. Car une fois réveillé, le martyr ne meurt jamais. Il vit éternellement, alimentant un cycle sans fin de ressentiment et de vengeance.

Soyons vigilants. Kerbala pourrait bien résonner encore, aujourd’hui et demain, avec des conséquences incalculables pour notre monde déjà fragilisé.

#LeCID

La République sous dépression

Chronique d’une guerre métamorphe

L’extrême-droite parade aujourd’hui en France. Jamais elle n’a été aussi proche du pouvoir.

Pendant ce temps, la République se replie. Le peuple est pris dans une nasse invisible, tissée d’algorithmes, de récits toxiques, et de fausses évidences.

Le système d’information — jadis rempart — a livré les esprits aux démons : division, xénophobie, nationalisme. Ce ne sont pas des idées. Ce sont des vecteurs. Des agents. Des armes.

Je parle ici de guerre métamorphe.

Une guerre sans déclaration. Sans frontières visibles. Mais où les fractures communautaires, identitaires, religieuses sont instrumentalisées. Par des mains étrangères. Par des intérêts obscurs. Par des mécanismes bien rodés.

L’antisémitisme gangrène certaines couches. L’antisionisme devient un outil. Manipulés par des extrémismes — y compris ceux d’une droite radicale israélienne — et relayés par des influenceurs bien placés. Tout cela converge vers un seul but : jeter l’opprobre sur l’islam, le confondre avec le Hamas, étouffer l’humanité de Gaza.

Et dans cette confusion, certains affirment :

« L’islamophobie n’existe pas. »

Tout est mis dans le même sac. La parole est piégée. Le discernement, interdit.

Comme dans un système dépressionnaire, les couches chaudes de colère croisent les couches froides de ressentiment, et créent des tempêtes cognitives.

Mais ces tempêtes n’émergent pas du ciel. Elles sont provoquées. Par des drones à ailes de papillon. Des programmes invisibles, conçus pour flairer les humeurs de l’opinion et déclencher la tornade au bon moment.

Et la République ? Elle chancelle. Elle ne parle plus. Elle est noyée.


Michel Rocard nous avait mis en garde dans une formule devenue mantra :

« Il faut toujours préférer l’hypothèse de la bêtise à celle du complot. C’est moins dangereux et plus fréquent. »

Mais cette phrase, tant de fois répétée, peut devenir un sommeil de la raison, un mécanisme d’autocensure. Comme si la bêtise devait être éternellement présumée… même quand l’organisation, la récurrence, la pénétration des récits laissent entrevoir une logique. Une intention. Des moyens. Des relais.

Des agents étrangers tagguent une étoile de David sur une école juive. Ou une svastika sur une permanence. On dit : n’exagérons rien. On répète : n’allons pas imaginer…

Mais s’ils savent instrumentaliser un pôle, ne sauraient-ils pas en activer d’autres ?

Après le 11 septembre, un livre grotesque — L’Effroyable imposture — prétendait que les États-Unis s’étaient attaqués eux-mêmes. La thèse était absurde. Mais elle a connu un succès. Pourquoi ? Parce qu’elle a ouvert un gouffre.

Et si le vrai complot approchait toujours masqué par un faux ? Et si le grotesque servait de paravent ? Et si le tabou n’était pas un accident, mais un verrou stratégique ?


Il faut aussi reconnaître ceci : les démocraties, comme les États intègres en général, sont désarmés face à cette guerre. Y compris cognitivement.

Ils se méfient des raccourcis. Ils préfèrent le doute à l’intuition. Ils avancent à pas comptés, là où l’ennemi se faufile, joue, saute, mime, ment. Leur éthique les ralentit. Leur attachement à la vérité les rend vulnérables. Leur refus de penser l’impensable — par crainte d’y ressembler — les empêche souvent d’en percevoir les contours.

Alors ils ont toujours, à minima, un coup de retard.


L’impuissance de la République fait peine à voir.

L’auteur de la modeste réflexion stratégique « Vulnérabilité des démocraties au temps de la mondialisation », que je n’ai pas cessé de poursuivre, ne peut s’y résoudre.

État de l’Union : Du principe à la paralysie, de la paralysie à l’élan

Introduction : Une trouvaille sémantique devenue piège politique

L’opposition entre Approfondissement et Élargissement a longtemps été présentée comme un clivage fondateur de la construction européenne.

On en a fait une grammaire de la stratégie communautaire, un axe de discussion technique et institutionnelle.

