La Turquie, les sabres et le goupillon

Alors que l’islamophobie est devenue, depuis le 11-Septembre-2001, le marqueur de la vie citoyenne et électorale, n’est-il pas temps de comprendre et mesurer ce qui se joue derrière les « racines chrétiennes de l’Europe » érigées en étendard.

Il existe une manière différente de regarder les rapports entre l’Europe, la Turquie et la Russie. Elle consiste à oublier un instant les discours identitaires, dont la chaîne CNEWS, ostentatoirement « catho » et crypto-russe, forte de plumes incisives, s’est faite spécialiste, pour regarder la carte.

La Turquie appartient à l’OTAN depuis 1952. Elle dispose d’une des principales armées de l’Alliance, d’une population de près de 90 millions d’habitants, contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles, constitue l’articulation géographique entre Méditerranée, mer Noire, Caucase et Moyen-Orient et développe désormais une industrie de défense capable de produire drones, missiles, bâtiments de guerre, véhicules blindés et systèmes électroniques.

Cette puissance devait aussi, selon la perspective ouverte à la fin du XXe siècle et formalisée par l’ouverture des négociations d’adhésion en 2005, pouvoir rejoindre un jour l’Union européenne.

Elle ne l’a pas fait.

Il existe évidemment de nombreuses raisons à cet échec. Chypre, les relations avec la Grèce, les droits fondamentaux, l’État de droit et, progressivement, l’évolution autoritaire du pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan ont constitué des obstacles réels et parfois considérables qui ne doivent pas être considérés comme insurmontables au risque de faire de ce qui ne doit pas l’être la brèche dans le mur et la frontière fermée sur le pont.

A ce titre, une autre dimension de cette histoire, qui constitue un polarisateur puissant au sein des opinions publiques, mérite d’être examinée.
Pendant une vingtaine d’années, l’adhésion de la Turquie a aussi été combattue au nom de la définition civilisationnelle de l’Europe.

L’Europe aurait des « racines chrétiennes ». La Turquie serait musulmane. La géographie, l’histoire et la culture traceraient ainsi une frontière que les traités ne devraient pas franchir.

Cette opposition a constitué en France l’un des chevaux de bataille du Front national et des courants souverainistes avant de gagner une partie beaucoup plus large de la droite européenne.

Regardons maintenant cette histoire non plus depuis Paris, Berlin ou Bruxelles, mais depuis Moscou.

Que gagne la Russie à une Turquie profondément arrimée à l’Europe ?

Presque rien. Elle perd même.

Que gagne-t-elle, au contraire, à une Turquie suffisamment occidentale pour demeurer dans l’OTAN mais suffisamment éloignée de l’Europe politique pour conserver une position autonome entre Bruxelles, Washington et Moscou ?

Beaucoup. Un trouble tel qu’il offre la possibilité de réduire la capacité de mouvement de l’ensemble.

Car la Turquie n’est pas simplement un pays musulman situé aux marges de l’Europe.

C’est un verrou géopolitique.

La convention de Montreux octroie à la Turquie un rôle déterminant dans l’accès naval à la mer Noire. Son territoire borde ou approche plusieurs des principaux espaces de confrontation entre Russie et Occident. Son armée constitue une masse militaire considérable. Son industrie de défense lui donne progressivement une autonomie technologique que peu d’États européens possèdent individuellement.
Elle est la Sublime Porte. Difficile à atteindre parce qu’elle est sublime.

Et voici le paradoxe.

La Russie elle-même ne peut pas se définir simplement contre l’islam.

Elle comprend une importante population musulmane et Vladimir Poutine présente régulièrement « l’islam traditionnel » comme partie intégrante de l’histoire et du tissu culturel de la Fédération de Russie. L’islam peut donc être incorporé à la définition de la puissance russe.

Pourquoi devrait-il nécessairement être incompatible avec celle de la puissance européenne ?

La question mérite d’être d’autant plus posée qu’il y a une croisade médiatique, accompagnée d’un courant d’opinion islamophobe, sur certains médias ont établi leurs positions.

Elle l’est d’autant plus que les fractures civilisationnelles européennes présentent pour Moscou un intérêt stratégique objectif, qu’elles soient ou non directement provoquées par lui.

Une puissance n’a pas besoin d’inventer les fractures de son adversaire.

Il lui suffit de savoir les exploiter.