En réalité, cette opposition repose sur une trouvaille sémantique qui a masqué un fait fondamental : l’élargissement n’a jamais été un principe libre ou concurrent, mais une variable subordonnée à l’approfondissement, selon les critères de convergence posés par l’Union elle-même.

Autrement dit : on ne devait élargir qu’à condition d’être capable d’intégrer. Ce n’était pas un dilemme, mais une logique. Une logique de gouvernabilité.

Le pivot : un principe biaisé, infiltré, détourné

Le vrai tournant politique n’a pas été d’élargir.

Il a été de biaiser le principe même de cette relation délicate entre extension et consolidation.

Le discours politique, en particulier à droite, a progressivement infiltré idéologiquement ce principe pour en faire un vecteur d’attentisme, puis de renoncement.

On n’évoquait plus l’approfondissement pour préparer l’élargissement.

On utilisait l’un pour bloquer l’autre.

On déplaçait le centre de gravité de la stratégie européenne : de la capacité à s’étendre sans se diluer, vers la peur d’être transformé par ce qu’on pourrait accueillir.

Dans cette inversion, les biais concurrentiels se sont engouffrés :

-Le « plombier polonais » comme menace sur le marché de l’emploi,

-Les agricultures de l’Est comme menace sur la PAC,

-L’immigration intra-européenne comme facteur d’insécurité ou de déracinement,

-La chrétienté comme dernier rempart identitaire.

On est passé d’un projet à une peur. D’un dessein à un doute. D’une politique à un repli.

L’effet géopolitique : servir ce que l’on croyait contenir

Ce renoncement stratégique n’a pas eu lieu dans le vide. Il a eu lieu dans un contexte où la Russie de Poutine, hostile à toute extension du modèle européen dans son voisinage, n’avait qu’une stratégie à suivre : le statu quo. Son soutien objectif aux partis nationalistes et souverainistes, partout, s’inscrivait dans cette stratégie des relais locaux.

En affaiblissant la dynamique européenne au nom de prétextes internes, les détracteurs de l’élargissement ont objectivement servi l’intérêt d’une Russie impériale, qui ne souhaitait rien de plus que de voir l’UE divisée, paralysée, incertaine d’elle-même.

Pendant qu’on polémiquait sur la directive Bolkestein, d’autres redessinaient les sphères d’influence en Ukraine, en Moldavie, dans les Balkans. Pendant qu’on arguait de la « fatigue de l’élargissement », l’histoire revenait avec fracas.

Ce que l’Histoire attend de l’Europe maintenant: qu’elle réponde présent

On ne peut rien modifier au passé. Mais on peut l’éclairer de lucide manière, et cesser d’en faire une fatalité.

Il n’est plus temps de débattre indéfiniment du bon tempo entre élargir et approfondir. Il est temps de se demander si l’Europe veut encore être un sujet géopolitique, ou seulement un objet de rapports de force internes et d’impuissance externe.

Une Europe digne de ses peuples n’est pas celle qui calcule à l’infini les risques de bouger, mais celle qui assume, par la raison, la nécessité d’avancer.

Conclusion

Cette Europe ne pourra survivre — ni rayonner — qu’en créant les moyens de sa propre défense. Et la défense, qu’elle soit militaire, économique, énergétique ou démocratique, ne naît jamais de la tergiversation.

Elle naît de l’élan, de la clarté du dessein, et surtout de l’envie de faire bloc ensemble — non par réflexe identitaire, mais par ambition collective.

Faire bloc, non pour se replier, mais pour exister.
Non contre le monde, mais pour peser dans son destin.

C’est à cette condition que l’Europe cessera d’être un projet suspendu, pour devenir un projet pleinement assumé, pleinement partagé, pleinement souverain.

Victoire, désordre et desseins obscurs – Ce que la nuit du PSG révèle

La victoire du PSG, ce 31 mai 2025, censée être un moment de liesse populaire, a de nouveau été marquée par des scènes de violence urbaine. Ce type d’événement, devenu presque rituel, ne donne plus lieu à la stupéfaction mais à une mécanique désormais bien huilée : celle de l’instrumentalisation politique.

Comme à chaque épisode, l’extrême-droite s’engouffre dans les images d’émeutes pour renforcer son récit préféré : celui d’une infiltration des banlieues par le Qatar, via le PSG et le soft power du sport, dans une logique d’islamisation rampante.

Le sous-entendu n’est plus voilé.
Il se propage désormais à visage découvert, à l’air libre, comme une vérité qui n’aurait plus besoin ni de preuve, ni de contradiction.
Il s’installe dans les esprits à force d’être répété, jusqu’à devenir un réflexe politique, un réflexe médiatique, un réflexe social.

Et ce récit, autrefois marginal, prospère aujourd’hui.
Pourquoi ? Parce qu’il est :


– validé par certains universitaires ou figures médiatiques,
– relayé avec constance par la droite et l’extrême-droite,
– et entériné par l’absurde, presque dialectiquement, par une extrême-gauche qui, sous sa posture critique, partage parfois une connivence objective — consciente ou non — avec ce discours.

Le débat se referme. Toute tentative de proposer une autre hypothèse, d’explorer une forme de recul et de lucidité, est aussitôt disqualifiée comme « complotiste ».

Un précédent: Paris 2022, miroir du chaos

Ce n’est pas la première fois que le sport devient le révélateur, ou le prétexte, d’un trouble profond de l’opinion publique.

En 2022, la finale de la Ligue des Champions — initialement prévue à Saint-Pétersbourg — fut relocalisée à Paris en raison de l’agression militaire de la Russie contre l’Ukraine.
Or cette soirée fut, elle aussi, marquée par des scènes de désordre, d’envahissements, d’agressions, de chaos.

La presse internationale titra alors sur le “déferlement des barbares”, pointant déjà les “quartiers”, “la banlieue”, “les failles de l’ordre public français.”
L’effet politique fut immédiat : les extrêmes gagnèrent du terrain, sur une base d’indignation aussi émotionnelle que stratégiquement exploitée.

Il est frappant de constater la répétition quasi à l’identique du phénomène :
un événement planétaire → des incidents prévisibles → une couverture médiatique saturée → une polarisation politique maximale.

La Russie veut la peau de la République française. Il faut garder cela à l’esprit.

Qui manipule cette répétition ?
Qui sait l’exploiter ?
Le hasard sait-il tirer tout seul de telles ficelles ?

Au cœur de cette mécanique, le système d’information, censé éclairer l’opinion, ne protège plus rien.
Il diffuse le choc, mais refuse l’analyse.
Il livre l’émotion brute, mais évacue les causes structurelles.
Il ne questionne pas les récits dominants — il les relaie, les redouble, les recycle, zhreuse de l’illusion de pouvoir que les « événements » produisent.

Ce n’est plus un contre-pouvoir : c’est un amplificateur de fragmentation.

Nous subissons un bombardement cognitif, permanent, diffus, insidieux.
Une guerre de l’attention, livrée au nom de l’actualité.

Et ceux qui s’en nourrissent n’ont pas besoin d’être subtils : ils attendent que l’effet de saturation produise mécaniquement ses fruits.
À chaque nouvelle flambée, les mêmes partis gagnent des points.
Toujours les mêmes : pro-russes, anti-européens, souverainistes autoritaires.

Le hasard peut-il, à lui seul, faire preuve d’autant de cohérence stratégique ?

Poutine peut-il avoir le même sourire que celui de La Joconde?

Trump, en homme lige qui a imposé l’idée d’un deep state au sein de la démocratie européenne pour embrasser celui qui œuvre dans dans les profondeurs du Kremlin, provoque, sans le vouloir un retour aux racines.

Il n’est pas le guide.
Il est l’instrument passager, bientôt oublié, de cette force plus ancienne qu’il réveille sans le vouloir :
le retour des peuples vers la matrice première de la Liberté.

Et ce mouvement — profond, archaïque, souterrain — ne dépend d’aucun homme providentiel.
Il appartient à l’Histoire des peuples souverains et intègres.

Il n’y a pas de Liberté sans souveraineté.
Il n’y a pas de souveraineté sans lucidité.
Il n’y a pas de lucidité sans intelligence.

Réflexion à l’attention d’un ministre de l’Intérieur

Le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, alerte : les Frères Musulmans seraient en train d’infiltrer la République.

À la faveur de la déclassification d’un rapport gouvernemental*, il parle d’entrisme islamique, et va jusqu’à désigner cette mouvance comme une menace existentielle, avec pour but ultime : « faire basculer la France sous la charia ».

Il accrédite ainsi l’idée que la République, l’État de droit et la nation française n’auraient plus de noyau suffisamment solide pour résister à une mouvance d’influenceurs et de prêcheurs tapis dans quelques mosquées.

C’est un cadeau curieux fait à des gens qui n’en demandent pas tant.

Hiérarchie des périls

Permettez qu’on interroge la hiérarchie des menaces. Pourquoi Bruno Retailleau — ancien proche de François Fillon — a-t-il tant de facilité à désigner l’organisation des Frères Musulmans comme étant l’ennemi existentiel, et tant de mal à user du même terme pour qualifier Vladimir Poutine ?