Une Europe persuadée que son identité exige de repousser durablement la Turquie produit elle-même un résultat remarquable : elle sépare son espace politique d’une puissance militaire que l’Alliance atlantique, elle, considère depuis plus de soixante-dix ans comme indispensable à son dispositif.

C’est peut-être ici que le débat sur les « racines chrétiennes de l’Europe » prend une dimension inattendue, qu’il faut aller chercher dans la mémoire cache.

Il ne s’agit plus de savoir si cette formule est historiquement exacte, philosophiquement satisfaisante ou religieusement légitime.

Il s’agit de savoir ce qu’elle coûte et, accessoirement, si elle correspond à la définition que les peuples veulent donner à leur temps.Normalement, c’est le Politique qui traite cela. Souverainement.

Car une frontière civilisationnelle peut devenir une frontière stratégique. Et une frontière stratégique peut devenir une diminution de puissance.

La Russie postsoviétique n’a pas accepté que ses frontières juridiquement définies constituent nécessairement les limites définitives de son espace de puissance.

L’Europe pourrait ainsi avoir commis une erreur singulière : croire qu’en réduisant son amplitude elle augmentait sa souveraineté.

Or la puissance fonctionne souvent exactement à l’inverse.

Elle consiste à agréger.

Des territoires, des populations, des capacités industrielles, des ressources, des technologies, des armées, des accès maritimes, des alliances et, surtout, des différences que l’organisation politique rend compatibles. Des différences.

Les États-Unis sont une puissance d’agrégation et la Chine, qui sait parfaitement l’être, est aussi une puissance d’échelle.
La Russie elle-même administre sa diversité ethnique et religieuse au nom de la continuité de sa puissance. Vladimir Poutine fait tous les ans ce que les contempteurs de l’Union Européenne ou de la France, et autres zélotes médiatiques, ironisent de voir faire à nos dirigeants: il présente ses voeux aux musulmans russes pour l’Aïd al-Fitr et l’Aïd al-Adha.

Il condamne « l’islam radical », mais en 2015, il a critiqué les caricatures de Mahomet. Il ne peut être que curieux, voire symptomatique, de considérer que les partis souverainistes, leurs cercles d’influence, travaillent l’Europe au corps pour que cette Europe ne fasse pas ce que Poutine, pour lequel ils nourrissent une certaine admiration, fait lui-même.

Le rejet de l’entrée de la Turquie dans l’UE a été le fer de lance du FN et des souverainistes au nom des racines chrétiennes de l’Europe. C’est le propulseur de la fusée Le Pen.

Le dernier étage appartient à quelle souveraineté?

Pourquoi l’Europe devrait-elle chercher sa souveraineté dans le rétrécissement ? La Turquie constitue à cet égard un extraordinaire cas d’école.

Il ne s’agit pas de refaire, rétrospectivement, son procès d’adhésion ni d’affirmer que son entrée dans l’Union aurait nécessairement été souhaitable ou possible. Cela appartient à un très vieux débat: celui portant sur le sexe des anges.

Il s’agit de poser une question beaucoup plus inconfortable :

Combien de puissance l’Europe a-t-elle sacrifiée à la définition identitaire d’elle-même ?

Et surtout : qui bénéficie de cette perte ?

Moscou regarde depuis longtemps vers Ankara.

Ankara regarde alternativement vers Moscou, Washington, Bruxelles, l’Asie centrale, le Caucase, le Moyen-Orient et l’Afrique.

C’est précisément ce qu’une puissance devenue suffisamment autonome peut se permettre de faire : mettre sa position géographique, militaire et industrielle aux enchères de la géopolitique.

L’Europe, elle, regarde la Turquie de l’autre côté de sa frontière.

Elle pourrait un jour découvrir qu’elle n’avait pas seulement tracé une frontière culturelle.

Elle avait tracé la limite de sa propre puissance.

Il y avait donc quelque chose d’étrangement éloquent dans le revolver offert par Recep Tayyip Erdoğan aux dirigeants réunis à l’occasion du 36e sommet de l’OTAN, tenu à Ankara les 7 et 8 juillet 2026.

L’objet était encombrant. Le symbole beaucoup moins.

Pendant que l’Europe se demandait si la Turquie appartenait à sa civilisation, la Turquie construisait les instruments de sa souveraineté.

Et la puissance, contrairement aux civilisations, ne demande pas de certificat de baptême.

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