Poutine, lui, mène une guerre hybride — j’ai même utilisé le terme de guerre métamorphe, pour désigner une guerre qui prend la forme de nos envies et de nos fantasmes, et qui, ce faisant, devient non seulement méconnaissable, mais désirable.

Nous secrétons collectivement – il dispose à cet effet des relais intérieurs pour propager les phéronomes déclencheurs- l’envie de nous en remettre à lui.

Poutine brandit l’arme nucléaire comme menace constante. Il agresse l’Ukraine. Il ne s’arrêtera que s’il est arrêté.

Sa Russie agit, tue, corrompt, avance. Elle déploie ses agents, infiltre les esprits, altère nos perceptions, retourne notre langage.

Et il faut bien le reconnaître : elle gagne du terrain.

Si elle gagne dans nos têtes, nous n’aurons mécaniquement plus d’autre issue que de livrer la guerre qui s’abreuvera d’une mer de sang parce qu’elle sera mondiale (Honneur à l’Ukraine qui souffre sur le front) — ou de nous soumettre à sa loi.

C’est cela qui est en jeu et qui justifie de faire attention à la manière de désigner des ennemis, sans prendre le risque de les désigner à la légère.

La faute stratégique

C’est à cette aune qu’il faut juger la décision de qualifier de « menace existentielle » une mouvance qui, si elle existe, n’a ni chars, ni missiles, ni plan d’annexion.
C’est une faute stratégique majeure.
Elle sert des intérêts partisans, conforte une posture présidentielle, mais elle désarme la France en galvaudant la parole de l’État.

La parole de l’État n’est pas un outil de communication.
Elle est un engagement solennel, une boussole pour la nation.

La traiter avec légèreté, c’est affaiblir la République.
Cette légèreté renforce les ennemis de l’Europe, et ceux du monde libre.

La stratégie de Moscou y triomphe.

La Russie paierait très cher pour :
→ Ne plus apparaître comme une menace directe.
→ Se faire passer pour le dernier rempart contre la décadence occidentale — y compris contre l’islamisme.

Prenons garde à ne pas exaucer ou devancer sa volonté.
Or, nous reprenons les mots qu’elle nous mâche, les peurs qu’elle instille dans ses laboratoires secrets, et nous adoptons, finalement, l’agenda politique de ses priorités.
A mes yeux, c’est cela qui se passe.

Une nation ne peut pas avoir deux ennemis existentiels.

S’il y en a deux, l’un est une chimère — un monstre que l’on s’invente soi-même — ou un leurre — un monstre que quelqu’un a placé dans notre esprit. Et souvent, le leurre est une chimère nourrie par l’ennemi véritable.

Le système d’information — dont j’ai souvent dénoncé la faillite — donne à manger à ce leurre, jusqu’à lui offrir une place démesurée dans notre paysage mental.

La vraie question

Alors posons-la, clairement :

Entre le péril russe — tangible, militaire, stratégique, brutal — et le spectre d’un basculement vers la charia — hypothétique, fantasmé, peut-être même instrumentalisé — lequel est réel? Lequel est un leurre?

Il y a, bien sûr, un sujet autour des Frères Musulmans. Mais en faire l’ennemi suprême, au moment où l’Histoire frappe à nos frontières, c’est se tromper de combat.

La lucidité n’est pas une option.

La sécurité des Français, leur intégrité, leur souveraineté, ne sont pas des variables de sondage. Elles exigent du courage. Elles exigent de la lucidité.

Le ministre de l’Intérieur doit désigner le bon ennemi. Ne pas flatter celui qui rêve de l’être. Et ne pas dissimuler celui qui agit déjà, chaque jour, contre nous.

Subversion du réel

Il est temps de regarder en face les mécanismes de subversion du réel. De comprendre comment, souvent par facilité dialectique, et parfois par soumission à une puissance étrangère — l’intelligence ennemie au sens littéral —, la sphère politique devient l’instrument inversé de la vérité.

La menace est cognitive.

Et dans cette guerre-là, la souveraineté de l’analyse est un devoir. Elle appartient au peuple. Elle lui est due.

C’est elle qui signe sa liberté. C’est elle qui fonde sa dignité.

#LeCID #FreresMusulmans

*Dont l’opportunisme est à clarifier, peut-être.


De la mondialisation malheureuse à la démondialisation à pleurer

En rejetant, au motif que la mondialisation était malheureuse, un système imparfait mais régulé, le monde s’expose à un désordre encore plus grand, où les rapports de force dominent. Il est essentiel de repenser les mécanismes de coopération internationale pour éviter que la démondialisation ne nous plonge définitivement dans le chaos et l’injustice. La question est : avec ou sans la Chine, qui a été la grande bénéficiaire de la mondialisation malheureuse?

Depuis plus de vingt ans, l’Europe et, plus largement, l’Occident semblent engagés dans une série de rendez-vous manqués avec l’Histoire. Chaque peuple s’applique, avec un zèle déconcertant, à ne plus honorer les rendez-vous qu’il s’était fixé avec lui-même, trouvant mille prétextes à bannir un projet de civilisation fondé sur la coopération, la régulation, et la dignité humaine.
Pour les Français, cibles du terrorisme islamique, cibles de la Russie, il s’est agi de faire mentir et de renier leur goût pour l’universalisme. De démentir, comment dans les années, leur adn.

Le 11 septembre 2001 marque la fin brutale d’une certaine innocence occidentale et inaugure une période où la peur, la méfiance et le repli sécuritaire prennent le pas sur la confiance et l’ouverture.
« La fin de l’histoire » de Francis Fukuyama érigé sur les décombres du mur de Berlin rencontre les eaux froides du « Le choc des civilisations » de Samuel Huttington.

Tout ce qui, jusque-là, coulait de source cesse de couler de source.

Quelques années plus tard, en 2005, l’Europe rate un rendez-vous décisif avec elle-même : le référendum sur la Constitution européenne. La dynamique ambitieuse de construction d’une identité politique commune est stoppée net.


Une trouvaille sémantique, parfaitement traduisible en alphabet cyrillique, fait son apparition favorisant l’idée que le temps de l’Europe devait être celui l’approfondissement plutôt que celui l’élargissement.


Ironiquement, c’est le spectre caricatural du « plombier polonais » – symbole d’une peur irrationnelle que l’ouvrier français soit dépouillé par l’ouvrier polonais – qui contribue à détourner le regard des Européens de leur avenir commun.
Se pouvait-il que le plombier polonais ait pu être un agent d’influence russe ?

Vient ensuite la crise financière de 2008, fruit d’une dérégulation excessive et d’une mondialisation qui subit le procès d’être devenue incontrôlable et prédatrice. Celle-ci nourrit une critique radicale du libre-échange, le présentant comme source d’inégalités croissantes, de destruction économique locale, d’érosion culturelle et d’être antinomique avec la lutte contre le changement climatique. Ainsi se forge le concept de « mondialisation malheureuse ».

Pourtant, en rejetant radicalement ce modèle certes imparfait mais régulé, l’Europe s’est privée elle-même des outils indispensables à son influence sur l’ordre mondial. L’échec du traité TAFTA, en 2016, en est la parfaite illustration.


Vladimir Poutine n’a jamais caché qu’il considérait ce traité comme « une manifestation de l’égoïsme économique de l’Occident ». Il l’a dit, à la tribune des Nations Unies.


Ironiquement, en refusant ce projet qui aurait pu donner naissance au plus grand espace économique intégré au monde, l’Europe a involontairement favorisé les intérêts de ceux qui préfèrent une Europe divisée, fragmentée, isolée – et donc vulnérable.


Les historiens, à froid, analyseront ce qui s’est passé réellement, au-delà des représentations politiques et du ressac médiatique que cela provoque. Cela mérite un rapport clinique car il s’agira, à un moment, d’édifier notre postérité, qui doit commencer aux générations qui héritent de ce sombre et lourd fardeau que nous avons, par faiblesse, par indiscipline, parce que notre ennemi est trop fort et trop rusé, laissé se constituer.


Aujourd’hui, la situation s’est encore aggravée. Les États-Unis sous Trump ont choisi une forme de démondialisation brutale et chaotique, dominée par le protectionnisme et le rapport de force.
L’Europe, quant à elle, semble errer dans ses propres contradictions internes, affaiblie par ses choix passés.


Cette prise de conscience historique doit nous inviter aujourd’hui à lever le regard, à sortir de l’immédiateté étouffante du quotidien et à nous retrouver dans une véritable perspective historique.

Comprendre ce dont nous avons été victimes est la première étape indispensable pour élaborer une riposte réparatrice à l’heure où les nationalismes, les souverainismes et les isolationnismes se préparent à sabler le champagne. Il ne s’agit plus seulement de réagir, mais de reconstruire activement les fondations d’une coopération internationale éclairée, solidaire et juste.


Pour cesser de péricliter, il faut que les Européens embrassent maintenant leur destin européen et le rendent irrésistible.